IV – Singulière approche

L’attaque sur Kirtan faisait des ravages, plus qu’ailleurs. Les ailés étaient furieux, surtout l’un d’eux, arrivé en fin de combat, pressé de donner un exemple pour rattraper son retard. Seregon, le regard fixe et les lèvres à peine remuantes, psalmodiait un sort de recul ; ses pensées, quoique jeunes, n’en étaient pas moins empreintes d’une concentration sans failles à cet instant. Une seconde de relâchement et, la chaîne se déséquilibrant, la première garde défensive serait submergée par le nombre et la furie des dragons. Aucune victime à déplorer pour le moment mais plusieurs habitats avaient été détruits, laissant dans le cœur de leurs propriétaires une amertume qu’il était de plus en plus difficile d’ignorer, depuis l’erreur, la folie commise par l’un des leurs à la poursuite d’un cerf. Le respect envers la vie se détournait parfois de son chemin sous l’immaturité d’un esprit et il en résultait de longs troubles ; mais jamais autant que lorsqu’il avait été oublié face à un de ceux qui battent des écailles… Ils l’avaient appris à leurs dépens. Et aucune solution en vue pouvant mettre fin à cette vive violence malgré leurs actives recherches en ce sens. L’impossibilité de communiquer rendait l’affaire très épineuse. Devraient-ils contre-attaquer ? Seregon ne le souhaitait absolument pas, l’irréversibilité qui en résulterait le lui apparaissait clairement. Ils ne pouvaient en vouloir aux mâchoires tranchantes de s’être vengés de la mort de leur compagnon en tuant le déclencheur de ce conflit d’ampleur, mais pourquoi poursuivre une peine sur des êtres ignorants d’une telle action ? Qui plus est, dépourvus de la moindre velléité de tuerie ? L’amour des arbres et de ses habitants, du plus petit au plus grand, faisait son chemin dans la tête de tout un chacun depuis leur arrivée au Du Weldanvarden, il y avait deux siècles. Bien sûr, Seregon ne s’en rappelait pas, n’étant pas encore né, mais on lui avait conté des histoires. Auparavant, lorsque les siens vivaient encore fort loin des conifères, près des longues plages du sud-ouest où ils avaient accosté, la viande faisait partie de leur menu hebdomadaire. Sachant qu’ils n’en avaient absolument pas besoin pour la survie de leur corps – au contraire – il s’agissait tout bonnement de massacres opérés pour le plaisir de la bouche. Il en frissonnait d’horreur. Quant à ceux qui ne pouvaient vivre sans (et il songeait à leurs attaquants), aucune orgie n’avait été soulevée ni aucune exagération morbide et la rumeur des pins conservait sa candeur, à peine frémissante parfois d’un repas pris et achevé méticuleusement par un ailé de passage.

Le jeune elfe eut un infime soupir de soulagement : les écailles brillantes refluaient sous l’ardeur des magiciens, irrités des foudres électrifiant leurs ailes, et bientôt s’en allèrent, dans le crépuscule illuminé de flammes. Les foyers furent éteints, livrant au regard de chacun les débris grésillants, les écorces fumantes piquetant la noirceur de la nuit de mille et un brandons.

Peine et ressentiment, les émotions flottaient à fleur de lèvres et les uns, dépourvus de chambrée, s’en réfugiaient chez les autres, leur front d’ivoire plissé d’une sourde inquiétude.

Le jeune être à la tresse de feu ferma les yeux, se détendant de brèves secondes ; son attention fut attirée par un souvenir des heures précédentes. La trajectoire inhabituelle de ce petit dragon bleu l’intriguait. Arrivé du désert, il n’était venu aider ses compagnons qu’en fin de lutte. Pour quelles raisons ? Seregon songea à ce qu’il avait entendu au sujet de cet étrange oiseau tombant du ciel. Et si le retardataire avait été lui aussi attiré par la pauvre créature et l’avait attaquée ?

