Rendez-vous – Suite (4)

Le vent claquait dans la mâture gonflant la grand-voile. Le sel collait au bastingage, constellant de diamant le navire filant sur des moutons écumeux.

Dan, pipe au bec, digne d’un roman de Stevenson, humait les embruns cherchant la direction du vent. Le vol d’un fou de Bassan au-dessus du mât tentant une approche difficile, laissait son ombre caresser l’eau. Un rayon oblique traversa un cumulus. Tiède frôlement sur ma peau réchauffée. L’Afrique, loin derrière, avait gardé pour elle ses fragrances épicées, ses viciations corrompues, nous laissant reprendre haleine. Un vent constant d’est nous avait saturé en poussières venues des savanes et maintenant, à cent miles des côtes, nous remplissions nos poumons de senteurs marines, d’arômes iodés, d’air vivifiant, nettoyant en profondeur notre gorge irritée.

La tribu s’occupait comme elle pouvait. Lecture, jeux de société, dessin ou peinture, travail scolaire, c’était selon. La grande nous préparait des salades, car avant de partir, nous avions fait le plein de fruits et légumes. Cent trente kilos de primeurs en tous genres. Nous sommes des moutons sur la mer, comme disent nos potes. Quoi de plus normal ? Des véganistes non extrémistes, car il nous arrive de faire quelques écarts gourmands, bien que cela se traduise en général par une lourdeur stomacale assez déplaisante. Bien fait !

Cependant, douze jours de navigation ce n’est pas la mer à boire, heureusement, nous en aurions de trop ! Mais tout de même.

Un rendez-vous capital nous attendait au milieu de nulle part. Un rendez-vous que pour rien au monde je n’aurais voulu manquer. D’ailleurs, personne ici n’aurait voulu le manquer. Cette rencontre, sans vouloir me l’avouer, je l’avais toujours espérée mais n’imaginant jamais qu’elle arrivât un jour. Les enfants faisaient des prévisions fantaisistes et nous-mêmes essayions d’imaginer à quoi ils pouvaient ressembler, envisageant le pire, se préparant à une rencontre insolite et surprenante.

Dan me rappela, à juste titre, qu’ils pouvaient bien être à l’image de l’ange venu nous porter la nouvelle. Ou devrais-je dire l’archange, tant sa beauté était surprenante. Un mélange de déesse, de fée et d’ondine, le tout assaisonné d’une grâce naturelle jamais rencontrée sur notre pauvre Terre.

Nous nous regardâmes comme pour nous jauger, évaluant nos petites personnes sans prétention. Nous ne sommes pas, Dan et moi, d’une beauté suffocante. La nature, qui sait parfois se montrer généreuse, nous a saupoudrés d’un petit quelque chose que je nommerais charme. Dan a dans son ensemble, une harmonie certaine où se mêle une pointe d’élégance, un grain de piment, un soupçon de sex-appeal. En quelques mots, certaines diraient qu’il a du chien. Du chien oui, seulement pas n’importe lequel ! Un sloughi du désert. C’est assez racé comme bête et cela me plaît.

Pour ma pomme, on dira que la nature a dû m’oublier dans ses armoires, se rappelant de ma personne de temps en temps, ce qui a eu pour conséquence une taille que les enfants eurent vite fait de rattraper. Un mètre cinquante huit, pieds nus, pour cinquante kilos mouillée. Pas de quoi en faire un flan, je ne jouerai pas la nouvelle Lara Croft. Mes cheveux indomptables et bouclés dépassent mes épaules et ont la couleur du miel brun. J’ai les yeux assortis aux cheveux : noisettes fraîchement cueillies où quelques gouttes d’or y sont tombées. Certains me demandent si je ne suis pas italienne, car ma peau a aussi la couleur de l’ambre. En fait, je suis une automnale. Voilà. Je suis comme ces feuilles que l’on trouve au mois d’octobre sur le bord des chemins en Provence ou ailleurs mais je préfère en Provence, c’est mon pays de prédilection. Que cela ne laisse pas croire que j’ai atteint l’âge de la retraite, non, non. Mon tendre et moi cumulons à nous deux cet âge attendu par les travailleurs épuisés. Tout juste, en plus ! Soixante ans à nous deux et déjà quatre enfants ! Nous avons fait vite, c’est ce que nous voulions.

