La grande malheureuse – prologue et chapitre I

Il était une fois une maison…

une maison vivante, curieuse, généreuse, mystérieuse, taquine, intelligente.

Cette jolie petite bâtisse, à la bordure d’une clairière modeste, passait son temps à observer les nuages se dorer aux rayons du soleil, les oiseaux créer leur nid sous la corniche, ses volets s’écailler doucement sous le passage du temps et des intempéries discontinues…

Les jours passant, puis les années, la petite maison commença à ressentir un léger vague à l’âme. Après tout, cela faisait bien longtemps qu’elle avait été abandonnée par ses propriétaires. Depuis leur départ, plus personne au monde n’était venu lui rendre visite n’y même s’était approché par hasard de sa clairière chérie.

L’humble demeure s’ennuyait ; ses fenêtres semblaient des yeux larmoyants avec leurs grands verres empoussiérés, sa toiture s’effondrait par-ci par-là, emportant avec elle des morceaux d’espoir.

Rien ne paraissait vouloir changer.

Alors, un jour, la maison se résigna. Son cœur se ratatina tout au fond d’elle, son souffle s’amoindrit. Une dernière fois avant de s’abandonner, elle prit une grande inspiration…

Et, brusquement, éternua ! Il y avait sans doute bien trop de poussières chez elle, mais cela la secoua tant qu’une nouvelle pièce apparut ! Toute menue avec quatre colonnettes dans les coins, supportant sur leur imposte de marbre rose les écoinçons du dôme de ce nouvel endroit. Résolument chaleureuse.

Étrangement cependant, la bâtisse n’observa pas de porte et en fut très surprise, plus que par le fait d’avoir créé par un simple éternuement une autre place en son intérieur. Elle la sentait confortable, chaude, mystérieuse bien sûr… différente. Pourquoi ne pouvoir y entrer ?

Les années se mirent alors à fuir comme une eau de rivière autour d’un puissant rocher, ne la touchant pas d’un seul doigt invisible ; elle était devenue immortelle par le don de ce cœur étrange.

Un autre curieux événement se produisit dans le même temps, c’était comme si des millions de veines parcouraient ses murs, apportant un regain d’énergie chaque aube nouvelle, et elle grandit, grandit, grandit tant que l’univers lui-même parut n’être qu’un ballon d’enfant.

Bientôt, son esprit décida d’accueillir des gens chez elle. Après tout, maintenant qu’elle était si grande, il eût été bien triste que personne n’en profitât. Ainsi vinrent foultitude de peuplades toutes différentes qui occupèrent bientôt chacune de ses pièces.

Elle continua donc de se développer sans cesse, pendant des milliers puis des millions d’années… Jamais elle ne s’arrêta de créer ni d’accueillir. D’humeur changeante, ses propres lieux s’amusaient à vagabonder, ne rendant pour personne l’orientation aisée (si ce n’est impossible).

La seule et unique pièce qui resta à jamais méconnue fut le cœur qui lui avait permis tout ceci.

Et elle fit toujours en sorte que personne ne l’atteignît, peut-être tout d’abord par crainte (qui sait si une fois pénétré, celui-ci ne disparaîtrait ou sa magie ne s’enfuirait ?), puis par la suite par habitude… Puis elle oublia. Son esprit était si vaste qu’il songeait à mille choses à la fois et il ne se préoccupait plus d’un endroit que personne depuis tant de millénaires n’avait pu découvrir.

Portons-nous sans arrêt notre esprit sur l’organe tambour qui nous fait vivre ?

Chapitre I

 

Sous sa main, l’humide et froid rocher lui parut être le seul élément stable du décor ; les paupières serrées à la limite d’un mal de tête, elle inspira avec force les effluves de terre grasse, fraîchement trempée.

Se firent échos les inquiétudes de son cœur sous l’artère du cou en contraste de la lente et puissante respiration qui soulevait sa poitrine à intervalles réguliers.

Plus les secondes s’égrainaient plus ses songes s’évaporaient en un brouillard bienheureux d’où elle finit par se relever légèrement, comme craignant le retour de ces images fugitives.

Une aube aux doigts fantomatiques apparut sous l’ourlet de la nuit, faiblement éclairante, guère rassurante mais lui permettant de se situer un peu mieux qu’il y avait… une heure ? Combien de temps avait-elle souffert sur ce bloc de pierre si peu accueillant ? Elle observa ses paumes sales, ses avant-bras aux multiples traces sanglantes – ce qui restait après la cautérisation – provoquées par les bords de feuilles coupantes, les ronces et autres plantes peu agréables.

La démarche chancelante, elle tenta de se diriger à la pâle lumière du jour naissant, essayant d’éviter des trous d’eau particulièrement nombreux après l’averse nocturne.

Elle était d’ailleurs complètement inondée et le moral absent, comme atone ; la seule idée qui trottait en son esprit pour le moment était un désir puissant de se retrouver près d’un délicieux feu de cheminée, vêtue d’habits chauds et secs… mais elle savait pertinemment ne pouvoir s’y retrouver lorsque même le soleil serait haut dans l’éther.

C’était une question de volonté.

Malgré tout, elle n’en pouvait plus, l’épuisement la gagnait à nouveau, engourdissant ses muscles absolument pas reposés d’une nuit sur un roc.

À l’est, une pointe d’or épingla l’horizon clair et ce fut un véritable écheveau qui lui brouilla l’esprit sous l’impassibilité des différentes espèces d’arbres plus ou moins grands mais surtout désespérément nombreux.

Elle s’effondra au bout de quelques centaines de mètres, lasse de résister face à l’épuisement.

Serrant une poignée de feuilles mortes collées à une motte de terre gorgée d’eau, un sourire d’absence barra son visage lorsqu’elle se retourna sur le dos, les prunelles fixées à la ramure s’égouttant des bois. Était-elle morte sans même s’en rendre compte et continuait-elle à diverger ? Le monde après la mort serait bien cruel, loin des mythes contés à l’abri des chaumières.

Mais c’était absurde… et impossible. Pas ici, pas seulement avec ce qu’elle avait subi.

Elle songea, avant…

Elle se tenait devant l’entrée du coquillage. Des jours et des jours à marcher et parcourir à cheval les infinités d’espaces de l’intérieur sans relâche, retombant très souvent sur ses pas sans savoir si elle avait véritablement tourné en rond ou si les pièces avaient changé de place, comme à leur habitude.

Après la découverte d’une jolie entrée en trompe l’œil, représentant un petit tunnel de nacre – qu’elle avait failli emprunter sans réfléchir avant de remarquer un creux de la taille d’une main, très discret –, elle s’était retrouvée au bord d’une plage idyllique, dont le sable si blanc et fin avait étourdi son sens du toucher…

Tout au bord d’une eau incroyablement nuancée de teintes dont son regard se régalait comme d’une gourmandise imprévue, elle voyait cette immense coquille trop éclatante pour des yeux déjà emplis de la magnificence naturelle de ces lieux.

L’entrée… telle une jolie petite maison.

La croyance d’avoir atteint son but fit fleurir son cœur d’une joie difficilement supportable après ces longs temps d’attente et d’espoir.

D’une main tremblante elle effleura l’ondulant contour de cette maison maritime, du sel se déposant sur le bout de ses doigts. La voûte intérieure se dissimulait en tournant de manière concentrique, du sablon saupoudrait sur quelques pas la coquille de calcium qu’elle foula sans hésiter. Elle était persuadée d’avoir enfin trouvé le cœur, ou du moins le chemin l’y menant.

L’excitation la gagna et, une paume glissant le long de la paroi, elle avança et tourna, tourna encore. Il lui semblait que le temps s’était allongé, la piégeant dans un léger tournis ; le calcium brut laissa sa place à une nacre délicate et brillante, douce à sa peau asséchée qui, reconnaissante, retrouva soudain une souplesse étonnante. Elle s’arrêta, un peu interloquée, et l’observa : comme elle était soudain belle et polie ! Ses ongles eux-même chatoyaient étrangement, propres et limés. Une curieuse démangeaison à la tête, au-dessus des oreilles, l’alerta et elle se tâta avant de retirer les mains, choquée et légèrement inquiète. Pas d’erreur, il y avait bien là quelque chose d’à la fois dur, solide et velouté. Ses paumes se portèrent à nouveau au crâne pour discerner par le toucher des sortes de bois de cerf continuant de grandir jusqu’à atteindre la longueur d’un avant-bras, sublimement torsadés. Ces nouvelles cornes à plusieurs branches tiraient gracieusement vers l’arrière de la tête, parfaitement équilibrées.

