La grande malheureuse – Chapitre III

Refermant l’entrée avec alacrité tant elle était pressée de retrouver son intimité, la jeune femme soupira.

D’environ une trentaine de mètres carrés, à la fois suffisamment spacieuse pour elle seule et étroite pour toutes ses trouvailles, la demeure n’en était pas moins absolument réconfortante.

Fatiguée du voyage étourdissant sur le dos de Silfi, de n’avoir pu trouver la solution à la charade et d’avoir encore une fois fait face à de violentes émotions aujourd’hui, elle se laissa disparaître dans une profonde couette extrêmement douce et pelucheuse. Son sac à la hanche lui pesait, elle le balança de manière peu délicate sur une table ronde déjà fort encombrée de papiers, de livres, d’objets disparates.

Sur une étagère à gauche du lit, accolée au mur, s’ennuyait une statuette d’une trentaine de centimètres représentant une sorte de moine tibétain assis sur un trône royal, enveloppé d’épais habits aux diverses nuances bleues et tenant entre ses mains une mosaïque formée de tesselles de taille ordinaire. À ses côtés, une maquette d’engin de vol avec ses voiles et son siège ainsi que son ballon, soupirait justement de ne pouvoir voler, et un lion de pierre cracheur d’eau au visage en forme de masque de démon animal asiatique lui jetait un regard en coin peu amène. Sous tout ce beau monde, une poupée vaudou aux terribles yeux tourbillonnants gardait close sa bouche dans une grinçante parodie du Secret. Du moins, c’est ce que ressentait la jeune femme, d’ors et déjà dans les limbes qui précèdent les songes.

Elle dut s’assoupir quelques instants car sans prévenir se releva, yeux grands ouverts, un peu perdue. À quoi venait-elle de penser ? Elle était sûre que cela eût eu un rapport avec la charade, qu’elle avait trouvé la solution au premier mot. Mais cela lui échappait, s’effilochait en lambeaux de rêves qu’elle ne parvenait pas à saisir.

Rattrapant son sac par la lanière, elle en retira le livre qu’elle avait emprunté à la bibliothèque. Comment cela fonctionnait-il lorsque le monde entier faisait de même sans surveillance ? Il n’y en avait jamais eu et pourtant tout était toujours parfaitement à sa place, sans un manque. Et s’il lui prenait de garder cet ouvrage pour elle, que se passerait-il ? Cela avait forcément dû déjà arriver, un oubli, une perte… mais il y avait tant dans les rayons infinis, peut-être n’était-il pas possible de remarquer une absence. Il faudrait qu’elle demandât aux anciens qui l’avaient accueillie, (elle était au moins sûre du lieu où ils se regroupaient), et peut-être aussi… aller à la rencontre des arrivants ! Cela pourrait lui apporter de nouveaux éléments sur la création de la maison. Éventuellement.

Grattant son cuir chevelu, elle rouvrit le livre « emprunté » à la bibliothèque, reprenant au conte suivant celui de la mer orageuse. Un stylographe à la main, elle s’empressa alors de noter tout ce qui lui semblait digne d’intérêt, les mots inconnus, les indices de lieux, les dangers et les questions lui venant à l’esprit. Un dictionnaire de son monde à portée de main, elle chercha les significations de ce qui lui avait posé problème.

Hélicoptère : « appareil volant dont la sustentation et la propulsion se font au moyen d’une ou de plusieurs hélices horizontales appelées rotors » la renvoya sur la définition de rotors qui ne l’aida pas beaucoup. « Voilure tournante »… Heureusement, un dessin de l’engin était proposé à la fin de l’ouvrage et elle en resta perplexe. Elle n’en avait jamais vu de semblables ! Secouant le chef, elle se rabattit sur l’explication du mot suivant, pilastre :

« Membre vertical formé par une saillie rectangulaire d’un mur, généralement muni d’une base et d’un chapiteau à la manière d’une colonne ». Elle préféra aller directement vérifier s’il y avait un dessin de pilastre et en fut satisfaite. Il s’agissait d’un élément architectural qu’elle avait eu l’occasion d’apercevoir finalement assez souvent lors de ses tribulations. Mais lorsqu’elle se pencha sur « veine de titane », elle ne put trouver que les mots séparés, ce qui ne l’aidait pas du tout. Elle ne voyait pas des êtres avec des veines en titane pour mesurer le taux électrique de l’air, quand même ! « Séquence », fut à peu près le seul mot qu’elle put véritablement comprendre : « Suite ordonnée d’éléments, d’opérations, de phases », et il en parlait comme du temps qui passe. C’était clair pour une fois.

Accoudée à la table tirée, assise sur son lit, la jeune femme ne vit pas la lune se coucher au-dehors et le soleil couler son or frémissant à la pointe des sapins argentés. Elle n’avait pas sommeil, chaque pièce, chaque monde ayant son écoulement de temps bien à lui et le bref repos qu’elle s’était accordée juste avant lui avait suffi.

Après avoir noté tout ce qui lui semblait essentiel et appris l’important, elle se replongea dans les « Contes et Légendes de l’Insondable ». En feuilletant au hasard, elle attrapa du regard un gribouillis et tenta de le décrypter. Ce n’était pas humain et cela ne lui disait rien du tout, même en comparant avec toutes les sortes d’écritures différentes qu’elle connaissait. Il y avait quelque chose de gracieux, de fin et de merveilleux dans cette calligraphie qui lui projeta en tête le Kyrien qu’elle avait croisé en sortant de chez les accrocheurs d’aurore. Aucun moyen de savoir s’il s’agissait de l’écriture de son peuple, sauf en retournant à la Bibliothèque comparer avec leurs textes, ce qu’elle ne voulait pas faire. Aujourd’hui elle n’avait pas envie de bouger. Se replongeant dans les méandres de l’écriture, la jeune femme entreprit le troisième récit d’une aventure passée :

« Sang de Loup, tanneur de son état, venait d’entamer sa quatrième commande – une peau de Gouton encore fraîche – et le soleil était déjà à son point le plus culminant dans le ciel cuivré. Il lâcha un bref grognement. Sa tête ne pensait qu’au prochain travail et c’était tout ; ses bras s’activaient sans relâche depuis la levée de la lune de feu. Entouré de vapeurs acides et rances, son nez avait perdu l’odorat puissant commun à ses pairs mais cela ne le gênait pas outre mesure. Il s’efforça d’effacer les dernières traces de graisse, de poils et de crasse puis entama la peau intérieure. Il n’y aurait plus qu’à la plonger dans le bassin à tanin.