« Impossible, pas dans cette situation de guerre. Il n’aurait pas délaissé ses frères pour un volatile, aussi curieux soit-il. Pas lorsqu’on les voit aussi unis face à la mort de l’un d’entre eux… Non, il s’agit d’autre chose. Je devrais avertir Gondolin. »

La lune seule éclairait les sentiers lorsque deux êtres doués d’une même vivacité s’en échappèrent, atteignant les abords de leur forêt. Leur ami, pourtant premier découvreur du phénomène, n’avait pu les accompagner – il s’occupait d’abriter chez lui les enfants dont les habitats avaient été touchés. À vrai dire, les deux étaient maîtres de l’esquive. Bien que conscients de l’importance et du danger des situations de leur époque, la jeunesse de leur sang les rattrapait et les envoyait bourlinguer un peu trop souvent au-dehors des frontières. Chevauchant leurs bels étalons blancs, ils sortirent enfin à découvert, repérant immédiatement la créature courant à leur rencontre. Toutefois, elle se dissimula au creux des dolines parsemant la colline, sans doute à leur vu ; il ne faudrait pas l’effrayer davantage mais ils avaient hâte d’en savoir plus, était-elle en lien avec ce qu’avait vu Maeglin ?

 

Éther perçut sa volonté mollir à deux détentes de l’air libre. Son nid de pierre présentait une nette sécurité. Pourquoi avoir songé l’inverse ?

« D’ici, je pourrai facilement lancer des pierres sur les arrivants. Et ils ne pourront venir qu’un à un, vu l’étroitesse de l’espace. Qu’est-ce qui me pousse à sortir ? J’ai bien trop peur. »

Tout au fond d’elle, la jeune femme avait conscience de l’absurdité de sa situation. Elle qui avait tant espéré qu’on vînt la chercher durant ses derniers temps, se murait à présent, emplie de crainte. Une main à son front lui confirma ce qu’elle tentait de repousser depuis plus d’une heure, une fièvre maligne, rongeant ses capacités mentales. Quelque chose comme trente-neuf degrés sans doute, barre sèche sous les globes oculaires, cervicales en maraude, tout cela était très mauvais signe.

« Une telle voix ne peut appartenir à quelqu’un de foncièrement mauvais. Je me risque. »

Le vent était moins froid que ce qu’elle avait supposé, comme s’il avait tourné, apportant la chaleur de l’humus. Les deux jeunes hommes venus à cheval se tenaient en retrait et l’observaient, indéniablement curieux. L’un portait à la ceinture une épée courte protégée de son fourreau lié ; à sa vue, Éther recula instinctivement, un coup d’effroi bousculant son pauvre cœur. Aussitôt, ils levèrent leurs mains en un signe de paix, prononçant encore, en ces intonations musicales, quelques mots qui l’apaisèrent. Elle distingua leur visage, bien qu’ombrés par la nuit, comme deux feux étranges, emplis d’une impression d’ailleurs, couronnés de vivantes chevelures. Elle ne comprenait pas, s’approcha lentement, prudente quoique gênée de le paraître. Ils étaient vraiment… elle n’avait pas de mots. Sans la fièvre et l’angoisse, elle eût pu les qualifier de beaux, mais ils portaient pour elle en leurs étincelants regards les prémices de sa folie.

  • Bonsoir, s’il vous plaît, j’ai besoin d’aide. D’eau et de nourriture. Je reviens du désert, je suis tombée en parachute. Je ne sais pas où je suis. Je suis très fatiguée.

Les deux étonnantes personnes inclinèrent leurs sourcils avec circonspection. Apparemment, la communication s’annonçait difficile… Ils ne lâchèrent cependant pas l’affaire et l’homme roux (quoiqu’il lui parût de feu), fit un geste curieux, portant deux doigts à ses lèvres avant de laisser vibrer une courte mais incompréhensible phrase. La jeune femme resta interdite et, supposant toutefois qu’il venait de la saluer, s’inclina légèrement en retour.

