Ruby Quartz

Chapitre XXVI – Acte II d’une arriviste

L’aurore pointait. Des renards remuèrent dans les taillis, n’osant encore sortir le bout de leur nez, réveillés par le passage des chevaux discrets. L’œuf, frissonnant – à moins que ce ne fût l’ex Prince ? –, sinuait vivement entre les arbres, comme à la poursuite des montures. Un elfe aux cheveux couleur de mauve, légèrement ondulés, s’inclina avec déférence à leur arrivée, ses yeux brièvement rougeoyant dans la clarté montante scrutant la forme ovoïde à l’arrière. Descendant des braves et nobles chevaux, qu’ils renvoyèrent, les deux hommes s’inclinèrent à leur tour puis demandèrent une confortable demeure où ils pourraient déposer leur chargement. La nouvelle avait dû déjà courir et, en étant un tant soit peu perspicace, il était facile de deviner en quoi consistait ce chargement ; l’elfe sourit puis les accompagna à la porte de deux cèdres chargés de millions de petites fleurs blanches et vertes. La mousse odoriférante dissimulait une entrée qu’ils passèrent, appréciant la chaleur conservée à l’intérieur. Une fois un nid préparé par leurs soins (ils ne voulaient pas trop en révéler), Aerandir posa sa main contre la coquille, libérant un grand flot d’énergie qui les restaura tous deux.

« Il est à présent temps que j’aille m’excuser auprès de ceux à qui j’avais promis de présider l’union… et d’offrir une compensation.

  • Hum, merci Gilderien-svit-kona. Sache que si tu as besoin de mes services, un jour… »

Le sage secoua la tête tout en souriant. Il leva une main pour signifier que les échanges se faisaient déjà entre eux depuis l’âge de raison d’Aerandir et qu’il n’avait pas à s’en préoccuper.

« Tu vas enquêter sur Skölir, je suppose ? (Il n’attendit pas de réponse et continua.) Prends garde. Il me semble qu’il y a des opposants derrière tout cela bien plus puissants que l’on ne s’imagine.

  • Oui, ne t’inquiète pas.

  • Oh, tu t’en sortiras toujours vivant, ça je ne me fais pas de souci. Mais je crains pour ta sœur, ton père et l’avenir de notre peuple tout entier… »

Un silence s’installa qu’ils ne brisèrent pas. Le Prince de la maison de Miolandra inclina sa blanche tête et s’en fut, laissant l’autre pensif face à l’œuf. « Il a sans doute raison, tout cela s’est résolu de façon bien trop simple. Du moins, l’obtention de cette piste. Il me faudrait entourer ma protégée de beaucoup de forces mais je n’en ai pas vraiment le temps, la compétition pour le trône débutera bientôt, qui sait ce qui pourrait s’y passer ! » Un dernier regard à la matrice grise et il se mit en route vers l’Äthalvard qui pourrait le renseigner peut-être sur le mystère qu’elle représentait. Il n’aurait qu’à envoyer sa lettre à destination royale une fois là-bas tout en essayant de s’informer sur cette fameuse coalition, Skölir.

La pénombre flirtait par endroit avec le matin clair de cette journée, au travers des persiennes ligneuses ; un visage se détacha du fond sombre, contrarié. Ses yeux de lagon froids fouillèrent l’obscurité et il se releva, les mains dans le dos. « Silmarien n’est certainement pas tombée dans le grossier piège de ce pédant Aerandir, c’est certain. Alors, pourquoi le mercenaire en charge de l’exécution a-t-il été fait prisonnier ? Hm, c’était évident. La belle et perfide blonde est derrière tout ça, encore un leurre. Laisser croire à l’ancien Prince qu’il est maître de son jeu… Mais il n’était pas seul, malgré sa puissance mentale. Il n’aurait pu vaincre aussi facilement un combattant d’Elim. Qui… qui aurait pu… » Un éclair de lucidité l’atteignit. « L’imbécile s’est rendu à la capitale pour soit-disant en savoir plus sur ce maudit œuf ! Bien sûr, il a osé appeler Gilderien ! C’est inquiétant s’il s’agit de la vérité mais j’en suis presque persuadé. Personne ne peut rivaliser contre ce vieil elfe, personne… Et où sont-ils à présent ? Retournés à Ellesméra ? Ils ont dû avoir connaissance de notre coalition et dans ce cas… »

A l’instant où il prenait conscience d’un silence bien trop pesant pour une matinée somme toute ordinaire, un trait d’acier balafra sa joue gauche. Aussitôt reculant d’un bond prodigieux, il se mit hors de portée de l’arme mais le deuxième coup l’atteignit malgré tout.

Sa gorge gronda sous la douleur cuisante à son épaule droite cette fois-ci. Des mèches dorés filèrent sous un pâle rai solaire et il cracha, venimeux :

« Silmarien, sale traîtresse ! »

Seul un rire narquois lui répondit, suivi d’un troisième arc mortel. Ne pouvant riposter, acculé contre le mur noueux, il n’en fut pas moins assez rapide pour esquiver la lame déjà rougie. Alors qu’il s’apprêtait à s’emparer d’une plume de paon – seule arme, quelle stupidité que d’avoir laissé son coutelas sous son oreiller ! Comme s’il avait supposé qu’on ne l’attaquerait jamais réveillé ! – une formidable poussée mentale l’obligea à se réfugier derrière ses barrières. Puis, dans la demi-seconde suivant, un autre coup vrilla sa clavicule.

Explosion de douleur intense.

Serrant les dents, Anar ne put éviter la fragilité de ses remparts sur lesquels roula, machine inarrêtable, un esprit destructeur. Dans un dernier sursaut de vie, l’homme tenta de se précipiter à son tour, détruire cette âme manipulée, corrompue, détruire le monde dans un cri de rage sanglant.

Puis tout s’éteignit.

La plume de paon vola, atterrit dans une main ferme, se planta dans une nuque bronzée. Un deuxième souffle devint éternel. Les armes du crime furent déposées à des endroits stratégiques et Silmarien s’en fut, satisfaite, par une fenêtre menant aux toits arboricoles.

Dans sa main, une grosse conque luit sous le soleil.

Plongé dans d’ardues recherches, l’ex Prince remit une mèche d’encre derrière son oreille, songeur. Il existait quelque part dans ces archives, il en était presque sûr, une mention de la maison habituée à Skölir, mais il avait beau fouiller depuis deux heures déjà, rien de véritablement intéressant – du moins en ce qui le concernait – ne daignait se montrer. Il était tombé toutefois sur quelques informations curieuses au sujet de leur passé à tous. Bien sûr, il le connaissait déjà, trois siècles qu’ils avaient quitté Alalëa, arrivant par la mer de l’Ouest en Alagaësia telle qu’il l’avait nommée puis s’installant sur les plages du Sud avant de monter à cette magnifique forêt. Ils y avaient fait la connaissance, d’après certaines histoires parfois plus légendaires que véridiques (mais qui pouvait savoir ?), d’un peuple gris en voie de disparition leur ayant enseigné l’Ancien Langage qu’ils avaient très vite maîtrisé, connaissant déjà pour le meilleur et le pire la magie et ses conséquences. Mais ici, les faits différaient : certains disaient qu’il n’y avait eu que des écrits lorsqu’ils avaient mis les pieds au Du Weldenvarden, et non point d’êtres gris, ces derniers jamais aperçus, ne laissant d’eux que le moyen de contrôler la magie et quelques mentions étranges les concernant. « Des créatures dont l’apparence est en partie animale, notamment par des oreilles, une queue ou des cornes et une échine selon leur famille. Leur intelligence n’a d’égale que leur bienveillance vis à vis de la nature et des êtres vivants qu’ils chérissent, et leur taille n’est que d’un mètre quarante à cinquante. Créant l’Ancien Langage que nous manipulons facilement à présent, ils se sont auto-détruits par le plus grand sort jamais conçu, ce qui n’est pas sans nous rappeler le destin de nos ancêtres d’Alalëa, obligés de quitter leur merveilleux pays après une erreur fatale détruisant toute forme de vie faunique ou végétale. »

« Oh oui, je me rappelle de mes cours, soupira le jeune homme elfe, nous voulions à tout prix modifier notre apparence physique et usant d’une magie sans barrière, sans contrôle ! Quels fous ! » Il poursuivit sa lecture : « D’aucuns disent que leur moyen de procréation aurait été celui d’ovipares et – Non ! s’interrompit Aerandir, yeux grands ouverts sous la surprise. C’est impossible. – qu’il leur fallait donner constamment une nourriture spécialement mentale pour que leur progéniture pût vivre. Seuls les parents ayant matérialisé ces sortes d’œufs, allant d’un mètre à guère plus, pouvaient délivrer cette énergie. Ainsi la vie serait créée avec toutes les caractéristiques de leur lignée. Mais ce n’est qu’une rumeur qui n’a jamais été certifiée. » L’ex Prince reposa le rouleau, éberlué. Des œufs ? Le peuple gris, base même de tous les contes murmurés aux elfins le soir avant de s’endormir ? Aurait-il vraiment existé, un jour ? C’était aberrant, absurde ! Et pourtant, pourtant… un œuf…

« Attends. Un mètre ? Le mien fait au moins quarante centimètres de plus… même si à première vue, il en paraissait davantage… peut-être que cela s’ajuste avec le temps, mais à l’inverse des mammifères. Nous verrons bien… ils ne donnent pas d’indication sur le temps d’incubation. Enfin, j’ai besoin de faire une pause et de digérer ces informations. Il me paraît tout à fait extraordinaire de songer qu’Éther ait à voir avec le légendaire peuple gris ! »

Il sortit, se frottant les yeux. Un doux vent sucré provenait d’une plantation de roses non lointaine et le soleil, haut à présent, engourdissait la terre d’une chaleur printanière. Des elfes érudits le saluèrent avec grand respect – il n’avait donc pas encore perdu tout statut à leurs yeux. La faim le tenailla soudain et il se rendit compte être affamé. Sa protégée ?

Un détour rapide à son « hôtel » afin et de nourrir l’œuf et de se nourrir lui, lui permit de réfléchir plus posément : « Éther savait parler aux dragons, peut-être cela vient-il de là ? Et son arrivée du désert, n’était-elle finalement pas volontaire ? Non, elle me paraissait bien trop perdue, trop apeurée pour que ce fût le cas. Alors… d’où vient-elle ? Et pourquoi est-elle là maintenant ? Eh bien, cela me fait encore beaucoup d’interrogations. J’aurais dû apporter ses affaires ici, au cas-où, songea-t-il à part. Oh ! Ça y est ! Je m’en rappelle ! » Il se releva brusquement, arpentant la pièce d’un pas agité. « C’est d’une femme elfe que j’ai entendu cette expression « Protéger la race elfe et ce malgré tout les moyens. » et elle était toujours dans les parages d’Anar ! »

Bien sûr. Passer de Capitaine au service du roi à guerrier de premier rang sous les ordres de Gondolin, elfe qu’il détestait, avait de quoi cuisiner la plus terrible des vengeances, surtout si l’on s’appelait Anar. Et il savait où se trouvait ce traître en ce moment, dans une des vastes pièces meublées réservées aux combattants de son rang, à la périphérie nord-est d’Osilon. La lettre à destination de son père et sa sœur s’imposait à présent et puisqu’il ne pouvait quitter la capitale, au moins Gondolin et ses frères d’armes pourraient régler l’affaire. Une arrestation… un bannissement. Mais serait-ce vraiment la fin de leurs ennuis ?

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 1 commentaire

Chapitre XXV – Première partie d’un plan à trois

Une vague lumière cendrée tombait des hauts feuillages. Deux hommes, opposés tant par leur âge que par leur physique et pourtant ici réunis par une même cause, se faisaient face à l’aube de cette nouvelle journée.

« Gilderien-svit-kona1, j’ai besoin de ton aide.

  • Dröttningur2, je le sais, j’ai eu le pressentiment de ta visite. Et je me doute qu’il ne s’agit pas d’une bonne nouvelle. »

L’ancien prince hocha la tête, ne pouvant que confirmer ce ressenti. Maintenant, il lui restait à convaincre cet ami de son père, ce grand sage dont le destin semblait être futur protecteur de la blanche flamme de Vándil à la place de Tarmunora. Ça tombait sous le sens, il aurait bien plus de temps qu’elle et son expérience lui permettrait une meilleure connexion avec les esprits et la nature, un lien plus fort avec les anciens événements. Gilderien était un être puissant et il aurait besoin de cette puissance pour ce qu’il préparait, d’une précision chirurgicale et d’une rapidité insolente.

« Eh, paraît-il que les serviteurs du Prince ne font plus leur office…

  • M’étonne pas, c’est plus vraiment un Prince…

  • Parle pas si fort ! Si l’on t’entend !

  • Tu sais ce que je veux dire. Tout ça va mal finir, plus rien n’est équilibré depuis la venue de cette étrangère.

  • Oui, et qu’est-ce que c’est que cet œuf ? Les dragons devraient l’emporter loin d’ici, tant que c’est encore possible. Comme on l’entend, cela ne doit pas être si difficile ! Qui plus est, ils sont forts et dominants.

  • Même nous pourrions aller l’enlever ! Ah, quelle honte… »

Les murmures allaient bon train au milieu des futaies et bosquets clairs, une rumeur sourde et inquiète, parfois vindicative quoique restant toujours discrète, concernant, pour la majeure partie, le manque de professionnalisme des gardes de l’œuf géant. Le soleil luisait doucement par-dessus tout ce beau monde, indifférent à ses secrets et tactiques tortueuses, son éternel bouille jaune n’ayant aucune pensée. Ailleurs Silmarien sougeait : « Crois-tu vraiment m’avoir, Aerandir ? Tout ce que l’on raconte sur la surveillance relâchée de tes gardes, je n’y crois guère ! Juste après s’être mis à mes trousses ? Oh oui, je le sais, tu désires m’attraper, mais tu ne m’auras pas ! »

« Dame, l’heure est peut-être venue, suggéra l’un des Protecteurs de leur coalition. Ces rumeurs… elles pourraient être fondées, nous n’aurons pas d’autre chance !

  • Hm… tu as sans doute raison, Kaelrïn, sourit l’impétueuse blonde d’un air gourmand, l’heure est venue…

  • Je suis tout entier dévoué à votre service. Ordonnez, j’agirai. »

L’après-midi s’allongeait, languissante et fraîche. Deux gardes jouaient au sol avec des pierres fines translucides sous les rayons, accroupis et clairement indifférents à leur tâche. Des oiseaux chantaient, un cerf brama au loin, les elfes relevèrent la tête, un peu inquiets. Il y avait dans son cri une forme d’angoisse qui ne les poussa pourtant pas à se redresser tout à fait, à reprendre leur poste. Quelques frêles murmures furent échangés puis ils continuèrent, relançant inlassablement leurs pierres. À l’intérieur, dans la pièce chaude et humide, l’œuf reposait, immobile sur son lit de coton. Le nid le maintenait droit mais personne ne venait le nourrir, seul Aerandir le pouvait au vu des derniers essais et il n’était pas là mais à Ellesméra pour tout justement en savoir plus sur ce curieux cocon.