Par l’entrée de son établi et par l’ouverture du toit conique se déversait la crue lumière de l’astre rougeoyant, gommant les ombres sur son passage. La température restait relativement apaisante, et heureusement : en dépassant yür, Sang de Loup n’aurait pu continuer son travail. »

« Yür ? » commenta à voix haute la jeune femme. Encore une unité qu’elle ne connaissait pas, sans doute de température.

« Une présence le dérangea soudainement. Il releva la tête: c’était Cœur de Mousse qui venait lui rendre visite.

« Que veux-tu ? » lui demanda-t-il, un peu mécontent.

« Nous avons de la visite. » lui répondit-il.

Il savait ce que cela voulait signifier. Aucun étranger ne venait par ici, aucun. Leur planète de toute petite envergure avait toujours désintéressé les autres créatures et personne ne s’en approchait. Il délaissa son tablier et sortit avec son compagnon. L’air au-dehors était imprégné d’une tension peu commune ; en grandes enjambées ils se rendirent à la place principale en surplomb par rapport aux habitations. Fleur de Rafil, Bras de Fer et d’autres étaient déjà là, rejoints bientôt par tout le village. Levant la tête au ciel, ils virent approcher d’étranges engins de vol, rapides et sûrement puissants. Leur trajet était presque vertical, scintillant de pourpre ; Sang de Loup sentit une onde d’appréhension lui traverser le corps. Quelque chose lui soufflait qu’ils allaient avoir des ennuis mais le reste de ses compagnons ne semblait pas le ressentir de la même manière. Il vit même Tête à Bêtes lever les bras, mais celui-là n’était pas vraiment fin. Cependant, voyant Yeux Brillants froncer des sourcils, son inquiétude augmenta. C’était le plus sage de tous et le plus prudent.

Lorsque les machines volantes atterrirent sur le sol poussiéreux, soulevant un nuage grisâtre, des filaments d’acier s’étendirent et s’y agrippèrent en véritables suçons. Des êtres vêtus tout de bleu en descendirent, lestement. Ils abordèrent assez rapidement le regroupement des autochtones pour les saluer à leur manière. Sang de Loup les observa à la dérobée, méfiant. Leur tête était curieuse tout de même, luisante au soleil, à plusieurs facettes plates et leur corps, sous ce tissu moulant bleu, lui paraissait curieusement désarticulé. Il ne vit pas d’yeux ni de bouche, ni de nez, ni d’oreilles et plus son regard détaillait ces êtres venus d’ailleurs, plus il se sentait mal. Qu’étaient-ils venus faire ici de toutes façons ? Quelles étaient leurs motivations ?

Ses compagnons invitèrent les étrangers à passer chez eux, afin qu’ils pussent se reposer et se nourrir. Âme de Pierre se dévoua, il avait la plus grande maison et le plus de diplomatie.

Après un repas fourni que les arrivants, très bizarrement, faisaient disparaître dans leurs mains, les créatures s’installèrent jambes croisées sur les tapis de laine et chantèrent une sourde mélopée qui fit se relever toutes les oreilles du peuple d’Argolas dans un ensemble hypnotique. Seul Sang de Loup et Yeux Brillants eurent assez d’esprit pour lutter contre la transe qui perdait les leurs et, glacés d’effrois, réussirent à tenir jusqu’à la fin de la terrible musique. Alors seulement ils firent semblant d’être sous l’emprise des étrangers et, mortifiés, se firent emmener en ligne jusqu’aux imposants vaisseaux métallisés.

Alors que le brûlant soleil descendait inexorablement vers la ligne d’horizon, l’ombre d’un filament s’étendit sur le groupe hagard et permit à Sang de Loup et Yeux Brillants de s’enfuir. Leurs détenteurs n’y prirent garde tandis qu’ils couraient à perdre haleine vers les douces collines du Haguet, contournant à grands peines les formes incisives de l’engin. Une fois dissimulés, ils gémirent leurs compagnons bientôt disparus dans les ventres morts sans pouvoir faire quoi que ce fût ; la nuit jetait à peine son voile d’obscurité sur la tragédie qu’une à une, vouées à on ne sait quel funeste sort, les machines décollèrent, chuintant dans l’air asséché. Les deux derniers du village étaient désespérés et percevaient, au fond de leur cœur, gronder la vengeance. Mais comment ? Ils n’avaient aucun moyen de rejoindre les cieux, aucun moyen de soulager leur haine envers ces êtres du firmament.

Lorsque tout danger fut écarté, ils repartirent au village pour récupérer ce qu’ils pouvaient et le déserter, à la recherche d’une solution. Pendant des centaines de séquences, les deux compagnons avancèrent, vaille que vaille, traversant les étendues désertes et les rocs farouches. »

« Encore le mot séquence qui apparaît ici ! », songea la jeune femme, intéressée. Elle referma le livre en coinçant le pouce à l’endroit de sa lecture pour relire le titre.

