Chronique parisienne de Toniachka (2)

De mon enfance politique

Je crois que mon plus vieux souvenir politique fut la mort de Pompidou. J’étais extrêmement triste ce jour‐là. Non pas à cause de Pompidou mais mon hamster était également mort dans la nuit, un fidèle compagnon de route depuis plus de trois ans m’avait quitté et je pleurais toutes les larmes de mon corps.

D’un autre côté, la mort de Pompidou avait du bon. Grâce au Deuil National, appelé ainsi pour nous signifier que l’heure était grave, nous avions une journée de vacances en plus.

J’étais encore enfant et cette double prise de conscience de la fragilité de l’existence m’avait un peu ébranlée.

Plus attristée par la disparition de Mickey, le hamster, que de cet homme, je m’enquerrais tout de même auprès de mes parents de l’importance de la perte que la nation disait‐elle, venait de subir.

Je fus très vite rassurée.

Ils m’expliquèrent que c’était globalement un vilain type, qu’il était de droite et que, dans tous les cas, ce n’était certainement pas lui qui aurait amélioré les conditions de vie des travailleurs, que de nouvelles élections auraient lieu et que peut‐être le grand soir allait enfin arriver. Et que, comme la place était bonne, il y aurait toujours quelqu’un pour la prendre.

C’était ma première expérience d’une donnée physique fondamentale : la nature a horreur du vide.

Vous l’aurez compris, mes parents étaient communistes, pas des fanatiques ou des exaltés, même pas des militants, juste des électeurs convaincus comme vingt pour cent de l’électorat d’alors. Je sais que vous ne me croyez pas mais je vous l’assure, je vous le jurerais même sur la bible si j’étais croyante : à cette époque, le parti communiste récoltait vingt pour cent des suffrages dans notre beau pays.

J’étais une enfant très sage à l’époque, contrairement à ce que vous pourriez penser, et jamais oh grand jamais, je n’aurais pu mettre en doute la clairvoyance de mes parents dans leur vision du monde et de la justice sociale.

Ils m’expliquèrent qu’il fallait que ceux qui travaillent défendent âprement leurs intérêts contre des individus sans scrupules prêts à les mettre en esclavage sous la forme de réformes déguisées les conduisant inéluctablement à des régressions sociales, de contrats de travail à temps « saucissonné », de stages parking à l’ANPE ‐ c’était l’appellation de l’époque, le nom a changé et le nombre des membres du club également ‐, rémunérations indignes, traitements dégradants et licenciements abusifs.

Nous en étions là. Les élections se profilaient et le concept de crise venait de faire son apparition dans cette période où tout semblait fluide, où tout était possible, où même les pauvres pouvaient espérer devenir riche un jour. Bref, un monde à faire pâlir de jalousie les studios Disney.

Cette crise m’inquiétait, c’était une tâche sombre dans mon ciel d’azur. Mon entourage ne parlait que de cela. La pénurie d’essence, le froid des hivers sans chauffage me faisaient frémir et comble de l’horreur, certains affirmaient que les crises s’étaient toujours terminées par la guerre.

Roger Gicquel, qui nous a quittés, ne saura jamais à quel point il a traumatisé l’enfant que j’étais, par les funestes prévisions de son journal télévisé. Je ressassais dans ma jeune tête les récits des bombardements contés par ma grand‐mère, les rutabagas et les topinambours envahissant nos assiettes ‐ légumes remis à la mode par des écolos bobos ‐ et l’ordre en kaki dans les rues. Plus de trente‐cinq ans plus tard, je suis totalement rassurée, on peut vivre trente‐cinq ans en crise sans guerre chez nous.

La crise, qui me poursuivrait jusqu’à aujourd’hui, débutait et l’élection qui s’annonçait revêtait la plus grande importance pour en sortir. C’est à cette occasion que je découvris les vertus du communisme.

Il faut dire qu’à cette période, le parti communiste était porté par l’emblématique Georges Marchais, sorte de Robin des bois politique à l’expression approximative mais à nul autre pareil pour accaparer l’auditoire.

