IX – Tentative échouée

Sous la couette, Éther éternua pour la énième fois.

  • Fallait que je tombe malade, gronda-t-elle en attrapant un de ces derniers mouchoirs.

Toujours pas de réseau téléphonique. Elle se rappela lorsque, dès la fin de « l’entretien royal », elle leur avait demandé s’ils pouvaient la dépanner à ce sujet…

La foule, bruissante, lui remit en tête son désir d’explication (les réalistes, bien sûr). Ses sacs serrés contre son corps, elle hésita un instant avant d’ouvrir la bouche, ne sachant s’il lui fallait mimer – et se ridiculiser tout en jouant le jeu – ou parler franchement, leur prouvant une fois encore qu’elle se refusait à leur scénario. Quelque part, une petite pensée s’agitait, si petite qu’elle ne lui prêtait pas attention. Monsieur le Prince et son regard mi-lame mi-miel (une épée sous un ruisseau de sucrerie ?), la Princesse aux mains athéniennes, la douce montagne lumineuse dans sa droiture, tous l’observèrent alors face à son évidente volonté d’expression. Elle ne s’en trouva que plus embarrassée. Bon, elle opterait pour le geste et la parole…

Tout en sortant son smartphone du sac, elle se concentrait pour ne pas stresser. C’était plus fort qu’elle, sa nature émotive reprenant le dessus, surtout avec autant de regards la détaillant.

  • Je voudrais savoir s’il y a du réseau par ici, puisque apparemment personne ne veut me faire sortir de mon hypnose. J’ai au moins le droit d’avertir ma famille de mon atterrissage quelque peu dévié… Je n’ose imaginer leur état sans nouvelles de ma part depuis quelques jours ! (Elle se rendit compte trop tard de la contradiction majeure de ses paroles.)

Tout en parlant, elle secouait son téléphone, le pointant du doigt puis le collant à l’oreille ; ah, elle avait l’air fine ! Surtout qu’ils paraissaient ne rien saisir. N’auraient-ils pas eu déjà l’air si malin de nature qu’elle le leur aurait trouvé idiot, pour le coup. Quoi, n’avaient-ils donc jamais vu de téléphone ? Ils poussaient le bouchon un peu trop loin, elfe ou pas…

Ce fut alors qu’Il s’avança. Éther cessa aussitôt son monologue, interdite. Sa démarche même était plurielle, elle ne pouvait la qualifier autrement. Il s’arrêta aux côtés de son père, tendit la main.

Cessant de réfléchir, la jeune femme lui prêta son appareil du bout des doigts, voulant à tout prix éviter un contact fortuit – le genre de chose qui la mettait mal à l’aise comme respirer dans le courant d’une personne croisant son chemin (elle bloquait toujours sa respiration quelques secondes, le temps que l’air habituel revînt).

« Je viens vraiment de lui céder mon tél sans mot dire ? »

Elle n’en revenait pas. Venait-on de lui lancer un sort ? L’objet tournait et retournait entre les mains agiles du Prince, l’amande de ses yeux à demi plissée en un intense effort de réflexion. Alors, comprenant qu’il jouait à l’inculte, Éther s’approcha, paume ouverte, évitant toutefois son regard, dans un réflexe dû à ses précédentes expériences. Il accepta de lui rendre l’objet et elle ne put esquiver le frôlement de ses doigts sur sa paume, ce qu’elle ignora comme elle en était capable à chaque fois qu’une telle situation survenait (mais elle savait qu’elle y réfléchirait, plus tard, et c’était bien ça l’ennuyeux !).

  • Regardez, c’est ainsi qu’on allume… (Soupir.) Sérieusement, j’ai l’impression de parler à des hommes de la préhistoire, maugréa-t-elle, avant de reprendre à voix plus claire. Vous voyez ces petits traits verticaux ? C’est le réseau. Ré-seau. J’en ai besoin pour rassurer ma famille !

Silence gênant.

  • Non mais c’est pas vrai, j’espère au moins que je vais bien me marrer quand je serai derrière l’écran…

La foule remua, étrangement invisible au-derrière des rameaux fins. Éther la ressentait comme on ressent la vie ; depuis toujours sensible à ce qui sortait de l’ordinaire, ici cela devenait une litote. Bien qu’elle ne sût absolument pas pour quelle raison. Il fallait se sortir de cette impasse, poursuivre son but, ou du moins en trouver un qui eût un point commun avec celui-ci. La jeune femme recula, crispée sur son appareil qu’elle éteignit d’une pression prolongée. À quoi bon l’user si ce n’était que pour récolter ignorance, pire, incompréhension ? Elle avait mieux à faire.

  • Bon, c’est terminé. J’arrête de jouer, peu importe si vous, vous continuez. (La basse accéléra, pulsant son sang plus rapidement. C’était un solo, pauvre d’elle !) Je ne sais qui m’a donné ces habits – pincement de tissu – mais voici de l’argent, c’est tout ce que j’ai, j’en suis désolée. (Elle sortit les billets restants de son portefeuille et leur montra.) Je ne peux même pas vous payer le temps passé dans le logement gracieusement prêté mais dès que je retrouve un distributeur (elle secoua la tête, certaine cette fois-ci de se moquer d’elle-même), soyez sûrs que je le ferai.

Figée face aux trois personnages, la monnaie de papier entre ses doigts moites, elle ne sut plus comment réagir. Le silence s’étirait, oppressant le solitaire instrument à percussion. Princesse Athéna se décida à le briser la première, sur un ton mélodique – mais n’était-ce pas leur façon de parler ? Les paroles fluidifièrent l’oxygène, fuyant à ses oreilles éperdues. La petite pensée s’agita, osant une morsure à la conscience qui rebiffa sous la douleur du refus ; secousses.