L’ombre finit par tomber, drapant les silhouettes d’une cape noire. Frileux, certains s’en retournaient chez eux ; la chouette hulula dans une sorte de sapin à proximité de Belchambrée puis se tut, effarouchée par quelques étranges événements. Quelqu’un se faufilait sous la pinède, d’une discrétion amoindrie par sa confiance. Il passa par-derrière la maison, une petite porte de service qui ne résista pas à sa magie, livrant l’intérieur sans surveillance ; une frêle lueur provenait de deux lampes positionnées près de l’œuf. L’ombre se glissa jusqu’à lui après une brève reconnaissance locale et leva une main, prêt à lancer un sort de téléportation, complexe et énergivore – ils s’étaient donc préparés depuis un moment, ils avaient donc eu l’intention de l’enlever bien avant les rumeurs ! A l’instant où il débutait son incantation à voix très basse, une pointe implacable perfora ses défenses mentales.

Ils se doutaient bien d’un traquenard, il s’était sacrifié à la place de leur Dame, il n’imaginait même pas, il s’effondra.

Skölir. Le nom s’évada à la rencontre du grand sage dissimulé à l’étage supérieur. Sa capacité magique lui avait permis de rester invisible jusqu’au dernier moment et l’intrus n’avait osé avancer son esprit alentours. Ils avaient failli par surestime de soi. « Il y a moins d’intelligence dans leur acte que je ne le supposais, songea alors l’ancien Prince, à quelques mètres au-dehors, perché au sommet d’un arbre. C’est insolite, j’aurais pensé qu’ils se prémuniraient un peu mieux de ce genre de coup. Des informations intéressantes se trouvaient forcément intégrées à son esprit, n’imaginaient-ils pas qu’une puissance les dépassant pût les prendre à contre-pied ? Non, il est vrai que Gilderien se fait discret et avait tant à faire à Ellesméra ! Notamment officier une union dès ce matin, ce qu’il ne pourra faire. Ce n’est encore jamais arrivé, mais j’ai réussi à le convaincre et j’ai bien fait ! Même notre ennemi n’aurait pu se douter de cela, je n’ai à ses yeux plus aucun pouvoir réel et fait en sorte que l’on croie qu’en allant à Ellesméra je cherchais des informations au sujet de l’œuf. Uniquement cela. Toutefois, il n’est pas tombé de lui-même dans le piège. »

L’infiltré, évanoui au sol, subit un remaniement mental : il n’aurait aucune idée de celui qui l’avait attaqué bien qu’il était certain que son maître finirait par le deviner. Qui donc au Du Weldenvarden avait autant de pouvoir pour effondrer un rempart aussi rapidement et sans combat ?

Aerandir se précipita aux côtés du Sage, s’assurant d’un coup d’œil (et par une auscultation de ses émotions « externes » comme il les appelait) que l’œuf allait bien.

Un sort vide-oreilles plus tard :

« Alors ? Chuchota néanmoins le jeune elfe, suspectant jusqu’aux souffles du vent.

  • C’est Skölir, répondit sur le même ton l’homme aux cheveux blancs. La coalition protectrice des us et coutumes, enfin, ça c’est leur couverture. M’est avis qu’ils voulaient protéger autre chose !

  • La race elfe et ce malgré tous les moyens, avança l’ex-prince en plissant les paupières. Il n’empêche, cette coalition me dit quelque chose, j’ai dû en entendre le nom quelque part… ou était-ce seulement cette expression ? Hm…

  • Y a-t-il dans ton entourage… ou du moins, y avait-il des elfes ayant pu la mentionner ?

  • Oui, sans doute. (Il soupira.) Cela me reviendra. Je pourrais questionner père ou sœur. En attendant, nous devons ramener l’œuf à la capitale, elle ne sera en sécurité que là-bas.

  • Groumph, déjà que j’ai raté une union à cause de toi ! Tu seras toujours le petit garçon impétueux et volontaire que j’ai toujours connu.

  • Hé hé, c’est justement parce que cela ne s’est jamais vu qu’ils sont tombés dans le piège. Qui aurait pu en douter ?

  • Certainement pas moi avant hier ! »

Aerandir pouffa puis reprit son sérieux. Laissant aux gardes revenus le soin de s’occuper de l’intrus, ils sortirent tous deux, l’œuf enveloppé d’une épaisse cape brune flottant derrière eux dans la nuit épaisse. (Ce sort consommait exponentiellement au poids du concerné, ce qui se faisait fort rarement.) Sautant sur leurs chevaux respectifs, ils filèrent aussi vite qu’ils le purent, surveillant de temps en temps les alentours de peur d’un traquenard. Mais rien ne survint jusqu’à ce qu’apparussent les premières maisons de la capitale. Belchambrée loin derrière, il fallait vite trouver une confortable maison pour la grise coquille qui s’était bien refroidie sur le chemin ; Aerandir le ressentait au creux de ses os. « Les ennuis sont loin d’être terminés mais au moins Éther est sauve. Et nous avons une piste plus que concrète. »

Avertir par messager son père et sa sœur serait l’étape suivante ; la lettre mentionnerait évidemment l’échec de ses recherches par rapport à l’œuf mais seule la royauté saurait lire entre les lignes…

Tout comme elle l’avait supposé. Un lent sourire torve assombrit le visage de la belle blonde et sa main passa nonchalamment sous la masse bouclée. Bien… il n’y avait plus qu’à se lancer dans la deuxième partie de son plan !

1Titre honorifique destiné à une personne très sage

2Prince

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

Chapitre XXIV – Manigances à Osilon

Assis à la table de l’elfe à la coupe mi longue aussi ocre qu’une terre du sud, il avala lentement sa boisson légèrement alcoolisée. Un goût de framboise écrasée lui chatouilla l’arrière-gorge ; sa main fine mais puissante reposa la tasse de bois. Gondolin attendait patiemment qu’il débutât la conversation, intrigué par sa présence. Il était arrivé incognito, par la porte arrière de sa demeure, ce qui était fort curieux au vu de son statut… mais, ayant connaissance des clauses dragonnes tout comme ses confrères, ainsi que de l’accident, il se doutait bien du sujet portant l’ancien Prince à son seuil. Ancien… Quelle douleur pour l’ensemble du peuple ! Enfin… ensemble, il y avait bien dans l’ombre quelques réjouissances et il ne pouvait les imaginer qu’en frissonnant.

  • Gondolin-Vodhr, merci pour l’infusion. Comme je l’aime.

  • Je vous en prie, mon Prince.

  • Je ne vais pas y aller par quatre chemins, ce qui m’amène ici est un besoin d’informations au sujet des diverses coalitions… notamment celles officiant pour les maîtres psychiques.

  • Oh. Oui. (Il s’arrêta quelques secondes, malheureux de ne s’être pas trompé.) Eh bien, il y a…

À l’abri au deuxième étage de sa maison, entourés d’un sort vide-oreilles, ils ne pouvaient être malencontreusement écoutés. Gondolin livra à son supérieur – il restait le fils de leur Roi – tout ce qu’il savait sur ces entités plus ou moins secrètes. Il devinait où voulait en venir Aerandir et espérait tout au fond de lui que rien de malheureux n’arriverait. Surtout pour Éther, il s’inquiétait de son état ; si des âmes malintentionnées cherchaient à l’attaquer alors qu’elle était si vulnérable ? Un œuf se brise bien trop facilement. Lorsqu’ils en vinrent aux rencontres faites par l’humaine, son ami tâcha de se rappeler avec exactitude toutes les personnes qu’il l’avait vue côtoyer ; sa mémoire d’elfe l’aida beaucoup et il n’y en avait pas tant que cela. Bientôt, il en vint à Linaewen.

  • C’est tout, je n’en sais pas plus.

  • Hm… il va me falloir faire interroger tous ces gens avec discrétion, un travail complexe en perspective qui nécessite beaucoup de fidèles assurés. Toutefois je les connais à peu près tous et je ne vois vraiment pas lequel d’entre eux… enfin, il y a toujours un vers dans la pomme. Es-tu bien certain qu’il n’y avait personne d’autre ?

  • Je peux demander à Maeglin et Seregon, ils l’ont suivie plus avant.

  • Je le ferai, merci pour ton aide, Gondolin-Vodhr.

  • Tout l’honneur est pour moi, mon Prince.

Ils terminèrent là leur conversation, libérèrent l’espace du sort et se séparèrent. L’elfe à l’ocre chevelure resta un long moment silencieux devant sa tasse vide.

Dagsheldr la fête du printemps approchait et, quoique ce fût perpétuellement cette saison au Du Weldenvarden, cette coutume redonnait à tous les êtres vivants l’énergie nécessaire à leur reproduction pour une année. Pour la première fois dans sa vie, il n’était pas pressé de la vivre car quelque chose lui soufflait que la magie y circulant – cent fois plus puissante que d’ordinaire – allait être utilisée à mauvais escient afin de terminer ce qui n’avait pu être fait durant le Serment du Sang. Peu importaient les conséquences… n’étaient-ils pas en train de secrètement se préparer, ces prochains meurtriers ? Plus vite l’enquête serait résolue, plus vite le danger s’éloignerait de chacun. La nuit lentement prenait possession de l’azur ; Gondolin décida d’aller renforcer la sécurité autour de la Princesse.

Le sentiment de confort était en train de s’effacer pour laisser place à un sentiment grandissant de solitude. Et beaucoup d’inquiétudes inhabituelles. D’où provenaient ces émotions dérangeantes ? Elle avait toujours été calme, d’un calme olympien, parfait. Mais à présent… oui à présent, quelque chose la tiraillait. Comme si elle était seule au monde.

Maeglin et Seregon l’avait renseigné de quelques têtes de plus, la sœur de Linaewen notamment (qui, elle, s’en était plutôt bien sortie), dont le passé n’était pas des plus glorieux. Sa mère avait été longtemps à la tête de la plus puissante des coalitions secrètes avant de tomber sous les coups d’Urgals en colère ; personne ne savait pour quelle raison elle était allée les voir mais Aerandir se doutait bien qu’elle avait tenté une alliance qui avait mal tourné. Beaucoup de sombres actes avaient été de son fait dont la longue maltraitance d’un elfe très grand ami de Tarmunora. Il avait fini par décéder pour causes inconnues. À ce souvenir, la rage envahit à nouveau l’ancien Prince qui se maîtrisa, seul face à l’œuf. Il n’avait pu s’empêcher d’y revenir, perplexe de ce lien qui, invariablement, l’attirait à lui. Comment le protéger tout en enquêtant à la fois ? S’il était découvert, il y avait fort à parier qu’on chercherait à se venger sur cette chose fragile et c’était bien ce « on » qu’il voulait découvrir. Silmarien, était-elle la cause de tous ces événements ? Aucune piste n’était à négliger. Mais pourquoi se sentait-il donc si triste, si… seul ?

  • Oeuf, gros œuf, grommela-t-il, tu m’ennuies. Ces émotions sont-elles les miennes ou les tiennes ? Et si c’est le cas, pourquoi es-tu malheureux ?

Il ferma les yeux et rejoignit le courant de pensées qui le caractérisait. Il avait raison, cela ne lui appartenait pas. Que faire ? Le nourrir de son énergie tout comme la dernière fois ? Il s’approcha de sa souple démarche, posa une main qu’il voulait apaisante sur la surface dure. Un frémissement de chaleur lui remonta dans le bras et il laissa le flot couler vers l’être lové – debout ? – au creux de la coquille. Qu’allait-il en sortir, et quand ? Il n’avait connu Éther que très peu, en avait retiré une image de folie proche ; la peur qui vibrait tout autour d’elle à l’époque l’avait marqué. D’accord, ils pouvaient être impressionnants mais, tout de même, ils n’avaient pas fait mine de la manger non plus ! Il n’avait jamais vu d’oreilles si rondes. Pas même chez les Urgals et elle était loin de leur ressembler. Chétive, plus petite qu’une femme elfe, de beaux yeux bridés gris clair, étonnement ressemblant aux leurs, quoique plus fins. Timide mais forte d’esprit, oui, ç’avait été le trait de caractère qui lui avait le plus plu. Mais à quoi songeait-il ?

  • Et maintenant, tu es repue ? Je suis là pour m’occuper de toi, finit-il par déclarer, hésitant sur le ton de sa voix qui fluctuait entre l’amusement, la curiosité et la gêne.

L’œuf ne répondit évidemment pas mais une onde de reconnaissance parcourut l’homme elfe qui soupira. Voilà une bonne chose de faite. Puis il se figea, réflexif. N’y avait-il pas des chances qu’Éther dévoilât qui l’avait manipulée lorsqu’elle sortirait de là ? Ses paupières se plissèrent et un lent sourire éclaira son visage. Il tenait peut-être bien son plan… Mais un point lui faisait peur. Pouvait-il se permettre de le mettre toutefois à exécution après quelques préparations ? Ça valait le coup d’essayer.

Après une dernière caresse, l’ancien Prince s’évada de la tentation de rester. Il y avait une rumeur à propager et elle nécessitait de s’entourer de fidèles mages et guerriers.

L’homme s’arrêta, plume levée au-dessus de son parchemin strié de signes abscons. Un pressentiment l’agitait et ça n’avait jamais été bon signe. Il se passa une main lasse dans sa chevelure de neige, frotta ses tempes brunes. Depuis que sa petite protégée était partie à Osilon, il se sentait particulièrement seul. En soupirant, il laissa là son travail inachevé, la composition sur laquelle il s’acharnait depuis un an, pour la fête du printemps, et alla se servir un thé à la pomme. Tant d’affaires l’occupaient et pas des plus réjouissantes, même s’il s’estimait heureux de sa place parmi les elfes. Devrait-il aller rendre visite à la blanche flamme de Vándil, près de l’arbre Menoa ? Pourquoi s’inquiéter ainsi, ce n’était pas dans son caractère. Allons, cela pourrait l’aider à se détendre.

Gilderien sortit de chez-lui, saluant au passage le peuple d’Ellesméra encore éveillé malgré l’heure extrêmement tardive. Dormir n’était plus chez lui une véritable nécessité et quelques heures par six jours lui étaient suffisantes. Voilée par de petits nuages, la lune diffusait une aura bienveillante que contredisait son profond sentiment. Quelqu’un viendrait lui rendre visite et pour une raison qu’il abhorrait d’avance. Mais ce quelqu’un serait envoyé par un être de haute lignée, de la maison Luaren, à qui il devait allégeance et respect.

  • Oh, oui, je le sens venir comme un pirus sur la pierre à miel, grogna-t-il, le fils de Cerenthor va m’apporter des ennuis !

Près de l’arbre immense aux racines démesurées, il remit une main inquiète dans ses cheveux courts allongés de deux fines tresses. Son regard noir balaya la ramure titanesque qui le surplombait, à la recherche d’un avenir plus dégagé. Peine perdue, la lune même n’arrivait pas à percer cet obscur feuillage, pas plus que la brume de son esprit. Il espérait ne pas embarquer Miolandra dans ce qu’il aurait à faire. Le mal ne rongeait pas encore – ou si peu – les dédales de sa maison ; comme il lui était cruel de songer à l’avance à un moyen de rétablir sa paix !

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

Chapitre XXIII – Il n’y a pas de problèmes, que des réflexions

Premiers gémissements. Infimes, non audibles, un appel à l’aide lointain qui ne trouvait personne pour l’écouter. La faim était bien trop violente, ravageuse. Mais que faire lorsque rien ne se présentait à portée de main ?

