Chapitre XXIII – Il n’y a pas de problèmes, que des réflexions

Premiers gémissements. Infimes, non audibles, un appel à l’aide lointain qui ne trouvait personne pour l’écouter. La faim était bien trop violente, ravageuse. Mais que faire lorsque rien ne se présentait à portée de main ?

Les yeux ouverts sur les voûtains du plafond palatial – le petit d’Osilon –, Aerandir soupira. Il se sentait si faible qu’il s’effondrerait encore s’il se remettait debout. Son père a appelé un médecin qui, inquiet, tournait tout autour depuis dix minutes. Comme il souhaitait être seul ! Comme il voulait être fort ! Mais il l’avait été jusqu’à présent, qu’avait-il bien pu se passer ?

  • Depuis quand ressentez-vous ces symptômes ?

La question du médecin le tira de ses ruminations. Ah, tiens, justement oui. Depuis quand ?

  • Depuis… peu. Il me semble que j’étais très bien avant le Serment. C’est cela, depuis le Serment je me sens fatigué.

L’elfe minutieux fronça les sourcils. Il y avait été, lui aussi, et l’accident ne lui avait pas échappé. Tarmunora, l’humaine, l’œuf… tout ceci était-il relié ? Devaient-ils s’en inquiéter ? Le Prince, bien qu’évincé de ses futures responsabilités, n’en était pas moins prince, et elfe.

« Bon sang, à quoi songé-je ? C’est un être vivant avant tout et je dois le soigner. Pourquoi mettre son statut en avant dans cette guérison ? Ah, l’atmosphère sombre qui règne depuis quelques temps dans la forêt m’abîme et me pervertit. Je dois prendre garde. »

  • Pourriez-vous être plus précis ? Je sais qu’il y a eu une certaine… confusion. Si nous arrivons à retracer les événements dans l’ordre, nous pourrons peut-être obtenir quelque chose.

Le Prince réfléchit. En effet, il y avait bien quelque chose. Lorsqu’il s’était précipité vers « l’être » Éther, un tiraillement dans son esprit puis une pulsion dans le corps en s’approchant de l’œuf. Aurait-il été blessé sans s’en rendre compte ? Il parla de ces faits, espérant trouver une solution.

  • Oh, alors, il doit s’agir de…

A cet instant une elfe clama sa présence d’une voix précipitée. Permission prise, elle entra et débita tout de go :

  • Mon Prince, l’œuf… vous aviez dit vouloir vous en occuper, alors, j’ai pensé naturel de vous prévenir…

  • De quoi ? Dîtes ! s’impatienta l’interpellé.

  • Eh bien, s’embrouilla-t-elle (elle était jeune et impressionnée), il… est devenu très sombre, mon Prince. Ce n’est plus une belle couleur de pluie mais un lourd nuage qui pèse à présent sur sa coquille.

Les paupières plissées, Aerandir réfléchit à toute allure. Il y avait comme un lien, oui… mais lequel ? Ce fut le docteur qui répondit à sa question, comme éclairci d’une idée :

  • Et si vous étiez lié à l’œuf, mon Prince ? Vous êtes faible, il semble l’être également. La solution se trouve peut-être bien à Belchambrée !

  • Effectivement, renchérit aussitôt le concerné, mais alors… si j’ai faim, sans doute est-ce parce qu’…

  • Parce qu’il a faim ! le coupa le docteur trop excité pour s’inquiéter d’un tel manque aux manières.

Et Aerandir l’était bien trop aussi pour en prendre ombrage. Envahi d’une nouvelle vigueur, il se releva et franchit le pas de la porte, suivi des autres. Il n’y avait plus de temps à perdre en vaines conjonctures !

Quelques servants et servantes s’étaient réunis autour de l’énorme œuf qui, effectivement, affichait une déplorable teinte grise terne. Secoué par cette vision plus qu’il n’aurait pu en douter, l’elfe ferma brièvement ses yeux d’émeraude, percevant une intense fatigue à l’orée de sa pensée. Il se concentra dessus et, surpris, trouva qu’elle n’était qu’imaginaire, comme si elle ne lui appartenait pas vraiment, une sorte d’information venant de l’extérieur, en somme, telles les ondes produites par un cri animal. Comme l’avait fait remarqué le médecin après quelques examens, son corps et sa tête allaient parfaitement bien, alors, oui, tout ceci ne pouvait provenir que d’une seule chose… : cette énorme coquille. Il s’en approcha lentement ; la pulsion remonta à nouveau dans tout son corps, le faisant hésiter. Il n’allait pas flancher face à ses sujets, déjà qu’il…

Sa main se posa doucement, la surface était froide malgré la moiteur ambiante et voulue de Belchambrée. Alors, un choc le figea, comme une aimantation fourmillante, l’empêchant de s’éloigner. Une grande quantité d’énergie lui échappa, pas assez pour que ce fût dangereux mais suffisamment pour l’affaiblir… véritablement cette fois-ci.

  • Mon Prince, reculez ! lui enjoignit d’une voix suppliante le docteur, légèrement affolé.

