Chapitre XXIV – Manigances à Osilon

Assis à la table de l’elfe à la coupe mi longue aussi ocre qu’une terre du sud, il avala lentement sa boisson légèrement alcoolisée. Un goût de framboise écrasée lui chatouilla l’arrière-gorge ; sa main fine mais puissante reposa la tasse de bois. Gondolin attendait patiemment qu’il débutât la conversation, intrigué par sa présence. Il était arrivé incognito, par la porte arrière de sa demeure, ce qui était fort curieux au vu de son statut… mais, ayant connaissance des clauses dragonnes tout comme ses confrères, ainsi que de l’accident, il se doutait bien du sujet portant l’ancien Prince à son seuil. Ancien… Quelle douleur pour l’ensemble du peuple ! Enfin… ensemble, il y avait bien dans l’ombre quelques réjouissances et il ne pouvait les imaginer qu’en frissonnant.

  • Gondolin-Vodhr, merci pour l’infusion. Comme je l’aime.

  • Je vous en prie, mon Prince.

  • Je ne vais pas y aller par quatre chemins, ce qui m’amène ici est un besoin d’informations au sujet des diverses coalitions… notamment celles officiant pour les maîtres psychiques.

  • Oh. Oui. (Il s’arrêta quelques secondes, malheureux de ne s’être pas trompé.) Eh bien, il y a…

À l’abri au deuxième étage de sa maison, entourés d’un sort vide-oreilles, ils ne pouvaient être malencontreusement écoutés. Gondolin livra à son supérieur – il restait le fils de leur Roi – tout ce qu’il savait sur ces entités plus ou moins secrètes. Il devinait où voulait en venir Aerandir et espérait tout au fond de lui que rien de malheureux n’arriverait. Surtout pour Éther, il s’inquiétait de son état ; si des âmes malintentionnées cherchaient à l’attaquer alors qu’elle était si vulnérable ? Un œuf se brise bien trop facilement. Lorsqu’ils en vinrent aux rencontres faites par l’humaine, son ami tâcha de se rappeler avec exactitude toutes les personnes qu’il l’avait vue côtoyer ; sa mémoire d’elfe l’aida beaucoup et il n’y en avait pas tant que cela. Bientôt, il en vint à Linaewen.

  • C’est tout, je n’en sais pas plus.

  • Hm… il va me falloir faire interroger tous ces gens avec discrétion, un travail complexe en perspective qui nécessite beaucoup de fidèles assurés. Toutefois je les connais à peu près tous et je ne vois vraiment pas lequel d’entre eux… enfin, il y a toujours un vers dans la pomme. Es-tu bien certain qu’il n’y avait personne d’autre ?

  • Je peux demander à Maeglin et Seregon, ils l’ont suivie plus avant.

  • Je le ferai, merci pour ton aide, Gondolin-Vodhr.

  • Tout l’honneur est pour moi, mon Prince.

Ils terminèrent là leur conversation, libérèrent l’espace du sort et se séparèrent. L’elfe à l’ocre chevelure resta un long moment silencieux devant sa tasse vide.

Dagsheldr la fête du printemps approchait et, quoique ce fût perpétuellement cette saison au Du Weldenvarden, cette coutume redonnait à tous les êtres vivants l’énergie nécessaire à leur reproduction pour une année. Pour la première fois dans sa vie, il n’était pas pressé de la vivre car quelque chose lui soufflait que la magie y circulant – cent fois plus puissante que d’ordinaire – allait être utilisée à mauvais escient afin de terminer ce qui n’avait pu être fait durant le Serment du Sang. Peu importaient les conséquences… n’étaient-ils pas en train de secrètement se préparer, ces prochains meurtriers ? Plus vite l’enquête serait résolue, plus vite le danger s’éloignerait de chacun. La nuit lentement prenait possession de l’azur ; Gondolin décida d’aller renforcer la sécurité autour de la Princesse.

Le sentiment de confort était en train de s’effacer pour laisser place à un sentiment grandissant de solitude. Et beaucoup d’inquiétudes inhabituelles. D’où provenaient ces émotions dérangeantes ? Elle avait toujours été calme, d’un calme olympien, parfait. Mais à présent… oui à présent, quelque chose la tiraillait. Comme si elle était seule au monde.

Maeglin et Seregon l’avait renseigné de quelques têtes de plus, la sœur de Linaewen notamment (qui, elle, s’en était plutôt bien sortie), dont le passé n’était pas des plus glorieux. Sa mère avait été longtemps à la tête de la plus puissante des coalitions secrètes avant de tomber sous les coups d’Urgals en colère ; personne ne savait pour quelle raison elle était allée les voir mais Aerandir se doutait bien qu’elle avait tenté une alliance qui avait mal tourné. Beaucoup de sombres actes avaient été de son fait dont la longue maltraitance d’un elfe très grand ami de Tarmunora. Il avait fini par décéder pour causes inconnues. À ce souvenir, la rage envahit à nouveau l’ancien Prince qui se maîtrisa, seul face à l’œuf. Il n’avait pu s’empêcher d’y revenir, perplexe de ce lien qui, invariablement, l’attirait à lui. Comment le protéger tout en enquêtant à la fois ? S’il était découvert, il y avait fort à parier qu’on chercherait à se venger sur cette chose fragile et c’était bien ce « on » qu’il voulait découvrir. Silmarien, était-elle la cause de tous ces événements ? Aucune piste n’était à négliger. Mais pourquoi se sentait-il donc si triste, si… seul ?

