Chapitre XXII – Connexions inévitables

La sensation se répéta et de manière plus prononcée à chaque fois. Le Prince avait raccompagné sa sœur à sa demeure, bien gardée par de nombreux magiciens et guerriers, surtout après ce qu’il s’était passé. Personne encore n’était au courant mais cela n’allait tarder. Il fallait toutefois conserver le silence tant qu’il n’avait pas de pistes sûres, au risque de faire fuir le presque meurtrier. Bouillant d’une rage folle, Aerandir s’était un peu calmé depuis qu’au fond de lui la glace montait, insidieuse. Inquiète, Tarmunora lui avait enjoint de partir se reposer, elle pouvait très bien se débrouiller seule.

  • Et qu’allons-nous faire de l’œuf ? s’était-il enquis, maussade.

  • Il ne faut certainement pas le laisser au milieu de la clairière, non. Il faut le protéger, à mon avis. S’il s’agit bien d’Éther, sa vie est en danger. Ses amis veillent sur elle pour le moment heureusement.

  • Il s’agit forcément d’Éther, sinon, où serait-elle passée ? Sous notre nez à tous !

La Princesse hocha la tête, pensive. Elle paraissait quelque peu secouée et le tiraillement autour de ses yeux indiqua à son frère qu’il serait plus juste de la laisser s’allonger pour méditer. Au moins quelques minutes, le temps de se remettre. Pour les elfes, il n’y avait rien de plus terrible qu’une attaque mentale frontale occasionnée par un autre elfe, surtout de cette puissance. Le mélange trahison et épuisement – au trois quarts absorbé par la jeune humaine – était un cocktail aux effets des plus dévastateurs. Ainsi, il se retira, grimaçant sous le gel de ses jambes atteignant déjà le bas de son dos. Mais que lui arrivait-il ?

Gardé par les trois compagnons d’Éther, l’œuf chatoyait sous le soleil. Ils s’inclinèrent face à leur Prince puis lui cédèrent la place. De longs frissons remontaient le long de sa colonne vertébrale, incompréhensibles. Il n’osait effleurer l’opaque coquille grise. L’inopportun sentiment d’avoir à s’occuper de cette encombrante chose chatouilla son esprit et il grimaça de plus belle. Il lui fallait l’installer ailleurs, préparer un… nid. Aussitôt, l’homme appela mentalement quelques servants et donna des ordres ; le problème serait vite résolu.

  • Amenez-le à Belchambrée, je tâcherai de résoudre son cas, lança-t-il aux trois amis de l’humaine.

Ils durent s’y prendre tous ensemble tant le poids était conséquent. Les elfes laissèrent leur charge à la demeure indiquée, s’inclinèrent encore puis partir. Ils répugnaient à laisser ce qu’ils considéraient comme Éther aux mains d’un homme qui, bien qu’il fût leur Prince, avait d’affreuses sautes d’humeur, encore plus depuis son exemption forcée du trône.

L’intérieur de la pièce était fort chaud comme l’elfe l’avait souhaité, le faisant soupirer de bien-être. Il cessait enfin d’être mal et le gel, doucement, quittait ses membres. L’œuf, parfaitement immobile quoique – il aurait pu en jurer – paraissant lui aussi frémir de soulagement, avait été installé au creux de couvertures moelleuses. Une douce torpeur envahit le Prince qui, plus fatigué qu’il ne le montrait, s’assit en un profond sofa, déjà rêveur. Une sonnette d’alarme « l’éveilla » (il ne dormait pas vraiment), accaparant ses sens. Faim, il avait faim.

« Mais que m’arrive-t-il ? J’avais froid et maintenant… »

Remarquant une panière emplie de fruits, il en attrapa un et le dévora en peu de temps.

« Et qu’est-ce que je fais à me reposer ici ? Il s’agit d’un hôtel, certes très réservé, mais hôtel tout de même ! Quelle honte si l’on m’a vu sombrer ainsi… D’ailleurs, il faudra que je fasse déplacer l’œuf. Que va penser le peuple de mon méprisable état ? J’ai à faire ! Je dois déjà débusquer le quasi meurtrier de ma sœur. Qui pourrait être suspect ? Anar, bien entendu. Ou l’entourage d’Anar car il était bien trop surveillé par Gondolin. Se mettre ainsi sous les feux de la rampe peu de temps après son dérapage aurait été une vilaine idée. Il doit avoir des partisans, c’est certain. J’ai tant à faire et pourtant je… je m’étourdis de fatigue près de cet coquille idiote ? » Il en était ulcéré. Et la faim le tenaillait toujours. Après avoir terminé la corbeille, en désespoir de cause, il sortit, le pas rapide. Aussitôt, deux servants se présentèrent, empressés mais discrets. Il secoua sa main afin de les rassurer puis se figea quelques mètres plus loin. Ah, ce serait encore plus gênant mais…

  • Finalement… vous n’auriez pas de quoi manger ? Je ne sais ce qui m’arrive mais…

  • Bien sûr, mon Prince. Nous allons nous en occuper. Désirez-vous rester à Belchambrée ?

  • Mh. Oui, pour le moment. (L’œuf ne quittait pas son esprit malgré tous ses efforts.) Merci.