Il n’en fallut pas plus pour que sa bouche s’ouvrît sur un « oh ! » muet, et un impérieux désir d’observer son nouveau visage l’agita avant qu’elle ne se reprît – les tours de cette sorte ne pouvaient être que normaux en s’approchant du cœur. Elle continua donc sa progression sous l’écho de la lumière extérieure emprisonnée et réfractée par les multiples facettes de la coquille, des frissons lui parcourant le bas du dos et remontant le long de la colonne vertébrale…

Ne subissait-elle pas encore une transformation ? Pourvu qu’elle ne perdît totalement son apparence originelle, cela pouvait perturber son objectif ou sa marche. Sans vraiment y penser et sans s’arrêter, elle porta ses doigts à l’endroit de la faible irritation pour, sans autant de surprise que la première fois, y deviner une petite touffe lisse de poils qu’elle pouvait, en se tordant le cou, découvrir d’un beau blanc argenté. Allons bon. Était-elle devenue une sorte de cerf ? Mais un cerf blanc ?

Alors qu’elle se posait la question, la fin du coquillage apparut brusquement, aussi hermétique que la déception qui lui tordit à l’instant même le ventre, aspirant tout son courage. L’amertume l’envahit et la secoua, il devait forcément il y avoir une sortie, quelque qu’elle fût.

Poussant, scrutant minutieusement, elle ferma les yeux puis les rouvrit, tapota. Rien ne se modifiait. Tout ce chemin pour… une impasse ? S’était-elle trompée ? Était-ce juste une de ces illusions prisées par la maison ?

De dépit, elle détourna son visage de ce triste dénouement et refit le chemin en sens inverse.

Choquée d’apercevoir la sortie après quelques tours seulement, elle mit cela sur le compte de son esprit lassé puis poussa une exclamation de réelle surprise.

Un puissant effluve de terre et d’herbe lui prit le sens olfactif tout entier et elle resta là, saisie par ce qu’elle voyait. D’énormes troncs verts, bizarrement plats ou incurvés et recouverts d’un fin duvet pâle, très curieusement plantés dans des collines brunes extrêmement irrégulières, se prêtaient à son regard. Tout cela était très embrouillé, chaotique. Où étaient passés la plage, la mer, l’air marin ? Ici, les parois de calcium étaient translucides, orangées, striées de noir.

Elle se décida à faire un pas à l’extérieur…

Tout devint flou, précipitant sa vision en un tourbillon d’incohérence où le sol, fuyant très vite et très loin en dessous d’elle, était à peine distinguable, et où les troncs émeraude disparaissaient de sa vue.

Le terrible mal de tête qui l’étourdit quelques secondes lui donna une sensation de déjà-ressenti et lorsque enfin ses yeux retrouvèrent un semblant de stabilité, la nausée la plia en deux, essoufflée.

Elle venait d’arriver dans une forêt… et ce qu’elle avait pris pour des arbres sans branches, sans feuilles, n’étaient que l’herbe à ses pieds.

Pas de temps pour y réfléchir car une angoissante pensée traversa son esprit, la jetant quatre pattes au sol qu’elle s’empressa de fouiller. Avait-elle perdu tout moyen de retour à ce lieu si propice au cœur ? Devait-elle tout recommencer, elle qui paraissait s’être si fortement rapprochée de son but ?

Lorsqu’un léger calme lui revint, laissant ses yeux s’accoutumer à la faible luminosité sourdant de sous les rameaux, sa main continua de chercher, plus méthodiquement cette fois-ci, l’entrée ou la sortie par laquelle elle venait forcément de passer et qui, peut-être (avec beaucoup d’espoir), pourrait la ramener à cette blanche plage.

Ses doigts heurtèrent alors quelque chose qu’elle vit rouler sous son regard perplexe. Un petit coquillage…

À cet instant la question fut de savoir par quelle injustice de telles émotions existaient, si puissantes qu’elles peuvent jeter dans les affres du désespoir.

Elle, voyageuse aux multiples découvertes, qui avait tant vu, tant résisté à moult chocs émotionnels sans jamais se retrouver en pareil état ! Il y avait une limite à tout, notamment à sa désillusion, et elle venait de la franchir.

Retrouvant lentement un semblant de stabilité, elle glissa précieusement la minuscule coquille dans une poche de son grand sac de tissu et se mit en marche, car c’était tout ce qu’il lui était possible de faire (mais quand avait-elle transformé le non vouloir en non pouvoir ?).

Le soleil glissa quelques rayons au travers des troncs nombreux ; c’était un astre finissant, au pourpre manteau et partant éclairer d’autres contrées déjà.

Pourquoi un tel endroit, pourquoi à cette heure, elle ne le savait pas, et cela à vrai dire lui importait moins que de trouver une porte de sortie le plus rapidement possible.

Curieusement à l’aise dans cette forêt pourtant très irrégulière, aux trous et mottes assez nombreux pour la faire chuter quinze mille fois sans succès, elle se dirigeait sans trop de mal, espérant tout de même ne pas se perdre en d’inutiles circonvolutions.

Tandis qu’elle évitait habilement les branches mortes tombées au sol, l’obscurité l’avalait à chaque pas un peu plus jusqu’à ce qu’elle ne pût avancer sans danger, danger qui ne tarda malheureusement pas à survenir, car chaque instant de répit a sa fin.

Se baissant pour éviter de justesse une grosse branche horizontale, un entrelacs de ronce lui emmêla méchamment les pieds et lui fit connaître une douleur encore jamais ressentie.

La pente se situant juste derrière lui donna l’élan suffisant pour aller rouler-bouler et s’écraser la tête la première sur un gros rocher malvenu. Sonnée, elle ne ressentit même pas la pluie glacée se déversant un peu plus tard.

À présent qu’elle avait bien retourné ces pensées malheureuses avec beaucoup de remords (mais pourquoi ? Ce n’était absolument pas de sa faute, si ?), elle songea à son pitoyable état présent.

Il lui était trop risqué de rester ainsi effondrée sur le sol spongieux, immobile toute une journée, laissant l’espoir la quitter peu à peu…

Allons, n’avait-elle pas déjà surmonté pire situation ?

« Non », lui chuchota la tristement sincère partie de son esprit, « le pire c’est quand tu as dû courir pour rattraper la mer qui s’en allait sans toi et, optionnellement, la barque qui t’a permis de traverser le désert brûlant que ce lieu était devenu et que tu aurais dû subir si justement tu n’avais pas sprinté très vite ». En effet, cette angoisse-là n’avait duré que quelques minutes… dures et longues minutes mais tout de même, comparée à l’affreuse situation dans laquelle elle se trouvait à l’instant même et qui, elle, durait depuis maintenant plus de douze heures, en se référant à son temps, ce n’était que pacotille. Néanmoins, elle ne pouvait abandonner.

Se relevant tout doucement sans réussir à éviter un trouble de la vision, elle resta un instant chancelante. Une goutte de sueur lui chatouillait la narine depuis tout à l’heure et sa main, agacée, essuya ce qui se révéla être le sang restant ayant coulé du front au nez. Elle s’était salement amochée tout à l’heure mais le front saignait toujours beaucoup pour peu de chose, ça n’avait peut-être pas été si grave. Elle ne pouvait s’attendre à moins après s’être explosée sur une matière aussi dure que la pierre, et puis, cela guérissait vite, comme toujours.

Utilisant l’écharpe de laine de son sac, elle improvisa un bandage pour l’une des ses cornes dont le bout pendouillait déjà, brisé par le choc. De ce côté-là apparemment et heureusement, elle ne ressentait pas de douleur. « Ce serait trop fort que je subisse mille maux à cause d’une chose qui ne m’appartient pas ! Enfin… qui s’est greffé là sans mon accord ».

Cependant elle était d’une suffisante bonne foi pour accorder qu’elle se sentait plutôt à l’aise dans ces bois en les parcourant, si l’on mettait de côté sa récente mésaventure, et c’était sans aucun doute lié à cette métamorphose. Bien sûr, la forêt était le domaine de prédilection d’un cervidé… drôle de coïncidence ! Mais elle ne pensait pas du tout que cela en fût une, au contraire. Peut-être une épreuve avant de toucher le cœur tant désiré ? (L’espoir n’a pas de fin.) Pourtant, qui se soucierait donc d’une aventurière comme elle ? Encore moins la maison ! Elle n’était qu’une fourmi, une poussière à ses yeux, si des yeux elle avait. Alors pourquoi…  « Oh, tu le sais bien, il y a toujours ce genre de choses qui arrive, ça n’a rien à voir avec ta quête ». Ainsi en avait-elle fait une quête… mais quand ? Devait-elle vraiment se mettre à penser sans arrêt au passé depuis qu’elle se traînait dans cette forêt interminable ? Était-ce la fin qui lui était réservée ? Et il n’y avait rien de pire que de ressasser, tourner sans un seul instant de répit les questions sans réponses sous un crâne qui tourmentait déjà par la fatigue.