Les yeux ouverts sur les voûtains du plafond palatial – le petit d’Osilon –, Aerandir soupira. Il se sentait si faible qu’il s’effondrerait encore s’il se remettait debout. Son père a appelé un médecin qui, inquiet, tournait tout autour depuis dix minutes. Comme il souhaitait être seul ! Comme il voulait être fort ! Mais il l’avait été jusqu’à présent, qu’avait-il bien pu se passer ?

  • Depuis quand ressentez-vous ces symptômes ?

La question du médecin le tira de ses ruminations. Ah, tiens, justement oui. Depuis quand ?

  • Depuis… peu. Il me semble que j’étais très bien avant le Serment. C’est cela, depuis le Serment je me sens fatigué.

L’elfe minutieux fronça les sourcils. Il y avait été, lui aussi, et l’accident ne lui avait pas échappé. Tarmunora, l’humaine, l’œuf… tout ceci était-il relié ? Devaient-ils s’en inquiéter ? Le Prince, bien qu’évincé de ses futures responsabilités, n’en était pas moins prince, et elfe.

« Bon sang, à quoi songé-je ? C’est un être vivant avant tout et je dois le soigner. Pourquoi mettre son statut en avant dans cette guérison ? Ah, l’atmosphère sombre qui règne depuis quelques temps dans la forêt m’abîme et me pervertit. Je dois prendre garde. »

  • Pourriez-vous être plus précis ? Je sais qu’il y a eu une certaine… confusion. Si nous arrivons à retracer les événements dans l’ordre, nous pourrons peut-être obtenir quelque chose.

Le Prince réfléchit. En effet, il y avait bien quelque chose. Lorsqu’il s’était précipité vers « l’être » Éther, un tiraillement dans son esprit puis une pulsion dans le corps en s’approchant de l’œuf. Aurait-il été blessé sans s’en rendre compte ? Il parla de ces faits, espérant trouver une solution.

  • Oh, alors, il doit s’agir de…

A cet instant une elfe clama sa présence d’une voix précipitée. Permission prise, elle entra et débita tout de go :

  • Mon Prince, l’œuf… vous aviez dit vouloir vous en occuper, alors, j’ai pensé naturel de vous prévenir…

  • De quoi ? Dîtes ! s’impatienta l’interpellé.

  • Eh bien, s’embrouilla-t-elle (elle était jeune et impressionnée), il… est devenu très sombre, mon Prince. Ce n’est plus une belle couleur de pluie mais un lourd nuage qui pèse à présent sur sa coquille.

Les paupières plissées, Aerandir réfléchit à toute allure. Il y avait comme un lien, oui… mais lequel ? Ce fut le docteur qui répondit à sa question, comme éclairci d’une idée :

  • Et si vous étiez lié à l’œuf, mon Prince ? Vous êtes faible, il semble l’être également. La solution se trouve peut-être bien à Belchambrée !

  • Effectivement, renchérit aussitôt le concerné, mais alors… si j’ai faim, sans doute est-ce parce qu’…

  • Parce qu’il a faim ! le coupa le docteur trop excité pour s’inquiéter d’un tel manque aux manières.

Et Aerandir l’était bien trop aussi pour en prendre ombrage. Envahi d’une nouvelle vigueur, il se releva et franchit le pas de la porte, suivi des autres. Il n’y avait plus de temps à perdre en vaines conjonctures !

Quelques servants et servantes s’étaient réunis autour de l’énorme œuf qui, effectivement, affichait une déplorable teinte grise terne. Secoué par cette vision plus qu’il n’aurait pu en douter, l’elfe ferma brièvement ses yeux d’émeraude, percevant une intense fatigue à l’orée de sa pensée. Il se concentra dessus et, surpris, trouva qu’elle n’était qu’imaginaire, comme si elle ne lui appartenait pas vraiment, une sorte d’information venant de l’extérieur, en somme, telles les ondes produites par un cri animal. Comme l’avait fait remarqué le médecin après quelques examens, son corps et sa tête allaient parfaitement bien, alors, oui, tout ceci ne pouvait provenir que d’une seule chose… : cette énorme coquille. Il s’en approcha lentement ; la pulsion remonta à nouveau dans tout son corps, le faisant hésiter. Il n’allait pas flancher face à ses sujets, déjà qu’il…

Sa main se posa doucement, la surface était froide malgré la moiteur ambiante et voulue de Belchambrée. Alors, un choc le figea, comme une aimantation fourmillante, l’empêchant de s’éloigner. Une grande quantité d’énergie lui échappa, pas assez pour que ce fût dangereux mais suffisamment pour l’affaiblir… véritablement cette fois-ci.

  • Mon Prince, reculez ! lui enjoignit d’une voix suppliante le docteur, légèrement affolé.

Aerandir le rassura d’un geste de sa main libre, souffla :

  • Non, tout va bien. Je crois que… je suis en train de nourrir Éth… l’être qui se trouve dans cet œuf. Hm. D’ailleurs, je me sens mieux, psychologiquement parlant. Si j’avais su cela depuis le début, je n’aurais pas tant attendu et ma dépense énergétique aurait été moindre. Je suis très curieux… Bien, reprit-il après quelques secondes, je vais me reposer.

Ils le laissèrent. Son père l’avait confié aux bons soins du médecin qui partit en dernier, jetant un ultime coup d’œil à la coquille reprenant petit à petit ses nuances d’antan.

Enfin seul, l’elfe put observer la chose tout à loisir. Quelque chose l’attirait indéniablement. Un sentiment protecteur qu’il n’avait pas encore consciemment décelé chez lui le poussait à ne penser qu’au futur de ce qui se trouvait à l’intérieur de ce cocon de pierre. Bien sûr, son évincement du trône le chagrinait profondément, pour ne pas dire, l’étourdissait d’une rage froide ; de surcroît, Éther y était pour quelque chose. Mais elle l’avait sauvé… s’il ne lui retournait pas cet altruisme pur, il ne pourrait même plus se voir. Il lui semblait à présent qu’elle avait besoin de lui, si son instinct ne le trompait pas, c’était donc l’occasion !

  • Bon, bon, petite humaine… tu n’as plus faim, n’est-ce pas ? Et je comprends pourquoi j’avais si froid, ici il fait bon, heureusement que je me suis réchauffé en même temps que toi ! Serais-je glaçon ? (Il rit puis reprit son sérieux.) Bien, maintenant, que faire ? Je dois enquêter sur la tentative d’assassinat de ma sœur. Te parler ainsi m’apaise, étrangement. Je peux me concentrer plus facilement, tu n’es pas si inutile. Une fois que j’aurai déniché ce méprisable être et l’aurai banni à jamais du Du Weldenvarden et des noms connus de cette terre, je pourrai mener des recherches sur ta curieuse transformation. Car tu es bien Éther, n’est-ce pas ?

Il observa l’œuf de plus près, attentif à la moindre vibration. Rien. Une aura de paix paraissait s’échapper par vagues de cette sphère granitique, quoique délicieusement nuageuse. Bien, apparemment, rien ne paraissait devoir l’agiter. L’homme se passa une main dans les cheveux qu’il avait dénoués afin d’être plus à l’aise. Les traces retrouvées dans la forêt après le Serment du Sang étaient perturbantes. Tout indiquait que le bras de force dirigé contre Tarmunora venait d’Éther… car, malheureusement, elle avait été intermédiaire. Mais il était impossible, bien sûr, qu’elle eût eu ce geste malheureux de façon volontaire, pas après l’avoir sauvé lui, c’était illogique. Il en venait à penser qu’elle avait été manipulée, il fallait ainsi trouver par qui. Qui, dans son entourage, était intervenu, à part Seregon, Maeglin et Gondolin, ses amis ? Il faudrait qu’il allât leur demander. Il y avait également d’autres traces qui le laissaient perplexe : une magie fort ancienne qu’il ne connaissait pas, n’avait encore jamais vu ! D’où cela pouvait-il venir ? En soupirant, le Prince sortir de Belchambrée, confiant la garde de l’œuf à ses servants et deux guerriers. Gondolin était surveillant d’Anar et combattant de premier rang à Kirtan, mais à présent recevant ses ordres directement de la Princesse, il avait le niveau d’un Capitaine ; il était parfaitement placé pour connaître tout ce qui concernait les coalitions anti-dragons, celles régisseuses de l’ordre civile et d’autres plus anonymes quoique néanmoins essentielles œuvrant pour les artisans d’armes et d’armures. Il était sûr que le presque assassin de sa sœur était en lien avec un de ces groupes sombres de l’ancien temps ; de plus, il pourrait se renseigner sur les diverses rencontres de l’humaine depuis son arrivée, du moins celles qui avaient été remarquées…

« Du travail en perspective. Parfait, j’en ai besoin pour oublier mon avenir. »

Osilon était petit mais il prit des chemins détournés pour se rendre à l’endroit voulu ; se faire repérer par des yeux indiscrets n’était pas au menu. Son mental percevait clairement les âmes alentour et aucune, pour le moment, ne possédait en elle le désir d’espionner. Il ne pouvait tenter d’en savoir plus, ce serait se dévoiler et, Prince ou pas, personne n’apprécierait son intrusion au sein même de la plus intime des forteresses, l’esprit. Question de principe, de respect et de manières.

Excepté lorsqu’il retrouverait sa cible… tout ceci volerait en éclats.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 2 commentaires

Chapitre XXII – Connexions inévitables

La sensation se répéta et de manière plus prononcée à chaque fois. Le Prince avait raccompagné sa sœur à sa demeure, bien gardée par de nombreux magiciens et guerriers, surtout après ce qu’il s’était passé. Personne encore n’était au courant mais cela n’allait tarder. Il fallait toutefois conserver le silence tant qu’il n’avait pas de pistes sûres, au risque de faire fuir le presque meurtrier. Bouillant d’une rage folle, Aerandir s’était un peu calmé depuis qu’au fond de lui la glace montait, insidieuse. Inquiète, Tarmunora lui avait enjoint de partir se reposer, elle pouvait très bien se débrouiller seule.

  • Et qu’allons-nous faire de l’œuf ? s’était-il enquis, maussade.

  • Il ne faut certainement pas le laisser au milieu de la clairière, non. Il faut le protéger, à mon avis. S’il s’agit bien d’Éther, sa vie est en danger. Ses amis veillent sur elle pour le moment heureusement.

  • Il s’agit forcément d’Éther, sinon, où serait-elle passée ? Sous notre nez à tous !

La Princesse hocha la tête, pensive. Elle paraissait quelque peu secouée et le tiraillement autour de ses yeux indiqua à son frère qu’il serait plus juste de la laisser s’allonger pour méditer. Au moins quelques minutes, le temps de se remettre. Pour les elfes, il n’y avait rien de plus terrible qu’une attaque mentale frontale occasionnée par un autre elfe, surtout de cette puissance. Le mélange trahison et épuisement – au trois quarts absorbé par la jeune humaine – était un cocktail aux effets des plus dévastateurs. Ainsi, il se retira, grimaçant sous le gel de ses jambes atteignant déjà le bas de son dos. Mais que lui arrivait-il ?

Gardé par les trois compagnons d’Éther, l’œuf chatoyait sous le soleil. Ils s’inclinèrent face à leur Prince puis lui cédèrent la place. De longs frissons remontaient le long de sa colonne vertébrale, incompréhensibles. Il n’osait effleurer l’opaque coquille grise. L’inopportun sentiment d’avoir à s’occuper de cette encombrante chose chatouilla son esprit et il grimaça de plus belle. Il lui fallait l’installer ailleurs, préparer un… nid. Aussitôt, l’homme appela mentalement quelques servants et donna des ordres ; le problème serait vite résolu.

  • Amenez-le à Belchambrée, je tâcherai de résoudre son cas, lança-t-il aux trois amis de l’humaine.

Ils durent s’y prendre tous ensemble tant le poids était conséquent. Les elfes laissèrent leur charge à la demeure indiquée, s’inclinèrent encore puis partir. Ils répugnaient à laisser ce qu’ils considéraient comme Éther aux mains d’un homme qui, bien qu’il fût leur Prince, avait d’affreuses sautes d’humeur, encore plus depuis son exemption forcée du trône.

L’intérieur de la pièce était fort chaud comme l’elfe l’avait souhaité, le faisant soupirer de bien-être. Il cessait enfin d’être mal et le gel, doucement, quittait ses membres. L’œuf, parfaitement immobile quoique – il aurait pu en jurer – paraissant lui aussi frémir de soulagement, avait été installé au creux de couvertures moelleuses. Une douce torpeur envahit le Prince qui, plus fatigué qu’il ne le montrait, s’assit en un profond sofa, déjà rêveur. Une sonnette d’alarme « l’éveilla » (il ne dormait pas vraiment), accaparant ses sens. Faim, il avait faim.

« Mais que m’arrive-t-il ? J’avais froid et maintenant… »

Remarquant une panière emplie de fruits, il en attrapa un et le dévora en peu de temps.

« Et qu’est-ce que je fais à me reposer ici ? Il s’agit d’un hôtel, certes très réservé, mais hôtel tout de même ! Quelle honte si l’on m’a vu sombrer ainsi… D’ailleurs, il faudra que je fasse déplacer l’œuf. Que va penser le peuple de mon méprisable état ? J’ai à faire ! Je dois déjà débusquer le quasi meurtrier de ma sœur. Qui pourrait être suspect ? Anar, bien entendu. Ou l’entourage d’Anar car il était bien trop surveillé par Gondolin. Se mettre ainsi sous les feux de la rampe peu de temps après son dérapage aurait été une vilaine idée. Il doit avoir des partisans, c’est certain. J’ai tant à faire et pourtant je… je m’étourdis de fatigue près de cet coquille idiote ? » Il en était ulcéré. Et la faim le tenaillait toujours. Après avoir terminé la corbeille, en désespoir de cause, il sortit, le pas rapide. Aussitôt, deux servants se présentèrent, empressés mais discrets. Il secoua sa main afin de les rassurer puis se figea quelques mètres plus loin. Ah, ce serait encore plus gênant mais…

  • Finalement… vous n’auriez pas de quoi manger ? Je ne sais ce qui m’arrive mais…

  • Bien sûr, mon Prince. Nous allons nous en occuper. Désirez-vous rester à Belchambrée ?

  • Mh. Oui, pour le moment. (L’œuf ne quittait pas son esprit malgré tous ses efforts.) Merci.

Une petite promenade… instructive ne lui ferait pas de mal. S’engageant sous l’ombre douce des premiers arbres, aux abords de la clairière, l’homme elfe s’effaça des regards attentifs.

Faim. Faim dévorante. Si faible ! Mais il n’y avait rien, rien qu’un noir clair et reposant. Ç’aurait pu être doux si l’appel énergétique n’avait été présent, d’une façon terrible, liquéfiante. Sombrer lentement en une apathie dérangeante qui façonnerait un soi fragile si personne n’arrivait sur l’instant !

La créature se retourna en un sursaut douloureux, bouche close, yeux clos.

Tout aurait dû fonctionner. L’occasion avait été inespérée ! De quelle façon l’humaine avait-elle pu se retourner contre elle ? Lui barrer le chemin vers le plus beau des avenirs ? Royauté, servants, richesses, pouvoir ! Non, décidément, quelque chose était étrange, plus qu’étrange, totalement absurde. Et… cet œuf ? D’où venait-il ? Impossible, ce ne pouvait être Éther tout de même ?