Depuis l’appel téléphonique ou plutôt l’appel télépathique reçu durant notre passage sénégalais, le destin de la smala avait changé. D’épanouis et heureux, nous étions devenus impatients et fiévreux comme des chevaux sentant l’écurie. Le temps qui passait nous semblait mortellement long et le soleil enflammait davantage nos esprits agités. L’Océan, bleu et calme pour l’instant, nous accompagnait jour après jour vers l’ouest et le mystère.

Dans moins d’une semaine, le point exact de la rencontre nous trouverait excités comme des lucioles face aux flammes brûlantes des lampes-tempête. Notre imagination effervescente bouillonnait dans un délicieux désordre. C’était à celui qui inventerait la plus terrible éventualité. Nous passions de grands moments à échafauder des solutions chimériques, histoire de le tuer… le temps. Ce n’est pas tous les jours qu’un événement pareil arrive. Pensez à notre enthousiasme frénétique. De toutes les façons rien ne se fait sans un peu d’enthousiasme comme le dit si bien Voltaire, et là, on l’était, enthousiastes, avec en plus, pas mal de mérite.

Ou du courage !

Ou de l’inconscience !

Inconscients ! Voilà ce que nous étions. Ne faut-il point l’être ? Partir, comme cela, au hasard d’un rendez-vous avec l’inconnu ? Et pas n’importe quel inconnu ! Un inconnu de taille ! Un étrange individu venu des étoiles. Un énigmatique mystère !

J’ai toujours aimé le mystère. Déjà enfant, je battais la campagne guinéenne au sens propre du terme, avec un long bâton de bambou à la recherche des serpents, derrière la maison, tout près de la brousse. J’adorais regarder se dresser le cobra cracheur de venin et partir en courant, hurlant comme une diablesse, lâchant le bâton pour aller me jeter dans les bras de Sahib qui me grondait que c’était très dangereux pour une toute petite fille. Ce n’est pas en grandissant que je me suis assagie. Je ne bats plus la campagne, ni au sens propre, ni au figuré. Quoi que…

Depuis deux jours, le vent avait tourné sud-ouest. Fou ce vent. Les alizés ont perdu le sens des convenances ! Ce soir, quelques cirrus filamenteux traînaient leur déprime sur fond rubis. Des dauphins argentés s’amusaient à l’étrave, frôlant effrontément la coque, moqueurs de notre curiosité passionnée. Nos trois boutures criaient et sifflaient à la proue du bateau, penchés redoutablement sur les flots, mains tendues vers d’improbables caresses. Mammifères mythiques, comprenant peut-être la passion des piafs, l’un d’eux nous fit une démonstration de ses talents d’acrobate, suivi par ses copains qui, en bande, bondissaient prodigieusement, pirouettant dans les airs telles des quilles de jongleurs.

Les cœurs enflés d’espoir, libérés des obligations théologiques et suivant les lumières de la raison, nous approchions, impatients mais philosophes du moment où la rencontre aurait lieu. Certes, je n’avais pas la prétention de délier les principes fondamentaux de la métaphysique, cependant, cette rencontre céleste éclairerait ma faible lanterne.

Dan occupait ses pensées entrelaçant interminablement des torons effilochés pour des épissures dont il n’avait cure, et moi, je scrutais l’horizon à m’en brûler les quinquets.

