La grande malheureuse – Chapitre II

Le sac à dos solidement attaché, elle franchit la sortie en ogive située en haut d’une plate-forme qu’elle avait atteinte par quelques marches de bois. En route !

La jeune femme se retrouva sur un large balcon où deux rampes en vrilles descendaient de chaque côté ; la mosaïque sous ses pieds était précise et colorée et la balustrade s’enroulait tout autour en une symétrie gracieuse ; c’était une architecture nouvelle à ses yeux et elle ne put s’empêcher de laisser libre cours à son admiration. Se retournant, elle put encore apercevoir la porte en ogive mais seul le toit arrondi du temple était visible d’ici. « Peut-être nous reverrons-nous », pensa-t-elle, un vague pincement au cœur.

Elle s’engagea sur les quelques marches descendant à sa gauche et s’aperçut au bout de quelques secondes qu’en vérité cet escalier montait, ce qui était fort curieux car la rampe au-devant d’elle paraissait onduler vers le bas. Ce qui l’avait fait ainsi s’en rendre compte était le décalage progressif du bâtiment d’où elle venait ainsi que de sa disparition car bientôt le haut de la voûte fut à hauteur d’yeux ; en levant la tête la jeune femme se vit arriver directement dans une artère. Confondue de tant de passage, une sorte de malaise la prit à suivre du regard ce nombre impressionnant d’êtres de toutes espèces, c’en était étourdissant ! En se retournant, le choc de ne plus savoir d’où elle était venue la perturba un instant suffisant pour qu’elle ne prît garde à un rapide destrier qui dut faire un écart pour l’éviter.

« fichtre, je devrais peut-être appeler Silfi. »

L’escalier qu’elle avait emprunté il y avait à peine une minute était invisible et ce fut en haussant les épaules qu’elle prononça le nom de son cheval à voix haute, le voyant filer en sa direction quelques secondes plus tard seulement. La jeune femme était heureuse de le revoir (cela faisait des semaines qu’elle ne l’avait contacté) et caressa son museau de soie tandis qu’il démontrait sa joie réciproque de petits hennissements. En l’enfourchant elle ne sut soudain plus trop où aller et songea finalement à la Bibliothèque de la maison, qui lui permettrait, sinon d’avancer vers son but, d’en apprendre un peu plus sur les diverses mythologies étant en lien avec le cœur désiré.

L’avenue était assez peu large, recouverte d’une coupole hémisphérique de matière translucide qui laissait transparaître un flux énergétique mouvant par-derrière, des lignes la traversant régulièrement d’un côté à l’autre, fines et brillantes.

Au galop, Silfi eut tôt fait de dépasser les nombreux piétons et de rattraper un superbe étalon blanc à la crinière longue et blonde. Un être le chevauchait, vêtu d’un fin tissu blanc brodé d’or et à la lourde chevelure couleur de miel attachée en une complexe coiffe ; de côté, la jeune femme ne put qu’entrevoir un visage aux traits plutôt anguleux mettant en valeur une peau acajou.

L’être finit par tourner la tête en sa direction et lui lancer un bref salut qu’elle retourna, impressionnée de ses fins yeux sans blanc et dont l’iris presque doré montrait une appartenance peut-être aux Kyriens de la planète Amanès.

Le bel animal obliqua soudain sur la droite, emportant l’étrange cavalier au derrière d’une courbe de l’artère – elle le vit s’engager sous une étroite corniche et s’enfoncer sous le sol.

Quant à elle, la vitesse la mena aux abords d’une gigantesque salle circulaire dont une voie de lourde pierre croisait leur chemin, permettant ainsi de l’atteindre. Le vif équidé, sous l’ordre de sa maîtresse intéressée, bondit sans hésiter vers cette déviation où nombre s’engageait, foule polychrome et diverse.

La voûte de plein cintre qui bordait la voie générale s’ornait de dessins d’entités, de paysages et d’inscriptions explicatives en langage universel sur la fonction du lieu qu’elle ouvrait : commerciale ! Elle le connaissait d’ouïe dire (comment s’appelait-il, déjà ?) mais n’y était encore jamais allée. Parfait, ce lieu tombait à pic, et elle décida d’y stopper son cheval car malgré quelques galettes des piégeurs de lumière dans son sac, elle doutait pouvoir continuer son périple ainsi, sans affaires de rechange ni autre type de nourritures et boissons.

Le dôme surplombant ce monumental endroit la laissa un instant ébahie : quelques nuages là-haut s’effilochaient sous une brise que l’on eût cru réelle, (l’était-elle ?), et une superbe luminosité de marché de plein air s’infiltrait en tous recoins, donnant à l’ensemble une ambiance à la fois maritime, bon enfant, animée et champêtre. Des ventaux s’ouvraient à quelques mètres au-dessus des passants, laissant glisser un souffle chantant qui transporta la jeune femme de joie. Un bel escalier montait en cercle calme jusqu’aux hauteurs. Quel pièce-monde agréable ! Si vive, dynamique et dans toute sa splendeur ! Le sol était fait d’une unique dalle crème où les sabots de Silfi claquèrent harmonieusement ; c’était là une véritable réunion de l’univers entier en une concentration de dialogues étrangers, d’échanges amicaux en objets et aventures.

Levant la tête, elle remarqua des tapis volants passer d’un bord à l’autre du monument dans une douce ondulation colorée, des balcons vertigineux s’avancer avec grâce par-dessus la foule chamarrée, retenus uniquement par de complexes entrelacs de ferronnerie et enfin plus haut encore une large bande éclairée telle une ouverture mystérieuse sur un autre monde. L’envie la prenait déjà d’y jeter un coup d’œil mais la culture primait et elle se promit de revenir un jour ici, prenant connaissance de son nom.

Descendant de son cheval la jeune femme s’approcha d’un petit étal aux mets à première vue appétissants, toute une nourriture odorante qui la fit saliver et elle engagea la conversation avec le tout petit bonhomme assis sur un haut tabouret. La peau semblable à l’écorce d’un arbre, les quatre yeux petits et brillants, verts, et une grande cape brune sur un dos curieusement bosselé, il lui parut grincer joyeusement lorsqu’il répondit.