« Tout ceci a été écrit ou traduit par ceux de mon espèce, les humains, puisqu’il s’agit de ma langue. En tout cas, celle que je comprends. Ou bien par des êtres connaissant ce langage. Pourtant tout semble si différent ! Pas un récit pour le moment ne se ressemble. Le premier est une légende, le second un carnet de bord et le troisième… paraît être un conte, une fantaisie. Mais qui me dit s’ils sont pures inventions ou réalité simple ? Encore tant de questions… le titre paraît clair. À moi de déterminer sa véracité en me rendant, un jour, à Argolas. Si ce lieu existe… » Elle se corrigea : « Non, cela ne voudra pas dire que le récit est véritable mais que l’auteur a pu, peut-être, prendre exemple, s’inspirer de la réalité. Oh, zut, il me semble que je n’y arriverai jamais ! »

Elle reprit sa lecture, la mine soucieuse.

« Épuisés par tant de marche forcée, Sang de Loup et son compagnon virent leurs réserves de nourriture s’épuiser car aucune plante ne poussait plus en cette région, aucun gibier ne venait tenter sa vie devant la faim des voyageurs.

Bientôt ils crurent la mort fondre sur eux car ils ne pouvaient plus mettre un pied devant l’autre. La deuxième lune d’émeraude dardait de froids rayons impitoyables sur leur corps malmené et, effondré dans la poussière âcre de la terre, Yeux Brillants, de par son âge, fut le premier à ne plus supporter la cadence infernale. Il inspira, toussa, chuchota :

« Mon ami, mon frère… nous avons cherché par monts et par vaux… tous les moyens… de venger nos compagnons. Rien ne s’est présenté à nos yeux épuisés, rien n’a soulagé nos esprits vides. Je vais mourir. Tu ne peux continuer ainsi. Que va devenir notre peuple ? Tu en es l’unique représentant à présent… nous aurons fait notre possible. Ne me pleure pas. » Et il referma ses paupières pour l’éternité sur l’éclat de ses yeux.

Sang de Loup ne pouvait plus penser. Les larmes ne pouvaient couler car tout était trop sec, et son cœur et son corps. Il creusa un trou à même le sable terreux pour y enfouir Yeux Brillants puis s’en fut à pas lourds, terriblement seul. 

Nul ne sait ce qu’il est advenu de lui par la suite, s’il est mort peu de temps après son compagnon de voyage ou s’il rencontra finalement un lieu digne d’y vivre, survivant aux affres du chagrin et du climat. On dit qu’il serait devenu l’anneau pourpre entourant la lune d’émeraude, la montagne à tête de loup ayant remplacé les collines du Haguet ou encore la malédiction même qui pèse sur cette planète. Quiconque s’en approche finit inévitablement par disparaître dans le plus grand des mystères… »

S’ébrouant, la jeune femme frissonna. Quelle triste fin ! La maison n’existait-elle donc pas encore ? Il était évident qu’elle les aurait alors sauvés, les accueillant en son sein, attirant par sa poignée d’or au milieu de nulle part.

La curiosité la poussait à faire des recherches sur le peuple d’Argolas et à y aller malgré les sinistres recommandations. Cette planète, elle en était à peu près sûre, existait avant la maison et ses habitants, s’il y en avait encore, également ! Elle pouvait peut-être trouver quelque part un papier recensant toutes les planètes et leurs peuples existants avant le Début. Ou du moins une partie car l’absolu était impossible. Il y avait bien le conte que tout le monde connaissait mais qui ne révélait absolument rien de significatif à son lieu.

« J’aime le genre de noms qu’ils portent dans ce conte, se surprit-elle à murmurer, je ne me suis jamais décidée à en prendre un… peut-être devrais-je le faire à présent. J’ai l’impression que je ne retrouverai jamais le mien, alors à quoi bon s’entêter ? Il y a longtemps j’en reçus un mais… peut-être vaudrait-il mieux que je choisisse par moi-même. » Elle resta un instant immobile, indécise, comme à son habitude. Les noms portés par le peuple d’Argolas paraissaient rendre compte de leur caractère. Devait-elle faire de même ? Serait-elle à même de juger sa propre personne ? Elle se jeta à l’eau, composant quelques ensembles comme Frappe Destin, Heure Longue, Âme Triste, Oubli Éternel. Puis elle laissa tomber, insatisfaite ; le mieux serait que son véritable nom lui revînt. Il lui fallait avancer, mais vers quelle destination ? Son but était bien trop vague pour qu’elle sût vers quoi se tourner pour l’atteindre. Ce qu’il lui était possible de faire était de rechercher sa planète d’origine où vivaient les humains comme elle ou bien encore de résoudre la charade de la Fertygus.

La bille orange dans la paume de la main, elle réfléchit intensément. Un renversement… 

Alors qu’elle se posait la question, le volume qu’elle venait de refermer et avait posé sur le bord de la table, en manque d’équilibre, chuta. Se penchant pour le ramasser elle le reposa au centre avant de se figer : un déclic se faisait dans sa tête. « Ce livre vient de tomber… non, ce livre vient de se renverser ! Oh, bon sang ! Si ça se trouve… »

Aussitôt, elle se concentra sur le premier mot de la charade d’une toute autre manière, voyant le renversement comme un événement concret et physique. Et le seul qui méritait d’être appelé ainsi était arrivé juste après sa transformation de cerf argenté en humaine !

« Oui, oui, c’est cela j’en suis sûre ! Enfin, si je mets de côté l’impossibilité de le savoir sans l’avoir vécu… cette Fertygus devait lire dans les souvenirs ! »

Elle repensa au mur immense et brun qui s’était brusquement renversé sous son poids et les arbres derrière elle pointant comme autant de flèches dans un carquois géant. Le ciel, juste devant elle… par la force des choses puisqu’il avait lui aussi suivi le mouvement. Après le renversement, elle s’était retrouvée devant la couleur du ciel, l’adjectif possessif « sa » lui appartenait !

« Le premier mot de la charade est donc bleu ! », clama-t-elle, ravie. Emportée par sa réussite, elle se lança à la recherche du second mot et relut le morceau de l’énigme le concernant : « En second c’est celui qui a été choisi qui vous attire ».