« Idée inutile. Je dois à présent prendre garde… Tarmunora a survécu, elle parlera de son ressenti, elle est loin d’être stupide. Et son frère… son frère alors se jettera aux trousses des plus suspects. Il n’y aura pas long temps avant qu’il ne devine. Anar, oui, Anar, tu es le point faible de ma couverture, moi sœur de Linaewen, la plus innocente et plus douce des elfes ! »

Il était certain qu’il chercherait à se venger, il l’avait aimée… elle l’avait trahie. Ses aveux pourraient bien lui servir de remise de peine, redorer son blason… Mais s’il disparaissait, qui pourrait à son tour la vendre à la rage princière ? Silmarien eut un effrayant sourire tandis qu’elle se dirigeait vers la maison de sa sœur. Une fois rentrée, elle s’assit sur le lit, jambes croisées et réfléchit. Linaewen n’était pas encore là, parfait. Elle avait besoin de contacter ses alliés afin de s’assurer de leur soumission totale. Rien n’était jamais sûr dans ces milieux, surtout elfiques. On avait vite fait de tourner le dos au maillon faible. L’échec de sa mission pourtant assurant leur prochaine mainmise sur tout un royaume la laissait dangereusement à découvert pour les Elimya, de la maison secrète Elim dont elle faisait partie. Et puis, elle devait concevoir un plan, vite. Tout d’abord, circonscrire son ex-amant à d’innocentes tâches et s’il résistait, l’assassiner. Il faudrait être rapide mais elle était passée maître en ce genre de travail, à faire ou à donner. Aller s’enquérir de la santé de la Princesse, n’était-ce pas un peu trop ? Se mettre sous les projecteurs pouvait être malin, mais pas suffisamment subtil pour Aerandir. Il était fin connaisseur des astuces malintentionnées, plus que sa sœur au cœur trop juste pour s’en douter. Cet elfe… étrange elfe. Elle l’avait souventefois admiré, de loin, avec la secrète espérance qu’il tournerait vers elle ses regards de profonde émeraude. Maintenant qu’il ne pouvait plus prétendre au trône, l’intérêt qu’elle lui portait se délitait tout en augmentant à la fois, ce qui l’irritait ; il n’y avait pas de place en son cœur pour une amourette autre qu’ambitieuse. Plus aucune voie pavée de richesses et de puissance ne pouvait accueillir les pas de l’ancien Prince. Quelle honte ! Elle en riait. Avec un peu de diplomatie, de fierté… s’entendrait-elle avec les dragons ? Tout d’abord en tant qu’intermédiaire secrète, puis elle monterait les échelons, fluidement. Toute créature a ce besoin de considération qu’elle savait si bien manipuler pour arriver à ses fins. Elle serait la Reine… de tous les êtres vivants sur cette terre. Telle que le lui avait promis sa mère.

La faim était si terrible qu’Aerandir ne pouvait plus tenir sur ses jambes, ce qui ne lui était jamais arrivé, excepté lorsqu’il avait deux ans. Il avait pu mener ses affaires, parlant à des elfes dont il avait entière confiance, parcourant la forêt à la recherche de traces magiques incrustées dans le paysage après le Serment et concernant ce dernier. Tout était bon à prendre, il trouverait la faille. De retour à la demeure allouée à son père, il se sentit fléchir ; heureusement personne à l’horizon pour s’en rendre compte.

  • Mon fils. Tu as l’air épuisé.

Le Roi s’était avancé jusqu’à lui, silencieux et encore vif malgré son grand âge. Il ne l’avait pas entendu approcher, ce qui, ça aussi, n’était pas normal. L’ambre du regard fouilla le sien, verte forêt hachurée de brume bleue, une pierre d’étang logée dans l’écrin de la nuit.

  • Père, je… j’ai… si faim, avoua-t-il, mortifié. Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. Tard ce matin j’avais si froid que la glace emprisonnait mes membres. J’ai pu me réchauffer chez moi mais, malgré tout ce que j’ai avalé, cela n’est pas suffisant.

  • C’est étonnant. Serais-tu malade ?

  • Ce serait bien la première fois. Ma santé est de roc, vous le savez.

Un autre accès de faiblesse le fit ployer genoux au sol et un voile épais brouilla sa vue. Alors, lentement, Aerandir s’évanouit.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

Chapitre XXI – A neuf

Abricot, l’aurore aux mains fraîches écartait les tentures lourdes de la nuit passée pour observer, de son œil humide, l’étonnant événement réunissant deux espèces anciennement ennemies. Cerenthor et Éridor se trouvaient face à face au centre d’un impressionnant cercle d’elfes ; le nombre ne paraissait pas toucher Éther, entre les deux rois. Sa tête basse et ses yeux clos l’attestaient, elle paraissait ailleurs et l’était. Déjà le flux commençait à l’envahir, cette rivière aux multiples pensées s’enroulant tout autour des jambages de son pont. Mais il n’y avait rien à craindre, Silmarien était là, à l’orée, à peine discernable ; elle savait pouvoir compter sur elle dès l’engagement du sort. Alors le silence se fit, plus profond encore, comme encerclant chaque être d’une gangue d’extrême concentration. La jeune femme eut l’impression de voir débouler un énorme rocher, droit sur elle. Effrayée de ne pouvoir l’éviter, elle se recroquevilla, son cœur battit plus vite et ses mains devinrent moites. Le choc fut effrayant, elle était molle à l’intérieur, rigide à l’extérieur, la pression augmentait et le noir l’envahissait sinistrement ; un faible souffle s’échappa de ses lèvres froides, un cri d’appel en tête : « Silmarien ! »

Le fleuve se divisa, de peu en vérité, seul un faible bras s’échappa des remous, sinuant vers de beaux cercles dorés vivants. Éther comprit qu’il s’agissait des elfes alentour et parmi eux, l’intensité lumineuse de deux d’entre eux l’interpella, n’était-ce pas… Aerandir et Tarmunora ? Elle ne l’avait pas même revu venir et cette pensée perturba légèrement le cours des choses. Ensuite, il y eut un sentiment différent, une gêne atroce qui lui brûlait tout le corps ; Éther ouvrit la bouche afin de respirer, ne trouva aucun oxygène, étouffa. Sa tête explosait et sa colonne vertébrale se tordait, elle avait mal partout. Silmarien, choquée de voir son acte lui échapper, tenta de forcer le chemin, augmenter la division du fleuve contre la Princesse afin qu’elle souffrît d’un handicap mental à vie. Elle ne pouvait manquer pareille occasion, se tenir aux côtés de l’infirme, la conseiller pour finir Reine à sa place… tandis que le Prince lui-même n’avait plus droit au trône, par un étonnant coup du sort ! Non, c’était impossible. Elle y parviendrait ! Éther devait porter le poids de sa venue bouleversante, les conséquences de son étrangeté vis-à-vis des dragons. Elle serait la seule à blâmer, quelle facilité, tout allait si bien ! Pourquoi donc ce sursaut, cette peur qu’elle avait cru pourtant éradiquer totalement du corps de cette imbécile ? Elle comprenait pour la douleur… mais pas de cette nature. Non, décidément, quelque chose n’allait pas. Heureusement qu’elle avait suffisamment manipulé l’esprit de l’humaine pour ne pas être découverte si jamais celle-ci parlait. Tout porterait contre l’enfant… si l’affaire réussissait ! Mais n’était-elle pas en train de se mettre en travers de sa route royale ? Qu’était ce flux étrange et indésirable brouillant sa vision, tel un écran d’eau ? Dans un grognement rageur, Silmarien fit alors l’erreur d’augmenter la pression sur Éther qui, subitement, s’étiola en multiples étincelles stridentes. Ce fut comme un grand cri qui chassa de leur torpeur première tous les elfes réunis. La Princesse, frappée de plein fouet, se referma aussitôt, brisant un maillon fort du sort créé, à peine naissant. Mais elle n’était pas blessée, du moins, pas autant que l’aurait souhaité la traîtresse qui en aurait rugi de rage. Tout ça à cause de cette… cette stupide femelle étrangère ! Éridor et Cerenthor, d’un même élan, projetèrent leur esprit vers la faiblesse occasionnée, tentant de recoudre la chaîne magique avant que ne se produise l’irréparable. Mais celle qui avait tout pris, celle vers qui déjà les plus perspicaces se tournaient, emplis de rage, celle qui pour sauver la Princesse s’était sacrifiée, celle-là même ne savait plus comment elle arrivait à maintenir son rôle de médiatrice alors qu’elle perdait toute identité dans un ouragan dévastateur. Remise extrêmement vite de sa frayeur, Tarmunora reprit sa place et, sans chercher à savoir ce qui s’était passé – ils le sauraient plus tard – les elfes continuèrent leur incantation silencieuse. Toutefois, une modification était survenue, donnant à leur sort une portée considérable, ancienne et bien plus puissante que ce qu’ils avaient prévu. Ils craignirent de détruire tout alentour, tinrent bon malgré tout jusqu’à ce que le Prince lui-même s’inquiétât d’Éther. Où était-elle ? Où se trouvait son esprit habituellement si facilement détectable ? Il n’y avait rien… plus rien de discernable. Il perçut un léger tiraillement de son esprit vers un espace étrange, indéfinissable puis se recentra. Le sort fut scellé et, comme lorsque la tempête retombe, les oreilles sifflèrent d’un trop grand silence. Le pacte était fait, le Serment du Sang accompli. Cependant, il était arrivé un curieux événement et, au lieu de ressentir tout le poids de leur acte, les elfes papillonnèrent un instant, perplexes face à ce qui se trouvait au centre du cercle, entre les deux rois tout aussi figés.

Un œuf. Un énorme œuf de la taille d’un elfe, ou de l’humaine… Étincelant sous le soleil levé, d’une couleur de pluie d’été, aussi lucide que le regard d’Éther, aux veines d’encre semblables à ses cheveux d’ébène. Un murmure d’incompréhension stupéfaite parcourut les rangs et, comme mu par un ordre étranger, Aerandir s’approcha de la coque qui, paraissant translucide, ne montrait en rien son intérieur. Une pulsion lui remonta dans le bras, il se figea à moins d’un mètre de l’incongru objet.

« Qu’est-ce que c’est que… »

Les autres n’en menaient pas large non plus jusqu’à ce que le roi dragon penchât son museau au-dessus de l’œuf, soufflant un nuage de fumée grise. Un frémissement sembla parcourir la surface de la coque qui s’irisa une brève seconde.

« Hmph, ils se sont irrémédiablement liés… pauvre humaine, succombant aux tours affreux d’une âme vile. Qui, qui est-elle ? Où ? Que je la croque céans… »

L’incroyable perspicacité du vieux dragon ne touchait cependant pas toute la population qui attendait le verdict royal. Cerenthor s’approcha à son tour puis, méditatif, posa une main douce sur le sommet de l’œuf avant de secouer la tête. Puis il devint immobile, les yeux clos, comme sondant une présence.

« Si ancien… songeait-il, je n’ai jamais vu ça. Je suis persuadé qu’Éther est là-dedans, mais pour quelle raison ? Et pourquoi ? Éridor semble en savoir plus que moi sur le sujet, je le ressens dans sa posture, les émanations de son esprit. Depuis que nous communiquons au travers de la dite « humaine », je comprends un peu mieux ce roi d’une autre espèce. À présent que le Serment est conclu, une plus grande clarté m’apparaît quant à sa nature. Et Éther, n’est-elle véritablement pas d’ici ? Toute cette magie… Et que s’est-il passé avec Tarmunora ? Est-ce dû à cet œuf ? Enfin, le sort est fait. Nous sommes plus ou moins soumis aux dragons et mon fils ne pourra accéder au trône. Quelqu’un… quelqu’un aurait-il essayé de… blesser ma fille dans l’optique de la rendre inapte aux concours ? »

Parti sur cette voie, le roi sentit monter en lui une fureur qu’il maîtrisa par la force de l’habitude. Non, Tarmunora était saine et la seule cause de sa faiblesse avait été due à cette curieuse conséquence du Serment sur la jeune humaine. Rien d’autre. De toute manière, il aurait ressenti une présence nocive si cela avait été le cas, n’est-ce pas ? À moins que ce ne fût un elfe doué d’une extrême concentration et d’un pouvoir parfaitement précis. Il ne connaissait que quelques personnes comme cela, de hauts mages ou de grands guerriers, comme Anar. Bien sûr, d’autres devaient lui échapper, appartenant à des maisons plutôt secrètes, comme celle de Gilderien. Quelque chose ne tournait pas rond dans toute cette histoire… L’agitation enfla puis s’apaisa sur un geste de sa part.

  • Ce qui devait être fait, est fait, clama-t-il dans sa langue. Maintenant, appliquons-nous à faire de notre mieux pour le futur de chacun d’entre nous ! Les épreuves royales débuteront dans un mois. Que tous se tiennent prêts !

Alors la foule se dispersa, débutant une nouvelle ère où dragons et elfes cessaient leur guerre incessante, où, malgré les dissensions et amertumes, le monde retrouvait sa paix d’antan.

Oui… il y avait bien longtemps que Dame nature ne s’était pas sentie aussi reposée. Et le vieux roi si fatigué ! Il irait bien faire un tour du côté de l’arbre Menoa, un de ces jours.

Éridor, quant à lui, jeta un long regard à l’œuf énorme puis à Aerandir, deux fois successivement. Il finit par lâcher un roulement de cailloux comme un rire de gorge qui laissa perplexes les êtres restants, avant d’ouvrir ses ailes, secouant air et terre dans une formidable envolée.

  • Tarmunora, ma sœur, tout va bien ?

Le Prince s’était approchée de l’elfe, une inquiétude évidente dans ses pupilles. La Princesse sourit et hocha la tête.

  • Oui, Éther m’a sauvée.

  • Comment ça ? C’est à cause d’elle si…

  • Non, Aerandir, ne prononce pas d’aussi rapide jugement. Un bras de force s’était détaché du sort principal pour me venir me frapper moi et elle s’est mise en travers de ma route. Quelqu’un, ici, souhaitait ma mort ou mon incapacité à régner.

  • C’est… – Il se reprit – Cette personne, qui qu’elle soit, mérite le bannissement du nom. Non, il n’y a pas de pitié à avoir pour les traîtres. Je savais que de sombres manigances se tramaient mais nous avions trop à faire pour nous en occuper. Ah, ils ont bien trouvé leur affaire, en Éther. Elle a été un bel outil !

  • Qui s’est retourné contre eux, murmura la femme elfe. Mais nous devons mener enquête. Je…

  • Non, moi. Tu seras trop occupée aux affaires du royaume, aux épreuves. Je n’ai plus rien… j’ai été interdit, interdit d’honneur ! Et je…

Il chancela soudain, pris de vertiges. Un frisson désagréable venait de lui remonter par les pieds. Il avait… froid ? Comment était-ce possible ?