Elle fit finalement l’échange de gros fruits rouges serrés en grappes et de cannes bleues séchées contre deux bijoux de bras fort décoratifs.

Elle se rappela la toute première fois, lorsque son ventre s’était mis à crier famine et que la fatigue pesait sur ses jambes. Hormis de légers vêtements sur elle et une barrette brune décorée d’une minuscule flèche d’argent, elle n’avait eu alors rien à échanger pour satisfaire ses besoins essentiels. C’était à cet instant-là qu’était apparu son cheval dont le nom figurait en lettrines sur un collier d’étoffe, bel animal à la robe crépusculaire et au pétillant regard chocolat. Il l’avait amenée vers une sorte de garde-manger opulent qui se refermait derrière chaque nouvel arrivant, les laissant se rassasier avant qu’ils ne fussent portés encore vers des chambres toutes différentes les unes des autres. Après s’être reposée la jeune fille qu’elle était alors avait été amenée à un groupe d’êtres fort sympathiques qui les avaient instruits, elle et d’autres perdus, du fonctionnement extrêmement étrange de la maison, des mythes, des moyens si divers de voyager et des manières de subvenir à leurs besoins. Elle avait trouvé par la suite une façon de s’acquitter de sa dette en leur fournissant des plans de contrées qu’elle avait elle-même dessinés bien plus tard au cours de ses voyages.

Elle avait depuis lors changé de « chez-soi » et possédait une grande pièce surchargée d’objets qu’elle avait ramenés de ses aventures. Cela faisait bien longtemps d’ailleurs qu’elle n’y avait mis les pieds ! L’appel du large sans doute.

Le troc allait bon train et son sac s’arrondissait plus qu’il ne restait égal car ce qu’elle offrait en retour était plus petit : bijoux, fluorelampe, graines de plantes fructueuses… Même une de ses fioles de couleur récemment acquises. En la voyant, le marchand de sculptures avec qui elle faisait affaire s’extasia et avoua que c’était bien la première fois qu’un tel objet lui était montré et de surcroît échangé. Elle aurait beaucoup aimé lui indiquer le chemin de cet éternel paysage enchanteur mais à son grand désarroi, lui expliqua-t-elle, l’entrée avait disparu sitôt qu’elle s’en était éloignée.

« Étranges sont les choix de la maison, convint-il, dépité, nous pouvons aller où bon nous semble – même là où nous ne voulons pas forcément nous promener –, et lorsque des zones attisent notre désir, elles se dérobent et nous ferment leur accès premier. Est-ce une épreuve de notre mère à tous ? Un rappel à ce qui nous a amenés à elle ? Ce désir pur et inconscient. »

La jeune femme déclara ne pas être absolument d’accord sur la déification de cet univers qui, d’après les dires de tout un chacun, les avait sauvé d’un terrible destin ; si elle abondait dans l’idée d’un groupe ou même d’une civilisation de génies créateurs, le fait que la maison pût être penchée sur les souhaits de tout être existant en son sein lui paraissait sinon impossible, du moins improbable. Le marchand eut une vive défense :

« N’avez-vous jamais eu l’impression que vos pensées étaient aussi limpides qu’un cristal pour la maison ? Que quoi qu’il puisse se passer, vous ne serez jamais seule ?

— Ah, à ce sujet… permettez-moi de vous contredire, mais j’ai récemment eu quelques mésaventures où la solitude était reine. Je me suis sentie terriblement désemparée et ce durant plusieurs jours, blessée de surcroît – même si j’en ai guéri bien rapidement, évidemment et heureusement. J’ai prié, et ce n’est pourtant pas mon genre, pour qu’une solution m’apparaisse, en vain ! »

Le vendeur de sculptures à la figure teintée de bleue, (ou naturellement de cette couleur), exprima son étonnement ou son doute par un curieux mouvement du torse, comme s’il lui prenait un hoquet :

« Ne vous est-il donc venue aucune aide ? Pas même un signe d’espoir ou un changement particulier à un moment donné ? »

La jeune femme resta indécise car se rappela qu’effectivement elle s’était transformée en cerf afin d’échapper à la sombre forêt et qu’ensuite les éléments s’étaient enchaînés de curieuse manière, la menant à un pays que nombre rêvait de visiter. Étonnamment, elle n’eut pas envie de plus développer comme si par là même elle devait dévoiler un secret et une certaine gêne s’empara d’elle. Elle abrégea la conversation par une banalité et s’en alla marchander ailleurs, cherchant à mettre le plus de monde entre elle et cet être inquisiteur, (mais n’était-ce pas sa façon de voir ?).

Ne pouvait-elle pas un seul jour se débarrasser de ce sentiment constant de honte lorsqu’elle songeait à son « étrangeté » ? Elle le savait bien, pourtant, n’être pas la seule sans origine, statistiquement c’était impossible, mais non, il lui restait toujours la désagréable impression d’avoir fauté quelque part. Où ? Déjà qu’elle ne savait même pas pourquoi… 

Une grande serre de verre, de métal et de bois se présenta à son regard sur un hectare de dimension, haute de dix mètres au moins et respirant une fourmillante vie émeraude, chatoyante, lourde et épanouie en son sein. Un ingénieux système de stores sur toute la longueur de la structure permettait un contrôle de la température et de la luminosité en se fermant ou s’ouvrant selon le temps du dôme ; ce dernier n’était pas toujours au beau fixe et parfois même l’orage tonnait, obligeant tout ce monde à s’abriter.

L’entrée était libre et la jeune femme s’approcha et s’engagea en ayant l’impression de percuter un rideau de pluie tant l’air était humide puis elle s’habitua très vite, émerveillée par ce déploiement organique de végétations exotiques. Plus qu’une couleur forestière, c’était un camaïeu liquide qui descendait là du sommet de la serre, serpentant, grimpant, agrippant les sens, particulièrement la vue et l’odorat. Une odeur à la fois puissante et douce-amère, sucrée – parfois trop –, anisée, florale, piquante, accrocheuse, vivait ici, et sans pouvoir respirer plus encore cette atmosphère étrangère la jeune femme avança cependant jusqu’à un fabuleux tronc noueux, tout de travers, en spirale montante et aux branches basses latitudinales, énormes, si impressionnantes de grosseur et de légèreté !