  • Oeuf, gros œuf, grommela-t-il, tu m’ennuies. Ces émotions sont-elles les miennes ou les tiennes ? Et si c’est le cas, pourquoi es-tu malheureux ?

Il ferma les yeux et rejoignit le courant de pensées qui le caractérisait. Il avait raison, cela ne lui appartenait pas. Que faire ? Le nourrir de son énergie tout comme la dernière fois ? Il s’approcha de sa souple démarche, posa une main qu’il voulait apaisante sur la surface dure. Un frémissement de chaleur lui remonta dans le bras et il laissa le flot couler vers l’être lové – debout ? – au creux de la coquille. Qu’allait-il en sortir, et quand ? Il n’avait connu Éther que très peu, en avait retiré une image de folie proche ; la peur qui vibrait tout autour d’elle à l’époque l’avait marqué. D’accord, ils pouvaient être impressionnants mais, tout de même, ils n’avaient pas fait mine de la manger non plus ! Il n’avait jamais vu d’oreilles si rondes. Pas même chez les Urgals et elle était loin de leur ressembler. Chétive, plus petite qu’une femme elfe, de beaux yeux bridés gris clair, étonnement ressemblant aux leurs, quoique plus fins. Timide mais forte d’esprit, oui, ç’avait été le trait de caractère qui lui avait le plus plu. Mais à quoi songeait-il ?

  • Et maintenant, tu es repue ? Je suis là pour m’occuper de toi, finit-il par déclarer, hésitant sur le ton de sa voix qui fluctuait entre l’amusement, la curiosité et la gêne.

L’œuf ne répondit évidemment pas mais une onde de reconnaissance parcourut l’homme elfe qui soupira. Voilà une bonne chose de faite. Puis il se figea, réflexif. N’y avait-il pas des chances qu’Éther dévoilât qui l’avait manipulée lorsqu’elle sortirait de là ? Ses paupières se plissèrent et un lent sourire éclaira son visage. Il tenait peut-être bien son plan… Mais un point lui faisait peur. Pouvait-il se permettre de le mettre toutefois à exécution après quelques préparations ? Ça valait le coup d’essayer.

Après une dernière caresse, l’ancien Prince s’évada de la tentation de rester. Il y avait une rumeur à propager et elle nécessitait de s’entourer de fidèles mages et guerriers.

L’homme s’arrêta, plume levée au-dessus de son parchemin strié de signes abscons. Un pressentiment l’agitait et ça n’avait jamais été bon signe. Il se passa une main lasse dans sa chevelure de neige, frotta ses tempes brunes. Depuis que sa petite protégée était partie à Osilon, il se sentait particulièrement seul. En soupirant, il laissa là son travail inachevé, la composition sur laquelle il s’acharnait depuis un an, pour la fête du printemps, et alla se servir un thé à la pomme. Tant d’affaires l’occupaient et pas des plus réjouissantes, même s’il s’estimait heureux de sa place parmi les elfes. Devrait-il aller rendre visite à la blanche flamme de Vándil, près de l’arbre Menoa ? Pourquoi s’inquiéter ainsi, ce n’était pas dans son caractère. Allons, cela pourrait l’aider à se détendre.

Gilderien sortit de chez-lui, saluant au passage le peuple d’Ellesméra encore éveillé malgré l’heure extrêmement tardive. Dormir n’était plus chez lui une véritable nécessité et quelques heures par six jours lui étaient suffisantes. Voilée par de petits nuages, la lune diffusait une aura bienveillante que contredisait son profond sentiment. Quelqu’un viendrait lui rendre visite et pour une raison qu’il abhorrait d’avance. Mais ce quelqu’un serait envoyé par un être de haute lignée, de la maison Luaren, à qui il devait allégeance et respect.

  • Oh, oui, je le sens venir comme un pirus sur la pierre à miel, grogna-t-il, le fils de Cerenthor va m’apporter des ennuis !

Près de l’arbre immense aux racines démesurées, il remit une main inquiète dans ses cheveux courts allongés de deux fines tresses. Son regard noir balaya la ramure titanesque qui le surplombait, à la recherche d’un avenir plus dégagé. Peine perdue, la lune même n’arrivait pas à percer cet obscur feuillage, pas plus que la brume de son esprit. Il espérait ne pas embarquer Miolandra dans ce qu’il aurait à faire. Le mal ne rongeait pas encore – ou si peu – les dédales de sa maison ; comme il lui était cruel de songer à l’avance à un moyen de rétablir sa paix !

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