« Mmpf, qui m’attire… Ce qui m’attire est abstrait pourtant. La création de la maison, mon identité. Pourtant il est dit « celui qui a été choisi ». » Elle fronça les sourcils, perplexe, mais ne s’en faisait pas trop. Tout l’intérêt d’une devinette était de justement passer par des chemins détournés. Il fallait qu’elle vît les choses différemment comme pour le premier mot. « Il me faut appréhender quelque chose de physique, comme tout à l’heure. De toutes façons, j’y suis obligée, puisqu’il y a « celui », non ? Ou bien me ferais-je avoir encore une fois ? » Elle parlait à voix haute et son timbre un peu rauque s’étouffait sur les murs surchargés.

Voyant qu’elle n’y arriverait pas aujourd’hui elle rangea la bille, (qu’elle n’avait pas besoin de sortir mais le faisait pour trouver l’inspiration), puis se leva. Elle voulait revoir Shijab, l’ancien qui l’avait accueillie à sa première arrivée dans la maison. C’était un être de profonde sagesse et un excellent professeur. Il lui avait appris tout ce qu’il lui fallait pour ne pas se sentir mal à l’aise, au maximum, ainsi que le nom de beaucoup de créatures vivant par ici. Sa bonne humeur constante lui avait valu le surnom d’ « Éclat Vif » par la jeune fille qu’elle était alors, à cause de ses grandes dents blanches apparaissant à chaque rire et cela l’amusait encore plus. Quand elle y pensait, cela faisait trois ans qu’elle ne l’avait pas revu, trois ans depuis qu’elle l’avait quitté, un an après son arrivée ! Cela lui déchargeait le long du dos des émotions qu’elle n’arrivait pas à démêler car trop complexes et nombreuses. Elle ne savait pas son âge, comme elle ignorait beaucoup trop de choses à son sujet, mais avait pu suivre l’écoulement du temps grâce aux mesures humaines que lui avaient enseignées les livres. Jamais encore elle n’avait rencontré d’autres êtres de son espèce mais c’était sans doute à cause de sa volonté précoce de s’éloigner de tout type d’entités, dans un sentiment de perdition et de désespoir face au néant qui l’habitait. D’après ce qu’elle avait pu apprendre, son espèce était mortelle, comme la très grande majorité recensée, mais elle n’avait aucune idée des pensées qui traversaient les siens lorsqu’ils y songeaient. Pour elle, le simple fait d’introduire le temps dans l’équation de sa quête la laissait toute frissonnante d’angoisse et d’agitations.

Se retrouvant face à une excavation large d’au moins cinq mètres de diamètre, à la surface irrégulière, d’une couleur terreuse mais trop proche du métal et au grain inexistant pour la tromper, elle s’arrêta, ne sachant si elle devait le traverser.

Elle avait eu envie de parcourir les chemins détournés de la maison à pied, décidée à se départir de ses sombres et habituelles réflexions. Décidant de passer à l’instinct, elle avait marché un long moment droit devant elle dans la forêt de son habitat sans dévier d’un seul centimètre avant de rencontrer un arbre. Volontaire, elle l’avait alors traversé, sentant qu’elle ne s’y cognerait pas et était arrivée face à ce creux paraissant sans fonction. « Bah, si je vais au centre, il se passera sans doute quelque chose. Je ne sais quoi, mais cela arrivera. »

Depuis le début, ce qui la poussait était de revoir son ancien enseignant dont elle connaissait les traits et le caractère presque par cœur, ainsi que le lieu où elle l’avait connu. Elle était sûre de le retrouver où qu’elle allât grâce à cette volition qui occupait presque tout son esprit.

Puisqu’elle ne pouvait passer sur les côtés du lieu où elle se trouvait – la place y étant manquante –, elle n’hésita pas et glissa les premiers pas sur la faible pente de la concavité. Lorsqu’elle se retrouva au milieu, elle commença par entamer la pente montante suivante, s’agrippant comme elle le pouvait aux bosses et creux irréguliers qui la parsemaient.

Mais soudain ce fut comme si elle n’avait rien parcouru car la pente devint sol et se présenta sous son nez, maligne. Elle fronça les sourcils, releva la tête. Devant elle, tout était exactement semblable et elle ne comprit pas ce qui était arrivé. Secouant le chef, la jeune femme s’évertua à remonter la concavité mais à chaque fois se retrouvait au point de départ. Bien évidemment, elle ne tarda pas à deviner là-dessous une autre bizarrerie de la maison et mit ses mains aux hanches, soufflant une mèche de cheveux rebelle. Bon. Elle recula de quelques pas tout en prenant garde à ne pas faire tourner le sol sous ses pieds et se jeta en avant après un bref élan. Ses doigts frôlèrent le bord émoussé mais elle ne put s’y agripper et retomba durement par terre, se coupant la respiration. Grommelant une injure bien sentie, elle resta accroupie, à nouveau boudeuse. Puis se concentra. « Revoir Shijab, revoir Shijab, revoir Shijab… », pensa-t-elle de longues minutes à s’en éclater la tête. Mais rien ne survenait, pas même un frémissement de l’air ou du métal sous ses pieds. « Je ne comprends pas, je ne comprends pas, marmonna-t-elle. »

Devant, de l’autre côté de l’excavation, se dressait un ventail large de deux mètres, haut de presque autant. Une lumière dorée s’y déversait, attirante, douce, filetée de pourpre. Inspirant, expirant, elle finit par se relever, fouillant les alentours du regard, espérant y trouver n’importe quoi pour la sortir de là. Elle ne pouvait même pas appeler Silfi car elle ne voulait pas qu’il la rejoignît là-dedans, de peur qu’il ne restât piégé… De plus, sa fierté l’interdisait.

Pensive, elle continua de marcher, laissant le sol glisser sous ses pas sans qu’aucune distance ne fût parcourue, libérant les rouages de son imagination. Rien de concret ne lui venait cependant et elle entendait par là quelque chose qui ne la blesserait pas ou qui ne dépasserait pas ses compétences physiques.

