Le onzième sens

Lorsque je m’étais installé dans ce petit chalet de montagne, sur le versant nord du massif pyrénéen, je n’avais alors qu’un but en tête: m’éloigner le plus possible de toute cette vicissitude humaine, cesser de souffrir par la volonté de quelques joueurs au-dessus de ce monde étroit d’esprit, bête et passivement morose. Leurs bêlements à longueur de journée – et de nuit – avaient fini par avoir raison de moi et ma seule planche de salut s’était trouvée en les économies que j’étoffais patiemment depuis déjà de nombreuses années; mon travail se révélait pour une fois véritablement utile. Faire la fête, sortir, acquérir la dernière technologie m’étaient dénués de tout intérêt depuis fort longtemps sans en ressentir les inconvénients que me prédisaient mes chers semblables pleins de bonnes intentions. J’attendais.

C’est ainsi que le 18 juillet 2005 précisément, après d’infructueuses recherches dans les agences immobilières sur la « perle » recherchée – certes une perle de peu de valeur, aux yeux de mes concitoyens – je finis par tomber sur la réalisation de mes espoirs. Mon seul véritable ami avait un soir fait mention d’une vieille cahute encore en bon état, quelque part dans les roches élevées des Pyrénées, sur son versant nordique. Le vieil homme à qui elle appartenait était un grand-père par alliance de sa famille et venait de mourir; puisque j’étais à la recherche de ce genre d’habitation, il lui avait paru tout indiqué de m’en avertir. À cette époque, la révélation m’était apparue tel un magnifique soleil en plein hiver, évaporant les flaques poisseuses et la tristesse suppurant de mon âme. Aujourd’hui, j’aurais préféré qu’il n’en fût rien et n’avoir jamais écouté mon ami; si revenir dans le temps était possible pour l’être que je suis, je n’hésiterais pas une seconde.

Ce chalet était parfait en tout point: écarté de toute civilisation bruyante et dérangeante, bénéficiant du matin rayonnant et d’un soleil couchant à la pointe des lointains sommets (je me situais sur un plateau), douillet si je puis dire comparé au misérable appartement où je logeais auparavant. Je vivais ainsi des journées complètes de seize heures et lorsque l’hiver approcha, je m’éveillai aux sons d’oiseaux solitaires sous un astre, bien que froid, déjà brillant de santé.

Les cultures de mon jardin me suffirent bientôt à vivre et je n’eus à descendre au village le plus proche qu’en pleins frimas, la neige couvrant tout de son épaisse écharpe blanche, en même temps que le dôme splendidement froid et bas. J’étais près de mon poêle, réchauffant des membres rouges à sa brûlante carcasse, murmurant pour moi-même les objectifs que je me fixais chaque jour pour le lendemain. Car je ne m’alanguissais pas dans un quotidien de montagnard, il m’eût été malheureusement impossible de le faire, on a toujours besoin, en ce monde, d’argent pour survivre. Bien évidemment les courses s’étaient considérablement réduites à l’aide de mon potager mais il m’avait tout de même fallu trouver une source à proximité pour mes besoins en eau. En effet le vieil homme ancien propriétaire n’avait pas considéré l’option « eau courante et électricité » (ce qui n’était pas plus mal pour mes économies). Je devais me débrouiller avec le bois alentours et ce que je ramenais d’une source proche, ajouté à mon petit boulot de pigiste m’assurant tout juste de quoi. J’en étais donc à mes réflexions auprès de la délicieuse source de chaleur lorsque je finis par m’endormir, épuisé comme je l’étais après avoir coupé des dizaines de bûches.

Si je pouvais réellement transmettre à ceux qui me liront les sensations que je vécus alors, la terreur sublime qui m’envahit suivie d’un affreux supplice, je serais l’homme le plus soulagé du monde. Je pourrais me décharger d’un immense fardeau que je porte depuis.

