II – Égarements

L’eau monta, grossit, tremblota. Le rose canyon – sous nasal – s’emplit avant de déborder, frémissant de ses centaines de longues tiges pâles.

Éther passa une main lasse au-dessus de sa lèvre supérieure, pour la énième fois en cette brûlante journée. À transpirer ainsi, son corps serait sec dès la fin du jour, si elle tenait jusque-là. Combien de temps ? Elle n’avait pas même jeté un œil à son smartphone depuis l’atterrissage. Le sable avait dû envahir sa cervelle, elle n’arrivait plus à réfléchir ; douleur, douleur, douleur. Son crâne allait imploser sous la chaleur et ses longs cheveux noirs, redressés à la hâte en un chignon sauvage, n’aidaient absolument pas. Heureusement qu’elle portait des vêtements d’été, la tenue de rigueur à Fortaleza au mois de juillet, saison sèche, mais elle avait rapidement compris qu’il lui fallait marcher pieds nus si elle ne voulait pas provoquer une surchauffe suivie d’une mort lente et cruelle.

Palais sec, peau humide. Goût de sel à chaque coup de langue sur les lèvres qui commençaient à friper.

La grosse boule jaune toutefois descendait à l’horizon, emportant avec elle l’ardeur de ses rayons. Elle la vit décliner, un vrombissement désagréable emplissant ses tympans.

Finalement Éther lâcha prise. Assise dans le sable, elle ne bougeait plus, apathique. Son rond visage aux yeux de pluie (bridés comme ceux de sa mère coréenne) paraissait s’être hâlé de malvenues rougeurs et elle eut envie de pleurer.

Frelons dévastateurs, les interrogations assaillirent les remparts de son esprit, ne lui laissant pas même la chance de s’en prémunir ; trop de fatigue et de peurs.

« Eeeh ben ma vieille… »

Le désert avait laissé sa place au reg, bossu de petites crêtes et craquant de cailloux ; des rais de sable soufflés par un indolent zéphyr venaient lécher le sol, polissant et polissant encore, éternellement.

« Bon sang ! La jeune femme sursauta. Pourquoi n’ai-je pas aussitôt appelé les secours ? Parce que j’avais peur ? Peur de m’arrêter, de réfléchir ? Parce que tout ça c’est… absurde ? »

Son smartphone indiquait trois heures du matin, l’heure de Fortaleza. Si elle partait du fait que l’accident était arrivé vers minuit, deux heures après avoir pris l’envol, le temps clochait. Il n’aurait pas tant dû changer ! S’était-elle assoupie dans l’avion au point d’en oublier le voyage ? Ou bien, une fois larguée, avait-elle perdu conscience, ratant la véritable longueur du trajet de son parachute, pris en des courants chauds et ascendants ?

« Je serais donc dans le Sahara ? L’avion allait y passer. C’est dingue, pour me retrouver dehors, il a dû se briser en deux ! Mais qu’en est-il des débris ? Je ne vois aucune fumée, aucun feu… En plus, je ne me souviens pas m’être endormie aussi longtemps, c’est n’importe quoi, je m’étais réveillée après mon rêve. Et si tout ça n’était qu’un cauchemar ? »

Elle se frappa violemment la joue, criant sous la souffrance. Coups de soleil. Les pulsations l’affaiblirent, elle s’allongea, laissant la nuit venir.

« Oui c’est sûr, je rêve pas, malheureusement. Alors, où ? Sainte-Hélène ? Mais non, trop loin et puis les Alizées tournent pas dans ce sens, pareil pour Georgetown et puis c’est civilisé là-bas. Et puis y a pas de désert ! Ce que j’ai vu est sans fin, si grand ! Je peux pas être retourné en Amérique non plus, c’est trop vert…

En plus, réfléchis : au Sahara, il serait environ… quatorze heures. Mon tél indiquerait dix heures du matin, sauf s’il s’est déréglé. Si j’oublie que la nuit tombe ici. Wow, ou je perds les pédales, ou j’ai loupé quelque chose… quelque chose de très gros. De toutes façons, pas la peine de m’angoisser pour les secours, zéro réseau. Non, non, calme. Calme-toi. Est-ce que je suis folle ? »

Elle se releva, secouée de frissons. Seuls soutiens à son regard, les monts au loin, grisant de plus en plus.

« Merde, faut pas que je les perde de vue ! »

A l’opposé du soleil en goutte d’or, une lune, énorme et éclatante, à la robe cuivrée.

« Mais… c’est pas… »

La jeune femme se sentit opprimée. Comme un étau à sa gorge, l’empêchant de respirer.

« Attends de la voir arriver, c’est peut-être une pleine lune. Tu parles, c’était un croissant ! Oh merde c’était un croissant. Ok. Ok, c’est pas grave. Note l’heure. À Fortaleza, il doit être dans les dix-sept heures trente, le soleil se couche. Voilà, au moins, j’ai un repère. »

Elle se sentait fébrile, les mains tremblantes. Tournant le dos à l’astre nocturne, Éther sortit la voile du sac à parachute pour former une tente de fortune soutenue par des cailloux en tas. Rudimentaire mais elle ne pouvait faire mieux.

Une étoile apparut, puis deux. Elle cligna des yeux, à genoux sur la terre, frappée d’horreur.

« M-mes étoiles ? Et la ceinture d’Orion ? Vénus ? La Grande Ourse ?! »

Silence dans la nuit du désert.

