Chapitre XX – Une efflorescence de pavot

Ils avaient fait connaissance, juste le temps de prévenir qu’ils s’en allaient, ce qui n’avait pas paru gêner l’arrivante, curieusement tendue. Lorsqu’elle Éther l’avait vue, elle n’avait pas douté du lien de famille l’unissant à Linaewen, même ovale de visage bien sérieux chez la nouvelle, iris noirs à la nuance plus mate dont les longues paupières en fendaient l’ouverture, élancement de cyprès en un corps fort musclé. Ce qui détonait le plus était cette impressionnante masse bouclée – si rare chez les elfes ! –, blonde et retenue en queue de cheval au sommet de son crâne. L’humaine avait eu un regard presque fasciné face aux ondulations retombant sur les traits sculpturaux de l’elfe, ces chatoiements d’or pur sous la lueur profonde des joyaux.

De retour chez elle, raccompagnée par Seregon, puisque Maeglin avait eu à se séparer d’eux plus tôt, elle décida de ne pas trop réfléchir à toutes ces nouvelles rencontres et de s’endormir le plus vite possible, afin de rattraper un peu de son sommeil malmené. Cependant, allant à la salle de bain, elle se rendit compte que ses plaies avaient totalement disparu… pas la moindre trace de cicatrices !

  • Ben ça alors ! J’étais sûre d’avoir des croûtes pourtant. Ça… ça c’est encore un truc vraiment bizarre ! Faudra que j’en parle demain à Seregon. (Elle réfléchit un instant.) Ou Linaewen… Oui, mais Seregon est au courant plus que les autres je crois… (Puis en pensée : Je crois que je l’aime bien, Seregon. En fait, j’aime mes nouveaux amis, je les aime rapidement, quelle différence avec mon moi d’avant ! À moins que ce ne soit les gens d’ici.)

Elle soupira puis, sa douche prise – ici l’eau coulait du haut d’une poire à même le mur –, alla s’enfoncer sur le délicieux matelas.

Au réveil, elle sut qu’au matin suivant le Serment s’accomplirait. Elle le savait déjà mais cette information s’imposa à son esprit, comme une grenade qu’on dégoupille et qui, bien plus lente, fait souffrir d’attente angoissée ceux qui la portent en main. Éther imaginait une bombe et sa queue enflammée, pssh pssh…

« Allons, je m’inquiète trop, tout va bien se passer. C’est pas en se disant ça que le pire arrive, d’ailleurs ? J’ai faim. » Attrapant un fruit et une part de gâteau restant d’hier, la jeune femme finit par s’habiller dans une tranquillité de surface. Qu’allait-elle faire aujourd’hui ? Ne devrait-elle pas s’entraîner à plus de contacts spirituels, afin de parer à toute éventualité après-demain ? L’idée la fit frisonner, elle se sentait tout à fait terrorisée. Une fois… deux fois lui avaient suffi. Plonger en ce gouffre sans fin d’une pensée dragonne, ce tourbillon qui l’emportait tel un fétu de paille, non ! Prenant sa tête à deux mains, Éther se retint de gémir, mais elle avait plutôt envie de crier dans un coussin ; levée tard, elle n’avait pas vu l’aurore et le jour coulait en rais étincelles de sa fenêtre nord. La vague idée de se recoucher lui vint mais elle se reprit à temps et, soufflant, décida de sortir… avant de se rappeler des regards peu amènes de la population. Enfin, qu’avait-elle fait pour mériter tout cela ?!

  • Qu’est-ce que je veux, au juste ? Revenir chez moi, voir mes parents ou bien me retrouver en Italie pour ce wwoofing tant espéré ? Ici mes responsabilités sont bien trop lourdes. Bah, c’est à moi d’être forte, je ne vais pas me laisser faire par d’injustes petits elfes, non mais !

Se drapant dans une indifférence feinte, la jeune femme laissa là sa chambre et s’en fut au soleil. Bientôt ses pas la perdirent vite sous les frondaisons humides, loin du centre d’Osilon et de ses habitants, qui, quoique folâtres, ne s’en étaient pas moins regroupés pour d’incompréhensibles discussions – toutefois leur sujet ne devait pas être si obscur, elle-même n’avait que cela en tête, ce fichu Serment du Sang. Il lui prit l’envie subite de grimper tout en haut d’un de ces nombreux conifères et d’inspirer un air moins « forestier » peut-être, observer les monts au loin, s’imaginer bien libre de tous actes futurs. Elle en était à ces sombres réflexions lorsqu’un bruit de pas – volontairement audible – l’arrêta, un peu inquiète. La belle blonde d’hier se présenta alors, un fin sourire jouant sur ses lèvres de rose. S’inclinant, elle porta une main douce à sa tempe. Éther comprit, soupira.