« Peut-être devrais-je trouver un abri et m’y poser quelques instants le temps que je me sente un peu mieux. Mais si je suis dans une de ces parties ou rien n’avance ? Ou bien ne suis-je pas la seule à parcourir cette forêt, avec un peu de chance ? (Il était rare qu’elle songeât ainsi.) S’il m’arrivait malheur, qui se rendrait compte de ma disparition ? Je le sais, il faudrait que ce soit bien terrible, mais personne n’est à l’abri d’une chute dans un profond ravin. Oui j’ai quelques connaissances, mais au bout de combien de temps s’inquiéteraient-elles ? Quand bien même Silfi son cheval Vlaamperd – pourrait me les trouver, j’ai des doutes quant à sa capacité à les ramener à moi… en particulier à cause du moyen d’entrée en ce monde qui est en ce moment même dans ma poche ! Peut-être existe-t-il un autre moyen d’y accéder ? Devrais-je tout abandonner et repartir à cheval ? À quoi servent ces questions idiotes et absurdes ? »

Elle poussa soudainement un grand cri de rage qui se résorba rapidement dans les feuillages rouille puis continua de marcher, une force renouvelée, venant d’elle ne savait où, irriguant ses muscles endoloris.

Néanmoins sa vision allait de mal en pis, les taches se multipliaient et se troublaient sur sa cornée, elle avait l’impression que sa tête était prête à exploser et que son corps se déformait ; bientôt, ses jambes dont l’adrénaline avait permis qu’elles pussent fonctionner puissamment, se dérobèrent sans avertir, la faisant chuter durement sur les genoux. Sans ne plus savoir ce qu’il se passait, tous ses sens se confondirent comme si elle… oui, elle était devenue une substance molle, quelque chose d’indéfinissable, quelques secondes d’absence et de grande lucidité, un passage d’un état à un autre.

Cette transition prit fin, laissant à la place de la jeune femme un superbe cerf au pelage gris argent. S’acheva alors la pensée de l’être qu’elle était pour n’être plus qu’animal. Et l’animal bondit entre les troncs qui défilaient, frôlant leur écorce rugueuse, soulevant moult mottes de terre à ses lestes sabots… il courut tant et tant que l’astre emplit le ciel de sa poudre blanche, rayonna de félicité dans son royaume pervenche puis descendit lentement les marches jusqu’à l’horizon, non point ensommeillé mais décidé à réchauffer d’autres terres.

L’ombre panachait l’orient, ses larmes pétillaient déjà et les couleurs fusionnèrent pour étreindre le pays d’une nuit implacable.

Bientôt ne luisaient par intermittence dans l’obscurité que deux globes mouvants, si rapides qu’ils laissaient presque dans leur sillage une réminiscence étoilée. Cette course aussi vive que s’il était poursuivi par une horde de monstres sanguinaires ne se termina qu’avec le retour du soleil et la fin de la forêt… une fin brutale. C’était un mur qui s’étendait ici, aussi haut qu’une montagne, aussi large qu’un océan, absolument perpendiculaire au sol et sans aucune aspérité. De bois sombre, veiné de rouge terreux, il paraissait aussi inébranlable qu’un roc ; l’animal le longea par instinct, poursuivant son chemin cette fois-ci au trot, le museau lâchant une vapeur blanche dans le frais matin.

Les heures se suivirent, accompagnant l’astre dans sa marche au sommet du royaume et lorsque ses rayons tombèrent en bruine sur le doux pelage du cerf, un autre mur fit son apparition, aussi brun que l’autre avec lequel il formait un angle droit.

Ou bien la malchance accrochait ses pas, ou bien il n’était pas parti du bon côté.

Le soir approchait lorsque l’animal disparut après avoir suivi la limite, laissant sa place à la jeune femme, étourdie et perdue. Elle leva la tête, ne sut combien de temps était passé, se rappela uniquement de très vagues instants, d’odeurs et de sons beaucoup plus marquants que ses sens habituels. Quel était donc cet étrange mur qui l’interpellait et où la lumière oblique du soleil couchant venait caresser les nuances ? Il lui était arrivé quelque chose de très étrange et inhabituel et qui plus est dont elle ne pouvait réellement se souvenir.

Elle s’adossa à cet immense barrage et leva les yeux au dôme outremer qui la surplombait. Elle réfléchissait.

Bien que cherchant, rien d’intéressant ne lui venait. N’y avait-il aucun fichu moyen de s’échapper d’ici ?!

C’est alors que tout bascula et en moins d’une seconde la terre fit obstacle et le mur devint sol.

Confuse mais s’adaptant très rapidement, elle se remit debout, soulagée que les arbres qui pointaient très étrangement à l’horizontale fussent suffisamment espacés du… de ce qui était sous ses pieds, pour qu’elle n’eût pas à courber la tête. Devant elle, le ciel… 

Essayant de réprimer une sensation de malaise face à ce retournement littéral de situation et de se dire que ce qui était sous ses pas était bien définitivement dans le bon sens, la jeune femme avança jusqu’à finir par dépasser la cime des arbres. Lorsqu’elle se retourna, la forêt hérissait ses milliers de flèches vertes et cette simple vision lui donna la nausée. D’autant que loin au-dessus ce n’était bien sûr plus le bleu qui dominait, tout comme à sa droite où elle pouvait apercevoir l’imprécis barrage de bois, ainsi qu’à sa gauche, si distant qu’il disparaissait partiellement dans une brume nouvelle. Elle ne remarqua pas que ses cornes et sa queue avaient disparu ; la boîte était renversée, maintenant il ne lui restait plus qu’à plonger dans l’océan céleste… 

Il lui semblait qu’elle marchait depuis des heures et des heures, mais que voulait donc dire le temps ici ? L’impression était tenace de progresser en vain, un peu comme remonter un tapis roulant à la même vitesse. De surcroît, le paysage ne changeait quasiment pas, c’était à peine si les arbres diminuaient dans le lointain, et l’espace éthéré qui s’étalait au-devant de sa trajectoire n’était en aucun cas un repère de distance.

Puis, petit à petit, le ciel emplit totalement son champ de vision et les murs finirent par disparaître en une opalescence bleutée ; elle baignait en un univers azur où singulièrement des formes glissaient çà et là, à moins d’un mètre, mouvantes et furtives. Enfin, elle s’arrêta. La sensation était trop forte d’avoir un mur invisible juste en face, à un bras de distance ; elle tendit la main très lentement jusqu’à ressentir dans ses doigts une drôle d’aimantation qui lui courut jusque dans le coude avant qu’elle ne se retirât.

« Je n’ai aucun autre choix que de foncer de toutes façons. Je ne vais pas rester là à tergiverser cent mille ans ! »

Elle plongea. Littéralement. La force d’aspiration, ce chatouillement si particulier lui envahit tout le corps, la projetant au travers de la barrière ; les formes qu’elle n’avait qu’à peine distinguées se précisèrent et elle put observer, les yeux grands ouverts et avec émerveillement, des centaines d’étranges losanges rosés à carré central, ce dernier variant entre le blanc et le bleu dans toutes les nuances possibles.

Alors qu’elle en prenait conscience, l’apesanteur disparut et ce fut brutalement une sensation de chute qui la fit crier de surprise mêlée de peur. Un de ces engins volants l’effleura et s’éloigna en spirale, un moment déstabilisé par le courant d’air provoqué ; le cœur de la jeune femme battait follement ! Elle était complètement paniquée, s’écraserait-elle tout bonnement sur une terre qui ne manquerait pas d’apparaître au-dessous d’elle ? Ou bien le monde se serait-il encore inversé et ne ferait-elle que filer à travers les cieux à l’infini ? Quel horrible avenir… 

Des nuées de ces formes quadrangulaires fuirent sous ses yeux et ce fut par réflexe qu’elle essaya de s’y accrocher, tentant de freiner sa longue chute. Malheureusement, aucun ne se présentait à ses mains désespérément tendues. Allons, vite vite, il allait bien devoir se passer quelque chose la sauvant d’une mort certaine ! Pourquoi ne lui pousserait-il pas des ailes à présent ? Elle s’était bien métamorphosée en cerf dans la forêt, il ne serait que justice que… 

Sa pensée s’arrêta lorsqu’elle se rendit compte qu’elle n’allait plus aussi rapidement que précédemment. Son corps lui semblait être un pollen au vent et le sol aux nuances verdoyantes s’approchait tout en délicatesse. Un peu maladroitement la jeune femme atterrit, le cœur battant de tant d’émotions, les jambes tremblantes mais déjà l’esprit sûr. Elle observa l’immense étendue herbeuse qui s’allongeait sous ses yeux, interrompue par quelques buissons, des bosquets de magnifiques arbres aux rouges fleurs charnues et des… habitations !