Mon esprit tout entier s’est trouvé plongé en un univers totalement inconnu, explosant de lumière obscure; je voyais parfois des colonnes d’énergie électrique courir le long de peau de ténèbres, m’arrachant des frissons extatiques et me transportant dans un état que je ne saurais décrire. Des éléments familiers transparaissaient au travers de courbes fluorescentes, comme si ma pauvre cervelle cherchait à traduire en images humaines ce qu’elle recevait jusqu’au cœur de chacun de ses milliards de synapses. Ce magma tourbillonnant et incessant me tordait dans sa danse, impitoyablement; le moindre de mes muscles semblait de feu et de glace et aspirait la plus petite parcelle d’espoir d’en réchapper. Je me réveillai brusquement auprès du poêle et, confondu par la vitesse de mon cœur et la sueur glacée qui coulait tout le long de ma nuque, je restai prostré là, tremblant comme un pauvre chiot abandonné. Plus par instinct que par volonté, mon regard se dirigea vers la pendule au mur et fut perplexe lorsque je me rendis compte qu’il était encore si tôt. J’avais pourtant eu l’impression que ce capharnaüm improbable avait duré des siècles, que dis-je, une éternité de souffrance. Mais étions-nous toujours le même jour ? Le même mois ? La même année ? Le calendrier me l’assura, j’étais vraiment tout retourné. En chancelant, j’allai m’effondrer sur ma couche, épuisé et nerveux. Je ne trouvai un sommeil sans rêve qu’à l’aube.

Les jours se poursuivirent cependant sans ombre à l’horizon. Je restais méfiant à chaque soir venant, retardant malgré moi un sommeil que je craignais par dessus-tout et je finis bien entendu par en subir les conséquences. Plus rien ne m’intéressait si ce n’était de dormir, je voulais absolument m’allonger, n’importe où, pourvu que je pusse reposer ce corps gourd et ces paupières irritées. Un jour, un homme vint toquer à ma porte, il s’était perdu sur le chemin et avait aperçu avec grand soulagement ma demeure, espérant qu’elle ne fût pas déserte. Il ne fut pas détrompé mais quel piètre soulagement ! J’étais alors dans une phase d’absence comme cela m’arrivait de plus en plus souvent et ne répondis que par un faible murmure. Comme il persistait à frapper à ma porte, au point d’avoir l’impression, dû à mon épuisement, qu’il venait enfoncer mes tympans, j’eus la colère suffisante pour roquer ma présence. Il ouvrit alors la porte – car je ne la fermais que lorsque je n’étais pas à l’intérieur – et je n’eus le temps de mémoriser qu’une vague silhouette avant de perdre connaissance.

Fort heureusement, dans mon carnet d’adresse étaient inscrites les différentes étapes pour rejoindre le village, ce qui lui permit de m’amener à l’hôpital. Je m’éveillai dans une chambre bichrome, à la senteur aseptisée de menthe chimique. L’infirmière en garde à ce moment-là me donna la réponse avant même la question: c’était bien l’homme qui avait toqué à ma porte qui m’avait sauvé, et, rajouta-t-elle, s’il n’avait pas été là, j’aurais pu garder de graves séquelles cérébrales avant de me rendre compte de mon problème. Apparemment on m’avait détecté un cancer aussi gros qu’une prune logé entre mes deux hémisphères; je fus curieusement à la fois soulagé de mettre une cause sur mes terribles visions nocturnes d’un soir et terrorisé à l’idée des chirurgies qui m’attendaient (et d’où je pouvais ne pas ressortir vivant).

Je passais de nombreuses heures à fixer le blanc plafond, une migraine tenace malgré les calmants administrés et cherchant à construire mes projets pour « après ». Mais rien ne venait, mes pensées s’arrêtaient obstinément à la séance de découpage crânien, un noir absolu gagnait ma volonté et je laissais très souvent retomber mes velléités d’avenir.

Le moment fatidique dut sans doute venir mais je ne m’en rendis fort heureusement pas compte, plongé au plus profond de moi-même grâce aux médicaments et à ma fatigue; cependant je vécus à la place une terrorisante épopée cosmique.

Un néant trop éblouissant était mon seul univers, quelques fois des flashs rédempteurs me trouaient la rétine tandis qu’une lame érodée écorchait à vif mon sens du toucher. J’avais un goût persistant de noix douce-amère en bouche et une odeur d’humus pourri dans le nez. Seules mes oreilles vivaient un terrible silence d’après cataclysme, comme si ma douleur se reniait elle-même sous mes hurlements muets.