Une petite promenade… instructive ne lui ferait pas de mal. S’engageant sous l’ombre douce des premiers arbres, aux abords de la clairière, l’homme elfe s’effaça des regards attentifs.

Faim. Faim dévorante. Si faible ! Mais il n’y avait rien, rien qu’un noir clair et reposant. Ç’aurait pu être doux si l’appel énergétique n’avait été présent, d’une façon terrible, liquéfiante. Sombrer lentement en une apathie dérangeante qui façonnerait un soi fragile si personne n’arrivait sur l’instant !

La créature se retourna en un sursaut douloureux, bouche close, yeux clos.

Tout aurait dû fonctionner. L’occasion avait été inespérée ! De quelle façon l’humaine avait-elle pu se retourner contre elle ? Lui barrer le chemin vers le plus beau des avenirs ? Royauté, servants, richesses, pouvoir ! Non, décidément, quelque chose était étrange, plus qu’étrange, totalement absurde. Et… cet œuf ? D’où venait-il ? Impossible, ce ne pouvait être Éther tout de même ?

« Idée inutile. Je dois à présent prendre garde… Tarmunora a survécu, elle parlera de son ressenti, elle est loin d’être stupide. Et son frère… son frère alors se jettera aux trousses des plus suspects. Il n’y aura pas long temps avant qu’il ne devine. Anar, oui, Anar, tu es le point faible de ma couverture, moi sœur de Linaewen, la plus innocente et plus douce des elfes ! »

Il était certain qu’il chercherait à se venger, il l’avait aimée… elle l’avait trahie. Ses aveux pourraient bien lui servir de remise de peine, redorer son blason… Mais s’il disparaissait, qui pourrait à son tour la vendre à la rage princière ? Silmarien eut un effrayant sourire tandis qu’elle se dirigeait vers la maison de sa sœur. Une fois rentrée, elle s’assit sur le lit, jambes croisées et réfléchit. Linaewen n’était pas encore là, parfait. Elle avait besoin de contacter ses alliés afin de s’assurer de leur soumission totale. Rien n’était jamais sûr dans ces milieux, surtout elfiques. On avait vite fait de tourner le dos au maillon faible. L’échec de sa mission pourtant assurant leur prochaine mainmise sur tout un royaume la laissait dangereusement à découvert pour les Elimya, de la maison secrète Elim dont elle faisait partie. Et puis, elle devait concevoir un plan, vite. Tout d’abord, circonscrire son ex-amant à d’innocentes tâches et s’il résistait, l’assassiner. Il faudrait être rapide mais elle était passée maître en ce genre de travail, à faire ou à donner. Aller s’enquérir de la santé de la Princesse, n’était-ce pas un peu trop ? Se mettre sous les projecteurs pouvait être malin, mais pas suffisamment subtil pour Aerandir. Il était fin connaisseur des astuces malintentionnées, plus que sa sœur au cœur trop juste pour s’en douter. Cet elfe… étrange elfe. Elle l’avait souventefois admiré, de loin, avec la secrète espérance qu’il tournerait vers elle ses regards de profonde émeraude. Maintenant qu’il ne pouvait plus prétendre au trône, l’intérêt qu’elle lui portait se délitait tout en augmentant à la fois, ce qui l’irritait ; il n’y avait pas de place en son cœur pour une amourette autre qu’ambitieuse. Plus aucune voie pavée de richesses et de puissance ne pouvait accueillir les pas de l’ancien Prince. Quelle honte ! Elle en riait. Avec un peu de diplomatie, de fierté… s’entendrait-elle avec les dragons ? Tout d’abord en tant qu’intermédiaire secrète, puis elle monterait les échelons, fluidement. Toute créature a ce besoin de considération qu’elle savait si bien manipuler pour arriver à ses fins. Elle serait la Reine… de tous les êtres vivants sur cette terre. Telle que le lui avait promis sa mère.

La faim était si terrible qu’Aerandir ne pouvait plus tenir sur ses jambes, ce qui ne lui était jamais arrivé, excepté lorsqu’il avait deux ans. Il avait pu mener ses affaires, parlant à des elfes dont il avait entière confiance, parcourant la forêt à la recherche de traces magiques incrustées dans le paysage après le Serment et concernant ce dernier. Tout était bon à prendre, il trouverait la faille. De retour à la demeure allouée à son père, il se sentit fléchir ; heureusement personne à l’horizon pour s’en rendre compte.

  • Mon fils. Tu as l’air épuisé.

Le Roi s’était avancé jusqu’à lui, silencieux et encore vif malgré son grand âge. Il ne l’avait pas entendu approcher, ce qui, ça aussi, n’était pas normal. L’ambre du regard fouilla le sien, verte forêt hachurée de brume bleue, une pierre d’étang logée dans l’écrin de la nuit.

  • Père, je… j’ai… si faim, avoua-t-il, mortifié. Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. Tard ce matin j’avais si froid que la glace emprisonnait mes membres. J’ai pu me réchauffer chez moi mais, malgré tout ce que j’ai avalé, cela n’est pas suffisant.

  • C’est étonnant. Serais-tu malade ?

  • Ce serait bien la première fois. Ma santé est de roc, vous le savez.

Un autre accès de faiblesse le fit ployer genoux au sol et un voile épais brouilla sa vue. Alors, lentement, Aerandir s’évanouit.

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