Brusquement, elle tomba. L’environnement autour d’elle se noircit et elle finit par rebondir souplement sur une surface inconnue avant de se stabiliser… Mais cela dura bien peu, elle eut à peine le temps d’apercevoir une lumière au-dessus d’elle s’éteindre. Elle en déduisit qu’il s’agissait du trou par lequel elle avait chuté, qui s’était refermé. Seule cette explication lui paraissait convenable tandis que ce qui l’avait retenue un temps semblait se dissoudre sous son corps ; à force de faire tourner l’excavation en marchant, elle avait dû faire apparaître un espace alors caché sans s’en rendre compte.

Un faible brouillard vert lui attira le regard, sous elle, et l’enveloppa tout à fait. « Comme il serait terrible de chuter ainsi pour l’éternité ! Et en même temps… si reposant ! Ne plus se préoccuper de rien… »

Des picotements lui parcouraient le corps en milliers d’étincelles brûlantes et glaciales mais là où elles se manifestaient le plus – à sa nuque –, ses muscles étaient crispés d’agitations nerveuses, spontanées. La jeune femme voulut y porter une main dans l’espoir de soulager une irritation naissante mais n’en eut pas l’occasion car un flash troua sa mémoire, la déportant immédiatement en plein milieu d’un souvenir perdu.

Une étoile brune qu’elle identifia comme une fissure dans une surface blanche, un bruit régulier, aigu, lent, qu’elle aimait et n’aimait pas entendre. Une forte odeur désagréable de produits qu’elle ne reconnut pas et, surtout, une douleur affreuse lui broyant toutes les parties de son corps des clavicules à la base du crâne, sans pitié, sans arrêt et sans possibilité de soulagement.

Un gémissement, plus qu’un cri, lui échappa alors et elle revint au temps présent, remarquant, sans trop d’étonnement, la disparition du brouillard vert. Elle se trouvait plutôt dans une sorte d’eau trouble où elle pouvait respirer – remarqua-t-elle. Autour d’elle, à une hauteur invisible et à une distance d’un bras, s’enroulait un mur étrange, pareil au métal, gravé de signes cabalistiques. « Voilà où ça te mènera de faire à l’instinct. »

Sous elle, la lumière était si vive qu’elle n’apercevait rien et au-dessus, une lueur verdâtre lui indiquait qu’elle était passée par là. Elle songea à remonter mais l’obscurité relative qui s’y trouvait ne lui disait pas grand-chose, elle se décida donc à « plonger » si cela était possible, passant la tête au travers de la lumière. Brusquement, les contours d’une salle à l’envers lui apparurent, sobres mais élégants, qu’elle aurait reconnue entre mille. « C’est pas vrai… »

Elle pencha la tête et détailla de plus près que jamais le plafond d’où elle sortait, au milieu de l’émeraude qui le sertissait depuis toujours, à la surface mouvante comme une eau mystérieuse.

Et alors Éclat vif releva sa tête garnie d’antennes fines et irisées et lui lança :

« Hé bien ! Heureux de te revoir ! Tu as encore pris des chemins détournés à ce que je vois, petite Sham ! »

Ne sachant comment descendre, la jeune femme adressa un sourire contrit mais néanmoins éblouissant à son ami et mentor d’un an. Ses longs cheveux se balançaient au-dessus de sa tête et elle craignit de faire une chute létale si elle sortait tout à fait de l’émeraude-eau mouvante. Le curieux était la sensation d’avoir seulement la partie du corps hors eau tirée vers le bas. Elle n’osait pas non plus se retourner car le sol était bien trop loin pour qu’elle ne risquât pas de se rompre les jambes.

« Si t’as une idée… », commença-t-elle. Ah ! Elle paraissait soudainement bien immature malgré les trois ans à rouler sa bosse le long des chemins détournés !

Qu’il l’eût appelée Sham l’avait fait sourire, cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas entendu ce qualificatif. Après tout… puisqu’elle ne se rappelait pas de son véritable prénom, pourquoi ne pas s’arroger totalement celui-ci ? Il lui venait de la petite barrette d’argent en forme de flèche qu’elle portait dans ses cheveux à son arrivée ; aussitôt la voyant, Éclat Vif avait dit : « Eh bien, maintenant, tu seras Sham, étoile de la constellation de la Flèche, d’après ton peuple ! »

Revenant à ses préoccupations présentes, elle songea qu’elle n’allait tout de même pas rester bloquée là juste par peur d’une chute, ce n’était pas de son caractère.

« Attends là, je reviens ! »

Elle fronça les sourcils, observant Shijab disparaître par une fenêtre illuminée de l’extérieur. Elle connaissait ces lieux, la plage, son île merveilleuse, la mer à perte de vue… juste derrière le balcon.

Le Guhmîn revint portant… une échelle à plate-forme. Elle le regarda avec des yeux ronds, pas sûre de son sérieux. Mais comme il la posait juste en dessous de son visage elle en conclut qu’il l’était et se retourna aussitôt dans son émeraude, cherchant à sortir les jambes en premier. Lorsque la descente fut faite, elle s’arrêta en face de l’être qui avait été son mentor et éclata de rire.

Quelques instants plus tard ils étaient tous deux sur le balcon à observer l’horizon bleu au-delà de l’île ; la jeune femme racontait à son ami toutes les aventures qu’elle avait vécues durant ces années.

« Je suis surtout revenue bien trop souvent sur mes pas, cherchant à retrouver les passages par où j’avais cheminé. J’ai fait ça pendant un an et demi avant de me rendre compte de mon erreur. Il faut dire, j’étais persuadée que les pièces avaient tout de même un lien entre elles, malgré les changements.

— Tu avais peut-être raison.

— Mh, peut-être. Mais je n’ai jamais pu retrouver quoi que ce soit, je veux dire en lien, pas en pièces. Tant que je connaissais leur nom, celles-là… 

— Tu sembles énervée. »

La jeune femme soupira et releva la tête. Devant leur table en fer, couverte d’une belle nappe brodée blanche, les sinuosités de la balustrade renvoyaient son regard au loin, le plus loin qu’elle pût observer, jusqu’à la mince et quasi inexistante ligne de l’horizon.