Je me souviens parfaitement de chacun de ces détails, gravés au plus profond de mon âme, et plus j’essaye de les oublier, plus ils me torturent; des arches brutes me traversaient le corps, emportant un peu plus de parcelles de mon moi « éthéré ». Quand j’ouvris à nouveau les yeux sur le monde habituel, j’étais encore dans cette chambre, avec la même tache au plafond en forme de plume, et la même infirmière qui vint me voir au bout d’un quart d’heure environ pour m’assurer en souriant que tout s’était très bien passé. L’on m’avait retiré le cancer et dans une semaine je devais sans doute pouvoir sortir, en faisant tout de même très attention à mon alimentation et aux chocs mentaux. Le stress et la fatigue n’avaient pas dû arranger mon état, me sermonna-t-elle. Ma première pensée rationnelle fut que je n’avais pu terminer la nouvelle pour mon travail et sachant à présent la limite largement dépassée, je me confortai en songeant que j’avais au moins une excuse. Au bout d’une semaine, je sortis de l’hôpital. Mon sauveur en grand héros n’avait même pas cherché à me joindre, il avait pris de mes nouvelles par l’intermédiaire du personnel médical, je le sus car je demandai à le voir afin de le remercier. Avant de retourner dans mon petit chalet où tant d’horreurs s’étaient déroulées, je passai par mon travail, la fiche d’attestation de maladie en main et une forte volonté d’avancer – on n’a pas souvent l’occasion de réchapper à la mort. Je promis à mon employeur de terminer ma nouvelle au plus vite tout en en recommençant une afin de rattraper le temps perdu; j’allai même jusqu’à promettre d’en faire une troisième mais, inquiet de ce qui m’était arrivé, il m’enjoignit de ne pas trop en faire. Après tout, ce n’était qu’un petit village ici, qui lisait donc son journal mis à part une poignée d’habitants ? J’en fus assez vexé mais ne le montrai pas. Un acompte me fut versé afin que je pusse vivre décemment et je m’en retournai chez moi dans les montagnes, sûr. Huit jours étaient passés depuis que l’on m’avait porté aux urgences et ce n’eut pas été énorme pour un rangement. Malheureusement, il me fallait bien ajouter les deux semaines où mon temps de sommeil se réduisait drastiquement un peu plus chaque jour… L’état de la bicoque en bois faisait alors peur à voir et à sentir; une affreuse odeur de négligé s’était installée comme nouvelle propriétaire, un verre brisé au sol aux côtés d’une bouteille de vin jaune ayant subi le même sort, m’arracha un soupir: des tessons et une poussière de verre infime saupoudraient mes lattes sur un rayon de plus d’un mètre cinquante. Qu’avais-je fait au juste ? Pris la bouteille et le verre et les avais jetés au sol dans ma souffrance ? J’entrepris de tout nettoyer et ce ne fut que lorsque la lumière solaire, transparaissant derrière de fins nuages de neige, eut totalement disparu que je pus m’allonger, éreinté. Ma tête me lançait et je me souviens avoir craint une rechute puis m’être rasséréné quant au fait que je ne sombrerais plus dans d’affreux cauchemars apocalyptiques. Fini, c’était enfin fini !

Je passerai tous les détails de ma vie jusqu’à ce fameux 24 février. Mon boulot de pigiste se passait relativement bien, les quelques centaines de villageois appréciaient mes écrits et j’étais en paix avec moi-même. Dans une des nouvelles du mois dernier, il m’avait pris l’idée de conter ma propre histoire, depuis ces satanées hallucinations jusqu’à mon retour sauf chez moi; j’y avais bien sûr ajouté quelques éléments plus fantastiques et une fin angoissante, supposant que rien de tout ce qui nous entourait n’était vrai. J’en reçus beaucoup de compliments, de la part de mon patron et des habitants dans « lettres de lecteurs ». On a sa célébrité un jour, peu importe l’échelle. Le 24 février matin, donc, j’étais accroupi dans mon jardin pour la récolte des brocolis, les mains terreuses et le souffle déjà court. Une heure que j’y étais à peine et le soleil m’aveuglait déjà tandis qu’une légère sensation de vertige m’étourdissait; je me levai en entendant le facteur arriver dans sa camionnette par le petit chemin de terre étroit. J’étais véritablement en un lieu reculé et la seule route digne de ce nom se trouvait à plus de trois cents mètres en contrebas. Faire autre chose me remit les idées en place et je me sentis mieux, tandis que je discutai:

« J’dis pas que ça doit pas être tranquille comme coin hé, mais fichtre c’que ça doit être solitaire !

– Ça l’est, répondis-je, et c’est ce que j’apprécie.