Un crépuscule impudent par sa beauté avait fait place aux ténèbres sinistres d’une nuit sans dame Séléné. Le voilier filait, tranquille, bâbord amure, gîtant mollement. La mer était assez calme, ce qui est préférable la nuit. J’aime bien voir venir les vagues pour anticiper s’il le faut. Notre pilote automatique tenait la route, infatigable, créant un léger ronronnement dans le carré. Relié à la barre à roue de la timonerie intérieure, le mécanisme tournait et retournait la roue, seul, comme un fantôme barrant en notre absence.

La tribu s’est endormie. C’est l’heure de mon quart. Un moment privilégié. Un instant volé au sommeil qui m’appelle ; instant magique de grande paix, de retour à soi. Les secondes s’égrènent suivies des minutes portées par le vent vers la nuit infinie. Tuer le temps ainsi est un passe-temps agréable ; écouter les flots taper sur l’arrière du voilier, regarder les étoiles et plus loin encore si l’on peut, vers le vide éternel, essayant de comprendre ou d’imaginer ce que serait la vie ailleurs, au-delà de notre perception. Je regarde les astres, et tout désespoir, toute inquiétude s’effiloche dans les méandres de mes pensées secrètes. Je vis, je respire, je m’envole et plane comme un aigle dans le noir du ciel, loin très loin, au-delà des nuages. Mon imagination fertile trouve toujours le repos en regardant le firmament et ses milliards d’étoiles folles qui dansent sous la voûte céleste. Ici, pas de pollution lumineuse ni de nuages souillés.

Dan, que le stress a vidé, ronfle, impunément affalé sur la couchette du carré, et, j’entrevois un avenir utopique, abandonnée à de vagues méditations. Toujours les mêmes questions sans réponses tournaient et retournaient comme une toupie lancée dans le vent : comment étaient-ils ? D’où venaient-ils ? Sauraient-ils nous comprendre, nous apprécier ? Pourquoi nous avaient-ils choisis ? Qu’avais-je de différent ? L’écriture de mon roman était-elle un prétexte ou simplement avait-il vu en nous cinq, l’archétype de la famille excentrique ?

Excentrique. Voilà un mot qui me plaît, qui me ravit. J’affectionne tout ce qui sort du centre, tout ce qui est « anormal. » J’ai par contraire, une répulsion de l’ordinaire, de tout ce qui est commun. La banalité ne fait pas mon affaire ; je préfère tourner les talons, aller voir ailleurs, ne pas perdre mon temps ; il passe trop vite, le temps, et je ne veux lui courir après que si le jeu en vaut la chandelle.

Perdre son temps, pour moi, c’est s’ennuyer, et lorsque je regarde les étoiles pendant une heure, je ne m’ennuie pas. C’est terriblement captivant. Toujours à la recherche d’une étoile filante, d’une lumière qui pulserait d’une manière différente. Ce n’est en rien ennuyeux. Pour moi en tout cas. Ce qui n’est sûrement pas le cas de la plupart des gens. Normal, ils sont au centre. Nous autour. Loin autour. Leur esprit, coulé dans un moule identique, se trouve bien. Ils veulent à tout prix se sentir normaux, normaux, normaux !

Deux heures du matin, la Dame se hissait pudiquement à l’est, orange et presque ronde derrière quelques vagues nues, étalant ses rayons sur la mer calmée. J’étais moins seule, elle colorait ma nuit et m’accompagnait dans mes réflexions solitaires. Allongée sur la plage arrière, une couverture enroulée, mes yeux se perdaient dans l’infini. La musique aux oreilles en sourdine, j’écoute du Satriani : Flying in a blue dream. Parfait pour moi, et le titre et la guitare. Il me tenait souvent compagnie pendant mes quarts. Mes idées s’échappèrent et la question revint, inlassable : comment seraient-ils ? À quoi devions-nous nous attendre ? À quoi ou à qui ? Des androïdes envoyés en éclaireurs, de vulgaires robots ou d’étranges humanoïdes le crâne rasé et les oreilles pointues comme le vulcain dans Star Trek ? Comment allaient-ils nous contacter ? Par téléphone, comme la première fois ? Par la pensée sûrement.