« Sait-on ce qu’il y a là-bas ? – Elle pointa du doigt ce qu’elle voyait – Des personnes s’y sont-elles déjà aventurées ? » Sa phrase se termina dans un murmure. Qu’était la maison, après tout ? Un être avec tous ses atomes ? Les pièces étaient-elles des atomes ? Elle réprima un frisson.

« À ma connaissance, personne ne s’y est risqué. Je ne vois nulle part où trouver de quoi se reposer, dormir, manger… même avec un engin de transport maritime, où se ressourcer ? Mais j’avance au hasard. Peut-être y a-t-il là-bas une terre inconnue, invisible de tous. Peut-être y a-t-il nous, derrière notre balcon, observant l’horizon. Des nous pas tout à fait pareils. »

La jeune femme se retourna brusquement vers lui, inquiète :

« Ne dis pas des choses pareilles, c’est effrayant.

— Parce que cela déstabilise ton univers ?

— L’univers de tout le monde ! Se défendit-elle.

— Tu as vu de tes yeux toutes les possibilités de la maison. Tu ne semblais pourtant pas vraiment effrayée par elles, ni même lorsque tu es sortie par cette émeraude chatoyante au plafond des Accueillants ! Qu’est-ce qui t’effraie dans l’idée d’un double toi ? Continua-t-il, ignorant sa réplique.

— Tu l’as dit. Deux moi. Il y a déjà bien trop d’une Sham amnésique, émotionnelle et têtue. »

Shijab rit et ses dents réverbérèrent l’éclat du soleil. Ce dernier était à la bordure dentelée de la façade crème derrière eux. L’après-midi touchait à sa fin.

En secouant la tête, le Guhmîn fit voltiger sa chevelure d’antennes et la jeune femme reprit son récit, dans la hâte de mentionner le pays des piégeurs de lumière. Son mentor devait sans doute soupçonner, cependant, qu’elle n’avait pas répondu l’entière vérité à sa question du double ; pour elle qui se battait chaque seconde afin de retrouver l’Identité de la maison et quelque part, la sienne, quelle gageure serait-ce que de découvrir un monde miroir où chacun de ses désespoirs serait singé telle une parodie ! Et si c’était elle qui mimait, qui recopiait sans qu’elle le sût… la vie elle-même paraîtrait burlesque. Elle n’aurait soudain plus envie de vivre car seule la mort lui semblerait alors, peut-être, détachée de toute cette absurdité bouffonne.

« Il y a eu tant de salles que je ne me rappelle que de certaines m’ayant fortement marquée. Bien sûr, j’ai la description de toutes celles par où je suis passée dans mes carnets dont un est ici, dans ma sacoche, mais ce serait trop long à lire. Non, je vais te parler des plus impressionnantes à mon ressenti. J’étais devant une porte, somme toute banale, et je l’ai ouverte, du moins, j’ai tourné sa poignée. Je me souviens bien, c’était une belle poignée ronde, en matière blanche veinée de gris. Ce qui s’est passé par la suite, je l’ai déduit. Je suis sans doute devenue minuscule si vite que tout s’est brouillé autour de moi car une fois le tournis passé, rien n’avait changé. La porte était la même. Cependant, lorsque je me suis retournée, le choc m’a fait sursauter, si tu savais ! Tout était prodigieusement immense, je m’en rappelle, c’est comme se trouver… je ne sais pas moi, sur un sol aussi grand qu’un océan et à côté d’un mur plus haut et plus large qu’une montagne ! »

Son professeur hocha la tête, imaginant parfaitement, un grand sourire aux lèvres. La jeune femme poursuivit :

« J’ai donc tourné la poignée à nouveau sans oser me déplacer ailleurs. D’ailleurs, je me pose la question, si j’avais décidé de me balader, que se serait-il passé ? Serais-je à nouveau devenue grande pour éviter de me faire écraser, (bien que j’en doute), ou bien serais-je restée petite à jamais… ?

— Cela paraît un tantinet mélodramatique ! Je pense plutôt à la première proposition.

— Moi aussi. Je préférerais. Enfin, donc, j’ai ouvert la porte et je suis arrivée dans un fabuleux pays. Si tu avais été là, tu aurais vu cette perle ! C’était la nuit, comme cela a été durant tout mon séjour ; le soleil semble ne pas exister là-bas. J’ai été fort convenablement accueillie par tout un peuple d’enfants volants. Ils portaient dans leur dos de fabuleuses ailes toutes différentes, des ailes de papillon ! Ils m’ont menée jusqu’à un escalier grimpant le long d’un tronc de bois géant. Plusieurs longues minutes après je suis arrivée à une terrasse de bois accrochée autour de ce qu’il me semblait la continuité du tronc. Des adultes m’attendaient là, également porteurs d’ailes et leur regard pétillait ! Je les ai suivis jusqu’à de nombreuses collines douces aux pieds chaleureuses et colorées de lanternes brillantes – l’herbe étrange qui y poussait me montait au-dessus comme s’il se fût agi d’arbres. Les enfants les portaient jusqu’à des… blocs de bois immenses et les déposaient un peu partout dans une harmonie irrégulière. Non je ne pourrais tout te décrire mais l’ambiance était magique. Je voyais des étoiles mais elles bougeaient plus vite que la « normale » et leurs couleurs variaient. Maintenant que j’y pense, c’était peut-être un mobile… 

— Un mobile ?