– Tenez j’ai ce colis pour vous. Signez là. »

En rentrant je déposai le paquet rond sur la table en me demandant de qui il pouvait venir; je n’avais pas vérifié l’expéditeur en signant et les lettres FNEN me firent froncer les sourcils. Je n’avais pas connaissance de pareil nom dans mon entourage et, intrigué, lus le destinataire : INIP était bien mon nom, même si on avait omis le tilde au-dessus du « n ». Toutefois, FNEN s’était complètement fourvoyé au niveau de l’adresse ! Si le numéro était bon ainsi que la rue – chemin dans mon cas – je n’habitais absolument pas dans une ville… Ma curiosité piquée, je passai en revue les personne pouvant me connaître suffisamment pour m’envoyer un colis au milieu des Pyrénées mais non parfaitement pour en écrire l’adresse exacte. Ni ma petite famille dispersée ni mon ami ne pouvaient en être à l’origine. Je décidai de remettre ces questions à plus tard et ouvris le paquet. A l’intérieur, aucune marque ne me mit sur une piste, c’était un mystère et plus encore la boîte à musique qui s’y trouvait. Franchement, à quoi donc pouvait me servir un tel objet ? J’avais l’intérêt plus pratique qu’esthétique. Cependant, de gracieuse facture, l’ébène du jouet luisait à la lueur d’un rai de soleil, captant malicieusement mon regard jusqu’à la petite clef de métal que je m’empressai de tourner. Je suis d’un esprit plutôt réfléchi et rationnel, au sang-froid reconnu, mais ce qui m’arriva alors, dès le son grelottant parvenant à mes oreilles, m’enleva tout bon sens. Un torrent de lave dévasta ma cervelle, rugissant sa toute puissance dans chacune de mes veines et je me souviens m’être retrouvé à genoux dans l’impossibilité de stopper la boîte à musique, perdu, terrorisé, envahit d’une émotion qui n’était pas la mienne, un sentiment éclatant de succès. J’étais heureux d’entendre ce son alors que je souhaitais plus que tout au monde le fuir, échapper à ses griffes et retourner à mon quotidien. Mais quel était véritablement mon quotidien ? Où se trouvait ma réalité, existait-elle au moins ? Lorsque enfin la torture cessa par manque de ressort, je restai prostré sur le sol à tenter de me remettre, reprisant – en tremblant que les coutures ne tinssent – ma pauvre cervelle malmenée.

Au bout d’une heure, j’avais pris ma décision: il me fallait parler à mon ami de toute urgence; il était le seul en qui je pouvais avoir toute confiance et même s’il pouvait ne pas me croire, il serait capable de m’écouter sans se moquer. Je voulais, j’avais besoin de lui conter mes mésaventures. Notre discussion pouvait durer des heures, voire même un jour entier, ce qui me décida à aller le voir en personne. Je lui laissai un message vocal par une cabine publique, l’avertissant de ma prochaine venue. Ce cher ami vivait à Bordeaux, cossu dans ses affaires de notaire, secrètement passionné par l’ésotérisme et moins secrètement par les femmes. J’empruntai la voie la plus rapide coïncidant avec mes moyens, c’est-à-dire l’auto-stop. Je mis presque un jour à atteindre son lieu de vie et débarquai dans un état d’apathie causé par mon mal des transports chez mon ami à l’heure du repas. Il fut très heureux de m’accueillir et annula tous ses rendez-vous lorsqu’il perçut ma mine hagarde.

« Je suis content de te voir, mais qu’as-tu ? On dirait que tu as vécu quelques jours en enfer.

– C’est le cas, attends que je te raconte, tu ne vas pas y croire, c’est tellement fou ! »

J’avais amené la boîte à musique avec moi afin de la lui montrer, mais surtout sans en entendre le son. Une fois avait suffi.

Je me mis donc à déverser toute mon inquiétude, mon angoisse derrière une tasse de tisane, les heures filant leur trame d’épouvante dans mon dos. Mon ami m’écoutait très sérieusement, et je le savais plus enclin à croire au paranormal que la plupart des gens, mais son attitude face à sa croyance n’était pas passive; chaque jour quand il le pouvait, il menait des recherches dans ce domaine, espérant réussir à en prouver l’existence. A la fin de mon récit bouleversé, j’anticipai sa réaction en lui suggérant que ce devait être des séquelles liées à mon cancer enlevé mais il m’arrêta, persuadé qu’il y avait là matière à indices pour ses recherches. Si cela ne m’en coûtait pas trop, il me proposait de rester quelques temps chez lui, dans sa chambre d’ami, afin de m’étudier la cervelle.