La pensée ! Cet ensemble neurologique compliqué par lequel l’être suprême, – l’Homme – au contact de la vérité concrète, organise ses idées, les unit entre elles et acquiert de nouveaux discernements. Oui mais là, il travaillait par télépathie tout de même ! Il est vrai que jusqu’à présent, je n’y adhérais pas trop, tant le sujet me paraissait improbable. La transmission de pensée entre jumeaux peut-être, or, scientifiquement… Et là, d’un coup, ça me tombait sur la tête comme un coup de bambou. Même Rhine, après de longues années d’études, avait essayé de prouver au monde cartésien, l’existence d’une aptitude à percevoir ces phénomènes de télesthésie ou transmission de pensées, sans grand succès je crois. S’il vivait encore, le pauvre vieux en serait tout heureux. Je pourrais le rencontrer et lui dire : Écoute Rhine.

Écoute…

dans ton esprit las le doux chant d’une voix éthérée qui te dit de l’attendre, de lui prendre la main, d’écouter ses secrètes pensées.

Oui j’écoutais, j’étais tout ouïe, pourtant rien ne bruissait à mes oreilles. Seul le silence relatif de l’océan me répondit et je crus tout à coup percevoir une forme plus sombre que la nuit, une masse énorme, là, juste au-dessus du voilier, qui éclipsait les étoiles, un truc cent fois plus gros que l’Enterprise, à faire frissonner de froid un Touareg au centre d’Azawagh.

Holà, je m’envolais sur un fil imaginaire au gré du vent. Je fabulais fixant les étoiles au-dessus de ma tête depuis une heure. La Lune peut-être m’avait touché le système nerveux, et je partais en déconfiture. Mais non, décidément, je ne rêvais pas, un trou noir, plus noir que le ciel se trouvait juste au-dessus, occultant la pâleur de cette nuit lunaire. D’un bond, je fus debout sur le pont, plissant les yeux pour tenter de mieux apercevoir l’invisible. Silence. J’en avais mal au cou, j’étais mieux couchée.

Aucun murmure, aucun chuintement, aucun souffle aussi léger fut-il ne vint effleurer mes oreilles. C’était le calme plat, hormis le doux bruissement des vagues sur la coque. L’air sembla s’épaissir et une sensation de chaleur plana alentour, comme le souffle léger d’une haleine d’enfant sur le bras. L’air un peu endormi, souriant sereinement, mon tendre sortit à mes côtés et me prit la main, enchâssant ses doigts dans les miens. Elle était chaude et légèrement moite. Il regardait autour. Avait-il ressenti quelques troubles suspects ? Quelques vibrations extrasensorielles ?

« Tu as le sommeil léger ce soir, soufflai-je, une inquiétude quelconque ? 

Seulement un pressentiment, appelle ça comme tu veux. Un truc étrange dans le cerveau, un essaim d’abeilles électriques.

Normal. Lève la tête et regarde ! »

Les yeux scrutant le vide, il semblait hésiter dans ce qu’il apercevait ou n’apercevait pas.

« Et que faut-il voir ? dit-il les yeux levés, j’ai loupé quelque chose ?

Rien que le vide. Tu n’as rien loupé, mais cet abysse de néant, cet insondable abîme me tourne les boyaux. Tu ne remarques rien ?

Ma foi, il est vrai que là, dit-il pointant son index dans la bonne direction, on dirait qu’il manque quelque chose.

Ah ! Tu vois qu’on n’y voit rien !

Heu… si tu veux. Ce que je vois, moi, c’est qu’il n’y a plus d’étoiles.

Voilà ! Tu as tout compris ! Elles ont disparu ! D’un coup, comme ça ! fis-je en claquant des doigts.

Tout est relatif. Ce noir est bien là, et ça c’est absolu.

Absolument ! »

Nous avions beau plaisanter pour nous rassurer mutuellement, le fait est qu’ils approchaient, ça se sentait au creux du plexus.

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