La maison qui se trouvait devant elle – après qu’elle eût marché quelques minutes – comportait quatre faces, était munie de tourelles à chaque angle et devait bien s’élever sur trois étages pour atteindre cette hauteur. De surcroît toute tordue, sa pimpante couleur attirait l’œil, avec ses fenêtres sans volets comme autant de cavernes ouvertes sur une montagne. Elle était plantée là sans barrière, sans chemin, sans rien qui n’indiquât une quelconque appartenance, mais de ça aussi elle avait l’habitude. Une créature humanoïde en sortit et la regarda un bref instant avant de la saluer comme il se doit – les visites devaient être rares. Elle clama un mot universel signifiant le bonjour puis fouilla dans son sac pour y sortir le mini traducteur qu’elle colla sous sa gorge. (Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas vu d’êtres.)

« Quel est ce pays ?

— Une vaste campagne. »

Eh bien, tant pis pour elle, il n’y aurait pas moyen d’y retourner, sauf au hasard. Apparemment eux-mêmes n’avaient pas donné de nom à leur monde. Et elle n’aurait voulu s’en arroger ce droit, même si elle en avait eu la possibilité, ce n’était pas très respectueux. De toutes façons, elle avait déjà usé de son passe, pour son propre chez-soi.

« Qu’y faites-vous ? reprit-elle.

— Nous recueillons le ciel.

— Seriez-vous la fameuse corporations des accrocheurs d’aurore ou piégeurs de lumière ?!

— C’est ainsi que l’on nous nomme, oui. »

Elle dissimula son émerveillement en un réflexe qu’elle ne comprit pas, modérant ses émotions, puis continua :

« Oh eh bien puisque j’y suis… où puis-je trouver des fioles de couleurs ?

— Traversez le bosquet que vous voyez là-bas, il y a derrière un petit village. »

Après avoir remercié, la jeune femme poursuivit son chemin en direction du bois.

Les arbres qui l’entouraient étaient énormes bien qu’assez râblés et leur efflorescence charnue dégageait une capiteuse odeur d’amande amère. Elle ne connaissait la corporation que de nom et n’avait jamais eu l’occasion de les voir travailler. C’était bien par hasard qu’elle était arrivée ici ! Les curieux « cerfs-volants » qu’elle avait vus tout à l’heure devaient sûrement faire partie de la récolte, d’une façon ou d’une autre ; peut-être bien aussi ces végétaux, elle avait eu vent d’une utilisation de fleurs… celles-ci mêmes ?

Au détour du petit chemin emprunté surgit une bâtisse totalement ronde et, à l’inverse de la précédente, très basse ; sa couleur majoritairement jaune soleil semblait sourire de son ovale entrée sans porte, et son unique fenêtre – du moins ainsi la jeune femme l’apercevait-elle – lançait des clins d’œil au tout venant. Sans s’en rendre compte son propre visage s’illumina tandis qu’elle en observait d’autres, cossues, aux multiples angles, posées là de manière désordonnée mais parfaitement charmante.

Des êtres s’affairaient dans une large et paisible clairière, son oreille captait le miaulement d’une scie et la chute d’un de ces arbres, mais elle ne s’inquiétait pas, elle connaissait d’ouïe dire le respect des habitants pour leur lieu de vie et de travail. Enchantée de l’activité qui régnait ici après tous ces jours de solitude et d’effroi, le stress la quitta et la laissa défaillante ; elle crut qu’elle allait s’effondrer et un voile descendit une brève seconde angoissante sur son regard. Les personnes qui l’entouraient sans lui avoir vraiment porté d’attention l’observèrent soudain, ressentant son épuisement extrême (cela faisait plusieurs jours qu’elle n’avait rien avalé… son sac ne contenant plus de vivres ; obstination oblige) et une vint à son secours, lui tenant ces propos :

« Bienvenue étrangère, souhaites-tu te reposer en nos contrées ? Notre nourriture est excellente et notre métier pourrait t’intéresser un temps. Qu’en dis-tu ? »

Il lui proposait un échange tout à fait honnête, un peu de son aide contre le gîte et le couvert. Elle accepta immédiatement, trop contente de pouvoir se poser un peu après toutes ces aventures pour le moins troublantes. Son guide la mena alors vers une habitation de forme triangulaire car les deux pentes du toit allaient jusqu’au sol et étaient recouvertes d’une épaisse mousse. Toutes les maisons ici étaient apparemment sans porte pour en fermer l’entrée, prouvant, comme partout ailleurs dans la maison, une confiance sans bornes qu’elle ne pouvait toujours qu’apprécier malgré l’habitude qu’elle en avait. Comme si un jour elle avait connu autre chose !

Revenant à sa visite, elle écarquilla grand les yeux pour ne pas perdre une miette de ce que lui réservaient ses fabuleuses tribulations. L’intérieur était sobre mais douillet par son bois d’une douce couleur crème, ses épais tapis faits d’une matière inconnue, ses lampes magnifiquement ouvragées dans toutes les nuances en encorbellement sur les murs et ses couloirs ronds dont toute la longueur était recouverte d’émaux chatoyants. Le tout dégageait une impression de chez-soi et une odeur délicate, inconnue à son nez mais proche de celle du pêcher, de l’amande et de la délicate fragrance du miel d’oranger.

Elle découvrit une merveilleuse petite pièce aux angles adoucis par d’épaisses tentures chamarrées, prometteuses de clair-obscur lorsque les aériennes lampes torsadées seraient allumées la nuit venant ; une table ronde aux pieds baroques supportait divers objets dont un miroir et un pot de fleurs sèches embaumant la chambre d’une délicieuse odeur qu’elle ne pût définir encore. Un lit modeste bien que paraissant sans aucun doute extrêmement moelleux à souhait, rebondi avec sa couette aux motifs réguliers (comme la Chambre des Petits !), l’attira dans son assurance de profond repos. Elle se retourna vers son hôte, lui sourit et lui exprima son intense satisfaction d’un tel endroit avant qu’il ne la laissât.

Ah ! Qu’il était agréable de s’effondrer tout à son aise dans le frais édredon ! Avant de s’endormir, elle jeta un bref coup d’œil au miroir et nota par réflexe que la blessure à son front n’existait plus. Elle ne tarda pas à plonger dans un sommeil réparateur et laissa filer les heures et la lumière à l’horizon…

Le lendemain la trouva disponible et guillerette, elle avait vraiment très bien dormi, la nuit ici était tranquille, un peu fraîche (d’où le duvet) et un silence murmurant régnait. Elle en sourit de contentement, l’heure était parfaite pour aller manger : mais y avait-il quelque chose à grignoter dans la maison ou bien les êtres lui avaient-ils préparé quelques nourritures ? Elle sortit et resta un instant immobile dans la très légère brise exquise qui soulevait les mèches fines de ses cheveux chocolat. Le vert gazon invitait à courir et rouler comme un enfant, les capiteux bouquets rouges des bosquets environnants à s’emplir les poumons d’air vivifiant. Se mettant à marcher, elle aperçut au détour d’une bâtisse de plus grandes dimensions – sûrement un lieu de réunion – des tables de bois plus ou moins alignées où quelques êtres étaient installés et semblaient manger. Il s’agissait bien du petit-déjeuner et elle trottina jusqu’à eux avant de s’installer à quelques places d’écart des premiers venus. Elle n’osait pas les aborder trop ouvertement alors qu’hier leur sympathie l’avait tellement touchée ! Après s’être morigénée, elle entama la conversation :

« Bonjour ! Avez-vous bien dormi ? »

Ils se retournèrent vers elle et lui répondirent :

« Très bien ! Et vous ? La nuit vous a-t-elle été douce ?

— Excellente. Cela faisait des mois que je n’avais plus approché un seul lit digne de ce nom, je me sens véritablement régénérée. »

Ils marquèrent un instant de surprise avant de reprendre :

« Des mois ? Cela se voit que vous êtes une voyageuse mais, tant de temps ! Avez-vous volontairement évité les lieux fréquentés ?

