RENDEZ-VOUS du 3ème type – Élisabeth POGGI – Ch 1

Année 2050. L’action commence au milieu de la mer, sur un voilier où, Amalia, son compagnon et leurs trois enfants fuient la pollution des villes devenues irrespirables sans masques, quand une étrange lumière venue de nulle part, flashe le bateau à plusieurs reprises. Un contact sera pris à leur arrivée au Sénégal, étrangement par le plus commun des moyens. Les cinq protagonistes vont, à partir de là, se retrouver embarqués dans la plus folle des aventures. Aventure qui les mènera au-delà de leurs rêves les plus fous. La Terre elle-même en sera chamboulée.

FLASH EN MEDITERRANEE

« Ici c’est parfait. L’eau est claire. Personne à l’horizon. Je rentre le génois et on y va !

— Juste le temps de finir ma pomme et je te suis. »

Un fait est certain : nous en sommes arrivés là. L’humanité déborde. Elle crache son agonie sur presque toutes les surfaces habitables – c’est là une litote.

« Je vais me baigner ! »

Oublié le sens des mots honneur, partage, parole, respect ; termes devenus obsolètes. Seules réalités : rendements, productivités, bénéfices, rentabilités.

Restons zen. Respiration, expiration, respiration, plongée.

Corps nu avalé par l’onde bleue.

Fatalement, cela ne se fait plus que sous masque filtrant sous peine de voir ses poumons se liquéfier.

Mais ne voyons pas là un monde abominable puisque c’est le nôtre. Enfin, presque.

Et dans tout ce merdier, quelques marginaux fuyants ce nid de frelons, ne voulant pas le moins du monde croiser ces affairistes entêtés.

Nous.

Une famille. Trois enfants encore obéissants. Un voilier audacieux lançant sa coque loin des turbulences insalubres d’une civilisation en dérive. Seul moyen trouvé pour s’évader comme on s’évade de prison, loin de l’air vicié des mégapoles sans âme. L’océan, malgré les alarmes lancées plusieurs années en arrière, expire lentement, mais reste l’ultime espace où la brise salée ne vous perfore pas les alvéoles.

« Elle est bonne ?

— Parfaite !

— J’arrive ! »

Arrêtés quelque part sur des flots tranquilles, loin de tout humain secours, avec pour seul horizon une ligne droite, nous profitions d’une baisse de vent pour rafraîchir nos idées. Dan remonta à bord, histoire de ne pas laisser le voilier sans capitaine.

Mer Ionienne, fosse de Matapan. Nous étions à 5121 mètres de la plus proche terre… en sens vertical. La fosse la plus profonde de la Méditerranée. Je plongeai de l’arrière du bateau et l’eau sur ma peau chauffée s’enroula et m’engloba.

« Tu as raison, elle est parfaite ! »

Les enfants me rejoignirent et sautèrent dans l’eau comme des grenouilles dans la mare à la saison des pluies. Le soleil à son zénith plongea avec eux ses rayons ardents, jouant sous l’eau en rides turquoise. L’eau cristalline renvoyait des milliers d’éclats d’étoiles qui flottaient et vibraient sous les assauts des petiots. Nous buvions la lumière par les yeux, par la bouche, par le corps tout entier, nous laissant balancer mollement, les yeux rivés dans ce bleu absolu, cet espace colossal, cet infini domaine qui nous soûlait étonnamment.

Un crabe de la taille d’une capsule de bière, pattes comprises, avait élu domicile sous la jupe arrière du voilier et s’accrochait aux algues chevelues lorsque le bateau filait dans les vagues. Voilà plus d’un mois qu’il suivait, indolent compagnon de voyage, le navire glissant sur des gouffres amers… Nous lui donnions parfois de l’exocet, que nous trouvions desséché, après une malheureuse tentative d’envol, étalé sur le pont et raide comme un passe-lacet. Le petit crabe, heureux de la manne, l’attrapait de ses minuscules pinces et s’enfuyait cacher son trésor dans les bras souples des algues.

« Chhhhuuuuuiiiiiiiiiiiiiiii… 

— C’était quoi ça, bon sang ! criai-je. »

Des rides frissonnantes ondoyaient sur l’eau comme sous la brise d’Éole.

— C’était quoi, c’était quoi ! T’en as de bonnes ! Comment veux-tu que je sache !

— Maman, maman ! J’ai peur !

— Et si c’était une baleine !

— Ou un énorme requin ?

— Mais non, poussin, tu ne risques rien, c’était juste un avion militaire qui passait un peu bas.