Alors qu’elle l’observait, émerveillée, la tête envahie de tous les plus beaux qualificatifs, soudain le songe de l’avoir entr’aperçu quelque part la secoua tout entière ; c’était une myriade affolée dans son esprit au contact de cette flore arboricole et elle chercha aussitôt la source de son chaos. Comme un tintement une mémoire surgit, lointaine et si proche qu’il lui sembla bien trop facile de l’attraper et pourtant lorsqu’elle crut la saisir, elle s’enfuit, lui laissant une frustration grandissante.

Une sensation d’exploit accompli, un léger et excitant vertige comme lorsqu’on s’amuse à jouer avec le danger, les hauteurs particulièrement ; un souffle de vapeur devant son visage, deux yeux en amande l’observant par-delà la ramure. Mais ce fut tout et les souvenirs morcelés ne franchirent pas la barrière insondable de son amnésie revenue, tout était noir, opaque, sans fond.

Alors que la jeune femme s’évertuait en vain à recoller les fragments de réminiscence une voix soudain la fit sursauter :

« Bonjour, bonjour ! Êtes-vous sûre d’aller bien ? Un peu fatiguée aujourd’hui ? »

Elle releva la tête, ne vit personne et, mue par une logique encore très pragmatique, décida de contourner la grosse branche sujet de son malaise. Une fluette personne dont on ne savait si elle était humaine ou animale, de par ses nombreuses plumes colorées et fournies sur tout le corps, venait de lui adresser la parole de manière peu commune. Ses yeux étaient extrêmement mobiles, orange et teintés d’une pétillante lueur de malice ; une coiffe de rémiges qui lui sembla naturelle s’ébouriffait au sommet du crâne et descendait au creux du dos en vagues ondulantes. Les écailles de ses mains chatoyaient comme autant de pépites d’émeraude lorsqu’elle les agitait tout en parlant et la jeune femme resta un instant indécise.

« Ah, je vois que vous êtes inquiète, là… surtout, ne soyez pas bloquée par mon apparence. » Elle sourit puis ajouta :

« Je suis une espèce en voie de disparition. Non, non je blague, hein ! Bon, après, vous n’auriez pas tort de penser qu’on ne voit pas tous les jours des Fertygus. »

La voyageuse lui jeta un drôle de regard et sentit monter un rire lui chatouillant la gorge mais elle se retint et répondit :

« Bonjour madame la Fertygus, c’est en effet la première fois que je vois votre espèce et, même si je ne me permettrais pas de juger toute la population sur votre seule présence, j’aimerais bien le faire. Votre énergie fait plaisir et me remonte le moral. 

— Ahahah ! Vous ne pouvez pas, on me traite d’excentrique et de vieille folle sur mon monde ! Mais tenez, voici une graine d’une plante qui ne pousse qu’à un seul endroit. »

Elle avança sa main et montra une petite bille aussi orange que ses yeux.

« Mais où donc ?

— Voici une charade : en premier, après le renversement vous vous êtes retrouvée devant sa couleur ; en second c’est celui qui a été choisi qui vous attire ; en troisième, à travers eux vous ressentez la vie chaque temps qui passe tout en étant souvent dessus. Le tout est une flore nocturne.

— Heu attendez je marque ça. »

Elle sortit le carnet qui ne la quittait jamais et inscrivit l’énigme après que l’étrange femme l’eût répétée. Puis elle releva la tête, perplexe, tandis qu’était glissée la bille dans le creux de sa paume. Un léger frisson parcourut la Fertygus, une lueur fugitive au coin de son regard qui s’éteignit bien vite.

« Dîtes… pourquoi me donnez-vous ça au juste ? Je ne vous connais pas. »

La créature féminine fit vibrer ses rémiges et argua, comme ne sachant plus de quoi elles discutaient :

« Cela fait un moment qu’elle traîne dans un coin, je ne vois pas l’utilité de m’en servir… par contre, pour vous, voyageuse, cela sera très intéressant. Sans doute. Peut-être.

— Mais… pourquoi une charade ?

— C’est bien plus amusant comme ça, vous ne trouvez pas ? » Elle sourit, dévoilant de toutes petites dents orangées. Son caractère était vraiment curieux. À la fois joyeux et empreint d’une incertitude évasive, c’était ce que ressentait la voyageuse qui, étonnée, rangea la graine dans son sac, enveloppée dans un tissu noué. Cela lui servirait un jour, peut-être même lui permettrait de se rapprocher du cœur.

Elle voulut faire un échange mais la Fertygus refusa, véhémente, et la voyageuse n’insista pas.

«  Cette serre est bien jolie et j’aimerais la visiter plus profondément mais il me tarde de me rendre à la Bibliothèque. Cela fait tant de temps que je n’y ai pas fait un tour ! Je vais vous laisser et j’espère vous revoir. Vous restez ici habituellement, dans ce marché ? Il n’est pas bien difficile à trouver.

— Cela même, au Marché Multitude. On finit toujours par trouver ce que l’on cherche, peu importe le temps qu’on y met.

— Ah oui, c’est cela, le Marché Multitude. Je ne suis pas sûre d’être aussi optimiste que vous… mais j’espère ! À une autre fois, madame la Fertygus ! »

Quand elle fut dehors, elle leva le bras et s’éloigna, puis appela son cheval. Les « au revoir » étaient toujours très courts avec elle, ne préférant pas s’attarder à rompre le fil ténu d’une amitié naissante. La maison était ainsi pour elle, goulue et oublieuse. Rien ne restait, tout se perdait dans ses méandres infinis. Sa vision pessimiste ne lui avait jamais permis de se poser quelque part et de profiter de ce que le monde, les créatures, pouvaient lui apporter.

Au galop le long d’artères méconnues, parfois bondées, parfois désertes, la jeune femme enfouit son visage dans la crinière de l’équidé, douce et reposante. Elle ne voulait pas, cette fois-ci, observer les alentours avec sa curiosité habituelle, de peur qu’il ne lui vînt l’envie de partir ailleurs et de changer de destination, la Bibliothèque disparue de son esprit.

