RENDEZ-VOUS du 3ème type – Élisabeth POGGI – Ch 3

Ange et grenouille.

Confortablement installée à l’ombre d’un fromager et sirotant un jus de bissap, cela faisait un quart d’heure que je m’évertuais à faire partir mon courriel, tout en observant une petite équipe de tournage qui travaillait sur la plage. À mieux regarder, ils semblaient filmer un jeune Noir qui marchait avec un oiseau sur l’épaule. Mon courriel traînait à partir. Cela arrive toujours lorsque l’on a décidé d’envoyer des nouvelles aux copains ou à la famille, bien que la mienne se réduise à deux personnes disséminées dans le monde. Une grande fille à Mahé aux Seychelles et une sœur à Honolulu. Internet ce jour-là, était comme tous les habitants du coin, un peu indolent. Je regardais l’écran de ma messagerie, lorsqu’elle s’est approchée de moi en me tendant son smart phone pour que je prenne la com. Je ne l’avais jamais vue au centre, mais ses yeux, bleu outremer, me souriaient d’un air mystérieux tout en m’invitant à écouter. Deux secondes plus tard, j’avais l’appareil à l’oreille bien qu’il n’y eût aucune raison à ce que je prenne le téléphone d’une inconnue…

J’écoutais un instant le silence et lançai un « oui » interrogateur, m’attendant à tout, mais pas à ce qui allait suivre. Ma vie, à partir de là, allait être chamboulée, transformée comme un dessin ou une peinture qui ne plaît pas et que l’on efface d’un coup rageur d’éponge. Notre vie, devrais-je dire, irait comme un fleuve de montagne, serpentant, s’enroulant et suivant des pentes versatiles, tantôt langoureusement mais souvent ardemment.

La fille me regardait, les yeux mutins. Elle n’avait pas bougé d’un pouce et attendait patiemment la suite des événements, une esquisse de sourire sur ses lèvres nacrées. Je l’observai mieux et regrettai de ne pas m’être mise au mieux de ma personne. Bon sang qu’elle était belle ! C’était une injure à toutes les femmes du monde. Jamais aucun visage ne fut plus beau que celui que j’avais devant les yeux.

« Amalia ? »

Je sursautai ; la voix ne m’était d’aucun secours, je ne l’avais jamais ouïe de ma vie. Néanmoins, de bonne grâce, je tentai un oui plutôt hésitant.

Qui pouvait savoir où ma vadrouille m’entraînait au hasard des vents capricieux ? Et cette ondine mystérieuse qui m’observait du coin de l’œil. Ce devait être une blague organisée par ma moitié pour me faire sourire, et, justement, je levai les yeux vers l’homme de ma vie, m’attendant à le voir pouffer sous cape, mais lui, penché sur son P.C., paraissait absorbé, (bordel de connerie d’informatique) dans sa tentative de se connecter. Ah ! L’Afrique et ses beaux paysages, sa savane et ses lions… J’interrogeai la fille du regard, mais elle s’obstinait à paraître évasive et taquine.

« C’est moi, Aadahn. »

J’étais assise, ce qui m’empêcha de tomber à la renverse. J’avalai avec difficulté, me disant que oui, décidément quelqu’un devait se marrer à mon insu. Qui était l’imbécile qui devait se poiler à l’autre bout du fil ? Même si fil, il n’y avait pas.

« Qui ça ?

Voyons Malou, tu sais de qui je veux parler puisque tu m’as créé dans ton dernier roman, celui que tu n’as pas encore terminé. »

Ce type-là m’intriguait vraiment. Personne n’avait lu mon manuscrit, et je ne voyais pas comment cette déesse que je ne connaissais pas, pouvait savoir qui j’étais, mais surtout, la voix du portable m’avait appelée Malou, nom que seule ma grand-mère employait dans ses longs moments de tendresse.

« Si c’est une blague, je ne suis pas sûre d’apprécier. Qui est à l’appareil ?

Ce n’est pas une blague ! Parfois il m’arrive d’en faire, mais aujourd’hui ce n’est pas le cas. Tu as du mal à imaginer que je sois Aadahn, n’est-ce pas ? C’est normal, c’est un personnage inventé, sorti tout droit de ton imaginaire. Tu as d’ailleurs beaucoup d’imagination ! Mais je vais t’en dévoiler un peu plus pour que tu me croies. Voyons Malou De La Creuse Pégnalver par ton arrière-grand-père, tu ne me crois toujours pas, tu veux que je continue ou ça te va comme ça ? »

Picotements insolites du bulbe en fusion ; les mots que j’entendis agirent en acide ou rayons X, transperçant mon cortex comme autant d’aiguilles. J’articulai un « continuez » inaudible et pourtant bien compris.