— Mais j’ai rien vu !

— Moi non plus, j’ai rien vu !

— Bon, on sort de l’eau, les enfants. Allez ! Ouste ! »

Avec autant de fonds sous nos fesses, la tranquillité n’était plus au beau fixe. Je n’avais pas spécialement peur des baleines, nous en avions déjà croisées, cependant je n’eusse pas aimé en avoir une sous la coque, encore moins un énorme requin… Un requin blanc… mais en Méditerranée… !

Dan me tira de mes sombres pensées.

— Je peux t’assurer que ce n’était pas un avion militaire, ni un drone, ni rien de tout ça ! Un avion à réaction fait beaucoup plus de bruit que ça. Là, on aurait dit un énorme bourdon !

— Peut-être mais un faux, sûrement…

Je vis ses yeux se froncer juste assez de temps pour comprendre que «faux-bourdon » en anglais se disait « drone ».

— Malin ! Oui, t’as raison, ce devait être un faux-bourdon. Mais de la taille d’un Airbus, alors !

— Sauf qu’on n’a rien vu ! »

Depuis déjà quelques années, ce voilier nous traîne où le vent tourbillonne sur des flots incertains. Escargot des mers, alangui sur la houle placide. C’est exactement çà. Un escargot, cocon douillet où l’on vit, rigole, travaille et s’émerveille de ne pas s’étriper.

Le monde fou où nous vivions, nous l’avons largué pour la liberté. Métro, boulot, dodo, ce n’est pas pour nous, les vicissitudes de la vie nous ayant épargné d’incertaines actions. Quand je dis vicissitudes, je devrais plutôt dire circonstances atténuantes, car la vie a eu pour nous la main douce. Nous sommes passés au travers d’obstacles, comme des pilotes à une épreuve de gymkhana. Le slalom c’est notre affaire, surtout en voilier pour remonter au vent.

Mon tendre s’est trouvé en accord avec mes pensées et nous avons mis cinq ans, (ah bon, cinq ans seulement !) pour mener à bien notre projet.

Libres. Fous et libres navigateurs suivant les caprices du vent comme les sternes sauvages. Nous allions de ports en ports, de criques en calanques, de baies en anses, nous mirant dans le reflet des flaques oubliées que la marée au milieu des rochers abandonne. Nous suivions nos envies, les désirs de rencontres ou les besoins de solitude. Chaque jour était différent, prenant plaisir à tout comme d’autres à rien. Nous vivions ensemble un rêve éveillé, un rêve sans fin.

Est-il lieu plus magique que le milieu de nulle part ? Loin de la pollution des mégapoles, loin de l’irrespirable monde et sa stupidité. L’horizon sans fin et le bleu de la mer et le ciel mélangé et l’écume mousseuse comme les nuages qui dansent et s’étiolent. Et les nuits douces où les étoiles innombrables imprègnent la rétine qui en boit l’éclat.

La Méditerranée, un des berceaux de l’humanité, éclaboussait les flancs de notre voilier. Les fines algues accrochées à sa coque tanguaient en ondulant comme des danseuses orientales, laissant courir dans l’onde des fils de cheveux émeraude.

Le soleil imperturbable, ami des troubadours, dardait ses rayons obliques sur la voile tendue. Quelle autorité a ce dieu égyptien pour remplir à ce point mon cœur et ma bouche, et ma peau salée par les embruns amers « … Viens à moi, Amon le valeureux… Fais que j’atteigne la limite du désert : viens à moi, Amon, celui qui sauve le naufrag­é ; fais que j’atteigne la terre ferme. »

Le soleil dans les yeux, le vent mêlant mes cheveux.

Le temps arrêté. Toujours.

Le navire approchait de la côte maltaise, vent en poupe, génois tangonné tribord, grand voile bâbord, petite houle arrière, pas de gîte, le pied total.

Le soir approchait et le vent tombait. Ni Zéphyr ni Sirocco ne voulurent renforcer leur haleine chaude sur nos voiles découragées.

Vingt heures.

