Chapitre XXVI – Acte II d’une arriviste

L’aurore pointait. Des renards remuèrent dans les taillis, n’osant encore sortir le bout de leur nez, réveillés par le passage des chevaux discrets. L’œuf, frissonnant – à moins que ce ne fût l’ex Prince ? –, sinuait vivement entre les arbres, comme à la poursuite des montures. Un elfe aux cheveux couleur de mauve, légèrement ondulés, s’inclina avec déférence à leur arrivée, ses yeux brièvement rougeoyant dans la clarté montante scrutant la forme ovoïde à l’arrière. Descendant des braves et nobles chevaux, qu’ils renvoyèrent, les deux hommes s’inclinèrent à leur tour puis demandèrent une confortable demeure où ils pourraient déposer leur chargement. La nouvelle avait dû déjà courir et, en étant un tant soit peu perspicace, il était facile de deviner en quoi consistait ce chargement ; l’elfe sourit puis les accompagna à la porte de deux cèdres chargés de millions de petites fleurs blanches et vertes. La mousse odoriférante dissimulait une entrée qu’ils passèrent, appréciant la chaleur conservée à l’intérieur. Une fois un nid préparé par leurs soins (ils ne voulaient pas trop en révéler), Aerandir posa sa main contre la coquille, libérant un grand flot d’énergie qui les restaura tous deux.

« Il est à présent temps que j’aille m’excuser auprès de ceux à qui j’avais promis de présider l’union… et d’offrir une compensation.

  • Hum, merci Gilderien-svit-kona. Sache que si tu as besoin de mes services, un jour… »

Le sage secoua la tête tout en souriant. Il leva une main pour signifier que les échanges se faisaient déjà entre eux depuis l’âge de raison d’Aerandir et qu’il n’avait pas à s’en préoccuper.

« Tu vas enquêter sur Skölir, je suppose ? (Il n’attendit pas de réponse et continua.) Prends garde. Il me semble qu’il y a des opposants derrière tout cela bien plus puissants que l’on ne s’imagine.

  • Oui, ne t’inquiète pas.

  • Oh, tu t’en sortiras toujours vivant, ça je ne me fais pas de souci. Mais je crains pour ta sœur, ton père et l’avenir de notre peuple tout entier… »

Un silence s’installa qu’ils ne brisèrent pas. Le Prince de la maison de Miolandra inclina sa blanche tête et s’en fut, laissant l’autre pensif face à l’œuf. « Il a sans doute raison, tout cela s’est résolu de façon bien trop simple. Du moins, l’obtention de cette piste. Il me faudrait entourer ma protégée de beaucoup de forces mais je n’en ai pas vraiment le temps, la compétition pour le trône débutera bientôt, qui sait ce qui pourrait s’y passer ! » Un dernier regard à la matrice grise et il se mit en route vers l’Äthalvard qui pourrait le renseigner peut-être sur le mystère qu’elle représentait. Il n’aurait qu’à envoyer sa lettre à destination royale une fois là-bas tout en essayant de s’informer sur cette fameuse coalition, Skölir.

La pénombre flirtait par endroit avec le matin clair de cette journée, au travers des persiennes ligneuses ; un visage se détacha du fond sombre, contrarié. Ses yeux de lagon froids fouillèrent l’obscurité et il se releva, les mains dans le dos. « Silmarien n’est certainement pas tombée dans le grossier piège de ce pédant Aerandir, c’est certain. Alors, pourquoi le mercenaire en charge de l’exécution a-t-il été fait prisonnier ? Hm, c’était évident. La belle et perfide blonde est derrière tout ça, encore un leurre. Laisser croire à l’ancien Prince qu’il est maître de son jeu… Mais il n’était pas seul, malgré sa puissance mentale. Il n’aurait pu vaincre aussi facilement un combattant d’Elim. Qui… qui aurait pu… » Un éclair de lucidité l’atteignit. « L’imbécile s’est rendu à la capitale pour soit-disant en savoir plus sur ce maudit œuf ! Bien sûr, il a osé appeler Gilderien ! C’est inquiétant s’il s’agit de la vérité mais j’en suis presque persuadé. Personne ne peut rivaliser contre ce vieil elfe, personne… Et où sont-ils à présent ? Retournés à Ellesméra ? Ils ont dû avoir connaissance de notre coalition et dans ce cas… »

