Des nouvelles de Lucius – Pas un geste !

Vous rappelez-vous l’affaire Dieudonné, et sa quenelle ?

Moi non plus !

Mais j’avais écrit ceci :

Je me baladais sur l’avenue, le cœur ouvert à l’inconnu, lorsque je tombai nez à nez avec Nestor Boyaux.

Vous dire si parfois, le sort s’acharne sur moi !

— Comment vas-tu, petit salopiot ? me demanda-t-il à brûle jaquette, parce que les pourpoints n’étaient plus à la mode depuis belle lurette.

— Très bien, merci, mis à part que je me suis légèrement démonté l’épaule, hier, au tennis, fis-je en me massant machinalement l’articulation.

Je le vis blêmir. D’un geste sec, il stoppa mon geste.

— Malheureux, mais tu es cinglé ? Ne fais pas ça en public !

Devant mon air ahuri, il poursuivit :

— Tu te rends compte que tu viens de faire une quenelle au milieu de centaines de passants ?

— Une quoi ?

— Une quenelle. Le signe de ralliement de Qui-tu-sais…

— Voldemort ?

— Non ! Ça t’arrive de lire les journaux ?

— Pas plus que ça, non.

— Ce geste est un signe d’insoumission au pouvoir. Le problème est qu’il a été récupéré par les nouvelles jeunesses hitlériennes comme salut nazi inversé.

— Donc anti-nazi ?

— Mais non. Inversé, donc nazi quand même.

— J’y comprends rien.

— T’as pas besoin de comprendre. T’as juste besoin de savoir que tu risques deux ans de prison et trente mille euros d’amende si tu fais ça.

— Mais si j’ai mal à l’épaule ?

— On s’en fout !

— Oh, merde, fis-je en me grattant la tête.

— Arrête ça tout de suite !

— Quoi donc ?

— Ben ça. T’es pas au courant non plus ? Mais ma parole, dans quel monde vis-tu ? Ce grattage de tête a été popularisé par Stan Laurel en 1929, mais repris par les jeunes poitevins anticapitalistes, pour signifier au gouvernement : arrêtez de nous chercher des poux dans la tête.

— Et… ?

— Et tu risques gros : quatre ans de mitard Obama. Au bas mot, pardon.

J’en restai bouche bée, ce qui horrifia encore une fois Nestor.

— Ferme ton clapet tout de suite ! Mais tu es fou ?

— J’ai rien fait.

— Si ! Quand tu ouvres la bouche comme ça, ça envoie un message fort au pouvoir qui nous suce jusqu’à l’os.

— Ben merde alors…

De peur de commettre un impair, je mis les mains dans mes poches. Je ne risquais ainsi guère de froisser les susceptibilités. Du moins le croyais-je, car mon ami fut au bord de l’apoplexie.

— Non, mais tu le fais exprès ? On va se retrouver au gnouf avant ce soir, avec tes conneries. Là, tu envoies un message au gouvernement qui nous fait les poches à coups d’impôts et de taxes. Vire tes mains tout de suite de là !

J’obtempérai et me mis au garde à vous.

— Voilà, je ne fais plus aucun geste. C’est bon, comme ça ?

— C’est encore pire, tu dénonces l’immobilisme de l’État. Bouge vite avant que les flics n’arrivent !

Autour de nous, les badauds nous lorgnaient d’un air soupçonneux. Certains me montraient du doigt, d’autres empoignaient leur téléphone. On aurait peut-être à déguerpir à la va-vite.

Totalement désemparé, je mis tout mon corps en mouvement, et Nestor m’empoigna à bras le corps.

— Non, espèce d’abruti, là tu singes les gesticulations stériles du gouvernement. Arrête, arrête…

C’est alors qu’un picotement assaillit mon nez, et trois éternuements successifs ébranlèrent mon corps. Il commençait à faire frisquet. Et je commis le délit suprême. Je sortis mon mouchoir.

— Accusé, levez-vous !

L’a pas l’air commode, le juge. Mon avocat a tout fait pour plaider la bonne foi, personne n’a été dupe.

— Monsieur Lucius von Lucius, vous êtes reconnu coupable du geste du fourrage, consistant à placer votre nez dans un mouchoir, pour soi-disant fustiger le pouvoir qui, selon certains groupuscules extrémistes donc vous faites à coup sûr partie, mettrait son nez dans les affaires privées des citoyens. En conséquence de quoi, conformément à l’article L332-5bis alinéa 2 du code pénal, je vous condamne à huit ans de détention et quatre-vingt mille euros d’amende.

Je ne sais pas pourquoi, à ce moment-là, j’ai pris ma tête à deux mains. Grossière erreur ! J’aggravais mon cas…

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3 Commentaires sur "Des nouvelles de Lucius – Pas un geste !"

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Babé
Membre

Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a rappelé soudain le film The Circle avec Emma Watson. Je pense qu’on y va droit dedans pour ne pas dire « droit dans le mur »
Attention, Big Brother nous surveille…

frconstant
Invité

Hé oui, nostalgie, nostalgie! Revient-il le temps où on disait ce qu’on disait, en cousu tête, sans tomber dans le prêt-à-dire fourgué par l’opinion publique?

Ruby Quartz
Editor

Brrr, très comique et en même temps… cela rappelle inévitablement le parler actuel sur internet – notamment. Un mot de travers sur la toile, à peine sortant des sentiers battus (et encore !) et l’on vous juge coupable du délit de sincérité. Rageur, raciste (nye ?), noob et je passe sous silence les plus vilains. Si l’on ne vous regarde pas avec de gros yeux outrés que l’on ait pu penser une pareille chose.