  • Elle ne nous comprend pas, devina aisément Gondolin, mais elle n’a pas l’air très en forme.
  • Ce n’est pas ce qui me surprend le plus, cette femme n’est pas des nôtres, cela se voit et nous ne pouvons savoir pour l’instant si elle est bien en lien avec ce qu’a observé Maeglin. Que faisons-nous ?
  • Retournons au village avec elle, nous lui donnerons un abri.

Convenant qu’il s’agissait de la plus sage des solutions, Seregon claqua de la langue, un mot flûté s’échappant de sa bouche. Un des étalons blancs renâcla doucement, comprenant ce qu’il lui demandait.

Pendant ce temps Éther comptait son énergie, perdue dans le flot de paroles. Elle se sentait frigorifiée, malade, transpirante et fourbue, songeant qu’ainsi au pied du mur, elle se fichait bien pas mal de ce qu’ils pouvaient raconter, pourvu qu’on la prît enfin en charge. Les hommes étaient à contre-lune et la lueur de cette dernière, d’un puissant argent bleuté, affaiblissait sa vision ; elle songea à s’asseoir, brusquement faible. L’un des deux tendit une main à son encontre puis la ramena au cheval, très explicite dans son mime : elle allait devoir monter pour, sans doute, rejoindre la forêt. Sa situation allait-elle donc enfin se débloquer ? Elle l’espéra vivement, et, ignorant la douleur de son corps, approcha l’animal qui, d’un doux geste du museau, lui toucha l’épaule. Une onde bienfaisante parcourut le réseau de ses nerfs, elle la mit sur le compte du soulagement.

Elle avait déjà chevauché dans sa vie, jamais à cru cependant et, mal à l’aise à l’idée de tomber en arrière, agrippa les vêtements du cavalier à la tresse d’or, remarquant aussitôt comme ils étaient doux.

« De la soie ? De toutes façons, il faut être riche pour posséder de pareils étalons. Ils sont magnifiques ! »

Sous les rayons obliques qui ne l’aveuglaient plus, Éther remarqua soudainement la pointe fine dépassant des mèches flamboyantes et, interloquée, ne put la quitter du regard. Son cerveau s’était comme enrayé, elle n’était pas sûre de ses propres pensées et préféra attendre, un malaise grandissant glaçant ses membres. Un autre coup d’œil lui indiqua la même forme de l’autre côté de la tête.

« Parure ? Je connais des bijoux d’oreilles… oui, ça monte comme ça, dans le genre elfe. C’est plutôt chic sur un garçon. Je suis tellement fatiguée, la lune brille trop. Ses cheveux sont jolis, détachés ils doivent sûrement être très longs. Ils ont l’air riche, pourquoi vivent-ils dans une forêt ? Il y a une ville là-bas, j’ai dû atterrir bien loin de la civilisation. Heureusement qu’ils m’ont vu. Peut-être ont-ils un haras. Je serai donc bien en Algérie ? Non, tu sais bien que non. T’as déjà réfléchi à tout ça. Et alors je suis où ? Je suis fatiguée. Y a pas les mêmes étoiles, j’ai été enlevé par des extraterrestres et propulsée sur leur planète. »

Un gloussement lui échappa. Tout partait à la dérive et sa raison, dernier rempart, s’ébréchait de partout. Un grand saut dans l’inconnu. Ah ça oui ! elle avait son compte d’aventures. Il y aurait peut-être même moyen d’être wwoofer ici, avec un peu de chance et de diplomatie.

« Toujours garder une ligne droite, un but. Très important. Je voulais faire du wwoofing, je vais faire du wwoofing ! »

Le second cavalier, à la coiffe moins longue et plus sauvage, d’une teinte profonde de terres du sud, tourna la tête. Elle s’inquiéta qu’il ne la songeât atteinte de vésanie et se composa un visage neutre, si tant était que ce fut possible. Mais lorsqu’il répondit d’un grand sourire, elle ne put s’empêcher de le retourner, surprise de la symbiose ressentit durant quelques secondes ; son séjour en cette terre (comment la nommer autrement ?) allait peut-être se poursuivre sous de meilleurs auspices.

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !

Me notifier des
avatar
10000