A l’instant où il prenait conscience d’un silence bien trop pesant pour une matinée somme toute ordinaire, un trait d’acier balafra sa joue gauche. Aussitôt reculant d’un bond prodigieux, il se mit hors de portée de l’arme mais le deuxième coup l’atteignit malgré tout.

Sa gorge gronda sous la douleur cuisante à son épaule droite cette fois-ci. Des mèches dorés filèrent sous un pâle rai solaire et il cracha, venimeux :

« Silmarien, sale traîtresse ! »

Seul un rire narquois lui répondit, suivi d’un troisième arc mortel. Ne pouvant riposter, acculé contre le mur noueux, il n’en fut pas moins assez rapide pour esquiver la lame déjà rougie. Alors qu’il s’apprêtait à s’emparer d’une plume de paon – seule arme, quelle stupidité que d’avoir laissé son coutelas sous son oreiller ! Comme s’il avait supposé qu’on ne l’attaquerait jamais réveillé ! – une formidable poussée mentale l’obligea à se réfugier derrière ses barrières. Puis, dans la demi-seconde suivant, un autre coup vrilla sa clavicule.

Explosion de douleur intense.

Serrant les dents, Anar ne put éviter la fragilité de ses remparts sur lesquels roula, machine inarrêtable, un esprit destructeur. Dans un dernier sursaut de vie, l’homme tenta de se précipiter à son tour, détruire cette âme manipulée, corrompue, détruire le monde dans un cri de rage sanglant.

Puis tout s’éteignit.

La plume de paon vola, atterrit dans une main ferme, se planta dans une nuque bronzée. Un deuxième souffle devint éternel. Les armes du crime furent déposées à des endroits stratégiques et Silmarien s’en fut, satisfaite, par une fenêtre menant aux toits arboricoles.

Dans sa main, une grosse conque luit sous le soleil.

Plongé dans d’ardues recherches, l’ex Prince remit une mèche d’encre derrière son oreille, songeur. Il existait quelque part dans ces archives, il en était presque sûr, une mention de la maison habituée à Skölir, mais il avait beau fouiller depuis deux heures déjà, rien de véritablement intéressant – du moins en ce qui le concernait – ne daignait se montrer. Il était tombé toutefois sur quelques informations curieuses au sujet de leur passé à tous. Bien sûr, il le connaissait déjà, trois siècles qu’ils avaient quitté Alalëa, arrivant par la mer de l’Ouest en Alagaësia telle qu’il l’avait nommée puis s’installant sur les plages du Sud avant de monter à cette magnifique forêt. Ils y avaient fait la connaissance, d’après certaines histoires parfois plus légendaires que véridiques (mais qui pouvait savoir ?), d’un peuple gris en voie de disparition leur ayant enseigné l’Ancien Langage qu’ils avaient très vite maîtrisé, connaissant déjà pour le meilleur et le pire la magie et ses conséquences. Mais ici, les faits différaient : certains disaient qu’il n’y avait eu que des écrits lorsqu’ils avaient mis les pieds au Du Weldenvarden, et non point d’êtres gris, ces derniers jamais aperçus, ne laissant d’eux que le moyen de contrôler la magie et quelques mentions étranges les concernant. « Des créatures dont l’apparence est en partie animale, notamment par des oreilles, une queue ou des cornes et une échine selon leur famille. Leur intelligence n’a d’égale que leur bienveillance vis à vis de la nature et des êtres vivants qu’ils chérissent, et leur taille n’est que d’un mètre quarante à cinquante. Créant l’Ancien Langage que nous manipulons facilement à présent, ils se sont auto-détruits par le plus grand sort jamais conçu, ce qui n’est pas sans nous rappeler le destin de nos ancêtres d’Alalëa, obligés de quitter leur merveilleux pays après une erreur fatale détruisant toute forme de vie faunique ou végétale. »