— On peut dire ça, sourit-elle, ce lieu est sublime, j’y suis arrivée totalement par hasard. Je veux dire, je ne savais pas que vous habitiez en un tel endroit. Vous êtes célèbres dans les autres contrées, vous savez ! »

Ils rirent et l’un lui passa un pot empli d’un épais liquide émeraude, semblable au miel d’acacia. Elle le remercia d’un hochement de tête avant de continuer :

« À vrai dire, je suis perdue. Je pense rester ici quelque temps, il me serait impossible d’ignorer votre incroyable hospitalité et gentillesse. De plus je suis très curieuse de votre métier ! J’ai pu apercevoir assez… rapidement il faut dire, d’étranges cerfs-volants roses à carré central blanc ou bleu là-haut dans le ciel, décrit-elle. Vous servent-ils vraiment à « absorber » les couleurs du ciel ?! Je trouve ça incroyable ! ».

Un des êtres qui étaient restés en retrait sans vraiment s’impliquer dans la conversation tout en écoutant, se leva et vint à elle. Il lui proposa de l’accompagner après le petit déjeuner sur les lieux de travail et de les voir à l’œuvre, ce qu’elle accepta immédiatement, trop heureuse de pouvoir découvrir davantage nouvelles cultures.

Se dépêchant de terminer la gelée de fruits et les galettes légèrement salées qu’elle avait recouvertes de miel, elle finit par se lever et saluer ses compagnons de repas avant de suivre l’être jusqu’à un grand bassin où l’eau jaillissait comme d’une fontaine horizontale, permettant un lavage efficace.

Ceci fait, plus rien ne l’empêchait d’aller au fameux chantier des accrocheurs d’aurore !

Arrivés sur place, d’autres êtres leur proposèrent une visite explicative et son compagnon la quitta, mission accomplie. Elle le remercia, réjouie, et se retourna, oreilles grandes ouvertes.

Tout d’abord les bûcherons coupaient tous les mois un grand chêne rouge de leurs cultures, après qu’ils en eût replanté un à la place – ce fut là qu’elle apprit qu’ils poussaient en un mois environ ! – puis l’équarrissaient parfaitement jusqu’à ce qu’il ne restât plus qu’un tronc dont ils enlevaient l’écorce pour le donner, par la suite, aux tailleurs. Ces derniers trempaient le tronc dans une eau claire et froide de source pendant quinze nuits, permettant ainsi à toutes les différentes couches de l’âge de se séparer. Il fallait perpétuellement surveiller cette délicate transition entre le bois sec et compact et la fragile matière qu’il devenait sous l’action de l’eau au risque de perdre un arbre pour rien. Une fois les cercles de bois libres les uns des autres, chacun était pris pour être fendu sur toute sa longueur afin d’en faire de grands panneaux aplatis sous d’imposantes meules mécaniques de pierre lisse jusqu’à devenir d’immenses feuilles presque transparentes. Ici terminait le travail des tailleurs et commençait celui des affineurs qui s’empressaient de découper les feuilles tant qu’elles étaient encore humides, étalées sur de grandes tables de pierre, à une dimension raisonnable de un mètre par un mètre. Ces feuilles étaient alors mises sous deux lourdes plaques les débarrassant de l’eau de source encore contenue dans leurs fibres, pendant trois jours. Une fois bien sèches, un coup de ponçage était nécessaire pour éliminer toutes aspérités. Entre-temps, les cueilleurs qui avaient récolté toutes les fleurs rouges du chêne, les avaient écrasées pour en faire une bouillie dont l’essence même était recueillie au travers d’un alambic puis déposée dans un bassin. Les affineurs mettaient donc les feuilles en fin de traitement dans cette essence.

Dix jours étaient à compter à partir de cet instant, ni plus ni moins. Passé ce temps d’attente, les feuilles étaient sorties puis séchées ; elles étaient devenues absolument blanches et avaient acquis une solidité et une souplesse sans pareil, défiant jusqu’aux tranchants les plus aiguisés.

Les fixateurs, avant-derniers maillons d’une chaîne extrêmement bien organisée, construisaient les structures aériennes permettant l’envol de la blanche feuille dans le ciel, reliée au sol par un mince fil quasiment invisible dont l’emplacement était indiqué par des cercles colorés surélevés. Au bout de quelques heures, ces systèmes volants étaient ramenés au sol où les extracteurs décrochaient la feuille imbibée de ciel pour la plonger dans un grand alambic qui, suite à de nombreuses manipulations complexes, sécrétait au goutte-à-goutte toute la pure couleur contenue dans les fibres, couleur que l’on transvasait dans un tube fermé d’un bouchon de liège. Ce tube était ensuite étiqueté d’un nom et de l’heure et date de prise de la couleur, ainsi que le temps qu’il y faisait.

Après ces longues explications très instructives, la jeune femme resta silencieuse et légèrement perplexe : comment diable faisaient-ils pour « absorber » le ciel ?! Elle eut beau poser des questions et retourner en boucle leurs réponses, le résultat restait le même. Personne ne savait vraiment comment cela se passait tout là-haut mais en revanche que la maison fût ô combien facétieuse, oui, il n’y avait donc pas plus d’étonnement que ça ! « Après tout, la magie existe et ce doit en être…  d’ailleurs je ne devrais même pas en douter… », songea-t-elle. Les quelques souvenirs qui tournaient dans sa tête ne semblaient pas vouloir y croire, eux ; mais enfin, quelle importance ? Pourquoi toujours vouloir les accorder à sa « post-renaissance » ?

On lui proposa de rester autant de temps qu’elle le souhaitait, hôte de l’être qui l’avait accueillie dans sa maison en premier ; à cette idée charmante un large sourire illumina son visage et elle se dit que sa quête du cœur pouvait bien attendre un peu, elle n’en aurait que plus d’ardeur ensuite pour la poursuivre.

Le jour suivant la jeune femme se décida à observer le travail des extracteurs du début à la fin.

Debout, à une distance respectueuse des êtres à la tâche, elle s’empressa de noter tout ce qu’elle voyait, comme elle le faisait depuis le début ; ses carnets s’empilaient quelque part en un chez-soi de la maison qu’elle avait nommé d’un nom totalement farfelu grâce au passe reçu comme tout le monde à l’arrivée. Le cahier qu’elle portait dans son sac ne tarderait pas à devoir être changé et les gribouillis s’accumulaient au fil des jours passant.

Assidue et le crayon sûr, elle croqua les structures volantes des fixateurs ramenées au sol et ne perdit pas une miette de la maîtrise des extracteurs. Quelle délicatesse pour retirer cette si fine feuille sublime de nuances célestes ! Une fois plongée dans l’alambic, la vapeur emprisonnait la couleur, montait dans le tube réfrigérant où, à son contact, se liquéfiait… 

À la suite de ses observations la jeune femme proposa son aide dans la traction des feuilles du ciel jusqu’au sol et ne s’en sortit pas trop mal. Pouvoir dire que l’on avait soi-même participé à une partie de l’énorme travail des piégeurs de lumière était plutôt génial !

Elle ne voyait pas le temps passer et bientôt le pourpre habilla l’horizon, déjà paré d’une lactescence dorée qui ne semblait curieusement venir d’aucune source solaire. En effet, même en scrutant avec attention, rien ne paraissait être une boule de feu et pourtant l’avait-elle vu, cet orbe enflammé brûlant ses espérances lors de son périple forestier ! Aurait-il disparu avec le renversement ? Ou bien tout simplement était-ce parce qu’elle était passée en un autre monde ?

Cela faisait déjà deux jours et demi qu’elle apprenait en ces lieux si charmants, il faut dire, et elle ne se sentait pas prête à repartir ; les êtres, le paysage, les activités… allait-elle en oublier ce qui l’avait amenée ici ? Trouver le cœur, la pièce inaccessible, son vœu le plus cher ! Mais ô combien de personnes avaient tenté avant elle cette folle quête, parfois jusqu’à leur mort avant de se rendre compte de leur illusion…  Une infinité d’années sans jamais un seul être pour avoir découvert le plus fabuleux des trésors, bien qu’il courût une légende sur un unique ayant réussi… Mais les légendes restent des légendes et la jeune femme se savait n’être qu’un grain de sable sur la plage du monde.

Le matin suivant elle prépara ses affaires, déterminée : la nuit lui avait porté conseil, elle partirait dans l’après-midi. Avant ceci il lui restait quelques questions à poser au sujet de cette fameuse légende qui lui était revenue en tête hier ; même si ce n’était qu’un conte, toute piste était bonne à prendre et il lui fallait plus de détails.

Ainsi, assise entre ses compagnons sédentaires pour le deuxième repas du jour, elle tint ces propos :

« Auriez-vous connaissance de la légende du Guide ? »

À ce nom, ils s’animèrent et tous se mirent à parler en même temps :

« Bien sûr ! Cette légende est très célèbre, où que l’on aille ! Nous avons l’originale.