Bientôt Silfi stoppa sa course et secoua sa tête, ce qui fit relever celle de sa cavalière d’un brusque mouvement. L’excitation la gagnait à nouveau, cela faisait des années qu’elle voyageait sans avoir véritablement songé à plus se renseigner théoriquement et presque trois mois maintenant qu’elle cherchait ce cœur sans pauses. Il était temps de prendre du recul, d’apprendre, de se faire plaisir à lire des dizaines de contes et légendes différents.

Elle n’était pas entrée par la porte principale, s’il y en avait une, car le couloir était étroit, voûté et frais. Les dalles résonnaient sous les sabots qui la menaient à l’ouverture. Tout était très clair ici mais d’une clarté rassurante, diffuse et accueillante. Elle avait tout de suite l’envie d’aller se faufiler au milieu des rayons par milliers qui structuraient la gigantesque et merveilleuse pièce. Plus qu’une pièce, c’était un monde de livres. Des lampes en grappes lumineuses descendaient le long de flèches pendantes, torsadées, fixées au plafond. Ce plafond sublimement orné de peintures, de gravures, de sculptures, de fresques immenses et fusionnelles, laissant au regard une cartographie haute en couleur au-dessus de tous les lecteurs assoiffés de connaissances. Aucun désordre ne régnait, tout était méticuleusement rangé par thème, par date, par créature, langue, planète, de toutes les façons possibles et imaginables. Il devait donc, logiquement, y avoir un rayon, ou plusieurs, traitant des contes, légendes, mythes et autres fables.

Silfi s’était évaporé comme de coutume dans les murs de la maison, se fondant dans leur matière non organique, sans explication. Elle n’avait jamais pu comprendre comment cela était possible et avait fini par ne plus chercher. Il y avait des choses mystérieuses dans cette maison et parfois même carrément absurdes qui la jetaient en des abîmes de questionnement sans fin. Ne pas se connaître et ne pas connaître son environnement lui était souvent insupportable.

La jeune femme chassa les insidieuses pensées qui revenaient trop régulièrement l’assaillir ; ses pas l’emportèrent vers une épaisse moquette d’un or patiné. À chaque thème présenté dans la Bibliothèque, les alentours se transformaient afin de s’y adapter, laissant toujours de magnifiques impressions de véritables petits mondes. Une poussière d’étoile rougeoyante vint effleurer la joue de la jeune femme avant de s’accrocher dans ses cheveux, scintillante. Les doigts courant le long des livres de toutes formes et toutes tailles, créature parmi les créatures, la jeune femme attrapa du regard chaque titre, inscription qui pourrait la mener vers ce qu’elle cherchait. Si le traducteur (que recevait chaque être à son entrée dans la maison) lui permettait de comprendre et de parler n’importe quelle langue, il n’en était pas de même pour la lecture. Pour ceci, il lui fallait se faire aider par les grammairiens concernés ou bien trouver des ouvrages déjà traduits. Le langage écrit universel, bien que s’étant adapté à une grande majorité des espèces, n’avait pu parcourir tous les coins et recoins de la maison, et de surcroît elle ne le lisait pas très bien malgré sa simplicité volontaire.

Ses yeux accrochèrent alors un titre dans sa langue : « Contes et Légendes de l’Insondable ». Cela lui paraissait un ouvrage général, un bon commencement, et elle aimait cette façon de surnommer la maison. Trop heureuse d’avoir une mine de renseignements sous la main, la jeune femme s’en empara et alla s’asseoir à même la moquette, dos à un rayonnage. Les feuilles s’arrondirent sous ses mains, elle se sentait au chaud, en sécurité, reposée bien que son ventre réclamât. Il gronda avant qu’elle ne sortît quelques cannes bleues et ne les mordillât, tout en lisant la première page. Le goût acidulé, un peu sucré, envahit son palais ; cela calmait sa faim pour le moment.

Ce sentiment palpitant, juste avant de laisser courir son âme sur les lignes encrées, était fabuleux. Telle une chute vers un monde fantastique, un secret oublié, un mystère non résolu. Ha ! Son cœur était bien romantique. Mais peu lui importait, si cela lui apportait tant de plaisir ! Les premiers mots furent savoureux et la plongèrent définitivement en un ailleurs passé… 

« De toutes les plus belles contrées que j’ai pu explorer, aucune n’a su dépasser en sublime, en magnificence, inquiétante à mes yeux, celle du clocher maritime.

J’étais en hélicoptère loué depuis déjà trois jours à une base de congénères humains implantés à Technos, la région où je me trouvais. Le monde. Un des multiples mondes parallèles de la maison. La température avoisinait les dix degrés, l’air était électrisant, comme de coutume d’après les habitants, et chaque bourrasque qui chargeaient manquaient envoyer valser mon engin dans un tourbillon létal. Habile dans tout ce qui présente un tableau de bord, je sus gérer chaque coup féroce ; l’air semblait comme enragé et je dû trouver un terrain d’entente avec lui. Il me laissa atterrir, exsangue, aux abords d’un village que je trouvais fort à mon goût, à la fois sombre et merveilleux, comme si j’entrais au cœur même d’un secret inviolé. Je reconnais mon imagination un peu trop rêveuse et folâtre mais si vous aviez été à ma place, vous auriez sans doute eu le même élan. L’enceinte l’entourant était bien d’une épaisseur d’au moins quatre humains allongés, tête à pieds ; une arche de lourde pierre répartissait le poids de son appareil sur d’énormes pilastres dépourvus d’ornementations sommitales. Je la passai, impressionné par cette grâce figée dans le temps, plus ancienne que les possibles. Était-ce le début de toutes choses en la maison ? Le premier de tous les mondes, peut-être ?