— Oui, ces jouets d’enfants qui tournent accrochés au plafond. Ce lieu se nomme « Chambre des Petits », pour te dire… 

— Il s’agit donc d’une chambre d’enfant où vivent des êtres… devenus miniatures, comme toi lorsque tu y es passée ! Je pourrais y aller un jour, j’aimerais bien. Mais tant de devoirs me retiennent ici… »

Ils restèrent un instant silencieux, leur taunière à la main. Cet ustensile servait à boire toutes sortes de boissons, autant chaudes que froides, versées à l’intérieur de la panse de mosaïque par un trou à clapet à son sommet. Un col en forme de paille s’évasant à la base sortait près du pied rond et s’élevait au-dessus du taunière en S étiré, terminé par une sorte de sifflet. L’objet portait à l’intérieur un revêtement contrôlant les extrêmes de température pour éviter de se brûler les paumes. La jeune femme le porta à sa bouche et aspira encore un peu d’infusion sucrée, claquant la langue contre son palais à cause de la chaleur puis continua :

« Mais ce n’est pas tout, loin de là… ils m’ont invitée à un banquet et j’ai pu y goûter de fabuleuses nourritures, je ne pourrais te les citer, mais crois-moi, c’était tout simplement délicieux ! Ensuite, j’ai été invitée à dormir chez un de ces êtres qui avait une belle et grande maison. Mais, devine quoi ? Cette maison était une maison de poupée, j’en suis presque sûre ! (Elle éclata de rire.) C’était juste merveilleux. »

Shijab hocha la tête, fermant ses yeux félins aux grands iris bleu-vert. À brûle-pourpoint, le voyant faire ce geste, la jeune femme constata :

« J’aime beaucoup tes yeux, ils me font penser à un des deux morceaux de souvenirs que j’ai récupérés ces derniers temps.

— Oh, vraiment ? Tu en as trouvé deux en peu de temps ?

— Oui, c’est étrange que cela m’arrive maintenant. Depuis que je suis arrivée, presque rien n’est revenu, et ces quelques jours… 

— Raconte moi ?

— J’étais dans une serre du Marché Multitude et… tu connais ce coin, j’imagine ?

— J’y suis déjà allé effectivement, c’est un endroit magnifique et très vivant ! J’aimerais tant pouvoir y retourner!

— Tu pourrais délaisser les devoirs que tu t’imposes un temps et en profiter pour voyager.

— En effet, un jour, sans doute… et donc, tes souvenirs ?

— Dans cette serre, j’observais un superbe arbre lorsque, dans un flash, j’ai vu deux yeux brillants me regarder au travers d’une ramure, et un nuage de vapeur qui devait se situer devant ma bouche. J’en ai déduit qu’il devait faire froid à cet instant-là. J’ai aussi l’impression que j’étais très jeune. Le deuxième souvenir est nettement moins agréable, il est arrivé il y a quelques heures, lorsque je suis venue par l’émeraude du plafond, (elle eut un bref geste en arrière), et j’entendais un bruit aigu et répétitif, je voyais une fissure dans une surface blanche, peut-être un plafond ou un mur. Il y avait dans l’air une odeur de produits que je ne qualifierais pas de désagréable mais que je n’aimais pas. Et surtout, j’avais tellement mal ! Affreusement partout des clavicules à la tête.

— Il y a plus de détails dans le second.

— À quoi cela te fait-il penser ?

— Mmh… je ne pourrais pas trop t’en dire pour le premier, si ce n’est que ce doit être un souvenir d’enfance d’après ce que tu m’as dit. Un arbre, il faisait froid, des yeux… brillants ? À qui appartenaient-ils ?

— Heu… des yeux comme les tiens mais sans blanc et plus obliques. Ah ! Et aussi ! Leurs pupilles étaient légèrement oblongues. C’est difficile… je n’arrive pas à me rappeler de ce qu’il y avait autour, c’est flou… comme si à cet instant j’étais obnubilée par eux.

— Pour le deuxième souvenir, j’ai également du mal à établir une comparaison. Tu es humaine, tu viens donc de la Terre puisque tu étais nouvelle arrivante. Je ne connais pas bien les us et coutumes des terriens mais je sais qu’ils se divisent en de nombreuses peuplades aux mœurs très différentes les unes des autres. Si tu veux savoir à quoi se réfère ton morceau de mémoire, il va falloir que tu te penches sur ta planète. »

Il lui jeta un regard en coin. Il savait sans doute qu’elle se hérissait à cette idée. Elle-même ne savait pas pourquoi, comme s’il ne fallait pas qu’elle cherchât à savoir qui elle était. Le fait d’avoir déjà en sa possession deux réminiscences la faisait se sentir mal à l’aise, comme si elle avait commis un larcin ou fait une bêtise, un sentiment de honte. Et cela, elle ne se l’expliquait pas.

Elle finit par secouer le chef en un signe de dénégation. Elle lui conta la mer voyageuse, la pluie qui tombait sans arrêt dans une très haute et large pièce carrelée dont les murs semblaient n’être qu’averse, le tourbillon de vent rose qui paraissait cacher un immense sourire énigmatique dans les replis de sa tornade, le labyrinthe de couloirs reflétant tous ceux qui s’y promenaient au-dessus de lui comme un miroir géant jusqu’à ce que l’on ne sût plus qui l’on était, personne ou reflet… 

Le Guhmîn l’écoutait avec grand intérêt, laissant quelques commentaires appréciateurs au gré de ses aventures. Elle en vint finalement à lui décrire ses péripéties dans la forêt où, transformée en cerf argenté, elle était arrivée jusqu’au mur brun qui s’était renversé sous son poids. Puis le pays des piégeurs de lumière, qui le ravit tout à fait.

« Regarde, j’en ai encore sur moi. Attends… »

La jeune femme fouilla dans son sac et en sortit une des quatre fioles restantes, bleu lagon.

Son mentor se pencha dessus, des étincelles dans le regard. Elle la lui passa pour qu’il pût l’observer tout à loisir et commenta :

« Je crois que celle-ci a été faite peu avant le coucher de soleil, j’adore ses nuances, sublimes, n’est-ce pas ?

— Comme tu dis ! J’ai déjà vu cette couleur dans le ciel par ici mais je ne pensais jamais la retrouver dans un petit flacon comme celui-ci. C’est fou !