Tendant avec force au Roi son argent, la jeune femme espéra vivement qu’il le prît, ce qu’il fit soudainement, à sa grande surprise. Le soulagement dut être visible sur son visage puisqu’il lui sourit, levant la main tenant les bouts de papier rectangulaire, d’un air entendu. La voyageuse eut brusquement l’impression qu’ils n’étaient rien de plus que cela… du papier. Tout en elle s’effondrait, lentement, la petite bête à l’intérieur griffant sans relâche la peau fine de ses convictions. Encore ces mêmes mots répétés, d’une voix pleine de compassion ; elle les écoutait à peine, un voile à ses pupilles. La Princesse, venant à ses côtés, l’invita gracieusement à la suivre. Pourquoi ce sentiment de n’être qu’une enfant ? Une orpheline ? Elle eût mieux fait de se renseigner un peu mieux sur les possibilités hypnotiques lorsqu’elle en avait encore l’occasion, assurément. Au moins, elle en aurait le cœur net à présent.

Suivant le pas de la belle femme, Éther se retourna une dernière fois, son regard passant du vieil homme au Prince étrange qui ne lui accorda plus qu’une attention superficielle. Elle s’en sentit blessée et s’en voulut.

« Nous reverrons-nous ? Le voudrais-je ? Devrais-je m’en faire ? M’a-t-il déjà cernée ? Y réfléchit-il ou bien est-il passé à autre chose ? Me suis-je ridiculisée ? »

La nef retrouva sa paisible rumeur des faunes et flores endormies ; père et fils, immobiles, s’étaient plongés en un mutisme qui n’en était pas un. Amusement, bienveillance. Curiosité, inquiétude. Écho de chevelures d’encre, dragons. Les perceptions venaient de se diviser en deux chemins distincts. Cependant, lorsque les émeraudes et pierres d’ambre s’entrechoquèrent, leur conscience des bouleversements à venir était parfaite.

Éther renifla. La maladie ne gagnait pas de terrain, contrairement à ce qu’elle pouvait croire. Ce n’était qu’une faible rechute sans doute due au stress récemment subi. Comme prévu, le frôlement de main sur sa paume ne l’avait pas quittée mais elle s’était concentrée sur les pas de sa splendide guide. Chaque personne rencontrée sur leur chemin s’inclinait, effectuant ce geste presque usuel à son esprit des deux doigts posés en travers des lèvres. Murmures (cours d’eau sous la bruyère), faces pâles et curieuses, tendant parfois à la circonspection, bras diaphane appuyé sur la hanche d’un platane (l’était-ce ?).

  • Est-ce que j’aime ou déteste ce peuple ? finit par se demander Éther, enfouie sous les couvertures et revenant à son état présent.

Un bel abri que lui avait proposé la Princesse, tout en courbes, à l’effluve boisé, celui de la résine de sapin rose. Apaisant, si apaisant qu’aux premières inspirations chaque gramme de peur s’était évanoui, allégeant son esprit. Et la chambre, suffisamment grande pour qu’elle s’y sentît à l’aise mais parfaitement taillée pour ressembler à un cocon des jours de pluie ; lampes douces et pastel caressant les nuances. La chute de tension l’avait affaiblie et la fièvre était montée, légère. Rien de grave, si ce n’était un éternuement à tout bout de champ, prouvant qu’elle se battait efficacement contre le microbe. Il y avait des feuilles dans la salle de bain attenante en cas de panne de mouchoirs, elle s’y résoudrait si son défi personnel ne marchait pas : celui d’être guérie dès la fin du paquet !

  • Traître ! pesta-t-elle lorsqu’il bailla sa vacuité.

Le plancher, tiède, la porta au bassin attirant de promesses. Un bain lui ferait le plus grand bien, elle y avait déjà goûté la première fois en arrivant et l’avait trouvé fort agréable ; cet espace s’emplissant de buée chaude, température idéale, calme absolu. Que pouvait-il lui arriver de mieux en ce monde où personne ne semblait comprendre le fonctionnement d’un téléphone ? L’eau jaillit, remplissant le creux en demi-œuf. Tout ceci ne pouvait être hypnose. L’inquiétude était de savoir à présent si elle pouvait remplacer la réponse négative par une autre solution. Une solution concrète. Ses pieds pataugèrent un instant puis elle se laissa glisser tout à fait, soupirante.

« Le plus important… qu’est-ce que le plus important ? »

Éther bulla sous la surface, indécise. Il était bon de lâcher prise au milieu du confort, mais était-ce juste ? Elle ne pouvait ignorer les tensions, sa famille et…

L’angoisse mangea ses côtes, lui faisant avaler la tasse. Elle ressortit en toussant, s’assit dans une indentation du bord avant de poser le front sur ses genoux repliés.

Exactement. Elle ne pouvait oublier la lune et les étoiles, le ptérodactyle, l’inconnu à chaque instant, les stupides oreilles en pointe. Quelle méchanceté ! Quelle douleur !

  • Je ne vais quand même pas en faire une allergie ? Moi qui aimait tant ça, l’ailleurs, la fantaisie, les elfes, oui ! C’est une mauvaise association, voilà tout. À cause de tout cela, je me sens énervée dès leur tête aperçue !

Mais cet agacement était plus qu’une simple colère. Ne jamais laisser la généralité l’emporter, songeait-elle. Si plus rien ne semblait vouloir garder de stabilité en ces lieux, au moins ses trois principes de base se devaient de rester immuables, tels les piliers imputrescibles d’une citadelle en miettes. Quoi qu’il restât là-haut, eux conserveraient leur solidité à toute épreuve, lui apportant un soutien sans failles au milieu des tempêtes.

Respect.

Entraide.

Dialogue.

Au dernier, elle éclata de rire.

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