— On dit que ce Guide était un être follement amoureux qui avait perdu sa compagne… 

— Qu’il la chercha si loin et si longtemps qu’il finit par découvrir le cœur même de la maison !

— Non c’était un voyageur avide de connaissances qui parcourut tant et tant l’insondable qu’il finit par se voir révéler le Secret par quatre belles et mystérieuses dames.

— N’était-ce pas à sa mort ? Un ange lui serait apparu et lui aurait confié ce lieu mystérieux.

— Sa femme sans doute !

— Il me semble qu’il s’agissait d’un des propriétaires de la maison, il y a des temps si reculés qu’aucun livre d’histoire ne le mentionne… et qu’il est le gardien de ce cœur.

— S’il est le gardien, il ne peut en être le Guide, non ? Les légendes racontent qu’il mène les êtres qui le trouvent jusqu’au Secret !

— Il y a plusieurs versions. J’en ai lu où il était nommé le Maître Guide, Celui Qui Sait Tout ou encore Le Secret Vivant. »

Perplexe devant tant d’ardeurs venant d’êtres lui semblant plutôt réservés, elle interrompit :

« Vous avez l’air d’aimer les légendes, non ? Je n’ai pas encore eu la chance de lire la version originale de ce conte et j’adorerais que vous me le détailliez, si vous voulez bien !

— Nous en serions ravis ! » s’exclama l’un d’eux, suivit immédiatement de tous les autres.

Installés en rond dans l’herbe, la jeune femme et les êtres firent une place pour celui qui revenait muni du gros livre des légendes, contenant parmi tant d’autres celle du Guide. Attentif à ce qu’il allait lire, un silence impatient s’installa, rapidement apaisé par les premiers mots… 

« Quelque part en des contrées lumineuses, rafraîchies par d’incessants zéphyrs, allait une tribu nomade, indolente ou fugitive ; sous son passage les empreintes de pas s’effaçaient rapidement et au-devant se traçait un chemin toujours changeant.

Ces femmes et ces hommes tous plus ou moins liés par le sang et encore plus par l’amitié n’avaient pour la plupart jamais connu d’installations, d’emménagements durables en des lieux précis. Leur âme appartenait au voyage, leur esprit éternellement curieux ne pouvait imaginer d’arrêt total sans la mort du corps qui venait avec. Car à ces instants seuls, le peuple nomade stoppait sa marche et faisait son deuil durant un mois.

Si au regard des étrangers leur nombre était insuffisant pour former une ville, peu leur importait car ils l’étaient bien assez pour une complexe famille, libre et joyeuse. Durant les merveilleux moments de naissance, leur chemin s’arrêtait quelque temps en de belles oasis ou riches horizons et tous s’extasiaient sur cette nouvelle vie au sein de la tribu.

Ainsi naquit Askonahi, petit garçon aux grands yeux d’ambre et déjà à la poigne solide, le duvet si clair sur la tête qu’il paraissait chauve à la première année ! Il fut choyé, aimé, entouré toute son enfance et grandit avec l’image d’un monde parfait et si doux que rien ne pouvait venir l’interrompre ; à ses quatorze ans, tout ce qui l’intéressait était de vivre encore plus d’aventures, apprendre un maximum de choses toutes différentes, toujours plus et plus encore…

Alors que tout allait pour le mieux, un jour, la tribu prit la décision de passer par une planète qu’elle ne connaissait pas pour un commerce inhabituel. Askonahi s’y blessa bêtement en sautant de rochers en rochers contre l’avis de ses parents et ne put aller marchander avec eux, malgré toute son envie. Resté dans le tipi il remuait de tristes pensées et un amer remords, les yeux dans le vague ; les heures passèrent et l’inquiétude lui serra le cœur lorsqu’il n’entendit personne revenir.

Au soir, un bruit de pas précipité le fit sursauter et il vit entrer son meilleur ami, essoufflé et terrifié ; ses parents étaient morts. Un éboulement de falaise avait eu lieu et ils n’avaient rien pu faire chargés comme ils l’étaient. Trois autres personnes s’étaient éteintes également et cinq, grièvement blessées, arrivaient tout juste au camp, supportées par les valides. L’horreur l’électrocuta et le jeune garçon dont la vie venait de basculer s’effondra, inconscient.

Lorsqu’il revint à lui, la tribu préparait ses morts et on l’avait allongé et protégé d’une couverture qu’il repoussa, terrassé de chagrin, espérant que tout ceci ne soit qu’un affreux cauchemar. Oubliant sa cheville bleuit il sortit et s’approcha des autres qui étaient debout au centre du camp, la tête basse et les larmes brillantes. Quelques-uns levèrent la tête à son approche et lui lancèrent un douloureux regard car pour eux également était mort un proche, de sang ou d’amitié, peu importait, la famille venait de perdre cinq de ses membres et l’amputation était aussi terrible que réelle.

Cinq êtres reposaient au milieu du cercle formé, un linceul pour seule protection cachant leur corps et leur visage… Les dégâts avaient dû être monstrueux car du sang tâchait déjà le lin tissé et le jeune garçon tomba à genoux, l’esprit comme aspiré par un néant sans pitié.

Jusqu’au soir la tribu continua de veiller les morts tout en préparant un immense bûcher funéraire dont elle récupérerait les cendres à la fin pour les disperser au vent comme le voulait la tradition ; Askonahi allait et venait furieusement à la tâche, sans un repos et sans une plainte, sourd et muet dans son désarroi.

Le lendemain matin le soleil se leva sur les montagnes verdoyantes, réchauffa les humbles habitations et les tanières animales mais ne put apporter de chaleur au sein de cette famille en chagrin ; les défunts furent installés sur le bûcher et le feu y fut mis. On regarda d’un œil éteint les étincelles monter haut dans le ciel, la fumée s’évanouir, le bois craquer et les corps disparaître…

La cérémonie terminée, le jeune garçon prit ses affaires et quelques-unes de ses parents pour s’en aller. Il ne pouvait supporter rester plus longtemps. Si la tribu tenta de le retenir, il n’y prit garde et jamais il ne la revit, malgré tous les chemins qu’il put emprunter par la suite. Peut-être ne le voulut-il jamais.

Il parcourut le vaste univers pendant neuf années où il s’efforça d’oublier le grand vide qui habitait son cœur, jusqu’au jour où il rencontra, dans une tribu nomade presque comme la sienne, la femme de sa vie. Elle se prénommait Zérua et savait faire chanter son être comme personne encore. Leurs regards, leurs mains et leurs esprits se lièrent, et ils décidèrent de rester pour toujours ensemble, vagabondant au hasard de la maison. La jeune femme ne pouvait se résoudre à quitter sa famille et par amour pour elle le jeune homme resta en sa tribu qui l’accueillit comme un nouveau proche, ce qu’il était déjà presque par de lointains liens de parenté.

Cependant sa blonde chevelure était sans égale face à leurs cheveux noirs et contrastait fortement avec celle de son aimée, longue et si sombre qu’elle lui semblait disparaître dans la nuit. Ils s’aimèrent si fort qu’on ne pouvait les voir l’un sans l’autre et ils reçurent quelques gentilles taquineries sur ce lien qui les unissait, auxquelles ils répondaient toujours en souriant : « Elle est la vie qui comble mon cœur meurtri ; il est la clef de mon bonheur. Nous ne pourrions vivre séparés tout comme l’oiseau ne peut se séparer de ses ailes. »

Ils prévoyaient des enfants, de nombreux enfants riants et quémandant réconfort, des enfants à choyer, à protéger, à élever et éduquer de la meilleure des façons, la chair de leur chair réunie autour d’eux, vivante.

Deux ans après leur fabuleuse rencontre, Zérua mourut foudroyée dans son sommeil par une maladie contractée sur la planète qu’ils visitaient alors. Insidieuse car invisible et indolore, ils n’avaient pu savoir. Dévasté par ce terrible second coup du sort, Askonahi déserta la maison et se laissa errer à travers les galaxies de l’univers, haïssant cet insondable monstre qui lui avalait tout ce qui était cher à son cœur, abandonnant les siens lorsqu’ils n’étaient plus à l’intérieur… 

Durant vingt années ses pas le menèrent d’un endroit à l’autre sans repos mental ni guère physique.

Il est dit qu’il devint si érudit de toutes choses, si instruit des mondes qu’il finit par devenir à lui seul une encyclopédie étourdissante de sujets. Sa mémoire exceptionnelle lui valut d’être nommé « Celui Qui Sait Tout » par ceux qui avaient eu l’honneur de converser avec lui ; en particulier de nombreux rois et personnes influentes le supplièrent de rester à leurs côtés, allant jusqu’à lui proposer des richesses si grandes qu’il n’aurait pu les imaginer même en ses rêves les plus fous. Sa liberté en fut menacée car il refusait toujours et pour fuir l’avidité sans fin de ces puissants – à l’égale de sa connaissance – il dut recourir à de nombreuses ruses pour rester hors d’atteinte.