« Bon. Née en Guinée, tu es rentrée d’urgence à trois ans avec des amibes et c’est mamie Marie Suzanne qui, avec tout son amour, t’a soignée et sortie des griffes de la mort. À quatre ans tu manques t’étouffer en avalant un jouet et c’est ta mère, qui ne perdait jamais le nord, qui te sauve. À cinq, c’est toi qui sauves ta grand-mère en avertissant son mari qu’elle commence à brûler devant son fourneau. À dix, une balle de fusil de chasse

Stop ! Qui êtes-vous bon sang ?

Je te l’ai dit, Aadahn. Bon, je l’avoue, ce n’est pas mon vrai nom puisque c’est toi qui me l’as donné, mais tu dois bien te douter, non ? Je ne suis pas un personnage de roman. Je désire te rencontrer, toi et ta famille. »

Ma tête chauffait à gros bouillons et mes cellules s’entrechoquaient produisant une sensation de vertige. Je m’approchai de Dan, essayant de lui demander conseil sur cette folie passagère, mais lui, toujours occupé à ses tableurs, (putain de merde !) n’avait même pas remarqué mon trouble. Il est vrai que je ne lui en avais pas montré les signes. Je jetai un œil vers la fille qui, impassible, s’était assise à l’écart sur un fauteuil de paille et attendait, regardant nonchalamment les ongles de sa main. Ébranlée, songeuse, je cherchai qui pouvait bien connaître ma vie aussi profondément. Même mon tendre époux n’avait pas en mémoire les noms de mes ancêtres. Et puis quoi ! Cela semblait inimaginable ! Cette fille et cette voix m’étaient totalement inconnues. Très terre à terre, je redemandai qui il était.

Sachant très bien que dans mon livre, Aadahn est un être venu d’une planète lointaine, je m’attendais à une réponse fautive, dévoilant radicalement sa verve railleuse, mais mon trouble persistait, ne sachant si je devais plaisanter ou m’irriter. Cette histoire avait assez duré. Mon roman n’avait pas été publié, ce ne pouvait venir d’un quelconque lecteur ; certes, j’avais écrit une fiction où je racontais la vie d’un extraterrestre venu sur Terre afin de remettre un peu d’ordre. Aventure imaginaire sortant de mon frénétique cortex. Tout auteur se doit d’inventer, surtout dans les romans de fiction, mais lui, ce curieux personnage, n’inventait rien, il reportait des faits réels. Qui pouvait connaître autant ma vie et mon roman ? Qui ? Je passais en revue les rares amis qui avaient lu mon manuscrit, mais aucun ne connaissait mon enfance. Qui était-il ? Quel était son pouvoir ? Comment s’y prenait-il pour lire dans mes souvenirs les plus intimes ? Où avait-il bien pu obtenir autant de détails sur mon enfance africaine, mes grands-parents paternels ? Cet artiste se prenait pour un extralucide ou quoi ?

« Pas spécialement extralucide mais plutôt pour un être plus sage venant de très loin afin d’essayer d’entrer en rapport avec quelques personnes pour établir des échanges. »

La voix grave venait de répondre à une question que je ne lui avais même pas posée ! Je faillis m’étouffer en croassant lamentablement.

Au bruit incongru sorti de mon larynx, mon mari leva la tête, étonné de me voir debout, un portable à l’oreille, les yeux agrandis par la panique qui commençait à me soustraire le reste de cohérence que j’avais du mal à conserver. La fille souriait comme un ange tombé du ciel. Justement ! Je ne croyais pas si bien dire. J’avais l’impression d’avoir le cerveau pris dans un maelström impétueux. Je ne prononçai plus un mot et, la main serrée sur l’épaule de mon philosophe, je pensai fortement :

« Alors, vous venez d’où ? »

La réponse fusa comme à travers un fil de haute tension :

« De la planète Edéhen tu le sais bien pourtant, c’est toi qui l’as écrit. »

Je sursautai telle une grenouille sur des braises ou comme si un courant de deux mille volts était passé sous mes pieds, en poussant un petit cri de porte rouillée. Je faillis m’étrangler en avalant de travers.

« Doucement Malou, voyons ! Je pensais que tu rêvais de rencontrer des êtres venus d’ailleurs ! »

Certes, mais du rêve à la réalité… Il y a mille différences ! Et la planète Edéhen n’était que pure invention, je n’ai pas créé – au sens propre – un monde de toutes pièces, je l’ai inventé ! Ce n’est qu’une suite d’interprétations qui m’a traversé l’esprit et que j’ai couchée sur du papier. Je suis capable de transposer des éléments authentiques ou fictifs dans le cadre original de mes aventures romanesques, mais de là à les faire vivre au sens véritable ! La conception d’une idée fictive aurait-elle l’audace de devenir réalité ? Non, Edéhen n’existait que dans mon esprit imaginatif !

« Il est vrai que nous l’appelons Ollaris, toutefois j’aime bien le nom Edéhen. Mais ne pense pas si fort, je t’entends très bien sans que tu brailles de la sorte. » 

« Mais je ne braille pas ! Je pense ! Je pense donc… je ne suis pas folle. Non, je ne suis pas folle et je suis en ce moment dans un club à Dakar, proche de mon homme là, à côté, et qui s’en fout royalement d’ailleurs. Il y a même ce jeune Noir qui me regarde, et oui, tiens, c’est vrai ! il a un oiseau sur l’épaule. Ce doit être l’acteur de tout à l’heure. Ça alors ! non, je ne rêve pas, ce serait trop réel. Pourtant, à mieux le regarder, il a un œil bleu, c’est étrange un œil bleu. Peut-il y avoir un ado avec un œil bleu et un oiseau sur l’épaule ? Apparemment, donc je ne dors pas… et ce type du téléphone… tiens, l’adolescent redescend vers la plage, toujours aussi réel. Je ne suis pas folle. »

Je me laissai tomber lourdement sur la chaise face à mon tendre, lâchant le portable qui rebondit sur le ciment comme un objet inutile, un peu tremblante, abasourdie. Le dit tendre, les sourcils levés en signe de perplexité, à moins que ce ne soit d’étonnement, consentit, après avoir jeté un œil interrogatif au portable, à me poser quelques questions auxquelles j’essayais de répondre, me perdant dans de rocambolesques explications. Il n’y comprit rien et dut penser à une crise de palu. Je ne trouvais aucun éclaircissement à cette nébuleuse histoire.

« Une galéjade, dis-je. Sûrement !

Une galéjade ? reprit mon doudou, de quelle blague parles-tu ? Tu en fais une tête ! C’était qui au téléphone qui se trouve curieusement par terre ? »

D’un œil torve, je regardai le dit téléphone qui reposait, par miracle, intact au sol. Mes yeux se vrillèrent dans ceux de Dan. Son air innocent me garantit sa sincérité. En deux mots j’essayai de lui expliquer toute l’histoire. Ses yeux, d’abord dubitatifs, s’agrandirent d’étonnement, puis, son air perplexe me fit comprendre qu’il n’y croyait pas. La lèvre supérieure étirée en coin, avait la caractéristique de la moquerie. Je lui soufflai à l’oreille que normalement, l’autre, au bout du fil, devait suivre notre conversation comme au cinéma, ce qui fit rire mon mari cartésien. Très pragmatique, mon doudou ne croit que ce qui est tangible. Du coup, je ramassai l’appareil, dans l’espoir qu’il n’eût pas coupé, et lui passai afin qu’il écoute.

D’un mouvement crâne, il attrapa le mobile, le regarda une fraction de seconde qui ne m’échappa pas, comme pour peser le pour et le contre, un léger malaise dans le geste.

Je ne sais pas comment raconter ce qui se passa à ce moment précis. Se doutait-il de quelque chose ? Lui toujours très rationnel, allait-il croire ce qu’il était censé écouter ? Ou était-il devenu anxieux lui aussi ? Me faisait-il croire que cette histoire nous arriverait un jour ? Sa réaction me laissa angoissée.

Mais à l’instant où, un sourire narquois aux lèvres, convaincu qu’il s’agissait d’une blague, il prit le portable et le porta à l’oreille, son visage se décomposa. Nous étions au bord du gouffre

Dans la vie il est des moments où nous ferions mieux de rester couchés.

xxx

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