« Tu sais combien je porte d’intérêt à ce genre de chose ! J’ai fait l’acquisition d’un scanner qui m’indique le matin les activités nocturnes de mon esprit. Je serais ravi que tu l’essayes. Qui sait, tu pourrais très bien avoir ta réponse, s’il détecte quelques fissures dans ton tissu cérébral.

– C’est réjouissant, maugréai-je, mais soit, j’accepte, je n’ai de toute façon guère d’autres solutions. »

Le soir venant il m’avait alors aidé à m’installer dans sa machine assez impressionnante, puis, sous le ronron électronique, j’avais sombré dans un profond sommeil. Le lendemain matin, point de nouveautés: tout était normal, pas même une trace de lésion, à notre grande joie. Mon ami se posa alors la question fatidique: si rien, comme mon cerveau le supposait, n’intervenait dans la création de ces infernales hallucinations, qu’est-ce qui en était la cause ? Et j’imagine alors que ses pensées l’ont mené vers la dangereuse réponse de la boîte à musique; si j’y avais porté plus d’attention, peut-être aurais-je pu éviter tout ce qui arriva.

Comme je ne voulais pas recevoir plus d’ondes qu’il n’était nécessaire, nous avions décidé de ne refaire cette expérience que trois jours plus tard. Une nuit je fus soudainement tiré de mon lit par un brusque vacarme qui m’amena, échevelé, au bureau. Ce que j’y vis avant de sombrer à mon tour, me glaça les os: étendu comme agonisant sur le parquet, agité de soubresauts monstrueux, mon ami hurlait de douleur et de folle joie mélangées. La grelottante petite musique atteignit alors mes oreilles et je basculai à mon tour dans les térébrants enfers. Cette fois cependant le tourment ne broya pas ma chair et mon âme et je pus filer au travers de paysages improbables, comme cela m’était déjà arrivé, poursuivi par d’étincelantes comètes bleues. Mon esprit tout entier criait à la victoire, « j’ai trouvé un sens, j’ai trouvé un sens » et je pouvais percevoir qu’en effet ma perception s’était accrue d’un onzième vecteur, l’ouïe. J’en avais déjà averti mes compagnons qui m’avaient alors assommé de questions: comment avais-je pu faire, en ce monde où tout déjà était découvert, où donc ma forme m’avait fait voyager pour que je pusse y découvrir un nouvel élément ? Je leur avais répondu qu’une âme étrangère s’était égarée en nos contrées, par je ne sais quel prodige, et qu’elle ramenait avec elle de stupéfiantes sensations d’un autre univers, extrêmement effrayantes et sans pitié. Qu’à chaque fois qu’elle pénétrait dans notre monde, sa forme semblait fondre en la mienne et que mon être avait semblé brûler de façon insoutenable. J’avais cru ne pas m’en sortir lorsque soudain cet étranger avait projeté à mon encontre ce fabuleux et mystérieux son développant mon onzième sens. C’était la deuxième fois à présent que je l’entendais et un de mes frères soudain se téléporta à mes côtés, irradiant une joie féroce qui ne m’était pas inconnue. Ses songes se mêlèrent aux miens et je compris qu’une autre âme vagabonde lui avait offert l’inestimable présent, sûrement en guise de bienvenue, après s’être fondue en lui. Elle avait dû être avertie par la première des douleurs qu’elle risquait de nous occasionner si elle ne nous transmettait pas la perception dès la première rencontre. Cependant, contrairement à la mienne que je sentais toujours quelque part rôder autour de mon esprit, l’âme vagabonde de mon frère, d’après lui s’était évaporée aussitôt sa mission accomplie. Je me souviens parfaitement de tout ceci, jusqu’à ce que la brume envahisse tout mon champ de vision et que je me retrouvasse au sol, trempé de sueur. Reprenant rapidement une conscience plus éclairée – habitude oblige – je me dirigeai vers la forme inerte de mon ami avant de saisir sa main; la dureté et la froideur du toucher me firent reculer, alarmé, avant d’avoir le réflexe de chercher son pouls. La mort l’avait frappé dans le plus terrible des cauchemars et je songeai, à part, qu’il avait tout de même eu ce qu’il souhaitait. Lui qui ne cessait de courir après un hypothétique autre monde, l’avait percuté de plein fouet, si fort qu’il n’avait pu y survivre. Je déclarai sa mort aux autorités dès le matin venu, passant par un court mais nécessaire interrogatoire, auquel je répondis presque honnêtement: j’étais son ami venu lui rendre visite au sujet de mes douleurs post-opératoires, car je me sentais seul alors. Tout se déroulait parfaitement jusqu’à ce qu’un bruit de chute me réveillât, plusieurs jours après mon arrivée. Le scanner ? Une de ses lubies, il aimait faire des recherches sur les capacités du cerveau et les données enregistrées étaient celles de ses propres expériences. La médecin légiste, à l’examen du corps, annonça qu’il avait décédé suite à un problème d’artères encombrées par du mauvais cholestérol; l’enterrement eut lieu deux jours plus tard et j’y assistai, entouré de tous les membres de la grande famille de mon ami. Je ne pensais plus, j’étais ailleurs. Malgré moi, mes yeux restaient secs et lorsque je rentrai enfin chez moi, mon chalet ne me parut plus du tout aussi confortable et apaisant qu’au premier jour.