Son périple semblait devoir prendre fin sur une misérable petite planète aride, austère, aussi sèche que son cœur ; la faim et la fatigue l’avaient laissé affaibli et perdu aux abords d’un reg couleur de rouille. C’est là qu’il vit apparaître son cheval, un noble Aztèque qu’il n’avait pourtant pas appelé depuis la mort de sa compagne et qui n’était pas censé quitter les entrailles de la maison. Il se demanda donc ce qui avait poussé son fidèle animal à venir jusqu’ici, aux confins d’un univers oublié…

Le quadrupède faisait mine de repartir puis s’arrêtait et le regardait d’un air insistant comme pour dire : « Allez viens, je t’attends ! Monte sur mon dos. »

Sachant qu’il n’avait plus rien à perdre et que sa propre mort était proche, Askonahi haussa les épaules et s’en fut, chevauchant à travers les plaines, les déserts et les étoiles à la vitesse de l’éclair. Son esprit était vide et il ne retrouva qu’un peu de lucidité lorsque l’animal le mena au fond d’une profonde grotte, sur un roc inconnu de ses voyages. Une poignée d’or étincelait au fond, tel un œil solaire impératif mais il recula violemment sous cette injonction qui ne pouvait lui être destiné : lui qui avait honni toutes formes de la maison au fil de ces années douloureuses ! Ce ne pouvait être vrai, ce ne pouvait lui arriver ! La rage et le chagrin le submergèrent et il s’enfuit, fébrile, laissant son pauvre cheval hennir sous la roche humide ; il n’y prit garde, ses émotions l’aveuglaient en éternelle obscurité et il se retrouva sous la fade lumière du jour, écorché, vivant de corps et mort d’esprit.

À ce moment-là, la voix de sa femme retentit sous son crâne, chaude mais moralisatrice. C’était un souvenir qui remontait de si loin qu’il crut être déjà parti de ce monde et il s’adossa au bord de la caverne sans s’en rendre compte, laissant la voix sincère glisser en lui :

« Si tu ne cesses de t’enfuir, mon amour, tu ne feras que reculer pour mieux sauter ! Un jour viendra où tu devras prendre conscience n’être que seul responsable de ce qui t’arrive. Je te préfère sûr de toi, sûr dans ce que tu as surmonté et doté d’une grande confiance te permettant de vaincre les obstacles futurs. Rien ne peut plus détruire qu’une perte d’estime de soi, perte d’estime qui peut survenir de maintes façons et qu’il te revient d’éviter en te sachant responsable des événements, du moins tous ceux te touchant de manière directe ou indirecte. La douleur est réelle, mais il t’appartient de souffrir ou non. »

C’était suite à une discussion sur ses parents où il avait maudit le sort de ce qu’il leur avait fait et elle l’avait gentiment grondé par ces mots. Askonahi avait cependant continué :

« Ainsi, si mes parents sont morts, est-ce de ma faute ? »

Elle avait secoué la tête :

« Non, bien sûr ! Mais les choses arrivent suite à un enchaînement d’actions et nous, êtres, en sommes responsables. Ne maudis donc pas un destin qui n’en est pas un mais pense dorénavant que tout ce que tu fais sera la cause des conséquences à venir, bonnes ou mauvaises. Les gens sont liés et nous avons tous quelque chose à faire dans ce qui arrive. Avec cette façon de penser tu pourras devenir fort et généreux, volontaire et réfléchi. »

Lorsqu’il revint à son état présent, l’homme remarqua que son cheval l’attendait et du sabot l’invitait à reprendre le chemin de la porte, ce qu’il fit cette fois-ci après ce souvenir rassérénant. Il avait aimé et haï ce monde mais il lui revenait de décider de l’aimer encore. Jusqu’alors, éviter toute réminiscence et tous lieux pouvant le faire souffrir ne l’avait absolument pas fait avancer, voire l’avait même plutôt fait régresser, il était temps qu’il reprît sa vie en main et arrêtât de songer que tout était de la faute de la maison… Surtout que, quand on y songeait bien, ses parents et sa femme étaient morts hors de ses étendues ! Comment avait-il pu être aussi inflexible, injuste ? La souffrance s’était immiscée en tout son être, le possédant jusqu’alors.

Avançant la main, il effleura la frêle poignée d’or avant de la tourner, sûr, mais le cœur battant chamade. Tout un pan de la grotte s’effaça alors devant lui et il arriva, dit-on, en un intérieur de grand tipi coloré qui le laissa figé, un flot d’émotions contradictoires tempêtant sous son crâne. Le tipi de son enfance, comme aux premiers jours… celui où il aimait se réfugier le soir venant, lorsque les fraîcheurs de l’atmosphère venaient mordre ses joues de bébé. Il eut l’impression de revoir ses parents se tenant au centre, riant de sa rouge figure et de son souffle inégal ; il courait alors dans les bras chaleureux et, blottit, observait d’un œil déjà endormi le feu central crépiter… Tant de doux souvenirs remontaient à présent !

Askonahi s’effondra près du tas de cendre entouré de grosses pierres irrégulières et pleura toutes les larmes de son corps. Enfin les émotions retenues durant plus de vingt ans s’échappaient et lorsqu’il se releva, son cœur était apaisé et confiant. Il sut alors qu’après le deuil de ses parents il devait faire celui de sa belle Zérua et qu’avec cet acte, il ne la perdrait pas mais la gagnerait dans la lumière de sa victoire sur les sombres sentiments qui l’habitaient depuis trop de temps. Par des gestes mesurés, l’homme aux cheveux clairs déposa son sac et tout ce qu’il contenait de cher à ses yeux sans distinction, ainsi que les bijoux, afin de poursuivre la tradition tribale qui était de céder son héritage à la génération suivante lorsque le temps venait. Bien qu’en son cas ce fût l’inverse, il réussit à chasser les quelques nuages qui s’attardaient puis sourit tristement, songeant qu’il se sentait bien nu et qu’on ne pouvait rêver mieux pour un tout nouveau départ…

Les pans du tipi s’écartèrent sous sa poussée, laissant une lumière d’un jour naissant s’infiltrer et l’enrober d’une agréable chaleur qu’il reçut les yeux fermés, paisible. En les rouvrant, la familière crainte et tristesse s’agita dans ses pupilles car il était sur les lieux douloureux de leur rencontre ; une oasis verdoyante comme après la pluie, aux palmiers chargés de dattes appétissantes, aux mares réfléchissantes et à la délicieuse fragrance d’épices et de rosée. Oh ! Cette oasis, comme il l’avait sublimée, comme il l’avait maudite et adorée ! Ici qu’ils avaient échangé leur premier regard, décidant un jour d’y revenir dans le but de fonder une famille, ici qu’il avait décidé de rompre tout lien avec la maison… ici qu’ils avaient cru en des jours heureux, entourés de leurs enfants !

Il tituba jusqu’à un imposant palmier, bien plus gros et grand que ses congénères où tous les deux s’étaient embrassés ; il en ferait le deuil, comme il avait fait le deuil de sa famille pour retrouver peut-être un jour une forme de bonheur.