De petits habitats, d’égales lourdeurs, comme si l’on avait voulu les ancrer à jamais dans le sol, se taisaient aux côtés de longues ruelles empierrées de dalles irrégulières. N’imaginez pas le silence car il n’existait pas, le fond roulait d’incessants orages, la mer, non loin, grondait sur les rocs déchirés, tandis que des craquements mordaient les oreilles – des éclairs sans doute, que je ne voyais pas – en même temps que l’air lui-même hurlait son avertissement sans répit. J’étais courbé en avant pour avancer, chaque pas plus difficile que l’autre et je dus me réfugier bientôt sous l’auvent d’une bâtisse plus importante que les autres. Je n’avais fait encore aucune rencontre et restais là quelques minutes afin de reprendre mon souffle. Ma veine de titane m’indiquait un taux d’électricité statique de quatre millions d’Hc, mais si vous n’êtes pas de mon pays, vous ne comprendrez pas ; imaginez plutôt une échelle de zéro à cent et qu’un milieu normalement non chargé est zéro, alors celui dans lequel je me trouvais était à quatre-vingts-dix… mais avec quoi donc pourrais-je comparer ? Je n’ai encore jamais trouvé d’équivalent. Curieusement la pluie ne tombait pas, tout était trop sec et je me sentais transporté en mon cœur, excité par cette ambiance inhabituelle. Voyageur dans l’âme, je ne recherche qu’à plus de sensations, toujours plus et je peux vous assurer qu’alors Technos me ravissait au plus haut point.

Lorsque les forces me furent revenues, j’escaladai le petit tertre me cachant le reste du village ; les lames de vent arrachèrent mon bonnet et je renonçai à courir après. Les tresses à l’horizontale et les larmes aux yeux, j’observai, ébahi, de terribles nues crépusculaires mener combat au-dessus d’un déchaînement de vagues en colère. L’horizon noir d’encre scintillait de mauve par intermittence, laissant brièvement apparaître, par flash, de curieuses formes au lointain. Mais le plus incroyable de tout ceci était le clocher maritime, solitaire dans la nuit et la mer, planté là au milieu des tourbillons et des marées, son seul lien avec la terre étant cette improbable passerelle surplombant les flots déchaînés. Je la suivis du regard, perplexe. Je n’avais pu auparavant l’apercevoir car elle se situait dans le prolongement de l’autre immense clocher du village où j’étais, mais cette fois-ci je pu parfaitement la voir s’accrocher à ce dernier, au sommet. C’était tout bonnement incroyable et pourtant bien réel ! À quoi donc servait ce phare gardien, luttant seul face à l’enfer naturel ? Je ne pris qu’une minute à me décider et redescendis du mont pour longer la rue me menant à la tour. La porte d’entrée n’était pas fermée, ce que je trouvai tout aussi curieux que l’absence d’êtres au village, mais n’hésitai pas à me faufiler jusqu’aux escaliers en vis menant forcément à la passerelle. Grimper s’avéra ardu car les marches étaient glissantes et creuses au centre – on les avait empruntées de très nombreuses fois, mais il y avait combien de temps de cela ? Je ne pu me résoudre à les compter, cela m’aurait sans doute découragé au bout de la centième car j’étais à peu près sûr qu’il y en avait le triple. L’impression d’être dans un rouleau vertical battu par le souffle de la mer et de l’air était si tenace que parfois le déséquilibre me prenait pour me jeter à quatre pattes contre la pierre. Ma langue goûtait le sel des embruns parvenus jusqu’à moi et c’est littéralement épuisé que je parvins enfin à franchir le dernier degré. Pourtant rodés à l’aventure, mes membres lançaient les signaux d’alertes liés au manque de sommeil et je me dépêchai de m’asseoir dans un coin plus ou moins abrité. Sous mes yeux, un large balcon de pierre menait à cette passerelle étrange que je n’eus soudain absolument plus envie d’emprunter. Pensez-vous, un pont de bois et de cordes malmené tant et si bien par les brusques souffles qu’il s’en retrouve tantôt en oblique, tantôt à l’envers ! Mon poids suffirait à peine à le redresser et je pressentais de grands malaises, mais j’étais habitué et ceci était mon choix pris dès le moment où j’avais franchi la porte du clocher. Je n’étais pas sujet au vertige, heureusement, mais le danger était réel. Et si le temps était passé sur ce fragile pont sans que je ne le visse ? Que les cordes soudain se rompissent et me plongeassent dans le plus terrible enfer ? Mon regard se porta un peu plus loin, vers la tour solitaire, oubliée au milieu de la mer, comme un gardien rongé par son travail. En valait-elle la peine ? Mais la peine était déjà consommée de moitié, rien ne servait de s’appesantir plus sur le trajet et je me relevai, fort, traversant le large balcon jusqu’aux premiers pitons de fer maintenant les cordages. J’eus une grande hésitation à cet instant, car même un enfant de bas âge aurait pu décrocher de ses mains ces crampons-là. Pas question de risquer aussi stupidement ma vie et je sortis de mon sac le filin d’acier, souple et mince bien qu’indestructible (ou presque) qui m’accompagnait toujours. En deux tours de main je l’avais lié à mes propres pitons de trôme, métal extrêmement résistant, fiché profondément entre deux blocs, et aux planches les plus solides que je pouvais atteindre, de la passerelle. Mais je souhaitais plus d’assurance et je m’entourai moi-même de mes filins, les crochant à ma veste d’aventurier, ainsi qu’à un crampon calé entre deux marches. Il était temps de se lancer, peut-être véritablement.

Mon poids stabilisa effectivement le passage, suffisamment en tout cas pour que je pusse avancer, planche après planche, quasiment accroupi sur mes talons afin de réduire ma prise sur les rafales incessantes. Ma veine de titane m’indiquait quatre-vingts-quinze sur l’échelle de cent et je m’étonnais de ne pas subir encore la foudre des cieux. En tout cas il était sûr que si mes filins avaient été d’un acier conducteur, à l’heure qu’il était, j’aurais été bien grillé. Vous m’imaginez bien, agrippé aux cordes, balancé d’un côté à l’autre ; dire que beaucoup rêvent de ce genre de manège ! Je leur aurais bien cédé ma place à ce moment-là.