Le soleil toujours là, déclinait sur la mer calmée, la teintant d’or. Deux nœuds dix au G.P.S. Pas fameux mais agréable. L’horizon bosselé par les falaises à l’ouest, semblait se gausser de notre lenteur. Le vent abandonna ses piètres efforts. Les voiles faseyèrent sur une mer plate comme l’encéphalogramme d’un spectre. J’en profitai pour me laisser traîner à l’arrière comme un ballot jeté. Un long bout de vingt mètres chargé de nœuds et terminé par un anneau, me retenait au bateau. Et puis deux nœuds c’est lent. Je pouvais en un crawl vigoureux rattraper et dépasser le voilier. D’une main accrochée à l’anneau, un masque de plongée, je m’immergeais tout en essayant de rester sous l’eau, chose assez malaisée, n’ayant pour cela qu’une main, l’autre tenant fermement le bout. Je ne sais si c’était la saison du plancton ou du frai, mais à chaque plongée, des animaux microscopiques, en nombre incalculable, me frôlaient le masque au passage. Dan, à l’arrière du bateau, surveillait mes pirouettes aquatiques comme un berger ses moutons.

Puis, aussi soudainement qu’un éclair orageux, le ciel se couvrit de lumière. Un flash énorme et bleuté ne dura que le temps de dire ouf.

« C’était quoi, encore ?

— Que veux-tu que j’en sache ? J’avais la tête sous l’eau !

— Mais, tu as bien vu ? Bon sang ! C’était fort et cette lumière, c’était pas un éclair ?

— Non, un éclair par un temps si limpide, si dégagé ? Je n’y crois pas… et puis… »

Une deuxième décharge, plus vive et plus bleue, plus concentrée aussi, là juste au-devant du voilier, comme un phare en plein jour. D’un bond dont je me serais cru incapable, j’attrapai la jupe du voilier et sautai à bord comme un exocet apeuré. Un sentiment étrange enroula le navire, comme un souffle léger, tiède. La trouille naissante se calma un peu.

« Un éclair, c’était un éclair !

— Un flash ! Un énorme flash ! Comme si Dieu voulait nous photographier !

— Dieu ou le diable ! Pfff ! Et pourquoi pas un centaure ou une pieuvre géante tant que tu y es ! »

Dans ma tête mille suppositions s’enchaînaient à la suite. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Un éclat de satellite ? Un reflet de ballon-sonde ? Un avion peut-être ? Nous ne pouvions savoir, avec leurs satanées expériences, jusqu’où pouvaient-ils aller ? Pourtant, aucun bruit ne parvenait à mes oreilles que celui paresseux de la mer tranquille.

Puis, tout à coup, une ombre titanesque nous cacha le soleil couchant. Je m’accrochai à Dan comme à une chaloupe, les poils dressés sur mes bras nus, les cheveux tout autant hérissés me faisant ressembler à un hérisson. Dan n’en menait pas large non plus, mais tentait illusoirement de me réconforter. Le ciel, immensément pâle, comme nous sans doute, s’était assombri en une fraction de seconde, puis, plus rien. Comme une éclipse solaire en version ultra-rapide, le tout ayant pris tout au plus cinq secondes.

Le soleil, fâché qu’on lui vole la vedette, était revenu saluer avant le tomber de rideau. Une hirondelle de mer ou un goéland passa au-dessus de nos têtes en lançant un rire strident. Nous n’étions plus très loin des côtes, l’horizon vers la terre ferme se voilait d’une brume épaisse et jaunâtre.

« Que vas-tu dire de ça Dan ? Et ne me dis pas que c’était un nuage ou quelque chose d’approchant !

— Là j’avoue ne plus rien comprendre. Désolé, je ne sais pas ce que c’était. Peut-être tes amis E.T. qui viennent te dire bonjour.

— Pfff… Laisse mes romans tranquilles. Je ne plaisante pas. Ce que nous venons de voir était bien réel. Enfin… je crois.

— Non, tu n’as pas rêvé. Ou alors c’était une illusion collective. »

ӝנּӝנּӝ

Un mois s’était écoulé sans apporter une conclusion satisfaisante à nos flashs mystérieux. Ni à l’ombre suspecte. La Méditerranée et ses îles estivantes continuaient de vivre sous un ciel étouffé, recevant son lot de touristes, de curieux, de pèlerins masqués en tous genres et de tous poils. Personne n’avait remarqué quoi que ce fût, si ce n’est les flashs des photographes excursionnistes prenant leur madone devant une statue rongée par les pluies acides ou sur la plage colorée de parasols protecteurs. Il est vrai que lors de cette aventure, nous étions au milieu de la mer, éloignés encore des côtes polluées. Peut-être étions-nous trop distants d’une quelconque paire d’yeux, si ce n’est celle d’oiseaux vagabonds.