« Bon, disons que c’est bien pour m’entraîner. »

Elle le regretta immédiatement. À l’inverse de sa sœur, tout était sombre et puissant, une forteresse inviolable qui, se laissant approcher, n’en paraissait que plus sinistre. Cela lui rappela instantanément Anar et le dégoût qui la saisit flécha droit sur la présence de l’elfe, au-delà de sa douve. Éther n’y pouvait rien, elle ne contrôlait pas ses pulsions, encore moins sur le terrain de l’imaginaire ; sa perception était trop vaste pour qu’elle s’y concentra. Elle émit quelques excuses contrites, vite balayées d’un revers efficace par Silmarien toujours affable. Éther se sentit quelque peu gênée, mais pas dans le sens de l’embarras, comme si, doucement, elle était prise en une toile habile qui l’attirait en des chemins non voulus. Ce n’était qu’une impression fugitive qui s’effaça très vite tant la forteresse, à l’intérieur, était belle et grandiose était son luxe. Il faudrait qu’elle soit forte, n’est-ce pas, lors du Serment du Sang ? Elle pourrait l’aider à supporter le poids du sort, en la laissant venir à ses côtés, mentalement, lorsque cela surviendrait. L’humaine trouva l’idée très réconfortante, à tel point qu’elle accepta sur l’instant, comme illuminée de l’intérieur. Toute peur l’avait quittée, le fardeau s’était déchargé sur d’autres épaules et quelle légèreté alors la prenait jusqu’à ses membres eux-mêmes ! Si l’ombre lui avait paru si noire aux abords du donjon Silmarien, sans doute était-ce parce qu’elle avait vécu de sombres histoires et s’en trouvait marquée. Elle ne pouvait juger si vite une personne sur l’apparence… de son esprit !

Sans s’en être rendu compte, Éther venait de passer la moitié du jour en la compagnie de cette fascinante jeune femme elfe. De plus, elles s’étaient « égarées » en des chemins qui auraient pu désespérer l’humaine si elle avait été seule ; une fois sortie de cet échange mental, tout lui parut curieusement fade et triste. La déprime la reprit plus violemment qu’auparavant et, chancelante, elle alla s’appuyer contre un tronc. Silmarien vint lui poser une main tendre sur l’épaule et la jeune femme trouva qu’il s’agissait du plus beau réconfort ; tout en l’autre l’attirait, son or sinueux, le crépuscule de ses pupilles jusqu’à la nacre rose des lèvres aimables. Un vortex de dévotion annihila toute autre réflexion. Plus qu’une amie, elle avait trouvé une âme emplie de compassion, une clef du cœur et des soucis ; qui viendrait l’ennuyer à présent ? Le soleil inondait son être, Éther rit avec sa nouvelle sœur jusqu’au soir et jusqu’au soir tombant Silmarien couva sa réussite sous la braise de ses regards ardents. Lorsque la jeune femme retourna à son lit, elle n’avait vu aucun de ses amis et les étoiles chantantes lui rappelèrent uniquement celles des lustres du château noir. Elle s’endormit sur cette pensée, sans n’avoir ni mangé ni bu rien d’autre que ce que lui avait donné la belle consciente que son seul effet, quoique merveilleusement nourrissant pour l’esprit, ne l’était pas pour le corps.

Le lendemain matin, Maeglin toqua tôt à sa porte. Elle lui ouvrit, encore tout ensommeillée. Il s’excusa en son langage, la questionna du regard auquel elle répondit par un hochement de tête. Comme le sable doux des plages de son ami était commun ! L’elfe perçut très vite l’étrangeté de sa pensée. Il ne sut toutefois d’où cela pouvait venir car Silmarien était vive et habile, elle ne laissait rien d’elle que la puissante persuasion d’une provenance personnelle, ainsi l’homme aux cheveux noirs imagina qu’Éther était fébrile, quoiqu’elle ne le parût pas du tout, peut-être inquiète à sa façon. Il ne connaissait pas sa race, qu’aurait-il pu deviner ? En vérité, l’humaine était sereine pour la première fois depuis des semaines. Elle se sentait parfaitement de taille à affronter le plus terrible des dragons. Ainsi la journée passa sans événement notoire et ses amis, saisissant de travers son humeur comme une envie de solitude, la laissèrent à sa contemplation passive du ciel devenant rouge. Et la nuit fut bien longue, douce et emplie de rêves étranges, sans véritable lien si ce n’était, peut-être, le brumeux sentier du pouvoir éternel. Cependant, Éther se réveilla bien tôt, comme mue par un ordre lointain qui la poussa à se laver, s’habiller puis sortir alors même que les astres étaient encore aux cieux. Aujourd’hui serait le Serment, le grand Jour qui la tenaillait depuis le Cercle Avide ; pourtant, pas un nerf ne remua à ce rappel. Elle était autre, elle était bien.

De l’obscurité sortit Silmarien dont le soleil en boucles se patinait d’une ombre fraîche, cascadant librement cette fois-ci sur l’arrondi des épaules et la blancheur des joues. Elle s’inclina brièvement face à l’humaine, sa main portée au plexus en un geste de respect que lui rendit Éther, confuse de ne l’avoir précédée. Le contact télépathique se fit tout naturellement sans demande et le château à nouveau l’accueillit dans toute sa gloire tissée d’opium, encerclant la jeune femme.

« fragile, fragile petite fille… ma perle chérie que je préserverai des malheurs. Du moins, jusqu’à mes vœux réalisés… »

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