Je ne pourrais dire exactement combien de temps je mis pour accéder à l’autre tour, mais ce fut interminable. Étendu sur la pierre humide, les oreilles me chantant leurs stridulations d’épuisement, les muscles tressautant et la respiration rauque, je me laissai aller à la limite de la perte de perception puis retrouvai des lambeaux d’énergie. La mer rugissait à mes tympans mais j’étais en sécurité. Tout du moins, plus que sur le pont. Les doigts enroulés serrés autour de la rambarde du balcon de cette tour, je laissai ma vision s’égarer sur l’horizon noir, dont les crépitements mauves semblaient s’être accélérés, sur le village au loin – si loin de moi ! – perdu sur le rivage, sur les flots furieux tout en bas usant sans relâche les racines du clocher. Et à l’instant même où je remarquai un taux d’électricité statique de cent, quelque chose d’incroyable se produisit, me propulsant, inconsciemment sans doute, contre l’appareil de la tour, haletant. Je ne savais plus que faire, si ce n’était de subir ; le spectacle me paralysait. Voyez cette mer sombre, mangeuse de rocs, tout illuminée de l’intérieur par d’effroyables éclairs sortant de son ventre infernal et déchirant l’écume ; fulgurantes lueurs blanches et bleues, tonnantes à l’envers, pointant leurs tridents vers un dôme tourmenté. J’étais figé, stupéfié de tant de beauté ravagée, électrisante, c’est le cas de le dire ! Et alors que le monde semblait avoir atteint son paroxysme de lumière, des formes m’intriguèrent au loin, de plus en plus précises et rajoutant à la scène son lot d’absurdités fantasmagoriques. Cette fois-ci je me jetai contre le garde-corps, penché en avant, les yeux grands ouverts, scrutant désespérément la nuit ; apparurent alors dans la lumière de la foudre, nombre de serpents métalliques ondulants au creux des vagues comme si elles ne les touchaient pas, glissant sans bruit au-dessus et, surtout, avalant par je ne sais quel moyen chaque branche de feu les atteignant. À vrai dire, ces engins-là semblaient attirer à eux chaque éclair, formant une formidable sphère étincelante et crépitante qui allait jusqu’à m’illuminer moi, jetant par flash mon ombre sur la pierre. Et ils étaient silencieux, furtifs, rapides ! Leur coque s’embrasait à l’instant où les explosions électriques se rejoignaient en arcs fabuleux, avant de disparaître.

Bientôt, semblables à des baleines repues, des vers de mer géants rassasiés, chacun s’en est allé au loin, retourné vers je ne sais quelle contrée, qui m’attire tant en pensée que je regrette n’avoir pas eu d’ailes pour me jeter à leur poursuite. Je n’aurais pu non plus rejoindre l’hélicoptère à temps, tout serait redevenu normal… 

Effaré, je contemplais la mer rugir encore quelque temps avant de s’apaiser dans un murmure grondeur. Mes oreilles sonnaient du bruit qui avait fait rage pendant peut-être huit séquences, un temps bien court à vrai dire, un événement éphémère mais non moins fantastique. Le vent soufflait tout aussi fort et je restais assis contre le mur du clocher suffisamment longtemps pour me repasser, en boucle, ce à quoi je venais d’assister. J’en avais pourtant vu, du sensationnel, du merveilleux, de l’invraisemblable ; mais cela ! Pouvez-vous seulement l’imaginer ?Je ne sais pas, cela paraît fou.

Après avoir retrouvé un peu d’esprit, je retournai sur mes pas, tanguant d’un bord à l’autre de la passerelle, ramenant à moi mon filin d’acier ; puis redescendis les centaines de degrés de l’autre tour, manquant glisser trop de fois. Je retraversai le village, toujours désert et, quelque peu mal à l’aise, retrouvai mon hélicoptère à l’abri entre deux monts. Il n’avait heureusement pas été abîmé par la férocité des éléments et je m’installai sur le siège, fatigué. Je ne pensais pas à cet instant inscrire ce qu’il m’était arrivé dans mon carnet de voyage, j’étais trop étourdi pour y penser. Je ne le fais que maintenant, bien longtemps après et chaque détail est toujours gravé en ma mémoire, aussi vivement que l’embrasement des éclairs sur ma rétine. Je vous engage à retrouver Technos, il vous suffira de dire son nom à votre cheval. Pour ma part, j’y suis retourné. Et j’y ai rencontré du peuple. Ces gens-là ont coutume des grands serpents de métal avalant la foudre de la mer, et lorsque j’y étais allé, personne ne m’avait vu, et pour cause : tous s’étaient réunis en un autre village, plus loin, pour une fête. Mais ils n’ont pas su m’expliquer quels étaient les mystérieux engins que j’avais aperçus, ils ne savent pas ce qu’ils sont, ni ce qu’ils font. Une vieille personne m’avait laissé entendre qu’ils pouvaient « récolter la foudre pour s’en nourrir », mais ce n’était qu’une théorie. Je la marque cependant ici car elle me paraît quelque part sensée et aussi parce que c’est la même qui m’avait alors traversé l’esprit, face à ce stupéfiant spectacle. Ces bêtes-là, sans doute maniées par des êtres, peut-être même à l’intérieur, pourraient se recharger et fonctionner ainsi, ou bien transporter cette énergie quelque part, vers leur contrée, leur monde. Mais toutes les autres fois où je me rendis à Technos, le taux d’électricité statique n’était pas suffisamment élevé pour permettre un tel événement et je finis par me décourager, sans pour autant ne plus y aller car j’ai là-bas des amis et aurai peut-être la chance de revoir un jour les étranges engins métalliques. »

La jeune femme releva la tête, encore égarée. Quelques mots qu’elle n’avait pas saisis comme hélicoptère, pilastre, « veine de titane » et séquence la laissèrent songeuse. Elle avait déjà entendu parler « d’humains », on la disait de cette espèce, mais elle n’avait jamais eu envie, étrangement, d’approfondir plus, de connaître leur mode de vie et leur planète d’origine. Quelle dualité bien embêtante ! Là serait donc la raison de son but ? Tout savoir sur le commencement d’une autre vie, afin de moins craindre le propre sien.

Elle relut rapidement quelques passages en vue de les noter sur son carnet de voyage, des éléments pouvaient la mettre sur une éventuelle piste, comme par exemple retrouver ces fameux serpents avaleurs de foudre et les filer… Cette idée l’excitait particulièrement. Arriverait-elle ainsi en un monde encore tout à fait inconnu, le prélude des préludes ? Ou cela ne serait-il qu’une déception, tout comme le coquillage sans fond ?

Il lui fallait aussi réfléchir à chaque possibilité lui entravant la route une fois arrivée à Technos, comme une tempête sans pitié, une passerelle trop vieille, (mais oserait-elle passer par là ? Et y serait-elle obligée pour rejoindre dans leur course silencieuse ces « baleines repues » ?), ou bien encore le moyen de voler au-dessus de la mer sans se faire repérer… ni griller. L’hélicoptère semblait tout à fait être un engin de transport volant, mais était-il en métal conducteur ? Si oui, l’homme de l’histoire avait eu chaud, un peu plus et il y serait passé. Il lui fallait donc quelque chose de volant, de non conducteur, (elle n’y connaissait rien en matière d’électricité), de petit, de maniable, d’invisible peut-être ? Cela faisait déjà beaucoup de critères. Où allait-elle trouver tout ceci ? Et puis, une « veine de titane » lui serait bien pratique en vue de juger du taux d’électricité dans l’air. Qu’était-ce, au juste, une « veine de titane » ? Pas les veines qu’elle apercevait au niveau de son poignet, elle l’espérait. Sans doute une technologie qui lui était encore inconnue – de son monde ? Ah, voilà un rapport qui avait le mérite d’être fourni d’indices sur son lieu, elle avait même le nom du monde parallèle, quoi demander de plus ?

Il lui prit soudain l’envie de se lever et d’y aller, là, tout de suite, sans aucune préparation. C’était bien bête, et elle ne le fit pas, mais son cœur était ainsi, véloce et fonceur.

Alors qu’elle allait poursuivre sa lecture, un bruit de pas l’alerta ; un être vint dans son rayon observer les livres à son tour. La jeune femme eut un choc, il s’agissait d’une si belle personne ! Peut-être de sexe féminin, ou peut-être masculin, elle ne savait pas, peut-être était-elle d’un genre qu’elle ne connaissait pas, ou des deux. Peu importe, sa prestance, sa splendeur l’éblouirent et la laissèrent fragile. Elle n’osa plus regarder, son cœur battait trop fort, on allait l’entendre ! Mais sa mémoire l’assaillit d’images rémanentes. D’immenses ailes d’or nonchalamment étendues, rivière précieuse, le long d’un dos arc-en-ciel, des plumes chatoyantes couvrant une beauté nue, une longue queue fournie, panache flamboyant battant la cadence des pas. Son visage, elle n’avait pas assez vu son visage, il lui fallait relever la tête, affronter ses émotions. La jeune femme, fébrile, avala les informations transmises par ses yeux, rencontra la courbe de la nuque dont les longs poils roux se poursuivaient jusqu’à la queue, les mains papillon, graciles et opalescentes, les doux pieds nus recouverts de plumes colorées. L’être, occupé à lire les tranches des écrits reliés, ne semblait pas se préoccuper de cette soudaine force d’attention. Mais il finit par tourner la tête en un geste que la jeune femme trouva si fabuleusement réconfortant, qu’elle ne se sentit plus elle-même. Le regard outremer, à peine dissimulé sous l’épaisse chevelure d’or cuivré, en boucles lourdes, établit un lien avec ceux, chocolat, de la jeune femme. L’air parut comme crépiter et le cœur subitement affligé, cette dernière baissa les yeux et rompit le contact.

« Bonjour, humaine. » La voix lui parvint, bien que traduite, avec l’intonation chaleureuse de la créature. Comme elle aurait aimé s’y blottir ! Y rester pour toujours, éternellement protégée !

« Bonjour… », répondit-elle, la gorge serrée. Tant d’émotions !

« D’où venez-vous ? », osa-t-elle enfin.

La créature sembla esquisser un mouvement d’hésitation. Avait-elle compris sa question ? Venait-elle de quelque part ?

« Je suis née dans la maison, et vous ?

— Oh… également. Enfin… oui, non, de même. » Elle sourit faiblement. Pourquoi se comportait-elle comme une idiote ? Elle se sentait très mal à l’aise, comme si la douleur en son esprit se répandait petit à petit dans tout son corps. La pièce se brouillait doucement sous ses yeux lorsque soudain une main se posa sur son épaule et les sublimes iris outremer la fixèrent, ancrés dans son cœur. Elle retrouva alors toute sa lucidité, de manière pétillante. La tristesse s’effaça et sortit de sa bouche un mot très étrange, qu’elle n’avait jamais prononcé et dont la signification lui semblait lourde de conséquences mais pourtant si légère !

« Maman ? »

La créature retira sa main, mais d’une douce façon. La jeune femme ne saisissait plus rien, elle se sentait complètement perdue. Elle connaissait ce mot qu’elle venait de chuchoter, elle devinait sa valeur, son poids affectif. Mais elle ne savait pas pourquoi il était sorti à cet instant précis.

« Excusez-moi, ne faites pas attention… je suis fatiguée en ce moment, j’ai dit n’importe quoi… »

Elle se releva, esquissa un geste de rejet puis se retint. Elle avait suffisamment fait de bêtises aujourd’hui.

Le livre sous le bras, après avoir remis une mèche derrière l’oreille, embarrassée, la jeune femme salua la belle créature d’un hochement de tête, murmura un dernier pardon avant de s’éloigner rapidement, mettant le plus de rayons entre elles. Elle ne voulait pas réfléchir, pas revenir sur ce qu’il venait de se passer, trop de gêne, trop d’imbécillité de sa part.

Adossée à un canapé de velours bleu nuit, doucement se remettant, elle ne pensa à rien. Ou tenta en tout cas de ne penser à rien, mais l’événement avec l’étrange créature lui revenait sans arrêt, tel un leitmotiv de remords. Pourrait-elle un jour se comporter normalement ? Disons, avec un minimum de bon sens ? Comme si une malédiction la poursuivait. Elle n’était pas superstitieuse mais avait entendu beaucoup d’histoires décidément bien inquiétantes…

Le mieux serait qu’elle continuât de lire, continuât de poursuivre son but, se plonger au cœur de sa préoccupation majeure : découvrir le cœur de la maison. Mais cette préoccupation n’était-elle pas vaine ? Ne devrait-elle pas plutôt se construire un avenir plutôt que de chercher inlassablement dans le passé ?

