Chapitre XXI – A neuf

Abricot, l’aurore aux mains fraîches écartait les tentures lourdes de la nuit passée pour observer, de son œil humide, l’étonnant événement réunissant deux espèces anciennement ennemies. Cerenthor et Éridor se trouvaient face à face au centre d’un impressionnant cercle d’elfes ; le nombre ne paraissait pas toucher Éther, entre les deux rois. Sa tête basse et ses yeux clos l’attestaient, elle paraissait ailleurs et l’était. Déjà le flux commençait à l’envahir, cette rivière aux multiples pensées s’enroulant tout autour des jambages de son pont. Mais il n’y avait rien à craindre, Silmarien était là, à l’orée, à peine discernable ; elle savait pouvoir compter sur elle dès l’engagement du sort. Alors le silence se fit, plus profond encore, comme encerclant chaque être d’une gangue d’extrême concentration. La jeune femme eut l’impression de voir débouler un énorme rocher, droit sur elle. Effrayée de ne pouvoir l’éviter, elle se recroquevilla, son cœur battit plus vite et ses mains devinrent moites. Le choc fut effrayant, elle était molle à l’intérieur, rigide à l’extérieur, la pression augmentait et le noir l’envahissait sinistrement ; un faible souffle s’échappa de ses lèvres froides, un cri d’appel en tête : « Silmarien ! »

Le fleuve se divisa, de peu en vérité, seul un faible bras s’échappa des remous, sinuant vers de beaux cercles dorés vivants. Éther comprit qu’il s’agissait des elfes alentour et parmi eux, l’intensité lumineuse de deux d’entre eux l’interpella, n’était-ce pas… Aerandir et Tarmunora ? Elle ne l’avait pas même revu venir et cette pensée perturba légèrement le cours des choses. Ensuite, il y eut un sentiment différent, une gêne atroce qui lui brûlait tout le corps ; Éther ouvrit la bouche afin de respirer, ne trouva aucun oxygène, étouffa. Sa tête explosait et sa colonne vertébrale se tordait, elle avait mal partout. Silmarien, choquée de voir son acte lui échapper, tenta de forcer le chemin, augmenter la division du fleuve contre la Princesse afin qu’elle souffrît d’un handicap mental à vie. Elle ne pouvait manquer pareille occasion, se tenir aux côtés de l’infirme, la conseiller pour finir Reine à sa place… tandis que le Prince lui-même n’avait plus droit au trône, par un étonnant coup du sort ! Non, c’était impossible. Elle y parviendrait ! Éther devait porter le poids de sa venue bouleversante, les conséquences de son étrangeté vis-à-vis des dragons. Elle serait la seule à blâmer, quelle facilité, tout allait si bien ! Pourquoi donc ce sursaut, cette peur qu’elle avait cru pourtant éradiquer totalement du corps de cette imbécile ? Elle comprenait pour la douleur… mais pas de cette nature. Non, décidément, quelque chose n’allait pas. Heureusement qu’elle avait suffisamment manipulé l’esprit de l’humaine pour ne pas être découverte si jamais celle-ci parlait. Tout porterait contre l’enfant… si l’affaire réussissait ! Mais n’était-elle pas en train de se mettre en travers de sa route royale ? Qu’était ce flux étrange et indésirable brouillant sa vision, tel un écran d’eau ? Dans un grognement rageur, Silmarien fit alors l’erreur d’augmenter la pression sur Éther qui, subitement, s’étiola en multiples étincelles stridentes. Ce fut comme un grand cri qui chassa de leur torpeur première tous les elfes réunis. La Princesse, frappée de plein fouet, se referma aussitôt, brisant un maillon fort du sort créé, à peine naissant. Mais elle n’était pas blessée, du moins, pas autant que l’aurait souhaité la traîtresse qui en aurait rugi de rage. Tout ça à cause de cette… cette stupide femelle étrangère ! Éridor et Cerenthor, d’un même élan, projetèrent leur esprit vers la faiblesse occasionnée, tentant de recoudre la chaîne magique avant que ne se produise l’irréparable. Mais celle qui avait tout pris, celle vers qui déjà les plus perspicaces se tournaient, emplis de rage, celle qui pour sauver la Princesse s’était sacrifiée, celle-là même ne savait plus comment elle arrivait à maintenir son rôle de médiatrice alors qu’elle perdait toute identité dans un ouragan dévastateur. Remise extrêmement vite de sa frayeur, Tarmunora reprit sa place et, sans chercher à savoir ce qui s’était passé – ils le sauraient plus tard – les elfes continuèrent leur incantation silencieuse. Toutefois, une modification était survenue, donnant à leur sort une portée considérable, ancienne et bien plus puissante que ce qu’ils avaient prévu. Ils craignirent de détruire tout alentour, tinrent bon malgré tout jusqu’à ce que le Prince lui-même s’inquiétât d’Éther. Où était-elle ? Où se trouvait son esprit habituellement si facilement détectable ? Il n’y avait rien… plus rien de discernable. Il perçut un léger tiraillement de son esprit vers un espace étrange, indéfinissable puis se recentra. Le sort fut scellé et, comme lorsque la tempête retombe, les oreilles sifflèrent d’un trop grand silence. Le pacte était fait, le Serment du Sang accompli. Cependant, il était arrivé un curieux événement et, au lieu de ressentir tout le poids de leur acte, les elfes papillonnèrent un instant, perplexes face à ce qui se trouvait au centre du cercle, entre les deux rois tout aussi figés.

