Des nouvelles de Lucius – Drôle de genre

Cette nouvelle a été écrite en pleine polémique autour de la « théorie des genres ». C’est fou comme les réseaux sociaux s’enflamment pour une cause, qui retombe ensuite comme un soufflé.

Drôle de genre

Ce n’était plus possible.

Tous les médias confondus m’avaient convaincu qu’il fallait faire quelque chose. Je me sentais soudainement coupable de ma passivité, de ma complicité implicite. La honte m’avait pris à la gorge, et je me devais de réagir.

Maintenant !

Je convoquai ma petite famille dans la cuisine, autour de la table.

— Voilà, attaquai-je tout de go. Vous êtes au courant des derniers faits de société. Le monde s’affronte violemment, et nous devons réagir tous ensemble. Il en va de notre survie à tous. Vous êtes d’accord ?

Un hochement de tête général, dans un silence épais comme une purée de poix, me donna la force de poursuivre.

— Tous les genres que l’humanité a définis depuis des milliers d’années sont appelés à voler en éclat. Aussi, nous allons prendre les devants. Plutôt que de subir, nous allons anticiper. Là est la clef de notre salut.

— Oui, Papa, répondit le Mecton.

— Je t’arrête tout de suite, lançai-je. La famille n’a plus aucune valeur. La fonction de père est sclérosante, autant pour toi que pour moi. Désormais, tu ne peux plus m’appeler Papa.

— Ok, Lucius !

— Non, je ne peux plus être Lucius non plus ! À partir d’aujourd’hui, nous allons redéfinir ce que nous sommes. Il faut jeter aux orties tous nos stéréotypes. Ne plus être aux ordres d’une société que nous n’avons pas choisie.

C’est alors que l’Amie intervint.

— J’ai compris ! Alors, je choisis d’être… une pamplemousse.

— On dit UN pamplemousse, la coupai-je.

— Faudrait savoir, l’Ami…

— Je ne suis plus l’Ami !

— Oh, pardon, monsieur…

— Je ne suis plus un monsieur non plus.

— Bon, d’accord, ô chose indéfinissable pour l’instant. Tu viens de dire qu’il fallait tout redéfinir. Alors pourquoi ne pourrais-je pas être UNE pamplemousse ?

Je réfléchis quelques secondes. Après tout, elle avait raison.

— Ok. De toute façon, tu as toujours été pulpeuse et féminine…

— Attention à tes propos sexistes et machos ! Je te mettrai bien mon poing dans la gueule !

Je battis en retraite.

— Et vous, les Mectons ? Pardon, je voulais dire : entités en attente d’une définition, comment voulez-vous être considérés ?

— Moi, je veux être un thon, répondit la Mectonne.

— Ce n’est pas possible, répondit la pamplemousse. Ton père et moi..

Je la coupai illico.

— Je ne suis plus son père, à partir de ce jour.

— Ah, oui ! Donc, le truc en face de toi, et moi-même, nous t’avons faite belle et gracieuse. Avec toute la volonté du monde, tu ne pourras pas être un thon. On ne peut pas aller contre la nature.

— Oui, et bien, merci ! Tu crois que c’est une sinécure, de se faire siffler dans la rue tous les jours ?

— Quoi ! m’égosillai-je. Les garçons te sifflent dans la rue ?

— Et pourquoi seulement les garçons ? Tu es vraiment engoncé dans tes préjugés, toi ! Je me fais siffler par des filles, des chiens, des rats…

— Mais c’est ignoble !

— Oui, sauf pour les rats. J’aimerais bien en épouser un.

— Mais c’est impossible, tu ne peux pas épouser un rat.

— En tant que thon, je ne vois pas ce qui pourrait m’en empêcher.

Une céphalée carabinée venait de me tomber sur le paletot. Je commençais tout juste à regretter cette réunion de famille. Enfin, cette réunion de groupe consanguin.

Je me tournai vers l’individu qui autrefois avait été mon Mecton.

— Et toi, que veux-tu être ?

— Un boson de Higgs.

— Mais pourquoi de Higgs ? Veux-tu être toute ta vie l’objet de quelqu’un ? N’aspires-tu pas à la liberté ?

— Pfff… la liberté, c’est très surfait, de nos jours. Je veux être esclave.

— D’accord, tu seras esclave de Higgs.

— Et toi, Trucmuche, tu es quoi ?

Merde ! Je n’en avais aucune idée. J’aurais mieux fait d’y réfléchir avant. Je me perdis dans une profonde méditation. Puis…

— Je choisis de rester indéfini. Je pense que le simple fait de me caractériser est une spoliation de mon moi profond.

— Oui, mais on va t’appeler comment ?

— Eh bien… euh… dorénavant, vous ne m’appelez plus. Ça vous convient ?

Pas de réponse.

— Maintenant, poursuivis-je, il faut définir notre mode de fonctionnement. Puisque la sphère familiale a volé en éclat, il faut autre chose pour la remplacer.

— Que diriez-vous de la force électromagnétique ? proposa le boson.

— Non, répondit le thon, ça risquerait de te donner un avantage, en tant que boson. N’oublie pas que tu as choisis l’esclavage, alors ne cherche pas un ascendant sur nous.

— Et si nous choisissions la photosynthèse ? intervint la pamplemousse ? C’est naturel, écologique.

— Pas d’objection ? demandai-je à la cantonade. Alors, à partir de maintenant, nous serons tous unis et nous fonctionnerons sur le principe de la photosynthèse.

— Est-ce qu’on pourra changer demain ? questionna le thon, vaguement inquiète.

— Pas de problème. On se retrouve ici demain pour tout redéfinir.

— Oui, mais comment on définit le concept de demain ?

— Eh ben, euh…

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1 Commentaire sur "Des nouvelles de Lucius – Drôle de genre"

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Babé
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Oh le je-ne-sais-quoi, bienfaiteur, libérateur du genre humain, à la vitesse de cette controversable situation amphibolique, et la duplicité fulgurante des genres, tu vas droit dans le mur avec la certitude d’un taureau au galop ! Bravo et fais nous rire encore !