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

Chapitre XX – Une efflorescence de pavot

Ils avaient fait connaissance, juste le temps de prévenir qu’ils s’en allaient, ce qui n’avait pas paru gêner l’arrivante, curieusement tendue. Lorsqu’elle Éther l’avait vue, elle n’avait pas douté du lien de famille l’unissant à Linaewen, même ovale de visage bien sérieux chez la nouvelle, iris noirs à la nuance plus mate dont les longues paupières en fendaient l’ouverture, élancement de cyprès en un corps fort musclé. Ce qui détonait le plus était cette impressionnante masse bouclée – si rare chez les elfes ! –, blonde et retenue en queue de cheval au sommet de son crâne. L’humaine avait eu un regard presque fasciné face aux ondulations retombant sur les traits sculpturaux de l’elfe, ces chatoiements d’or pur sous la lueur profonde des joyaux.

De retour chez elle, raccompagnée par Seregon, puisque Maeglin avait eu à se séparer d’eux plus tôt, elle décida de ne pas trop réfléchir à toutes ces nouvelles rencontres et de s’endormir le plus vite possible, afin de rattraper un peu de son sommeil malmené. Cependant, allant à la salle de bain, elle se rendit compte que ses plaies avaient totalement disparu… pas la moindre trace de cicatrices !

  • Ben ça alors ! J’étais sûre d’avoir des croûtes pourtant. Ça… ça c’est encore un truc vraiment bizarre ! Faudra que j’en parle demain à Seregon. (Elle réfléchit un instant.) Ou Linaewen… Oui, mais Seregon est au courant plus que les autres je crois… (Puis en pensée : Je crois que je l’aime bien, Seregon. En fait, j’aime mes nouveaux amis, je les aime rapidement, quelle différence avec mon moi d’avant ! À moins que ce ne soit les gens d’ici.)

Elle soupira puis, sa douche prise – ici l’eau coulait du haut d’une poire à même le mur –, alla s’enfoncer sur le délicieux matelas.

Au réveil, elle sut qu’au matin suivant le Serment s’accomplirait. Elle le savait déjà mais cette information s’imposa à son esprit, comme une grenade qu’on dégoupille et qui, bien plus lente, fait souffrir d’attente angoissée ceux qui la portent en main. Éther imaginait une bombe et sa queue enflammée, pssh pssh…

« Allons, je m’inquiète trop, tout va bien se passer. C’est pas en se disant ça que le pire arrive, d’ailleurs ? J’ai faim. » Attrapant un fruit et une part de gâteau restant d’hier, la jeune femme finit par s’habiller dans une tranquillité de surface. Qu’allait-elle faire aujourd’hui ? Ne devrait-elle pas s’entraîner à plus de contacts spirituels, afin de parer à toute éventualité après-demain ? L’idée la fit frisonner, elle se sentait tout à fait terrorisée. Une fois… deux fois lui avaient suffi. Plonger en ce gouffre sans fin d’une pensée dragonne, ce tourbillon qui l’emportait tel un fétu de paille, non ! Prenant sa tête à deux mains, Éther se retint de gémir, mais elle avait plutôt envie de crier dans un coussin ; levée tard, elle n’avait pas vu l’aurore et le jour coulait en rais étincelles de sa fenêtre nord. La vague idée de se recoucher lui vint mais elle se reprit à temps et, soufflant, décida de sortir… avant de se rappeler des regards peu amènes de la population. Enfin, qu’avait-elle fait pour mériter tout cela ?!

  • Qu’est-ce que je veux, au juste ? Revenir chez moi, voir mes parents ou bien me retrouver en Italie pour ce wwoofing tant espéré ? Ici mes responsabilités sont bien trop lourdes. Bah, c’est à moi d’être forte, je ne vais pas me laisser faire par d’injustes petits elfes, non mais !

Se drapant dans une indifférence feinte, la jeune femme laissa là sa chambre et s’en fut au soleil. Bientôt ses pas la perdirent vite sous les frondaisons humides, loin du centre d’Osilon et de ses habitants, qui, quoique folâtres, ne s’en étaient pas moins regroupés pour d’incompréhensibles discussions – toutefois leur sujet ne devait pas être si obscur, elle-même n’avait que cela en tête, ce fichu Serment du Sang. Il lui prit l’envie subite de grimper tout en haut d’un de ces nombreux conifères et d’inspirer un air moins « forestier » peut-être, observer les monts au loin, s’imaginer bien libre de tous actes futurs. Elle en était à ces sombres réflexions lorsqu’un bruit de pas – volontairement audible – l’arrêta, un peu inquiète. La belle blonde d’hier se présenta alors, un fin sourire jouant sur ses lèvres de rose. S’inclinant, elle porta une main douce à sa tempe. Éther comprit, soupira.

« Bon, disons que c’est bien pour m’entraîner. »

Elle le regretta immédiatement. À l’inverse de sa sœur, tout était sombre et puissant, une forteresse inviolable qui, se laissant approcher, n’en paraissait que plus sinistre. Cela lui rappela instantanément Anar et le dégoût qui la saisit flécha droit sur la présence de l’elfe, au-delà de sa douve. Éther n’y pouvait rien, elle ne contrôlait pas ses pulsions, encore moins sur le terrain de l’imaginaire ; sa perception était trop vaste pour qu’elle s’y concentra. Elle émit quelques excuses contrites, vite balayées d’un revers efficace par Silmarien toujours affable. Éther se sentit quelque peu gênée, mais pas dans le sens de l’embarras, comme si, doucement, elle était prise en une toile habile qui l’attirait en des chemins non voulus. Ce n’était qu’une impression fugitive qui s’effaça très vite tant la forteresse, à l’intérieur, était belle et grandiose était son luxe. Il faudrait qu’elle soit forte, n’est-ce pas, lors du Serment du Sang ? Elle pourrait l’aider à supporter le poids du sort, en la laissant venir à ses côtés, mentalement, lorsque cela surviendrait. L’humaine trouva l’idée très réconfortante, à tel point qu’elle accepta sur l’instant, comme illuminée de l’intérieur. Toute peur l’avait quittée, le fardeau s’était déchargé sur d’autres épaules et quelle légèreté alors la prenait jusqu’à ses membres eux-mêmes ! Si l’ombre lui avait paru si noire aux abords du donjon Silmarien, sans doute était-ce parce qu’elle avait vécu de sombres histoires et s’en trouvait marquée. Elle ne pouvait juger si vite une personne sur l’apparence… de son esprit !

Sans s’en être rendu compte, Éther venait de passer la moitié du jour en la compagnie de cette fascinante jeune femme elfe. De plus, elles s’étaient « égarées » en des chemins qui auraient pu désespérer l’humaine si elle avait été seule ; une fois sortie de cet échange mental, tout lui parut curieusement fade et triste. La déprime la reprit plus violemment qu’auparavant et, chancelante, elle alla s’appuyer contre un tronc. Silmarien vint lui poser une main tendre sur l’épaule et la jeune femme trouva qu’il s’agissait du plus beau réconfort ; tout en l’autre l’attirait, son or sinueux, le crépuscule de ses pupilles jusqu’à la nacre rose des lèvres aimables. Un vortex de dévotion annihila toute autre réflexion. Plus qu’une amie, elle avait trouvé une âme emplie de compassion, une clef du cœur et des soucis ; qui viendrait l’ennuyer à présent ? Le soleil inondait son être, Éther rit avec sa nouvelle sœur jusqu’au soir et jusqu’au soir tombant Silmarien couva sa réussite sous la braise de ses regards ardents. Lorsque la jeune femme retourna à son lit, elle n’avait vu aucun de ses amis et les étoiles chantantes lui rappelèrent uniquement celles des lustres du château noir. Elle s’endormit sur cette pensée, sans n’avoir ni mangé ni bu rien d’autre que ce que lui avait donné la belle consciente que son seul effet, quoique merveilleusement nourrissant pour l’esprit, ne l’était pas pour le corps.

Le lendemain matin, Maeglin toqua tôt à sa porte. Elle lui ouvrit, encore tout ensommeillée. Il s’excusa en son langage, la questionna du regard auquel elle répondit par un hochement de tête. Comme le sable doux des plages de son ami était commun ! L’elfe perçut très vite l’étrangeté de sa pensée. Il ne sut toutefois d’où cela pouvait venir car Silmarien était vive et habile, elle ne laissait rien d’elle que la puissante persuasion d’une provenance personnelle, ainsi l’homme aux cheveux noirs imagina qu’Éther était fébrile, quoiqu’elle ne le parût pas du tout, peut-être inquiète à sa façon. Il ne connaissait pas sa race, qu’aurait-il pu deviner ? En vérité, l’humaine était sereine pour la première fois depuis des semaines. Elle se sentait parfaitement de taille à affronter le plus terrible des dragons. Ainsi la journée passa sans événement notoire et ses amis, saisissant de travers son humeur comme une envie de solitude, la laissèrent à sa contemplation passive du ciel devenant rouge. Et la nuit fut bien longue, douce et emplie de rêves étranges, sans véritable lien si ce n’était, peut-être, le brumeux sentier du pouvoir éternel. Cependant, Éther se réveilla bien tôt, comme mue par un ordre lointain qui la poussa à se laver, s’habiller puis sortir alors même que les astres étaient encore aux cieux. Aujourd’hui serait le Serment, le grand Jour qui la tenaillait depuis le Cercle Avide ; pourtant, pas un nerf ne remua à ce rappel. Elle était autre, elle était bien.

De l’obscurité sortit Silmarien dont le soleil en boucles se patinait d’une ombre fraîche, cascadant librement cette fois-ci sur l’arrondi des épaules et la blancheur des joues. Elle s’inclina brièvement face à l’humaine, sa main portée au plexus en un geste de respect que lui rendit Éther, confuse de ne l’avoir précédée. Le contact télépathique se fit tout naturellement sans demande et le château à nouveau l’accueillit dans toute sa gloire tissée d’opium, encerclant la jeune femme.

« fragile, fragile petite fille… ma perle chérie que je préserverai des malheurs. Du moins, jusqu’à mes vœux réalisés… »

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

Chapitre XIX – Conversations

Éther observa son hôte avec une circonspection voilée – quoiqu’elle ne doutât pas qu’un elfe eût pu la remarquer –, la main sur la poignée de la porte. Une drôle de porte, comme le reste de la maisonnée, qui n’était faite que de racines, de rameaux et de plantes grimpantes.

La jeune femme qui lui faisait face était d’une grâce mutine qui lui plut rapidement, la joliesse d’une courte chevelure dont deux fines tresses étaient le seul reste d’une masse brune ruisselante, le nez en bouton d’or et l’iris d’une nuit sans fin – éclairée de quelques étoiles – attrapèrent son cœur, le lavant de toute angoisse.

  • Bonjour, clama-t-elle en souriant, bien plus détendue.

Et l’elfe de répondre, presque sans une hésitation :

  • Bonjour Éther. Je m’appelle Linaewen.

L’humaine lui céda la place dans sa chambre, bouche bée. Comment, un seul instant… Voyant son trouble, la dénommée Linaewen s’inclina puis toucha délicatement sa propre tempe avant de tendre sa main vers Éther. Celle-ci comprit qu’elle souhaitait un contact télépathique et ne parlait finalement pas sa langue, si ce n’était ces quelques mots prouvant une étonnante capacité d’assimilation. (Avait-elle seulement souvenance, elle, de phrases elfiques, alors qu’elle les côtoyait sans arrêt ?)

Chaque esprit était différent et avait sa propre manière de la toucher ; en cet instant, elle aurait pu penser à une poudreuse d’or sous une voûte blanche, un monde bien plus impressionnant que ce que cette Linaewen laissait paraître au premier abord. Éther comprit bien vite que l’elfe avait suivi son histoire de loin et, passionnée, s’était mise à apprendre le peu qu’elle avait pu glaner auprès des autres, au sujet de son parler. Avide d’en savoir plus et habitante d’Osilon – son cas avait donc fait le tour de la forêt ! – elle avait profité de l’occasion pour venir la voir en personne. En bref, c’était une fan. Pour une fois, Éther fut ravie de la renseigner sur son passé ; se confiant enfin à cœur ouvert, sans crainte de moqueries ou de scepticisme, elle respirait. En arrivant à l’accident d’avion, elle vit sa nouvelle amie ouvrir de grands yeux stupéfaits. Évidemment, ici, les lignes intercontinentales ne devaient pas courir les rues… pardon, voler les cieux ! Ni même la machine tout court, il n’y avait que les dragons pour cela. (Un bref instant elle songea à eux comme à des moyens de transport puis effaça cette pensée suicidaire de sa tête.) En retour et à la fin du long échange d’images mentales, Linaewen se proposa pour lui faire visiter la cité tout en la mettant plus au fait des ordres et des maisons elfiques. Elle venait de Miolandra, humble musicienne – d’après ses dires – sous les ordres du sage Gilderien, grand compositeur et fin stratège à ses heures (le départ à Ellesméra du Prince Aerandir était de son fait, malgré l’humeur terrible de ce dernier). L’humaine lui avait demandé alors pourquoi est-ce qu’elle vivait ici, si sa place était à la capitale, auprès de son maître ; l’elfe avait souri en disant que son cœur se trouvait à Osilon depuis quelques années déjà.

« Oh, c’est bien. Elle a l’air heureuse », songea Éther inopinément à part (elle commençait à comprendre comment faire) avant de bloquer la suite de ses réflexions, incertaine. Mais le chemin était tracé, aussi voulut-elle savoir à quelle maison appartenait la royauté. Luaren, apparentée à la lointaine Vándil d’Alalëa dont la blanche flamme continuait de brûler en l’honneur des anciens près de l’arbre Menoa. Tarmunora en était la protectrice toute désignée mais, de plus en plus, l’opinion populaire se portait sur Gilderien « lui-même » – ce qui démontra à la jeune femme à quel point Linaewen vénérait son maître et professeur. Et il le méritait sans doute. Toutefois, cela faisait beaucoup d’informations quelque peu absconses à digérer tandis qu’elles se promenaient entre les sentes fraîches d’Osilon, sous les regards parfois curieux des habitants, ci et là sans grande présence, à moins que ce ne fût celle de Linaewen qui les dissipât toutes. Éther lui avait tout conté, jusqu’à son rôle donné par la Princesse elle-même dans l’histoire des dragons. L’elfe l’écoutait attentivement, toujours par pensées, ce qui, de l’extérieur, ne montrait rien de leur intense échange. Au détour d’un roc sculpté, elles tombèrent nez à nez avec Gondolin, Seregeon et Maeglin ; ils avaient réussi à trouver un moment de liberté et à les voir tous réunis comme aux premiers jours, l’humaine ne put s’empêcher de bondir jusque dans leurs bras. Surpris et ravis, ils lui rendirent son étreinte puis s’inclinèrent face à son amie, une radiance subite éclairant encore plus leur regard.

  • Linaewen-Vorinn1 ! Rirent-ils dans un bel ensemble, les yeux brillants.

  • Astori, leur répondit-elle du même élan. Ilian boetk waise2!

  • Vae eru eld celöbra vinr älfrinn3.