L’homme prononça ces mots d’une voix rauque dont l’amour ne suffisait pas à cacher la blessure profondément enfouie :

« Tu vois ma tendre amie, les événements se sont enchaînés dans un monde où je ne suis qu’un minuscule grain de poussière… et pourtant j’ai été l’instigateur de nombre d’entre eux et cette imputabilité que j’assume à présent me permet d’avancer. Si j’avais été seul dans l’univers, rien ne serait arrivé mais je ne t’aurais pas rencontré non plus et ma vie n’aurait eu aucun sens. Nous avons vécu trop peu de temps ensemble mais quitte à en prendre la responsabilité, je choisis un bref instant d’intense bonheur à un éternel désert de sentiment… C’est ce que tu m’as appris n’est-ce pas ? Toujours faire en sorte de penser que l’on a eu son mot à dire… et rester positif. » Les larmes inondèrent ses yeux, coulèrent sur ses joues, glissèrent à terre ; il ne put continuer à parler et eut l’impression qu’un couteau venait de fendre la plaie infectée de son cœur. Le chagrin l’assourdit, le musela mais il s’efforça d’exprimer sa peine :

« Je souffre, je souffre tant ! Le monde est bien pâle sans toi et mes nuits ne ressemblent à rien… Ta disparition m’a rendu exsangue comme si l’on m’avait brisé les ailes. Oui, oui, te souviens-tu ? Tu es la vie qui comble mon cœur meurtri ; je suis la clef de ton bonheur. Nous ne pouvons vivre séparés tout comme l’oiseau ne peut se séparer de ses ailes. Mais depuis tant de temps… je ne suis qu’un oiseau meurtri aux ailes cassées. Elles n’ont jamais pu guérir. Oh, je sais ce que tu penses, je suis seul maître de mon destin, si j’applique le bon remède, mes ailes me seront rendues… Je veux que tu soies fière de moi, ma belle Zérua. Pour toi je me redresserai, pour toi j’avancerai. »

L’homme releva la tête et décrocha le dernier bijou protégé sous son fin tricot, un modeste collier de perles fines alourdi d’une jolie pierre chamarrée ressemblant vaguement à un visage d’enfant souriant qu’elle lui avait offert un mois après leur rencontre. S’adressant à la nature, au soleil, à la terre, Askonahi exprima :

« Je vais partager mon savoir au plus grand nombre possible, sans fuir et sans remords. Je serai un guide car je souhaite le devenir et aurai l’honneur d’être écouté. Que ce chemin de croix n’ait pas été inutile et qu’il puisse s’éclairer de sentiments positifs dans mes souvenirs. Je t’aime, Zérua. Retrouvons-nous un jour, lorsque j’aurai dispensé tout ce que je sais… »

Cette pierre dont il ne s’était jamais séparé scellerait pour l’éternité leur amour gravé au pied de ce grand palmier ; il avait connu un début mais ne verrait jamais de fin.

La lumière matinale glissait de furtifs regards sur le bijou chancelant qu’il lâcha et vit s’éteindre lentement au creux des ombres, avant qu’un rayon ne perçât jusqu’à lui, l’illuminant brièvement une dernière fois, en clin d’œil rassurant. Le Guide se retourna tout simplement et s’en alla entreprendre ce qu’il avait décidé ; apprendrait qui voudrait, il ne cesserait de diffuser la foultitude d’éléments qui couraient en sa tête ni de voyager, encore et encore. Il avait de nombreuses années devant lui avant un repos mérité !

Il est dit qu’un jour, lorsqu’il fut encore plus célèbre qu’il ne l’était auparavant de par son immense savoir, un étrange personnage vint lui rendre visite et, lui touchant le front d’une main délicate, lui sourit avant de lui chuchoter Le Secret à l’oreille. De longues paroles audibles à lui seul qui le laissèrent aussi figé qu’une pierre, bouleversé, presque autant qu’à la mort de ses parents ou de Zérua mais empreint d’une autre émotion, magnifique et poignante ; une sorte de soulagement et d’unité effaçant enfin les cicatrices fragiles de son âme, tandis que l’étrange personnage disparaissait dans un doux halo avec un dernier signe de la main, complice. »

L’être qui contait la légende se tut et chacun médita sur les paroles qui avaient été dîtes. La jeune femme retint ses sanglots, ses yeux étaient humides et sa gorge se serrait : quelle histoire terriblement triste ! Elle avait vraiment envie de pleurer et pensait ne pas être la seule en voyant les autres baisser la tête, encore sous le coup de l’histoire.

Après quelques instants de recueillement elle songea que cela ne l’avait guère avancé. Après tout, les lieux n’étaient pas indiqués. Aucun nom, aucun indice qui pût la mettre sur une piste ! S’il ne s’agissait que de faire ses recherches sur une planète, passe encore, mais les galaxies et la maison ?! Des planètes arides avec des grottes il y en avait sûrement tout un tas, d’après ce qu’on lui avait mentionné et des oasis, c’était encore pire ! Et surtout, la légende ne mentionnait nulle part la découverte du cœur de la maison… seulement qu’un secret lui avait été confié. Tout ceci restait bien vague, comme tous les contes mythologiques. Désemparée, la jeune femme songea à ce qui l’avait poussé dans sa recherche perpétuelle du centre mystérieux, du véritable commencement de ce qu’elle nommait sa quête.

Comme s’il devinait ses pensées, un être se pencha vers elle et l’interrogea :

« Pourquoi vouliez-vous entendre une telle légende ? »

Intéressés, tous les autres écoutèrent attentivement et ce fut embarrassée qu’elle balbutia, soudainement timide :

« Oh, eh bien j’étais en train de me le remémorer… c’est assez complexe… enfin non, j’ai juste découvert un livre quelque part parlant d’une légende et… c’était la légende de la maison, sa création. J’ai trouvé ça incroyable ! Je veux dire, c’était comme si on mettait un début à une chose qui n’en a pas, je suis un peu pareille alors – elle rougit – enfin bref, les mythes m’ont intéressée par la suite et j’ai pu en lire pas mal. J’aimerais trouver ce cœur.

— C’est un très joli but, nous te souhaitons de trouver ce que tu cherches… 

— … Et ce que tu trouveras, même s’il n’est pas véritablement le cœur de la légende, t’apportera sans doute les réponses à tes questions.

— Si j’ai bien compris, tu pars cet après-midi ? Nous en sommes tristes, tu es d’agréable compagnie.

— Nous voudrions que tu acceptes quelques présents pour la suite de ton voyage. »

La jeune femme les observa tour à tour, émue. Comme ils étaient gentils et généreux ! Elle qui voulait faire un échange de fioles contre des objets de son sac, n’osa plus et ne sut plus quoi dire. Mais ils la rassurèrent vite en riant de son désarroi et, comme s’ils devinaient ses pensées, lui assurèrent que cela ne devait pas l’empêcher de faire du troc si telle était son envie ; les cadeaux n’y avaient rien à voir, il s’agissait juste d’une marque d’amitié !

Ainsi donc, après avoir échangé cinq fioles de couleurs différentes contre une bombilla et sa calebasse, une irish whistle ou flûte irlandaise, un peigne en ivoire incrusté de pâte de verre et damasquiné de cuivre et enfin une perle de feu d’un des pays de la planète Austère-mâchefer, la jeune femme se vit offrir des présents fort utiles. Heureusement son sac s’était libéré et de surcroît on lui en donna un autre bien plus gros à attacher sur le dos et autour de la taille, ce dont elle s’extasia :

« Je n’ai jamais vu une telle façon de porter les objets, c’est amusant ! On m’a pourtant passé de nombreux et curieux accessoires venant le plus souvent de planètes comme vous avez pu le remarquer, mais ça, jamais !

— Il nous vient d’un être te ressemblant très fortement. Il n’y a pas de ça sur ta planète d’origine ?

— Oh… sûrement… je n’ai pas fait attention » Elle rit, embarrassée.

Qui la croirait si elle disait n’avoir jamais connu cette « planète » ? Même en inventant être née ici… pourquoi ses parents ne lui en auraient-ils pas parlé ? Elle pouvait carrément dire qu’elle était de la xième génération dans la maison et que tout le monde avait oublié d’où il venait réellement. Mentir à ces êtres si bons ? Elle baissa la tête, penaude puis la redressa, impassible.

« Je suis de la cinquième génération, nous ne connaissons plus notre planète d’origine et les récits qui nous en parviennent sont mélangés et un peu fantaisistes – elle haussa les épaules – nous ne voyons pas d’intérêt à la connaître. Après tout, il y a tant à découvrir ici ! Et puis on dit que c’est dangereux, n’êtes-vous pas d’accord ?

— Mh, c’est vrai que les planètes ne sont pas réputées pour être très accueillantes, cependant… nous pensions que, aimant voyager, tu aurais eu la curiosité d’aller la visiter. Peut-être un jour ?

— … Sans doute. »

Et voilà, elle avait menti. Pourquoi ? Pourquoi cette crainte de dévoiler qu’elle n’était pas comme les autres ? Qu’en savait-elle après tout ? Il y avait infiniment plus de monde dans cette « maison » que sur sa planète, elle en était sûre. Des gens différents, par conséquent, il devait y en avoir en pagaille, des amnésiques, oui sans aucun doute ! Elle prit une inspiration pour tout dévoiler puis se ressaisit in extremis, cela eut été bizarre de parler d’elle comme ça, à des gens qui ne la connaissaient pas et à qui elle venait de mentir.

La jeune femme, après avoir salué une dernière fois ses « amis » s’en alla par le grand temple qu’elle avait pu apercevoir en arrivant. Il s’agissait d’une sorte d’accueil d’où pouvaient arriver et partir tous ceux en trouvant l’entrée. Elle songea qu’elle devait être bien cachée ou dans un coin guère fréquenté car elle n’avait vu aucun étranger à ces contrées depuis qu’elle y avait atterri.

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