Depuis ce funeste événement, je n’eus de cesse de poursuivre les recherches de mon défunt ami, de manière tenace et désespérée. J’en vins finalement à la conclusion que nous étions passés, lui et moi, dans un autre univers, grâce à l’effroyable musique de la boîte mystère, et avions rencontré les habitants de cet étrange monde. Si j’avais pu y survivre, contrairement à mon ami, c’est sûrement parce qu’il m’avait été possible de voyager « là-bas » bien avant de découvrir ce vecteur sonore fatal. Peut-être grâce à mon cancer, qui sait. Toujours est-il que je devais être une des très rares personnes sur terre à pouvoir ouïr ce son maudit sans en subir les mortelles conséquences. Je décidai d’enfouir profondément sous terre la cause de la mort de mon ami, tout d’abord pour ne pas risquer de possibles futurs trépas mais aussi pour m’enlever définitivement toute envie de retourner en ce monde trop angoissant, dans un but scientifique. Je délaissais mes carnets de recherche, mes notes et mon délire et me mis à écrire de plus en plus de nouvelles traitant de mes aventures. Je les contais de façon très fantaisistes et ma célébrité dépassa le cadre du village; je gagnai plus mais ne changeai pas mes habitudes de vie.

Au moment où je dépose ces mots, l’après-midi fait pleuvoir ses rayons d’or sur mes légumes, j’ai très envie de m’assoupir dans mon siège à bascule mais le facteur se fait entendre.

Il est venu me délivrer une lettre. Je la dépose ici, afin que vous ne me croyiez pas simple fabulateur. Mon stylo tremble dans mes mains alors que je voudrais être prompt à terminer mes phrases. Ce courrier est la preuve écrite que tout ceci m’est bien arrivé et qu’il est possible qu’un jour nous nous retrouvions face à un monde totalement inconnu… si nous y survivons.

« Monsieur Son de Plume (mon nom d’écrivain),

Nous sommes une institution de recherche en neurologie et avons eu la chance de lire quelques unes de vos nouvelles qui nous ont beaucoup interpellé.

En effet elle font référence à une boîte à musique et il se trouve que le même type d’objet avait été créé chez nous à des fins d’étude sur les capacités cérébrales et la possibilité de mondes parallèles. Nous l’avions envoyée à une fondation partenaire au nord de l’Espagne (INIP, Instituto Nacional de Investigacion en Psicologia) mais elle n’est jamais arrivée à destination; sans doute s’est-elle perdue au milieu de son trajet.

Si par hasard vous en avez entendu parler – et l’avez mentionnée dans vos écrits – nous serions très heureux que vous nous contactiez car nous n’avons de cesse de la rechercher.

Bien entendu, nous avons également promis une récompense de cinquante mille euros à tout individu nous ramenant la boîte à musique. Comme vous le constatez, elle nous est très chère et de très haute importante.

Autre chose, surtout, si vous l’avez en votre possession, ne la mettez jamais en marche, plus qu’un conseil, c’est une mise en garde: il vous en coûterait la vie. Et si vous l’avez transmise, allez vite en avertir les destinataires, nous ne voudrions pas avoir de morts sur la conscience.

Nous vous remercions de votre attention, toutes informations au sujet de la boîte nous sera bénéfique.

Très cordialement,

M. xxxxxxx, directeur de la FNEN (Fondation Nationale d’Étude en Neurologie) »

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2 Commentaires sur "Le onzième sens"

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Toniachka
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J’ai beaucoup aimé : l’atmosphère étrange, l’apparition du surnaturel et une fin très réussie. C’était captivant !
Bravo !