  • Eka aulr, Gondolin-Vor, Maeglin-Vor un Seregon-Vor.4

Éther écoutait tout ceci, émerveillée et frustrée de ne pouvoir rien saisir. Seuls les noms de ses amis avaient sonné à ses oreilles et elle se demandait si le mot de fin était à l’égal des suffixes au Japon. Ils se tournèrent vers elle, un peu confus de s’être laissés aller à une discussion, quoique courte, qu’elle ne comprenait pas et, pour se faire pardonner, s’enquirent d’un contact mental. Heureuse de tous les revoir enfin réunis, elle bouillonnait et accepta aussitôt, se donnant l’impression que son cerveau était devenu une véritable agora ! Si rapidement adaptée au langage par l’image et l’émotion, Éther doutait pouvoir transmettre autant de vérités profondes à l’oral ; tout était si fluide, sincère ! Mais, bien entendu, novice dans le domaine, elle ignorait comme la vérité pouvait être là détournée de son but, omise ou tristement tronquée. Anar était de ces êtres qui étaient passés maîtres en la matière, pour le malheur des proches à l’âme saine. Créateur de sa propre coalition secrète, il avait tenu en main quelques rênes solides jusqu’à avoir été remis en place par la royauté à cause de son intervention sur la mauvaise cible… l’humaine, source d’une rage difficilement contrôlable. Lui, guerrier de second rang ?! Alors même qu’il avait été Capitaine sous les ordres du Roi, quelle honte, quelle dépravation pour ses confrères et complices lui tournant le dos ! Et si vite qu’il en était à présent certain, la mutinerie couvait déjà lorsqu’il avait sa place, mutinerie dont l’instigatrice ne faisait aucun doute, Silmarien la fourbe, la manipulatrice. Comment avait-il pu ne serait-ce qu’un instant infime lui faire confiance ? Lui accorder une chance à ses côtés ? Ainsi ruminait de sombres vengeances Anar, l’homme aux yeux lagon, autant de feu qu’il affichait la glace sous la surveillance relâchée, en cet instant, de Gondolin – petit elfe qu’il écraserait dès qu’il en aurait l’occasion, tout de suite après l’amante perfide.

Pendant ce temps, les quatre joyaux elfes et leur amie Éther continuaient de discuter le long de l’aubépine, du rosier couchant et de la mousse rouge des grands arbres sous le soleil à l’horizon. Comme le soir arrivait, ils décidèrent d’aller chez Linaewen, ravie de pouvoir montrer son intérieur à la jeune femme ; malheureusement Gondolin n’y pouvait les suivre, il avait à faire, faisant regretter à Éther les bons moments qu’ils auraient pu encore passer ensemble. Maeglin la consola, il était plus sage de se rappeler ce qui avait été qu’un hypothétique possible et garder en tête qu’il y aurait d’autres occasions sans doute. L’ombre vespérale s’étendait tout à l’est lorsqu’ils entrèrent en un sous-bois touffus, illuminé çà et là de joyaux d’or ; Éther commençait à avoir l’habitude de ces ensembles et elle ne s’étonna pas cette fois-ci d’y trouver un intrados, une trouée à volets ou bien encore une envolée de marches au milieu d’une végétation faussement sauvage. Attrapant une de ces lumières, Linaewen les mena au travers de cette structure plus foisonnante que celles qu’Éther avait pu visiter, jusqu’à un espace circulaire dont l’entrée se fermait d’un épais rideau végétal mêlé de plumes. L’endroit était assurément charmant, un peu sombre, intime et apaisant. Deux couches reposaient à même le sol, elle les invita à s’y asseoir tandis qu’elle préparait une décoction qui embauma très rapidement tout l’habitacle.

  • Ta sœur va bien ? questionna Seregon tout en glissant ces mots en images dans la tête de leur amie étrangère.

  • Oui oui, elle vadrouille. Je crois qu’elle doit demain s’occuper du Dixième Yu arrivant.

  • Oh, ce ne sera pas une mince affaire, ils sont plutôt… réfractaires à ce qui sera dans trois matins.

  • Comme tout le monde…, chuchota Linaewen. Je n’aime pas cette idée non plus. Et Silmarien paraît encore plus la détester. De toute façon, qu’y pourrons-nous ?

  • C’est vrai. Essayons de rester positif, peut-être résultera-t-il quelque chose de bon de cette « entente » entre dragons et elfes. La guerre sera terminée, tout du moins.

  • Mais notre liberté prise, contesta Maeglin en fronçant le nez.

Éther suivait plus ou moins tout ceci, beaucoup de nuances lui échappant car les images étaient vives et les émotions bien trop plurielles. Néanmoins, le thème lui apparaissait clairement tout comme le fait qu’elle y était mêlée ; n’aimant pas cela, elle attrapa sa tasse et en but la moitié en silence, sans se rendre compte qu’elle se fermait ainsi aux autres, non pas en créant une muraille mais en se repliant au fin fond d’elle-même, d’une façon innée que nombreux possédaient. Les trois s’arrêtèrent presque aussi rapidement de parler et changèrent de sujet.

  • Hm, toussa Linaewen, Silmarien ne devrait pas tarder à arriver.

  • Nous allons y aller, annonça Seregon un peu à regret.

  • Prenez du gâteau, il est délicieux, je serais triste si tu n’en goûtais pas, Éther, continua l’elfe, un peu embarrassée.

  • Merci, Lina, je peux te surnommer Lina ?

Mais cela donna quelque chose d’un peu trop familier peut-être en pensée et, alors que son amie virait au rouge pivoine – mais qu’avait-elle transmis au juste ? – le rideau de l’entrée se souleva.

1Vorin est un titre honorifique féminin pour les proches

2Bienvenue, c’est une grande joie !

3Nous sommes honorés, amie elfe

4Moi aussi + noms de ses amis et le titre honorifique masculin pour les proches

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

XVIII – Rebelote et cœur noir

Elle s’était bien demandé, un moment, où avait disparu Maeglin après leur unique repos de la veille, sans pour autant soulever la question à haute voix. Elle le revit quelques heures plus tard, une fois que Seregon l’eût installée en leur demeure provisoire, une sorte d’hôtel gracieux et encore peu complet. Elle espérait ne pas faire de désagréables rencontres et pouvoir, enfin, se reposer en toute tranquillité. Cela semblait néanmoins ne pas lui être accordé car à peine ses affaires toutes déballées – il n’y avait pas grand-chose – Maeglin revint la voir afin qu’elle se présentât, plus officiellement mais de manière plus intime, à la Princesse Tarmunora. Son ami supposa qu’étant donné qu’elle aurait sans doute à faire durant le Serment, il était normal qu’elle fût plus au fait des engagements pris entre leur peuple et celui des dragons.

  • À faire ? avait-elle marmonné. N’ai-je pas suffisamment fait comme cela ?

Puis s’était tue sous le regard compatissant de l’elfe, puisque après tout, la Princesse était la Princesse… Elle espérait juste qu’elle n’aurait pas à revivre le même enfer qu’il y avait deux nuits. Une fois avait suffi !

Marcher sous le regard piquant des habitants et « immigrés » n’étant pas de toute joie, elle se concentra sur ses pas, ruminant les informations reçues. N’ayant pu s’empêcher de demander où se trouvait le Prince en cette période de crise, la réponse l’avait à la fois légèrement soulagée et déçue : parti à la capitale Ellesméra afin d’y maintenir une intendance des derniers jours, il ne reviendrait pas à Osilon avant le matin du Serment, à la tête de toute une file d’importants personnages. La ville ne pouvant bien évidemment accueillir toute la population elfique, le Serment serait fait de tels accords que tous esprits y ayant obligation lui seraient assujettis à distance ; cependant, nombreux étaient ceux voulant y assister, être au « premier rang » et ne pas subir cette attache sans même en apercevoir les contractants maudits – les dragons, bien entendu.

Une maison cossue, faite dans un bois souple et solide, très épais d’écorce, avait été allouée à la Princesse et sa suite ; comme toutes autres fantastiquement naturelles, elle dégageait en plus une majesté délicate, sans doute depuis la présence de ses hôtes. Éther fouilla du regard le feuillage ordonné d’orpin – elle les nomma ainsi, puisque ces fleurs y ressemblaient – et la chute presque capillaire d’un laurier docte au-dessus d’un cintre décentré.

Dans un sourire, Maeglin l’encouragea à entrer. L’intérieur était étonnamment non plus lissé de roches ou de racines de bois curieusement plates, mais tapissé d’une mousse si belle qu’elle se baissa aussitôt pour la tâter d’une main : douceur et fraîcheur… Elle en souhaitait presque enlever ses chaussures ! Un jaillissement de source attira son regard ; quel son agréable… et ces colonnes torsadées de peu de hauteur, grimpant à l’assaut d’un plafond d’une extraordinaire mouvance, les rameaux d’un frêle arbre entourant amoureusement le chambranle d’une fenêtre feuillue, quelle beauté ! La jeune femme en serait toujours à béer d’émerveillement si son compagnon ne l’avait pas gentiment tirée par le bras ; une princesse patientait…

Quelques marches racinaient tout autour d’une sorte de gros pin puis se fondaient en palier vers un étage encore plus lumineux. Sous une tonnelle fleurie, Tarmunora les observa venir, la mine sérieuse. À la voir, Éther perçut une boule d’angoisse se bloquer dans sa gorge, rendant soudainement difficile sa progression. Comme son ami s’inclinait avec déférence, elle opta pour un bref salut asiatique, ne sachant trop si elle devait se soumettre à une autorité qui n’était pas la sienne mais qui pourrait bien le devenir, étant donné les circonstances – en tout cas, la dame l’accepta.

  • Éther, prononça cette dernière presque parfaitement, avant qu’elle n’eût pu bredouiller le moindre bonjour.

Puis elle se tourna vers Maeglin et lui parla dans son langage, dans un débit rapide. Il hocha la tête, regarda l’humaine et vint aux abords de son esprit. Des émotions passèrent, quelques images. Elle saisit que la Princesse souhaitait lui parler directement comme l’avait fait le Roi mais qu’elle avait préféré s’enquérir en premier de son état et souhaiter son accord. Touchée par sa sollicitude, Éther accepta, heureuse qu’on la considérât enfin – mis à part ses amis qui le faisaient déjà – comme un être vivant à part entière et non plus comme un cerveau moulin. Doucement, la lumière de l’autre esprit vint aborder le sien et elle fut surprise de voir à quel point il ressemblait à celui du Roi par sa splendeur sévère, sa compassion et sa justesse. Plus ces contacts augmentaient, plus elle en prenait l’habitude et comprenait rapidement ce qu’on cherchait à lui transmettre. Ainsi, les points décrits par Éridor lui parvinrent sans trop de difficultés et, bien que certaines parts lui restassent sombres, elle ne put s’empêcher de hoqueter face à l’ampleur de ce qu’elle avait déclenché bien malgré elle. Fichtre, elle comprenait bien mieux à présent l’attitude des elfes à son égard ! Cependant, ils ne pouvaient nier qu’elle avait sauvé leur Prince… ce devait être assez tendu. Lorsque Tarmunora en vint à son prochain rôle lors du Serment du Sang, il y eut une sorte de « blanc », comme si elle s’évertuait à retenir un flot négatif ce qui était effectivement le cas. Inquiétude, doute ; et si l’humaine n’était pas à la hauteur pour un tel sort ? La puissance risquait bien plus de la détruire que lorsqu’elle avait dû faire face au roi dragon. Mais c’était justement cette précédente confrontation qui la poussait à avoir confiance en les capacités d’Éther. Il fallait qu’elle fût encore au côté d’Éridor car seule elle, par sa compréhension insensée des pensées du vieux dragon, pouvait lier deux rois et assurer ainsi la bonne continuité du Serment. L’humaine saisit son importance

et en fut chamboulée. Elle ne put, elle n’avait pas la force ni l’habitude nécessaire pour réprimer ces sentiments et se sentit confondue ; que pouvait-elle cacher ? Percevant son désarroi et ayant conclu sa transmission, la dame cessa le contact après une dernière émotion positive qui la rassura.

En s’ébrouant comme sortant d’un long rêve, Éther resta rêveuse. Une nouvelle fois, la mélancolie la poignardait de face, encore plus violente depuis qu’elle s’était accoutumée à ce genre d’échange. Avec Maeglin, Seregon ou Gondolin, il y avait une forme de nitescence qui la laissait au contraire pleine d’allégresse et d’espoir.

Ils s’inclinèrent puis partirent. Une fois de retour chez elle, la jeune femme put enfin s’effondrer tout à son aise sur le lit et plonger sans attendre en un lourd sommeil que rien ne put briser durant les quatre heures suivantes. Elle rêva qu’elle volait seule dans le ciel, observant tout en bas l’étendue du désert dont la lisière émeraude indiquait la forêt. Elle se sentait bien, libre, formidablement libre. Une ombre passa liée à une humeur passagère et cruelle : ses amis allaient partir, accompagnant leur peuple pour un voyage sans retour. Éther marmonna :

  • Je dois partir, fatiguée, fatiguée…

Avant de s’éveiller, une heure plus tard, toute barbouillée. Des fragments du songe lui parvinrent, incohérents, confus de deux points de vue distincts. Elle souffrait d’un départ imminent tout en pleurant déjà ceux qui ne seraient plus.

« Je volais… et je n’avais pas peur. Mais j’étais triste, triste pour ceux que j’allais quitter. Non, pour ceux qui me laissaient là ? Ah, ça n’a aucun sens. Toutes ces aventures me tourneboulent les neurones. »

L’après-midi s’était écoulée sans autres faits notoires qu’une arrivée de plus en plus massive d’étrangers à Osilon et une tension de fait augmentant. La jeune femme n’osait sortir. Seule dans sa petite chambre, elle regardait par la fenêtre du côté nord, soupirante ; beaucoup de cimes la dépassaient bien que certaines fussent en deçà de par leur jeunesse ou leur trop grande vieillesse courbant les branches et blanchissant l’écorce de lichen. Tendant la main, elle attrapa une tendre pousse, vacillante et rosée sous un souffle continuel. Elle avait bien compris son rôle en ce monde, être intermédiaire, interprète entre dragons et elfes ; c’était une voie bien éloignée de celle qu’elle s’était chargée avant que tout ceci n’arrivât, le wwoofing. Mais enfin, au moins avait-elle abri et nourriture en échange de son aide, même si cette dernière lui paraissait plus lourde que ce qu’elle recevait. Elle n’allait pas se plaindre, pas en temps de conflit…

« Si tout pouvait se régler vite et bien, j’en serais très heureuse. (Elle se prit brusquement à songer à sa famille.) Pauvres d’eux, depuis combien de temps suis-je coincée ici ? Je n’ai pas fait le compte des jours mais il me semble que cela fait plusieurs semaines. La situation doit être absurde, là-bas. Si c’est véritablement de l’avion que j’ai disparu, alors la compagnie doit vraiment être en galère. Quelle folie… Les mondes parallèles existent et je suis en plein dedans. Eh bien, si un jour je reviens, j’aurai de quoi raconter. Si un jour… À moins bien sûr que tout ceci ne soit qu’un délire durant un profond coma. Enfin, quelle importance ? Continuons à faire comme si tout était réel et ça l’est sûrement. Je ne veux pas risquer ma vie dans un stupide déni. »

À cet instant, on toqua à la porte, la tirant de son apathique état.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

XVII – S’évader de soi-même

La jeune femme se rattrapa à la crinière, alors qu’elle glissait une énième fois de son cheval. La pauvre monture, extraordinairement habile, se trouvait néanmoins face à un cas particulièrement ardu de maladresse. Non pas qu’Éther fût une calamité de nature, mais elle était tout à fait épuisée ; elle n’avait quasiment pas dormi les deux dernières nuits et espérait ardemment le pouvoir dans peu de temps. À l’allure où ils allaient, dans combien de temps Osilon serait-il rejoint ? Il lui avait semblé, d’après le contact télépathique avec Seregon, qu’une bonne distance s’étendait entre leurs deux cités, ainsi elle en arrivait à une sombre conclusion : les elfes ne s’arrêteraient pas pour la nuit venant.