De mes yeux d’enfant, un homme qui se battait pour la justice sociale et voulait prendre aux riches pour donner aux pauvres ne pouvait être mauvais. Il y avait quelques rumeurs faisant état que, dans les pays ayant adopté le système communiste, tout n’était pas si rose, que de fortes têtes auraient pu être « goulaguisées » et qu’il y aurait même des dissidents et des inconscients qui tentaient, à Berlin, de franchir un mur qui les protégeaient des affreux capitalistes américains mais, sur la lancée de mai 68, et le souffle de liberté qui en découlait, ces broutilles étaient balayées d’un revers de la main et, une lutte sans merci s’engagea entre le camp du progrès et l’immobilisme symbolisé par un faux aristocrate dont on ignorait, à l’époque, l’appétit sexuel pour les princesses britanniques.

Il faut rendre à Valery ce qui lui appartient et reconnaître qu’il nous a légué un des plus magistraux slogans de campagne : « le changement dans la continuité » !

A travers cette accroche, on peut, si on fait preuve d’un minimum de perspicacité, deviner les prémices d’un des grands maux de notre époque qui consiste à ne plus rien dire de concret et à promener son interlocuteur dans des circonvolutions faisant perdre tout sens à son propos.

Ainsi, les aveugles ont totalement disparu, non pas qu’ils y voient mieux mais ils sont aujourd’hui dénommés « non‐voyants » ou, pire encore, « malvoyants ». Les femmes de ménage sont devenues des agents de propreté et bizarrement, les sourds qui ont disparu eux aussi, sont appelés « malentendants » ce qui est tout de même prendre quelques libertés avec la langue de Molière et suggère que plus personne ne peut être sourd comme un pot.

A bon entendeur… J’ai donc proposé, ainsi que d’autres avant moi, de remplacer le terme de « con » par celui de « mal comprenant » ne serait‐ce que par respect pour le sexe de la femme dont ce mot argotique est issu et dans lequel, quelques‐uns d’entre vous ont, je l’espère, passés d’agréables moments.

Cette élection fut aussi l’occasion de voir apparaître quelques figures pittoresques du monde politique, sous la forme d’une banquière prolétaire du Crédit Lyonnais, d’un ancien parachutiste borgne éructant et vociférant des propos pour le moins douteux ainsi que l’ancêtre spirituel d’un facteur de Neuilly débordant d’énergie (le facteur, pas l’ancêtre !).

Pour les non spécialistes, je tiens à informer le lecteur qu’à l’époque, il y avait un candidat visiblement traumatisé par mai 68 qui se réclamait de l’ordre moral et voulait interdire les films pornos dans sa ville et dans tout le pays, s’il était élu. En écrivant ce texte, j’ai cherché à savoir s’il était toujours en vie ‐ Jean Royer ‐ Wikipédia m’a affirmé que oui. J’espère que personne ne lui a dit ce que bon nombre de surfeurs font sur internet, cela le ferait mourir prématurément.

Le grand soir arriva. Les qualifications avaient été une formalité pour Mitterrand et VGE et le suspens qui se présentait pour la finale était à couper le souffle. La bouteille de Champagne était au frais et une grande fête se préparait si notre représentant sortait vainqueur. Tout le monde était fébrile et attendait pour une fois, avec impatience, de voir apparaître la tronche d’Elkabach, journaliste frondeur qui, pour ceux qui ne le connaîtrait pas, demanda à l’Elysée s’il pouvait embaucher ou non tel ou tel journaliste à Europe 1. Si l’affaire du Watergate était tombée sur Elkabach, Nixon aurait pu dormir sur ses deux oreilles pendant des décennies.

Les résultats s’affichèrent et la déception sur les visages aussi. La bouteille resta au fond du frigo (à l’époque, ça ne s’appelait pas encore un réfrigérateur) et toute l’assistance rentra dépitée.

Je fus déçue ce soir‐là mais je me dis que, même si sept ans, c’était long, ce n’était que partie remise et que le grand soir arriverait bien un jour.

Vous comprendrez que j’étais déjà sur la mauvaise pente.

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