Un œuf. Un énorme œuf de la taille d’un elfe, ou de l’humaine… Étincelant sous le soleil levé, d’une couleur de pluie d’été, aussi lucide que le regard d’Éther, aux veines d’encre semblables à ses cheveux d’ébène. Un murmure d’incompréhension stupéfaite parcourut les rangs et, comme mu par un ordre étranger, Aerandir s’approcha de la coque qui, paraissant translucide, ne montrait en rien son intérieur. Une pulsion lui remonta dans le bras, il se figea à moins d’un mètre de l’incongru objet.

« Qu’est-ce que c’est que… »

Les autres n’en menaient pas large non plus jusqu’à ce que le roi dragon penchât son museau au-dessus de l’œuf, soufflant un nuage de fumée grise. Un frémissement sembla parcourir la surface de la coque qui s’irisa une brève seconde.

« Hmph, ils se sont irrémédiablement liés… pauvre humaine, succombant aux tours affreux d’une âme vile. Qui, qui est-elle ? Où ? Que je la croque céans… »

L’incroyable perspicacité du vieux dragon ne touchait cependant pas toute la population qui attendait le verdict royal. Cerenthor s’approcha à son tour puis, méditatif, posa une main douce sur le sommet de l’œuf avant de secouer la tête. Puis il devint immobile, les yeux clos, comme sondant une présence.

« Si ancien… songeait-il, je n’ai jamais vu ça. Je suis persuadé qu’Éther est là-dedans, mais pour quelle raison ? Et pourquoi ? Éridor semble en savoir plus que moi sur le sujet, je le ressens dans sa posture, les émanations de son esprit. Depuis que nous communiquons au travers de la dite « humaine », je comprends un peu mieux ce roi d’une autre espèce. À présent que le Serment est conclu, une plus grande clarté m’apparaît quant à sa nature. Et Éther, n’est-elle véritablement pas d’ici ? Toute cette magie… Et que s’est-il passé avec Tarmunora ? Est-ce dû à cet œuf ? Enfin, le sort est fait. Nous sommes plus ou moins soumis aux dragons et mon fils ne pourra accéder au trône. Quelqu’un… quelqu’un aurait-il essayé de… blesser ma fille dans l’optique de la rendre inapte aux concours ? »

Parti sur cette voie, le roi sentit monter en lui une fureur qu’il maîtrisa par la force de l’habitude. Non, Tarmunora était saine et la seule cause de sa faiblesse avait été due à cette curieuse conséquence du Serment sur la jeune humaine. Rien d’autre. De toute manière, il aurait ressenti une présence nocive si cela avait été le cas, n’est-ce pas ? À moins que ce ne fût un elfe doué d’une extrême concentration et d’un pouvoir parfaitement précis. Il ne connaissait que quelques personnes comme cela, de hauts mages ou de grands guerriers, comme Anar. Bien sûr, d’autres devaient lui échapper, appartenant à des maisons plutôt secrètes, comme celle de Gilderien. Quelque chose ne tournait pas rond dans toute cette histoire… L’agitation enfla puis s’apaisa sur un geste de sa part.

  • Ce qui devait être fait, est fait, clama-t-il dans sa langue. Maintenant, appliquons-nous à faire de notre mieux pour le futur de chacun d’entre nous ! Les épreuves royales débuteront dans un mois. Que tous se tiennent prêts !

Alors la foule se dispersa, débutant une nouvelle ère où dragons et elfes cessaient leur guerre incessante, où, malgré les dissensions et amertumes, le monde retrouvait sa paix d’antan.

Oui… il y avait bien longtemps que Dame nature ne s’était pas sentie aussi reposée. Et le vieux roi si fatigué ! Il irait bien faire un tour du côté de l’arbre Menoa, un de ces jours.

Éridor, quant à lui, jeta un long regard à l’œuf énorme puis à Aerandir, deux fois successivement. Il finit par lâcher un roulement de cailloux comme un rire de gorge qui laissa perplexes les êtres restants, avant d’ouvrir ses ailes, secouant air et terre dans une formidable envolée.

  • Tarmunora, ma sœur, tout va bien ?

Le Prince s’était approchée de l’elfe, une inquiétude évidente dans ses pupilles. La Princesse sourit et hocha la tête.

  • Oui, Éther m’a sauvée.

  • Comment ça ? C’est à cause d’elle si…

  • Non, Aerandir, ne prononce pas d’aussi rapide jugement. Un bras de force s’était détaché du sort principal pour me venir me frapper moi et elle s’est mise en travers de ma route. Quelqu’un, ici, souhaitait ma mort ou mon incapacité à régner.

  • C’est… – Il se reprit – Cette personne, qui qu’elle soit, mérite le bannissement du nom. Non, il n’y a pas de pitié à avoir pour les traîtres. Je savais que de sombres manigances se tramaient mais nous avions trop à faire pour nous en occuper. Ah, ils ont bien trouvé leur affaire, en Éther. Elle a été un bel outil !

  • Qui s’est retourné contre eux, murmura la femme elfe. Mais nous devons mener enquête. Je…

  • Non, moi. Tu seras trop occupée aux affaires du royaume, aux épreuves. Je n’ai plus rien… j’ai été interdit, interdit d’honneur ! Et je…

Il chancela soudain, pris de vertiges. Un frisson désagréable venait de lui remonter par les pieds. Il avait… froid ? Comment était-ce possible ?

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