« Oooh, misère. J’aurais préféré aller bon train et dormir, plutôt que de subir cette monotonie jusqu’à… quand ? Demain matin ? Plus ? » Elle soupira, la tête dodelinante. Gondolin – et sa sagesse – lui manquait, elle aurait aimé pouvoir s’enfouir contre sa veste et plonger dans un néant réparateur. Un coup d’œil en arrière l’assura de la présence de l’homme à la tresse de feu, mais il manquait Maeglin et elle se sentit refroidie ; depuis son arrivée, ces trois-là étaient devenus ces seuls amis et l’entouraient d’une chaleur rassurante au milieu de la tourmente. Les voir séparés l’angoissait.

Des cavaliers vinrent les rejoindre en cours de route, elle y prit à peine garde, souffrante de ne pouvoir relâcher ses muscles. Dans une éclaircie arboricole, quelques elfes les saluèrent, prêts à partir ; le jour était bien avancé à présent et la brume était partie, ne lui accordant guère plus qu’un peu de soulagement. Il lui en faudrait, des heures de bon lit, avant qu’elle ne se sentît mieux !

Comme elle le craignait, ils ne se posèrent pas pour la nuit – le temps avait filé en tortue sous le vent, manquant l’achever. Mais ce fut de trop pour la jeune femme qui, brusquement, chuta. Le cheval s’arrêta, patient, tandis que Seregon sautait à terre pour venir à son aide. Éther tremblait tout en cherchant à se remettre debout ; l’elfe, inquiet, la souleva puis s’ingénia à trouver une solution à son mal-être pendant que les autres les dépassaient. Certains s’arrêtèrent tout de même, rares, proposant de créer une sorte de harnais afin de l’attacher à sa monture. Elle ne disait mot, murée en une noire forteresse où les paroles – de toutes façons incompréhensibles – ne lui parvenaient qu’enveloppées d’épais coton. Sous l’impulsion minime de l’esprit de son compagnon, elle se réinstalla, laissant les elfes enserrer ses jambes et ses bras autour de sa monture par des cordes sans doute magiques (elle avait l’impression d’être tenue par une gangue douce mais incroyablement solide). Un sac empli de tissu fut même placé sous sa tête et, enfin tenue, Éther les remercia à haute voix, certaine qu’ils comprendraient. Ensuite, elle s’endormit.

À Osilon, l’atmosphère était en effervescence ; par télépathie et moyens magiques combinés, la nouvelle avait fait le tour des cités des elfes et les préparatifs étaient à leur comble. Évidemment, chacun était au courant du rôle qu’avait joué l’humaine, emmêlant des opinions contradictoires à son sujet, parfois même au sein d’un seul esprit. L’accueil était mitigé mais enfin, qu’y pouvait-on, elle avait sauvé le Prince, n’était-ce pas l’important ? En attendant, le roi des dragons se trouvait à présent chez eux et, quoique bien gardé, il conservait une prestance menaçante à faire pâlir les plus vaillants. Préférant avoir Anar sous sa surveillance – entre autres –, Tarmunora était partie avec lui dès la fin du Cercle Avide, accompagnée de Gondolin ; ils étaient proches de l’arrivée, ayant poussé leur monture, et les premières maisons apparaissaient sous la frange plus timide en cette région des hauts arbres. La nuit était bien avancée et la lune, grimée de noir, affichait un air maussade. Il y avait encore à peine deux lieues à parcourir avant de devoir organiser le plus rapidement possible ce qui adviendrait dans quatre matins, ce Serment du Sang gonflant en tous les cœurs un sentiment de fierté piétinée.

Éther s’éveilla, courbaturée. Voulant se lever comme chaque matin de son lit, elle commença à paniquer (quelques secondes) en se sentant ainsi retenue. Son ami s’approcha, compatissant, et l’aida à se défaire de ses liens avant de lui passer un fruit et un morceau de gâteau qu’elle accepta d’un sourire. Sa fatigue s’était légèrement délitée mais elle ne pouvait dire avoir passé une excellente nuit ; toutefois elle ne pouvait reprocher à sa monture d’y être allée doucement.

« Il faudrait que l’on s’arrête pour0 que je vérifie les plaies de mes jambes. Ça a l’air ok comme ça mais je ne voudrais pas que ça s’infecte. »

Le jour grisou perlait au travers des feuilles sur leurs têtes solitaires. Ils avaient pris du retard sur les autres, par sa faute sans aucun doute. Elle espérait que ce ne fut pas préjudiciable à son compagnon et lui décocha une moue embarrassée.

Il rit et la rassura en un réflexe :

  • Ne te fais pas de souci, tu dormais si bien, je ne voulais pas presser le pas au risque de te réveiller.

Puis il haussa les épaules, n’osant l’effleurer de sa pensée. Aussitôt la jeune femme répondit :

  • C’est gentil Seregon, je me sens un peu mieux maintenant.

Puis elle sursauta, une main sur la bouche. Bien sûr, elle venait de parler en sa langue mais… comment avait-elle pu comprendre ce qu’il venait de lui dire ?! Mais avait-elle vraiment saisi, n’était-ce pas une illusion ? Après tout, il y avait toutes les chances que ce fût réellement ses propos, son cerveau avait fait une traduction automatique, comme cela lui arrivait parfois après avoir écouté beaucoup d’une même langue. L’elfe l’observait avec curiosité, ses paupières légèrement plissées. Il avait bien vu qu’elle lui avait répondu avec une facilité confondante mais ne pouvait en tirer de conclusion pour l’instant. Leurs chevaux rattrapaient lentement le mouvement et la matinée passa dans le silence jamais vide d’une forêt éveillée ; un oiseau voltigea juste au-dessus de la tête d’Éther ragaillardie. Elle avait presque envie de chanter ! Un sifflement timide s’échappa de ses lèvres puis se tonifia lorsqu’un lumineux sourire vint éclairer le visage de Seregon. Quelques écureuils chicotèrent à leur passage, un blaireau s’aventura presque sous les pattes des montures souples et dociles. Il lui parut soudain que l’univers se débarrassait de ses gris oripeaux pour s’entourer d’irisés atours malgré les nues et elle renversa la tête, laissant éclater son humeur joyeuse.

Une démangeaison féroce la ramena vers des préoccupations plus terre-à-terre : ses jambes la piquaient !

  • Ah merde, marmonna-t-elle, j’espère que c’est parce que je guéris !

Sa main tâtonna sous la toile de son pantalon, heureusement élastique ; les boursouflures formées par les croûtes la firent grimacer. Pourvu qu’il n’en restât rien ! Mais il fallait tout de même qu’elle vérifiât et tant pis pour le retard (enfin, sauf si Seregon avait à faire à une certaine heure, comment le lui faire comprendre?). N’avait-elle pas suffisamment abusé de sa patience ? Il était peut-être temps de se découvrir un talent d’émettrice télépathe ! Son premier essai se solda par un échec et le chemin se poursuivit. Deuxième tentative, son ami tourna vers un elle un regard empli de curiosité, ce qui l’encouragea.

Au bout de la troisième lancée de pensée, un mur scintillant se présenta brusquement sous ses yeux ébahis, mur qui s’évapora aussitôt à son approche. C’était une planète, un océan, une galaxie paisible et superbe de milliards de reflets ; reflets d’ailleurs qui l’étourdirent, bien qu’elle ne les touchât pas, trop peureuse de ne pouvoir en ressortir. Mais, lentement, un filament vint à sa rencontre et l’effleura doucement. Elle ressentit tout un panel extraordinaire d’émotions toutes plus diverses les unes que les autres dont la joie et l’étonnement primaient.

« Se-Seregon ? Comment puis-je parler par télépathie, c’est complètement fou ! » Et disant cela, elle renvoya les mêmes sentiments, ennuyée de ne pouvoir toujours parler un vrai langage. Cette barrière continuait de s’interposer entre elle et l’elfe malgré la connexion de leurs esprits ; comment avait-elle pu donc s’exprimer « sans souci » avec les dragons ? Toutes ces réflexions glissaient néanmoins jusqu’à Seregon qui les retournait en tous sens, frustré de ne rien saisir, quoique au même instant lui parvinssent suffisamment d’émotions pour dénouer le mystère. Ils passèrent tant de temps à s’apprivoiser ainsi, chacun debout aux frontières de l’autre, qu’ils ne virent pas le mi-jour arriver et Osilon par conséquent. Seregon, plus habitué, fut le premier à le remarquer. Il en avertit Éther et le contact rompit.

La jeune femme, tout étourdie, eut l’impression de voir plus net, si c’était possible étant donné qu’elle avait une excellente vision, du moins d’après son ophtalmologue. De surcroît, la nature brillait de couleurs si vivantes, si intenses qu’elle ne se rappela que tardivement que le jour était gris ; les bruits lui parvenaient avec une force peu commune, elle attrapa quelques phrases lointaines, une rumeur elfique et la brume retomba.

Éther tressaillit. Comme la réalité était fade ! Ses yeux faibles et ses oreilles emplies de mousse ! Elle ne comprenait pas, son humeur chuta aussi rapidement que son retour à la banalité. Mais la foule au milieu d’une grande clairière coupée d’arbres souples détourna ses pensées. Une foule disparate au milieu des maisons invisibles, un tapis de rousses fougères sous les pas feutrés, une tension de lion refusant son destin. Éridor, oui, Éridor était là. Elle le sentait dans toutes les fibres de son être et cette sûreté la laissa perplexe car elle ne le voyait ni ne l’entendait.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

XVI – Départ vers Osilon

Malaisé, un sentiment contradictoire s’installa vis-à-vis de l’humaine. Elle avait sauvé leur Prince, certes, mais elle avait alors plongé, par cet acte, leur peuple tout entier en une humilité de débiteur. Il devait allégeance au roi Éridor ! Le choc des révélations des clauses décrétées par un monstre sanguinaire – qu’ils considéraient tel – lors du Cercle Avide, comme nommé ultérieurement, s’était mué en une vive colère enflant en tous les cœurs elfiques. Qu’il y eût insistance en premier lieu sur le fait qu’aucun « deux pattes » n’aurait à lever le moindre petit doigt sur les dragons sous peine de bannissement des noms était, déjà, un point sujet à injustice, quand on savait qu’il n’avait jamais été dans leurs intentions de le faire, surtout après l’Accident, et qu’ils ne s’étaient que défendus par la suite, évitant la moindre mort du côté des attaquants. C’était un comble ! Sans parler de la perte absolue du désert et des monts (quoique pour ces derniers ils n’eussent jamais tenté de s’y trouver véritablement) tout comme une liberté restreinte dans leur forêt chérie, alors même que les ailés pouvaient s’y ébattre en tout bien tout honneur. Et pas seulement ; s’il se trouvait qu’un animal était chassé par un elfe – malgré une progression constante vers le végétalisme – alors même qu’un dragon était à proximité, la proie devait être cédée à ce dernier, sans discussion. Beaucoup pressentaient des abus de toutes parts, mais ce n’était pas le pire, loin de là.
Depuis les temps d’Alalëa, la succession au trône s’effectuait au travers de diverses épreuves mentales et physiques opposant les prétendants durant huit jours, lien de sang ou pas avec la royauté. Chaque concurrent pouvait s’affronter ainsi par équipes, stimulant l’esprit de groupe, jusqu’à ce qu’il ne restât plus que deux en finale, passeurs de tous obstacles. Nombreux étaient ceux s’y étant préparés de longue date, particulièrement (et logiquement) Tarmunora et son frère ainsi qu’Anar qui, malgré sa punition, pouvait toujours y prétendre – au grand dam de certains.
Or, en cette heure où la paix avait un goût amer, l’ultime clause d’Éridor avait été la goutte faisant déborder le vase de la tolérance. Aerandir n’aurait plus aucun droit sur le trône. Les dragons l’avaient bien entendu encensée avec joie, percevant là une satisfaisante compensation à leur vengeance avortée. Mais pas les elfes ! Et la honte retombait sur le peuple mortifié, sachant à quel point le fier Prince tenait à ses responsabilités et qu’il ne pourrait admettre que sa vie eût pu les mener aussi loin dans l’embarras. Son père lui rappela toutefois que, capture ou pas, les choses se seraient sans doute aggravées, car ils n’auraient pu rester en position défensive toute leur longue vie, en imaginant par là que les dragons n’eussent jamais décidé de leur porter un coup fatal, comme ils paraissaient tout à fait préparés à le faire. Il avait raison mais le cœur bouillait d’être soumis aux plus forts. Tarmunora lui avait promis, quels que fussent les obstacles, de devenir la future Reine, espérant adoucir le fiel de ses humeurs. Il pouvait être vivement féroce s’il lui semblait qu’il le fallait et ne plus voir qu’en noir s’il ne le fallait pas malgré sa rage… La Princesse avait toujours joué le rôle d’exutoire à ses côtés mais, bientôt et fort malheureusement, elle ne le pourrait plus, tout entière plongée dans ses entraînements. Sa justesse et sagesse lui manqueraient assurément.
Le Serment du Sang, ou Agaeti Sänghren, allait s’effectuer dès le cinquième matin suivant le jour de la rencontre, au pied des Monts Crocs, au sud-ouest d’Ellésmera, non loin de la petite cité Osilon aux maisons rameuses et florissantes. Ce choix était cerné de toute part, sauf au nord, par d’autres grands pans rocheux nids à dragons et au sud par le désert dont le terrain n’était plus aussi neutre qu’auparavant. Des chants tisseurs de sorts achèveraient alors ce qui était et serait à jamais le plus terrible destin elfique… du moins songeait ainsi l’inimitié populaire.
Alors que l’aube grisaillait, Éther cherchait encore le sommeil sur un des lits d’une maison de guérison de Kirtan, se remémorant les événements. Revenus de l’autre côté du cercle formé par les ailés, Maeglin et Seregon s’étaient portés à son secours d’une manière fort chevaleresque lorsqu’elle la comparait à celle du Prince l’ayant tout bonnement ignorée. Sa méconnaissance des points abordés avait excusé ses grogneries, une fois ses plaies soignées ; bien que son ami aux cheveux noirs eût souri à ses côtés, ce n’avait été qu’une façade dont le ravalement n’eut pas été suffisant, depuis l’attaque, pour tromper les moins perspicaces s’il y en avait eu pour le voir. Malgré cela, la jeune femme ne s’était rendu compte de rien et l’avait libéré en même temps qu’elle sombrait dans un demi-sommeil. Il avait fallu qu’un oiseau matinal fût venu quelques instants plus tard rompre le fil fragile de ses ténèbres personnelles pour qu’elle ne s’endormît plus, souffrant de ses blessures jusqu’au matin. Seule.
Une vague rumeur coulissait à ses oreilles sans qu’elle n’y prît garde, tout à fait morose ; la situation était telle en train de s’améliorer ou de s’empirer par sa faute ?
Les préparations au-dehors allaient bon train en une atmosphère pourtant pesante. La grande majorité des dragons s’en était retournée chez elle dans l’attente du jour sacré, emportant Cerenthor et laissant leur Roi Éridor sous la garde attentive d’elfes guerriers. Au nombre qui l’entourait l’on pouvait aisément présager qu’il perdrait honneur et vie en peu d’instant si une humeur inopportune venait à le pousser à l’attaque, ou, plus censément, si son peuple gardien portait la patte sur leur précieux otage. Ainsi, les pions étaient posés de façon à ce qu’un échec et mat provoquât aussitôt l’autre. Tarmunora, froide et fière, se trouvait à présent à la tête de nombreuses préoccupations et les gérait parfaitement, aidée de son frère dont l’iris avait pris la dureté d’un diamant.
Seregon vint à son chevet et lui fit comprendre par contact télépathique qu’elle devait se préparer à partir très bientôt pour Osilon où beaucoup d’événements surviendraient, événements dont elle avait été le déclencheur, bien malgré elle. Depuis son rôle d’intermédiaire, il lui était bien plus facile d’interagir mentalement avec les elfes et sans ressentir trop de pression ou de vertige à ce contact ; pour le moment, c’était tout le positif qu’elle pouvait en retirer. Elle soupira en attrapant ses affaires, les yeux cernés d’une fatigue trop intense, incertaine du cours des choses. Ayant perçu un étrange mal être et une inquiétude latente à son égard dans le cœur de Seregon, elle se demandait si cette rivière si fluide passant sous les jambages du pont qu’elle était devenue alors en début de nuit ne portait pas en son sein un courant plus vicieux qu’il n’y paraissait de prime abord.
La nuit s’était retirée, le vent aussi ; une brume légère vaguait autour des troncs et des racines, comme tombée du haut des branches. Une foule disparaissait en pâles silhouettes aux côtés de montures presque invisibles, dont la robe, trempée de rosée, paraissait l’étrange condensé d’une vapeur vivante. Éther monta sur l’un d’eux, guidée par son ami, puis ne bougea plus, ses jambes encore endolories. Elle aurait voulu sombrer dans le sommeil sur l’instant mais le bruissement presque imperceptible de pensées agitées tout autour d’elle la maintenait éveillée d’une façon fort désagréable. Rabattant son capuchon, elle s’abaissa jusque sur l’encolure humide, ne cherchant pas à se faire remarquer, heureuse que la météo du jour lui évitât quelques regards peu amènes.
« Moi qui aimais les elfes, à présent qu’il me semble être rejetée de toute part, sans raison véritable (du moins, ne la connais-je pas), j’ai plus envie de retrouver les miens qu’autre chose. Si un jour il m’est permis de le faire… et si, bien sûr, je ne suis pas morte dans ce fichu accident d’avion, me retrouvant aussitôt en un monde parallèle. La vie après la mort ! Ce n’est guère différent que de se demander ce qu’il y avait avant la création de tous les mondes dans l’univers par de petites particules d’hydrogène… »
Et, malgré le départ, elle finit par somnoler, les mains pendant de chaque côté de la crinière du cheval. Intelligent, celui-ci suivait ses compagnons, à sabots doux et sans bouger la tête, conscient de l’épuisement de sa cavalière. Derrière, Seregon, les yeux levés, espérait une journée plus calme et plus claire que les précédentes, sans se leurrer toutefois : ils étaient partis pour se lier définitivement aux plus terribles êtres auxquels ils n’avaient été encore jamais confrontés.
La marche fut longue avant la première pause. Éther mangeait de petites pâtes de fruits, le cerveau vide et le corps égal. À voir défiler ces mornes troncs longilignes ou tordus, chenus ou lisses, sa pensée s’égarait vers de larges et libres plaines où le regard pouvait, de loin en loin, filer sans heurts et sans effort vers un horizon dégagé de toute brume. Cette dernière, tenace, finit pourtant par se déliter sous le soleil, apportant une frêle meilleure humeur à l’ensemble des elfes ; Maeglin, qui s’était occupé de quelques préparatifs, les rejoignit à l’instant du repas du mi-jour bien avancé. Ils grignotèrent dans leur coin, tout à fait silencieux. Éther, pas très au fait de ce qu’elle avait amorcé, aurait aimé avoir plus de précisions sur le but de leur voyage, ainsi que sur ce qu’il était advenu de la royauté, des dragons et de l’épineuse situation en général ; elle se contenta de savourer son bref repos, dodelinante.
Bien qu’inquiets de son état, ses deux amis ne tentèrent aucune communication, conscient de « l’étirement » dont avait souffert son esprit ces derniers jours ; il n’était jamais bon d’en forcer les portes, encore plus si elles n’étaient que de paille et c’était malheureusement ce qui lui était arrivé à moult reprises. Aussi la laissèrent-ils en paix avant que leur groupe – une trentaine tout au plus – se décidât à repartir. Il y avait bien quarante lieues entre Kirtan et Osilon et à la marche tranquille de leurs montures, ils pourraient arriver le lendemain au mi-jour, s’ils ne s’arrêtaient pas pour dormir comme cela était dans leurs intentions. Comment Éther le vivrait-elle alors ?