« Oh oui, je me rappelle de mes cours, soupira le jeune homme elfe, nous voulions à tout prix modifier notre apparence physique et usant d’une magie sans barrière, sans contrôle ! Quels fous ! » Il poursuivit sa lecture : « D’aucuns disent que leur moyen de procréation aurait été celui d’ovipares et – Non ! s’interrompit Aerandir, yeux grands ouverts sous la surprise. C’est impossible. – qu’il leur fallait donner constamment une nourriture spécialement mentale pour que leur progéniture pût vivre. Seuls les parents ayant matérialisé ces sortes d’œufs, allant d’un mètre à guère plus, pouvaient délivrer cette énergie. Ainsi la vie serait créée avec toutes les caractéristiques de leur lignée. Mais ce n’est qu’une rumeur qui n’a jamais été certifiée. » L’ex Prince reposa le rouleau, éberlué. Des œufs ? Le peuple gris, base même de tous les contes murmurés aux elfins le soir avant de s’endormir ? Aurait-il vraiment existé, un jour ? C’était aberrant, absurde ! Et pourtant, pourtant… un œuf…

« Attends. Un mètre ? Le mien fait au moins quarante centimètres de plus… même si à première vue, il en paraissait davantage… peut-être que cela s’ajuste avec le temps, mais à l’inverse des mammifères. Nous verrons bien… ils ne donnent pas d’indication sur le temps d’incubation. Enfin, j’ai besoin de faire une pause et de digérer ces informations. Il me paraît tout à fait extraordinaire de songer qu’Éther ait à voir avec le légendaire peuple gris ! »

Il sortit, se frottant les yeux. Un doux vent sucré provenait d’une plantation de roses non lointaine et le soleil, haut à présent, engourdissait la terre d’une chaleur printanière. Des elfes érudits le saluèrent avec grand respect – il n’avait donc pas encore perdu tout statut à leurs yeux. La faim le tenailla soudain et il se rendit compte être affamé. Sa protégée ?

Un détour rapide à son « hôtel » afin et de nourrir l’œuf et de se nourrir lui, lui permit de réfléchir plus posément : « Éther savait parler aux dragons, peut-être cela vient-il de là ? Et son arrivée du désert, n’était-elle finalement pas volontaire ? Non, elle me paraissait bien trop perdue, trop apeurée pour que ce fût le cas. Alors… d’où vient-elle ? Et pourquoi est-elle là maintenant ? Eh bien, cela me fait encore beaucoup d’interrogations. J’aurais dû apporter ses affaires ici, au cas-où, songea-t-il à part. Oh ! Ça y est ! Je m’en rappelle ! » Il se releva brusquement, arpentant la pièce d’un pas agité. « C’est d’une femme elfe que j’ai entendu cette expression « Protéger la race elfe et ce malgré tout les moyens. » et elle était toujours dans les parages d’Anar ! »

Bien sûr. Passer de Capitaine au service du roi à guerrier de premier rang sous les ordres de Gondolin, elfe qu’il détestait, avait de quoi cuisiner la plus terrible des vengeances, surtout si l’on s’appelait Anar. Et il savait où se trouvait ce traître en ce moment, dans une des vastes pièces meublées réservées aux combattants de son rang, à la périphérie nord-est d’Osilon. La lettre à destination de son père et sa sœur s’imposait à présent et puisqu’il ne pouvait quitter la capitale, au moins Gondolin et ses frères d’armes pourraient régler l’affaire. Une arrestation… un bannissement. Mais serait-ce vraiment la fin de leurs ennuis ?

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Anastasia
Invité

Voilà une histoire qui laisse sur sa faim. Arrivera-t-il à éclore, cet œuf ?