— Tant de choses sont folles dans la maison », le taquina-t-elle, reprenant sa façon de parler. 

Il lui jeta un regard amusé avant de lui rendre la fiole, un peu à regret. Mais elle lui referma la main dessus en secouant la tête.

« Garde-la, cadeau. » Elle sourit.

« Merci. », murmura-t-il, ému et lui offrant un superbe sourire étincelant. Sham hésita un instant : devait-elle lui parler de sa rencontre avec l’étrange créature dans la Bibliothèque ? Son hésitation dut se lire sur son visage car Shijab s’était figé et semblait attendre une parole de sa part. Elle se mordilla la lèvre inférieure avant de se décider :

« À la Bibliothèque… j’ai rencontré quelqu’un de très étrange… » Elle lui décrivit la créature et termina : « Je l’ai appelé maman. » Bizarrement, le rouge lui monta aux joues et elle se sentit mal à l’aise.

« Ma réaction était puérile… j’ai honte de moi », murmura-t-elle, gênée.

« Non… enfin, si. », admit-il. « Mais on apprend toujours et tu n’étais pas préparée à un tel choc. Le fait de l’avoir appelé maman n’était pas honteux mais partir ainsi, peut-être un peu. Ceci dit, c’est normal, comme je te l’ai dit… personne n’est parfait.

— Merci bien, grogna-t-elle (puis se rendant compte que sa réponse était idiote, reprit). Oui, je sais… Enfin ! C’est passé, je n’y peux plus rien. Je ne suis pas sûre de vouloir à nouveau la… ou le rencontrer. Plutôt la, vu que je l’ai ressentie comme une présence maternelle. Je serais embêtée pour lui si ça n’était pas le cas.

— Je ne connais pas son espèce, d’après ta description. Désolé. Je me demande s’il s’agit d’un être de la maison ou venant d’une planète.

— Tu m’avais dit que c’était possible en effet, car cela fait des millions d’années que ces endroits existent !

— Exactement, ce qui voudrait dire que la légende si célèbre relate des faits datant d’il y a si longtemps. Honnêtement, cela paraît peu probable… bien que le temps passe différemment ici, ailleurs dans la maison ou sur les planètes, je n’arrive pas à imaginer quelqu’un écrivant ceci de la même façon qu’aujourd’hui. Il y a bien eu des traductions dans toutes les langues donc sans doute depuis très longtemps et le conte s’est modifié au fur et à mesure mais dans ce cas, cette légende n’est pas d’origine.

— Bah… c’est un conte pour enfants. Moi, c’est la légende du Guide qui m’intéresse. J’aimerais le rencontrer et lui demander et le Secret, et l’emplacement du cœur de la maison.

— Eh bien ! Tu ne manques pas d’ambition, rit-il. Pour en revenir à ce que nous disions, s’il s’agit d’un être de la maison, il en fait partie intégrante. C’est donc un être spécial, comme les chevaux… »

La jeune femme soupira. Puis elle redressa la tête, un sourire espiègle sur le visage.

« J’ai aussi vu un Kyrien de la planète Amanès ! J’aimerais bien le revoir, lui… 

— Ah, je vois. Je ne ferais pas le poids, hein ?

— Pfff !! » Ils rirent tous deux face à l’azur sombre du firmament.

Lorsque le soleil eût tout à fait sombré derrière les blanches murailles, ils restèrent encore là jusqu’à ce que la mer se parât de reflets d’obsidienne et que le ciel s’y confondît à l’horizon. Une étoile apparut puis une seconde. Le silence s’était installé parmi eux, comme un voile de méditation apaisé. La jeune femme fut la première à le briser, dans un chuchotis à peine audible :

« C’est celui qui a été choisi qui m’attire… 

— Hm, quoi ? »

Elle répéta un peu plus fort, expliquant qu’il s’agissait d’une devinette.

« À ton avis ?

— La première réponse qui me vient est qu’il s’agit de ton Guide. Il a été choisi, d’après la légende, par ce personnage éthéré qui lui a chuchoté le Secret à l’oreille. »

Elle ouvrit la bouche, surprise de sa réponse. Puis cela lui parut soudainement évident.

« Tu connais une plante qui commence par « Bleuguide », toi ? Ça ne me dit rien… ce doit être une plante nocturne.

— Ah ! Non, vu ainsi « Guide » ne semble pas le bon mot. Cependant je reste sur mon choix… c’est bien lui qui t’attire. Il faut l’appeler autrement. « Celui qui a été choisi… » Je crois bien que ce soit cette phrase-là qu’il faille renommer.

— J’ai bien fait de t’en parler. On s’approche de la solution, deux cerveaux valent mieux qu’un, hein ! Qui a été choisi. Qui a été choisi… » Elle réfléchit un long moment puis Shijab s’exclama :

« J’ai trouvé !

— Quoi ! Vraiment ? Dis !

— Non non, trouve toute seule, je suis sûr que tu vas y arriver. » Il sourit, malicieux.

La jeune femme grogna et redoubla d’efforts. Bon sang, s’il avait trouvé, elle aussi ! Puis brusquement le déclic se fit et, victorieuse, elle s’exclama :

« Élu ! Le mot est élu !

— Bravo, ce qui fait… Bleuélu… hein ?! »

Ils répétèrent jusqu’à ne plus savoir ce qu’ils disaient et que tout perdît son sens. Finalement son ami conseilla d’aller dormir et qu’ils seraient plus reposés le lendemain pour réfléchir à tout ceci.

« Peut-être trouverons-nous la solution, ne désespère pas. »

Tous deux déplièrent leurs membres – la jeune femme dépassant naturellement son mentor de trente bons centimètres – et allèrent se coucher sur d’épais matelas dans un coin de la pièce fermée par de belles tentures soyeuses. La jeune femme sombra très rapidement dans le sommeil, à peine sa tête posée.

Entendant la lente respiration de son amie et élève, le Guhmîn ne tarda pas à en faire autant.

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