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

XV – Au-dessus du fleuve

« Dragons, aimés confrères et compagnons de vol, nous voici arrivés à un tournant que personne n’aurait osé supposer… Notre vengeance n’a pas été consommée et nous nous tenons à présent tous réunis – tous ceux ayant pu arriver ici en un instant imprévu. Imprévu mais contrôlé et je ne laisserai jamais les événements diriger nos actes vers de moindres compensations. Tel que vous le savez à présent, notre moyen de communication – la première qui fut jamais entre nous et ces furtifs « deux-pattes » – repose sur une nouvelle créature. Voyez sa fragilité et comprenez ma précipitation ! Oui, Mèroll, il s’agit bien de ce petit animal que vous avez aperçu près des rochers de cette plaine même, près d’Arbrousse qui pique et non loin de Chaudbrille où, effectivement, vous l’y avez vu descendre, Oirane. Cet être, nous l’avons retrouvé.

« Une telle possibilité d’arrangement ne peut être laissée à l’écart bien que, comme vous, je souffre de ne pouvoir venger mon fils. J’en souffre tant qu’un orage ne saurait rivaliser ma fureur de feu s’il advenait que je pusse sur l’instant me jeter à nouveau sur son misérable bourreau ! Mais, les choses changent. Le ciel et la terre m’en soient témoins, je ne souhaite qu’un meilleur avenir qu’une guerre incessante et irritante déformant le cœur de nos petits. Nos compagnes rugissent sous les traits aciérés de nos ennemis mais leur cœur est lourd et pesants sont leurs membres à l’idée que tout ceci puisse s’aggraver et se retourner contre nous. Oui, j’ai mainte fois retourné, hésité sur ce sombre destin. Moi, Éridor maître des dragons aux cœurs fiers, j’ai hésité. Soyez sans crainte cependant, mes ailes qui ont longtemps frappé l’air, mes crocs ayant mordu maintes têtes, mes griffes encore luisantes sauront supporter sur la terre des vils tueurs de dragons l’avenir d’une violence sans nom. Ils paieront de leur vie l’outrage d’un refus de nos lois ! »

Alors qu’un concert tonitruant de rugissements montait sous la voûte étourdissante d’étoiles, Éther cherchait à ignorer la douleur à ses jambes tout en souhaitant deviner ce qui pouvait se dire – à son sujet peut-être. Mais cela lui était impossible à présent, face à la grise muraille impassible. Bien que ses yeux fussent ouverts, seule cette image s’imposait à son regard, troublant son jugement. N’ayant jamais été confrontée à la force de la pensée de façon concrète, elle ne pouvait savoir ni comprendre, en quelques jours à peine, les rouages presque infinis d’une magie extrêmement ancienne. Qu’aurait-elle à faire, à dire ou à imager ?
Encore fiers et rigides malgré leur entourage, le Roi, son fils et sa fille se tenaient à peu de distance maintenant, arrêtés sur leurs nobles chevaux blancs, d’une impavidité à faire frémir les plus effroyables adversaires. Quelles étaient leurs secrètes réflexions ? La jeune femme, toute tremblante et effarée, n’était pas certaine de vouloir en prendre connaissance. Écailles brillantes sous la lune pâle, terre noire, faces blanches ; un éclair transperça le décor, l’atteignant de plein fouet. Aerandir l’observait et ses yeux, implacables et d’argent, comme si l’astre nocturne se fut niché là, paralysaient toutes suppositions. Il n’y eut plus rien d’important que tout le poids de ce regard frappant de vérité. Oui, chaque vie lui était à présent liée par le rôle dont elle aurait à s’habiller dans peu, si peu et sans préparation… Éther chancela, effrayée au plus profond d’elle-même. Sous l’obscurité tissée de blanc, les monts au loin éclataient de lumière, ne rendant que plus impressionnante la scène dans laquelle elle s’apprêtait à jouer bien malgré elle et, ne se sentant plus d’attendre toute droite, elle s’assit à même le sol, épuisée de secrets conciliabules.

La lune venait de parcourir un bon huitième de son chemin lorsque enfin un mouvement s’opéra au milieu des ailés. Un mur de crocs et griffes se forma tout autour des parties principalement concernées, soit la royauté, le monarque des dragons et l’humaine ; ce mouvement n’avait pu être intercepté – et de toute manière la situation était telle que la moindre protestation elfique risquait de tourner au pugilat – ce qui fit qu’une longue clameur s’éleva sous le ciel. Une lourde vibration monta de centaines de poitrines, à la braise endormie mais non moins prête si la situation le réclamait. Cette mélopée apaisa Éther contre toute attente qui laissa l’air s’échapper de ses propres poumons dans une brève détente accordée avant les pourparlers. La muraille tomba.

« Éther, toi qui portes le nom de l’espace où furent les plus grandes ailes de notre peuple, entends-moi bien et ouvre-toi au flux de nos pensées ; laisse nos désirs que j’exprime au nom de tous passer au travers de ton esprit. Les messages iront, fluides, si tu ne cherches à les intercepter, en souhaitant que ton imagerie soit suffisante à cela.Comme tu le sais, nous ne pouvons entrer en contact avec ceux que tu nommes elfes, tu es donc notre seul espoir. Ta compréhension de notre langue, que tu parles et entends, te suppose une nature de ce monde, bien que tu paraisse songer l’inverse et que je ne comprenne pas ce dont tu te rappelles. Ton esprit s’accorde au nôtre bien plus que tu ne l’imagines et ce même accord nous permet de communiquer au-delà de simples images.

  • Je… Bien. Mais… ne pourriez-vous vraiment pas faire cela avec les elfes à présent ? Par images ?

  • Nous pourrions tenter. Mais, comme ton cœur le devine, nous échouerons. Nos forces sont bien trop défiantes l’une envers l’autre et nos esprits puissants. Nous nous écraserions comme deux montagnes sauvages à l’éruption des terres et, bien que je pense que nous dragons finirions par gagner, les dégâts en résultant ne vaudraient pas la chandelle. Les liens qui nous définissent sont à la fois semblables et discordants, tenter de les rejoindre serait mortel. Aucune attache jamais ne fut entre eux et nous. En cette époque troublée, tu es la seule. Allons, commençons ! »

Alors Éther devint vecteur, intermédiaire étonnant entre deux anciennes créatures dont l’une, de par son impressionnante longévité, avait bien plus d’expériences que l’autre qui rattrapait cet écart par un esprit des plus sages et avertis, saisissant sans férir la moindre des images passant par la jeune femme. Cerenthor aux grands yeux d’ambre, droit et fort, attrapait chaque information venant d’elle telle une rivière de pierres précieuses détournée de son lit pour se diviser en multiples bras ruisselants à leur tour reçus par des milliers de têtes. Éther le percevait confusément, à l’orée de ses propres pensées qui, bien qu’elle tentât de faire silence – s’il était possible d’être silencieux sans parler –, parasitaient parfois le long fleuve. Elle ne pouvait savoir ce qu’il en advenait, ainsi emportées par les flots. Si vive était son impression de n’être qu’une arche aux jambages envahis de luisants galets qu’elle se demanda si son aide était vraiment nécessaire, à plusieurs reprises. Une note à son égard lui parvint en annexe, petite embarcation brusquement encordée à l’un des massifs de pierres :

« Cesse donc de te tourmenter, tu troubles la pureté de nos paroles. » Par « nos », ils devaient entendre tous les dragons. Elle s’appliqua à museler son esprit, tâchant de n’être rien de plus qu’un pont sagace. Il ne fallait pas se laisser submerger par les eaux et c’était déjà presque chose faite lorsqu’elle se ressaisit.

« On a vite fait de ne plus savoir où l’on est, à jouer l’intermédiaire par télépathie. Oh, chut. »

Le silence qui vida sa tête de la moindre parcelle de réflexion la fit chuter à cet instant bien durement sur le dos. Seul le grondement sourd des ailés perçait encore l’atmosphère, hypnotique. La communication venait de s’achever et le Roi, lorsqu’elle se releva pour l’observer, n’avait toujours pas fait un mouvement qui eût pu laisser deviner une intense réflexion intérieure. Une rumeur ne tarda toutefois pas à dépasser le simple « chant » guttural des dragons, provenant de nombreuses voix elfiques encolérées. Ou bien était-ce de la frustration ? Éther ne voulait pas le savoir, elle se tenait jambes vaguement repliées sur le côté, courbée comme si le ciel lui-même l’écrasait de son noir manteau. La tête lui tournait d’une affreuse manière et ce n’était que parce qu’elle avait conscience de la présence de tout ce monde autour qu’elle ne se laissait pas sombrer incontinent dans les ténèbres. L’ouïe lui revint, elle tenta de se relever, y parvint non sans souffrances puis jeta un œil aux alentours, surprise de l’atmosphère plus détendue qui y régnait (si une corde prête à viser pouvait l’être mais ce n’était rien au comparé du précédent incendie à peine contenu). Plus grand encore fut son étonnement lorsque le Roi s’inclina, suivit de sa fille puis, plus tardivement et non sans raideur, son fils. La tension se voyait au travers de sa mâchoire crispée, ses yeux plus étroits et ses bras contractés où les mains, comme vivement contrôlées, pendaient dans un faux relâchement. Les museaux des ailés n’étaient plus froncés sous la haine et, dans le froid glissant sur les cailloux, de larges panaches de vapeur mêlée de fumée s’échappait de leurs naseaux. La clameur d’au-delà de leur cercle descendit, en une lenteur amère cependant maîtrisée. La jeune femme ne devrait savoir que longtemps plus tard quels avaient été certains des tenants et aboutissants de cet échange unidirectionnel ; qu’Éridor était fin stratège mais surtout las de son chagrin et de la rage des siens qui rabaissait leur belle volonté à la seule fin de tuer. Eux, rois des cieux et des rocs, prédateurs aux proies nombreuses dans les forêts mêmes qu’habitaient les elfes, se laissaient mener par leurs sentiments, s’étaient liés indirectement au destin de leurs ennemis sans parvenir à en dépasser l’obstacle.

« Biir’ar au respect infaillible, toi dont la bonté te tua face à ceux que tu supposais d’égal amour, aimerais-tu ma décision à cet instant ? Ce lien indéfectible dont le manquement serait la mort de l’âme ? Peut-être arriverons-nous à bâtir un nouveau monde de paix basé sur la confiance et la bienveillance telles que celles que tu as toujours possédées. »

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire