RENDEZ-VOUS du 3ème type – Élisabeth POGGI – Ch 2

LES CANARIES

Rien à signaler de très spécial. Îles fantastiques climatiquement et botaniquement parlant, car côté tourisme, surtout Gran Canaria et sa ville européenne Las Palmas, ont rejoint depuis longtemps le club des grandes destinations touristiques. Mais ne soyons pas mauvaise langue, sur les sept principales îles, nous avons trouvé notre bonheur dans plusieurs endroits oubliés des vacanciers. L’île Graciosa, peu polluée, assez déserte et rocailleuse, offrant un petit port très intime et engourdi où la lumière crue se déverse en cascade entre les murs blancs des quelques maisons. Quelques grèves sablonneuses où l’esprit aime à languir et de grandes collines volcaniques.

Lanzarote aussi m’a beaucoup attirée car peu visitée. Ses kilomètres de plages désertes, baignées d’un implacable soleil, déploient sous les pieds un magnifique spectacle. Paysages grandioses balayés par un sempiternel vent qui pousse parfois les sables du désert africain à venir remplir les plages et saturer les poumons.

C’est sur l’île de La Gomera que nous vîmes pour la première fois, une lueur étrange et bleue. Nous étions basés à Valle Gran Rey sur la Côte ouest, à l’ancre dans le petit port de pêche, au pied d’une falaise où bon nombre de puffins cendrés viennent nicher.

Le soir, alors que le soleil s’était couché sur la mer et que les oiseaux faisaient leur sarabande, hurlant leurs cris semblables à des pleurs de bébés, ma grande et moi étions allongées sur le pont arrière admirant les étoiles au travers d’une légère brume, lorsqu’une vive lueur bleutée apparût plein ouest, au-dessus de l’horizon, à l’endroit même où une demi-heure plus tôt s’était caché le soleil. Elle se déplaçait plus vite qu’un ballon-sonde, moins rapidement qu’un avion, sans autres lumières que ce bleu intense qui ne clignotait pas, mais surtout, en ce calme nocturne, dans un extraordinaire silence. Je l’estimai assez loin, bien que cela fût difficile en pleine nuit. Elle était très lumineuse. Bien plus vive que les feux de hunes des autres mâts au repos. J’eus le temps de prendre les jumelles qui sont toujours à portée de main, et d’observer de plus près la surprenante lueur.

Soudainement, elle sembla virer de bord afin de s’approcher. Je criai à Dan de monter venir voir lui aussi le phénomène. Aux jumelles cela ne donnait rien d’autre qu’un fort éclat flouté. Les deux autres piafs, qui n’avaient pas leurs oreilles en poche, et Dan, grimpèrent prestement les trois marches en levant la tête, quand aussitôt la lueur s’arrêta net, là, juste au-dessus du voilier. Dans ma gorge une boule de crainte se forma, mélangée d’exaltation et d’attente. Mes vertèbres vibrèrent d’un léger frisson, répandant dans mes nerfs une douce chaleur.

J’avais toujours rêvé de faire une rencontre du troisième type, à condition, bien entendue, qu’ils soient pacifistes, cela va de soi. J’avais lu un nombre prodigieux de commentaires, de livres scientifiques, de reportages et de témoignages en tous genres, écrit par des passionnés, des ufologues reconnus, des pilotes d’avion militaire ou civil, ou des astronomes et je m’imaginais moi aussi, en rapport avec une intelligence venue des étoiles. J’écrivais des romans de science-fiction, et cela me passionnait. Mais de là à le vivre, ce soir, sans préambule, sans s’y attendre, était une toute autre histoire ! Bien sûr, on ne s’y attend jamais. En général cela arrive par surprise, au détour d’un chemin, le jour où l’on part se promener sans aucun moyen pour graver l’instant, de sorte qu’il n’y a que votre parole pour faire comprendre aux autres ce que vous avez vu, au risque de passer pour des fous.

La vive lumière resta là un instant, je n’aurais su dire combien de secondes, mais un temps assez court tout de même qui ne me permit pas d’aller prendre la caméra. Puis, comme elle était apparue, elle vira de bord et repartit, lentement, au-delà de la falaise, plein est, et nous la perdîmes de vue.

Nous attendîmes quelques jours dans l’espoir secret de la revoir. Sur l’île, autant dire que personne n’avait rien vu. Certes, il était tard ce soir-là, mais mystère, aucun bougre n’avait levé la tête au bon moment. Désolés d’être les seuls observateurs d’une énigme aussi lumineuse, passablement satisfaits de cet arrêt îlien, et la météo aidant, nous reprîmes la mer sous un léger crachin, vers des contrées plus clémentes.

נּӝנּӝנּӝ

Ce matin-là, je me levai plus tôt. Je travaille assez tard et ce n’est pas dans mes habitudes de me lever à la diane car j’aime traîner au lit, m’étirer mollement tel un chat, et passer d’un bord à l’autre en étreignant les coussins pour caler une jambe.

J’écoutais.

Le clapotis léger de l’eau sur la coque en alu, les petits poissons voraces venant brouter les algues vertes qui adhérent sur la ligne de flottaison en faisant des bruits de ventouses, les quelques mouettes qui osent se poser sur le balcon avant. Si limpides sont les bruits, que je percevais chaque sonorité : cristallines ou cuivrées, mates ou crissantes, et je souriais de toutes ces incohérences assemblées.

Les yeux mi-clos, j’essayais de grappiller quelques instants supplémentaires. Si Morphée, fils de la nuit m’abandonne, mes yeux s’ouvrent tous seuls, alors c’est fichu, je ne m’endormirai plus.

Les pensées volaient dans mon crâne comme des abeilles au petit matin, frileuses mais déjà pleines de projets. J’écoutais les petits bruits de la tribu. Étaient-ils déjà réveillés ? Travaillaient-elles leurs devoirs ces âmes adorées ou bien déjeunaient-elles ? Vaquaient-elles déjà à quelques tâches dont l’urgence ne m’effleurait jamais ?

Ce matin, alors que le bateau ancré dans la baie de Dakar depuis un peu plus d’une semaine roulait doucement ses flancs sur une mer glauque, mes yeux abandonnaient une douce somnolence et refusaient un supplément soporifique.

Nous avions décidé, d’un commun accord, de passer au large du Cap Vert. Nous connaissions déjà ses îles où l’envie de détente vous prend à l’ombre des palmiers, mangeant des mangues qu’un enfant vous offre le sourire aux lèvres, sans rien faire d’autre que d’écouter les mômes jouer avec leurs camarades à la peau caramel et au rire merveilleux.

Nous étions pressés, je ne sais par quel mystère, d’arriver au Sénégal, bien que je trouve Dakar bien moins attirante. Néanmoins, ce matin j’étais en forme et d’un bond (enfin pas trop haut car dans une cabine…) je me levai.

Les enfants, tranquilles, étudiaient leurs leçons et mon roi leur préparait des fruits fraîchement achetés au marché du coin, chez les mamas locales.

Parfois la vie est étonnante de simplicité. Un sourire soyeux, un câlin chocolaté, beaucoup d’amour, et le jour prend une exquise saveur de printemps. Ma tribu c’est l’oxygène de ma vie, chacun restant des électrons libres. Sans eux je n’existe qu’en apparence. Dans mon être c’est le spleen, un vide qui ne se remplit qu’en leur présence. Depuis maintenant douze ans, nous ne nous quittons pour ainsi dire jamais. Chacun est une part des autres. Je m’oxygène de leur présence.

Je m’assieds avec eux, les yeux encore mouillés de rêves, remerciant la vie de tant de délices. Le dernier blondinet, le seul garçon sur les trois vivant à bord, s’empiffrait de corn-flakes chocolatés le sourire béat. Le soleil était déjà haut dans le ciel pâle et voilé de brume salée. Les aigles de mer planaient très haut sur les vapeurs légères. Je monte sur le pont humide et, les yeux mi-clos, je regarde les mâts des voiliers au mouillage.

Combien de marins, combien de voiliers étaient partis ainsi sur des mers incertaines, abandonnant maison, amis, copains sur un monde de misère, préférant de loin la compagnie des poissons, aux ignobles exhalaisons. Disparaître à jamais des affaires délétères, laissant aux requins le soin de bouffer les esclaves du temps et de l’argent venus tremper leur corps abîmé aux bords des plages contaminées.

Au club de voile devant lequel nous avions jeté l’ancre, les navigateurs, plaisanciers, retraités et loups de mer se retrouvent pour le petit déjeuner, pour l’apéro ou pour les échanges. Échanges d’info météo, de nouvelles du pays, du taux de la pollution, du niveau radioactif ou de bavardages futiles mais indispensables à la bonne humeur. Je n’arrive pas trop à m’intégrer. J’observe, j’écoute mais ne retiens pas grand-chose. C’est difficile à dire ; une espèce d’agoraphobie. La foule m’excède, au-delà de cinq personnes… Je suis sauvage, et rares sont ceux qui m’attirent. Nous n’avons pas les mêmes idées. Mes rares amis doivent s’accrocher s’ils veulent me garder. Nous restons en contact phonique, même à l’autre bout du monde, et il nous arrive parfois de prendre un avion pour leur rendre visite, comme ça, sans crier gare.

Le temps libre que la tribu veut bien me laisser, je le passe à faire des films et à écrire des romans. Science-fiction, fantastique, fantasy. J’adore inventer des histoires abracadabrantes. Des mondes imaginaires où se mêlent fantastiques et réels. Les univers lumineux et féeriques, les rêves illusoires, m’exaltent. Je laisse courir mes pensées sans essayer de les rattraper. Les lignes filent comme la laine sur un fuseau. Je m’enivre d’images fantasmagoriques et les pose sur le fil de mes idées, créant des rêves chimériques ou des lampes d’Aladin, cela dépend de mon état. Bref, j’invente des mondes meilleurs. Quand je peins ou écris, j’aime me retrouver en dehors du temps. Le passé, l’avenir, mais rarement le présent. Mon passé est ancré dans mon cœur, comme un voilier au mouillage. Mon avenir, je le rêve plus que je ne le vis, mon présent c’est l’instant où j’écris ce mot.

Le soir, avant de reprendre l’écriture, il m’arrive de sortir mes pinceaux et de laisser aller mes rêves sur la toile blanche. Je n’ai pas de préférence ; cela peut donner de l’abstrait, du surréalisme, des campagnes provençales, des portraits d’enfants ou des natures mortes ; c’est selon.

En fin de matinée, nous sommes descendus de la pirogue qui nous sert de taxi entre le voilier et le ponton de la plage, histoire d’aller surfer sur l’écran lumineux qui nous sert à rester en contact avec la prétendue civilisation. Certes, comme cela, pas de problèmes relationnels ; on s’entend bien, l’ordi et moi. Il ne m’enquiquine que lorsqu’il plante. Dans ces cas-là, j’hésite entre le faire voler par-dessus bord ou aller l’enterrer sous un mètre de sable. La première action est facile à faire, l’autre est plus fatigante.

La plage, d’un jaune grisâtre crasseux, était jonchée de détritus indéterminés. À quelques mètres de notre approche je fus intriguée par une envolée subite de vautours. Les vagues mourantes et mousseuses léchaient par intermittence un corps flasque et pâle, dont le mouvement ondoyant laissait croire qu’un souffle apaisé soulevait encore les flancs suintants de la bête. Moussa, notre taxi marin, nous expliqua que les vautours Rüppel étaient très utiles dans leur pays.

« Ils nettoient tout ou presque. Les bêtes mortes ne restent pas très longtemps ! »

Effectivement, la pauvre chèvre n’avait plus que ses cornes et ses sabots d’intacts. Nous n’avions pas mis nos masques et par chance le vent portait à l’est. Nous n’eûmes que quelques effluves musqués faisant se tordre les piafs dans d’excessifs gargouillis.

Confortablement installée à l’ombre d’un fromager et sirotant un jus de bissap, … (suite au prochain post …)

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