Éther s’était endormie, terrassée de fatigue et de crainte. Son cœur, douloureux de tant d’inquiétudes, lui mangeait les côtes. Une pierre mal logée dans son dos ne cessait de la faire remuer, incessamment, empêchant son esprit de prendre un repos mérité. Puis vint le froid, mordant, impitoyable. La jeune femme s’éveilla presque en sursaut, transie. Sans un mot, les extrémités gelées, elle attrapa la voile pour s’en entourer avant de remarquer son humidité glaciale.

  • De l’eau ? De l’eau… mais oui, la rosée se dépose !

Sa voix, rauque, parut mourir sous l’atavique lueur lunaire. Toutefois, un dilemme s’imposa : soit elle étalait sa voile au maximum et gelait sur place, soit elle se couvrait et risquait bien de se trouver sans eau… Un coup d’œil au reste de la bouteille la laissa dubitative. Un quart, tout au plus, et elle s’était privée ! Le choix fut pris, elle dormirait sous la toile étendue, tout en bordure, laissant l’humidité se déposer des deux côtés. Peut-être ne mourrait-elle pas, avec un peu de chance, songeait-elle cyniquement. Sportive ou pas, quelques degrés à peine au-dessus de zéro, si ce n’était moins, suffiraient à casser ses murailles ; fièvre et autres délires s’ensuivraient.

« Bon bah on verra bien, suis crevée. Bonne nuit. »

Sous la rumeur de conifères, trois êtres menaient un vif débat. L’un, à la chevelure ocre d’une oubliée montagne, fronçait ses fins sourcils, observant son compagnon de jais rapporter d’étranges événements.

  • Je vous assure qu’il y a eu un drôle d’oiseau, peu de temps après le mi-jour. Il devait se trouver à bien douze lieues si ce n’est plus. Si je n’avais eu mes yeux, je n’aurais su le voir.
  • Et tu nous répètes que cet oiseau ne possédait qu’une seule et unique grande aile blanche rayée de plumes noires et vertes ?

Les mèches rouges scintillèrent sous la lune ; un demi-sourire creusa une fossette ronde.

  • Vous ne me croyez pas ? Il y avait en dessous un étrange objet, comme si les fines pattes, si c’en fut, tenaient en leurs ergots un être, un animal sans doute.
  • Ce n’était pas un dragon, au moins ? intervint le troisième, une longue tresse de feu tombant jusqu’à ses reins.

Sa voix, plus grave, portait en ses nuances une notable agitation.

  • Non… non, rassure-toi. Ça n’y ressemblait pas du tout. Je me demande ce qu’il est devenu, il ne semblait pas bien voler, tantôt droit, tantôt penché. À cette heure, il a dû joindre la terre.
  • Devrions-nous nous mettre en quête ? proposa l’inquiété.
  • Nous avons mieux à faire, je le crains. Kirtan aura besoin de forces face à ceux qui battent des écailles. Nous ne savons lorsqu’ils se décident à frapper. Ah ! Malheur à celui qui a tué l’un d’eux !

Les trois compagnons disparurent sous la nef des grands arbres.

 

Bien qu’elle fût harassée, Éther avait pensé à mettre son réveil, ne souhaitant pas ouvrir les yeux en plein jour, l’eau tout évaporée de sa pauvre couverture. Elle avait bien gelé mais le malaise disparut à la vue des creux formés par le poids du liquide : elle n’avait pas souffert sans récompense !

La petite bouteille d’eau s’emplissait joyeusement et ce son chantant ravissait ses oreilles, bien qu’il n’y eût pas grand-chose. Au moins, la moitié était atteinte. Elle se pencha pour lécher le reste puis se releva, observant que l’aube à peine venait teindre l’horizon en bandeaux gris. Six heures au téléphone.

  • Ce devrait être l’aurore… les nuits sont longues. Je ne sais même pas si ça a du sens. Enfin, bref, allons-y.

Marcher, encore et toujours, ignorant les crampes et la cuisson de son cuir chevelu.

« Si je mets un œuf là-dessus, il grille, c’est sûr. »

Dans un soupir, elle releva son sac qui commençait sérieusement à peser sur son bras, sciant son épaule. Mais pour rien au monde elle ne l’abandonnerait, pas avec toutes les précieuses choses qu’il protégeait, ces choses qui la liaient encore à son voyage, l’avion, ses rêves et ses plaisirs. Plaisir de lire, d’écouter, de se sentir à l’aise. D’ailleurs, à la prochaine pose, elle prendrait le temps de se coiffer. Ses cheveux prenaient une tangente sauvageonne assez désagréable au toucher. Bah, elle n’était pas coquette, mais cela la détendrait.

La terre, plus dure, plus plate, lui permit une bonne allure qu’elle maintint, vaillante, jusqu’à ce que le soleil fût au zénith, à peu d’écart. Son smartphone indiquait à nouveau une heure aberrante, toutefois logique lorsqu’elle la comparait à celle de ce matin : quatorze heures de l’après-midi.

« De toutes façons, je suis pas mathématicienne, même s’il est clair que la journée va me paraître très très longue… »

La douleur de l’astre cru l’obligea à se réfugier sous le parachute qu’elle n’avait pas jugé bon de replier avec soin. Ses jambes la lançaient et elle devinait plusieurs cloques se former sur son visage, ce qu’elle confirma par un petit miroir de poche. Une grimace augmenta sa souffrance, elle s’évertua à rester impassible, le cœur serré.

Le temps était bien long… si long ! Elle ne s’assoupissait qu’avec peine, la pupille vissée sur les montagnes.

« C’était quoi, ça ? » La jeune femme s’était légèrement relevée, soudain alerte. N’avait-elle pas vu quelques incongrus éclats sur ces blanches parois ? Un éclair de rubis, un tracé fugitif…

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