Elle finit par déposer le livre à ses côtés et se relever, agacée. Lionne en cage, ses pas la ramenaient devant le sofa bleu, interminablement. Ses pieds finirent par buter sur son sac et elle se rattrapa de justesse en jurant. Par une subite envie, elle le fouilla pour en extraire la petite bille orange que lui avait donnée précédemment la Fertygus. Elle se répéta mentalement la charade : « en premier, après le renversement vous vous êtes retrouvée devant sa couleur ; en second c’est celui qui a été choisi qui vous attire ; en troisième, à travers eux vous ressentez la vie chaque temps qui passe tout en étant souvent dessus. Le tout est une flore nocturne. »

Elle cala son menton sur la paume de sa main droite et croisa les jambes au sol.

« Après le renversement… il faudrait déjà savoir de quel renversement il s’agit. Et « vous » ? Comment ce fait-il que ce me soit particulièrement destiné ? Il est très étrange que cette femme connaisse tout de mes pérégrinations au point d’en faire une charade. C’est absurde ! À moins qu’il ne s’agisse des êtres de la maison en général ? En ce cas, quel type de renversement ont-ils connu ? » Elle eut beau retourner la question de multiples fois dans sa tête, il ne lui semblait pas avoir lu ou entendu quoi que ce fût au sujet d’un bouleversement ayant marqué les esprits. Des choses comme cela ne se passaient « qu’au-dehors » là où les guerres faisaient rage, pas ici.

« Bon sang ! Ce n’est vraiment pas mon jour. Allez, je tente le tout pour le tout. Le « vous » particulier et tant pis pour la rationalité. J’en ai marre ! »

En tournant la chose ainsi elle réfléchit à chaque renversement qu’elle avait pu subir. Tout d’abord d’ordre psychologique, elle finit par abandonner. Lors de son entrée dans la maison, choc assez éprouvant ? Mais elle ne se souvenait pas d’une quelconque couleur l’ayant accueillie. Et si elle tentait de se rappeler tous les endroits l’ayant choquée ? Trop de lieux, trop de nouveautés. Trop de couleurs. Elle finit par se tenir la tête en gémissant. Sa nature indécise et tourmentée la poussait à se lever, à courir tout le long des rayons innombrables et à appeler Silfi pour s’enfuir quelque part, loin, bien loin de tout cela, dans un néant réparateur.

Reposant la bille orangée dans la sacoche, en manque d’inspiration, la jeune femme se redressa et emporta le bouquin avec elle. Elle n’avait pas envie de recroiser la belle créature, elle préférait aller lire chez elle, Nyalstrada ou « Chaumière » en langage universel.

Appelant l’équidé couleur de nuit, elle le vit apparaître au sortir d’un rayon. Si rapide ! D’un leste bond, elle passa la jambe gauche par-dessus l’encolure et lui murmura le nom de son chez-soi, une fois bien installée. Ils sortirent au trot par une pente de bois remontant, bordée de caisses métallisées dont elle ignorait l’utilité puis passèrent dans une petite pièce rectangulaire aux coins embellis par de belles lampes de tissu ouvragé. Leur lumière diffusait une calme ambiance qu’elle n’eut pas le loisir d’apprécier longtemps : sa monture se mettait au galop et franchissait un palier nuancé de blanc et de noir. La salle suivante s’agrémentait à l’inverse de la précédente de moquettes moirées sombres et d’un plafond imposant tout en panneaux hexagonaux assemblés comme un puzzle pour former des signes incompréhensibles.

La jeune femme ne savait jamais par où passait Silfi, des raccourcis sans doute, toujours de nouveaux endroits depuis le temps qu’elle le connaissait.

Dans un miroitement de flammes artificielles – du moins le supposa-t-elle car elle n’en sentit la chaleur – l’animal bondit à travers un monde flou. Ses yeux refusaient de lui rendre une image nette de ce qui l’entourait et elle finit par laisser tomber, étonnée.

« Curieux », murmura-t-elle pour elle-même.

Elle aurait aimé connaître le nom de cet endroit pour pouvoir y retourner. Si le Guide existait, quelles connaissances universelles devait-il posséder !

Un morne couloir poussiéreux succéda aux chatoiements du feu vivant, une brève lueur grise au lointain dont elle ne put déterminer la source car le cheval filait sur le côté dans un renfoncement qu’elle n’avait pas eu le temps de remarquer. La grotte par-derrière la laissa bouche bée. Des stalactites et stalagmites se rejoignaient en de formidables sculptures du temps, torsadées, luisantes d’humidité ; un souffle glacial, odorant la mousse et le calcaire, lui envahit les narines. Le sabot avant-droit de Silfi dérapa soudainement sur une roche traîtresse et elle crut recommencer les mésaventures de la forêt mystérieuse. Il se rétablit heureusement promptement, d’une manière acrobatique, redressant le poitrail jusqu’à n’être plus que sur deux pattes. La jeune femme s’accrocha fermement, légèrement inquiète. Par une formidable détente, sa monture franchit l’obstacle presque avec aisance et s’en fut au milieu d’un faible cours d’eau. La terre ici accrochait, car boueuse, et ils purent continuer leur route sans danger cette fois-ci. Plus qu’une grotte, elle se rendit compte qu’il s’agissait d’une caverne tant sa largeur et sa hauteur étaient impressionnantes. Ses salles glacées se succédaient à un rythme effrayant et leur position labyrinthique ne lui permettait aucun repère. De plus, elle ne savait comment se nommait ce lieu et ne voulait pas le chercher. Y retourner volontairement ne lui disait vraiment rien.

Un siphon d’eau se présenta brusquement devant eux mais l’animal ne chercha pas à l’éviter. Sous un cri de surprise apeurée de sa cavalière, il bondit en son cœur… et atterrit sur un sol chargé d’aiguilles de conifères. L’eau furieuse n’avait même pas touché les deux êtres et son grondement s’éteignit dans leur dos comme un ancien souvenir. La cavalière se retourna vivement pour ne voir qu’un sous-bois moucheté d’éclats lunaires. Son chez-soi, Nyalstrada, découvert il y avait de ça maintenant trois ans… 

Elle descendit du cheval, chancelante, et lui flatta l’encolure avant de le laisser partir. Devant elle, une douce chaumière l’attendait, son humble porte de bois lui promettant un intérieur inchangé, chargé de récits et de doux repos.

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