Aerandir le rassura d’un geste de sa main libre, souffla :

  • Non, tout va bien. Je crois que… je suis en train de nourrir Éth… l’être qui se trouve dans cet œuf. Hm. D’ailleurs, je me sens mieux, psychologiquement parlant. Si j’avais su cela depuis le début, je n’aurais pas tant attendu et ma dépense énergétique aurait été moindre. Je suis très curieux… Bien, reprit-il après quelques secondes, je vais me reposer.

Ils le laissèrent. Son père l’avait confié aux bons soins du médecin qui partit en dernier, jetant un ultime coup d’œil à la coquille reprenant petit à petit ses nuances d’antan.

Enfin seul, l’elfe put observer la chose tout à loisir. Quelque chose l’attirait indéniablement. Un sentiment protecteur qu’il n’avait pas encore consciemment décelé chez lui le poussait à ne penser qu’au futur de ce qui se trouvait à l’intérieur de ce cocon de pierre. Bien sûr, son évincement du trône le chagrinait profondément, pour ne pas dire, l’étourdissait d’une rage froide ; de surcroît, Éther y était pour quelque chose. Mais elle l’avait sauvé… s’il ne lui retournait pas cet altruisme pur, il ne pourrait même plus se voir. Il lui semblait à présent qu’elle avait besoin de lui, si son instinct ne le trompait pas, c’était donc l’occasion !

  • Bon, bon, petite humaine… tu n’as plus faim, n’est-ce pas ? Et je comprends pourquoi j’avais si froid, ici il fait bon, heureusement que je me suis réchauffé en même temps que toi ! Serais-je glaçon ? (Il rit puis reprit son sérieux.) Bien, maintenant, que faire ? Je dois enquêter sur la tentative d’assassinat de ma sœur. Te parler ainsi m’apaise, étrangement. Je peux me concentrer plus facilement, tu n’es pas si inutile. Une fois que j’aurai déniché ce méprisable être et l’aurai banni à jamais du Du Weldenvarden et des noms connus de cette terre, je pourrai mener des recherches sur ta curieuse transformation. Car tu es bien Éther, n’est-ce pas ?

Il observa l’œuf de plus près, attentif à la moindre vibration. Rien. Une aura de paix paraissait s’échapper par vagues de cette sphère granitique, quoique délicieusement nuageuse. Bien, apparemment, rien ne paraissait devoir l’agiter. L’homme se passa une main dans les cheveux qu’il avait dénoués afin d’être plus à l’aise. Les traces retrouvées dans la forêt après le Serment du Sang étaient perturbantes. Tout indiquait que le bras de force dirigé contre Tarmunora venait d’Éther… car, malheureusement, elle avait été intermédiaire. Mais il était impossible, bien sûr, qu’elle eût eu ce geste malheureux de façon volontaire, pas après l’avoir sauvé lui, c’était illogique. Il en venait à penser qu’elle avait été manipulée, il fallait ainsi trouver par qui. Qui, dans son entourage, était intervenu, à part Seregon, Maeglin et Gondolin, ses amis ? Il faudrait qu’il allât leur demander. Il y avait également d’autres traces qui le laissaient perplexe : une magie fort ancienne qu’il ne connaissait pas, n’avait encore jamais vu ! D’où cela pouvait-il venir ? En soupirant, le Prince sortir de Belchambrée, confiant la garde de l’œuf à ses servants et deux guerriers. Gondolin était surveillant d’Anar et combattant de premier rang à Kirtan, mais à présent recevant ses ordres directement de la Princesse, il avait le niveau d’un Capitaine ; il était parfaitement placé pour connaître tout ce qui concernait les coalitions anti-dragons, celles régisseuses de l’ordre civile et d’autres plus anonymes quoique néanmoins essentielles œuvrant pour les artisans d’armes et d’armures. Il était sûr que le presque assassin de sa sœur était en lien avec un de ces groupes sombres de l’ancien temps ; de plus, il pourrait se renseigner sur les diverses rencontres de l’humaine depuis son arrivée, du moins celles qui avaient été remarquées…

« Du travail en perspective. Parfait, j’en ai besoin pour oublier mon avenir. »

Osilon était petit mais il prit des chemins détournés pour se rendre à l’endroit voulu ; se faire repérer par des yeux indiscrets n’était pas au menu. Son mental percevait clairement les âmes alentour et aucune, pour le moment, ne possédait en elle le désir d’espionner. Il ne pouvait tenter d’en savoir plus, ce serait se dévoiler et, Prince ou pas, personne n’apprécierait son intrusion au sein même de la plus intime des forteresses, l’esprit. Question de principe, de respect et de manières.

Excepté lorsqu’il retrouverait sa cible… tout ceci volerait en éclats.

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2 Commentaires sur "Chapitre XXIII – Il n’y a pas de problèmes, que des réflexions"

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Bois d\'Asson
Invité

Histoire bien menée. J’adore, l’intrigue se resserre. Pourra-t-elle arriver à s’intégrer ? A se faire comprendre.
J’ai hâte de lire la suite.