Après quelques jours de repos et de visites, jouant nous aussi les touristes, masque au nez, léchant peu de vitrines et beaucoup de glaces, le voilier reprit sa course vers le soleil couchant et un air plus respirable. Les nuits suivaient, indolentes, les journées occupées par les enfants. La famille flemmardait sur le pont, faisant bronzette, lisant des histoires de vampires et de monstres marins, ou simplement profitant du calme en rattrapant le sommeil. Gibraltar pointait au loin son rocher érodé, encapuchonné d’un brouillard bilieux.

Les Anglais n’avaient pu se défaire de leur fog adoré et d’un commun accord, l’avaient emmené avec eux au sud de l’Espagne. Le reste d’Andalousie baignait dans les rayons ardents d’un après-midi d’été. Le vent, ce jour-là, se montrait fort peu cavalier, nous poussant vers les colonnes d’Hercule comme on pousse un chariot sur une route cahoteuse. Le vent plein est et la marée sortante nous permirent de franchir les dix nœuds. Nous saluâmes de loin, les Anglais, les singes et leur caillou encrassé, pressés de passer cette marmite agitée d’écume bouillonnante et de mousse puante.

La sortie de Gibraltar en voilier n’est pas une mince affaire et la rencontre des deux mers ressemble à un chaudron de sorcière sur les flammes de l’enfer. Le calcul des marées est primordial. Il vaut mieux sortir avec la marée descendante, sous peine de faire du surplace. Le vent doit évidemment venir du nord-est ou sud-est, c’est plus facile. Ainsi, la mer n’est pas à contre. De plus il faut raser la terre afin d’éviter la route des cargos qui eux sont prioritaires à cause de leur taille. N’allez pas vous trouver sur leur route en plein Atlantique, en général, ils vous ignorent et vous frôlent quand ils sont aux commandes, sinon…

Nombreux sont les cargos, pétroliers et même paquebots croisés. En règle générale, lorsque j’en vois un après quelques jours de pleine mer, je l’appelle sur le seize à la V.H.F. « Cargo boat, cargo boat, from sailboat, do you receive me please ? » Habituellement, la réponse ne se fait pas attendre. « Freighter to sailboat, I receive you » « — Hello. Have-you the weather forecast if you please ? » et là, un moment de papotage avec la radio n’est pas désagréable, même si c’est un anglais sorti de ma Provence. De toute façon, à l’autre bout de la radio, bien souvent j’ai affaire à un Coréen ou un Grec et leur anglais est parfois aussi bon que le mien, alors… mais tout de même, un partage d’info au milieu de nulle part, la prise de quelques renseignements sur la météo ou sur les nuages contaminés est bien pratique, surtout après plusieurs jours sans voir âme qui vive à part les dauphins.

Nous longions la côte marocaine avec un bon vent nord-est. La mer était relativement calme puisque le vent venait de la terre et une légère houle trois quarts arrière nous poussait dans la bonne direction. La chaleur augmentait sensiblement au fur et à mesure des jours qui passaient. L’air, par ici, sentait le sable chaud. Nous avions parfois la visite inattendue d’une libellule perdue, poussée par le vent vers les flots redoutables, et voyant notre bateau, le prenait pour une grosse planche de salut. L’aînée s’empressait alors de lui donner refuge, nourriture et soins.

Nous en étions à notre sixième jour de navigation, lorsqu’un souffle puissant et chaud nous passa au-dessus, suivi du bruit d’un ballon qu’on dégonfle en cent fois plus fort. Inexplicablement.

« Encore ! Tu as vu quelque chose ?

— Pas plus que toi, il me semble.

— Papa, maman, c’est quoi ?

— Eh bien…

— Peut-être que c’était… »

Un flash énorme venu de nulle part, formé là, du néant, comme si un photographe géant, invisible, venait de prendre une photo. Et sur l’eau ! Cela venait de l’avant du bateau alors qu’il n’y avait strictement rien que l’horizon infini. Pas un seul navire alentour. Loin des côtes, nous naviguions à soixante-dix miles au large d’Agadir, un peu plus de 110 kilomètres. Trop éloigné pour venir de là.

« C’est la même chose que nous avons eue en Méditerranée. Ce n’est pas normal.

— Je commence à avoir la trouille et à me poser de sérieuses questions.

— … ?

— Ne me regarde pas comme ça ! Il y a de quoi s’interroger, non ? Quelles expériences font-ils encore ?

— Putain ! j’espère que ce n’est pas chimique !

— On est mal barrés…

— Vivement qu’on arrive aux Canaries ! »

ӝנּӝנּӝ  (suite au ch 2)

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