Rendez-vous – suite (5)

Le voilier, nonchalant, filait doucement sur les vagues parées de planctons, dans un souple balancement. Trois nœuds. Pas de quoi faire du ski. Mes souvenirs s’égaillèrent un instant fugace, dix ans en arrière. Par une belle matinée d’été, sur le cotre de mon père qui filait ses douze nœuds dans la baie des Anges, avec un bon Levant Blanc d’est. Le génois gonflé à bloc, une bonne gîte bâbord, une mer brillante qui éclaboussait par saccades ; un des copains venu faire une virée, avait attrapé fermement l’écoute à deux mains et s’était laissé glisser sur l’eau essayant de surfer pieds nus sur la houle. Il ressemblait plutôt à un bonobo expérimentant un tapis roulant. Et les copains, hilares, de voir son caleçon doucement descendre, emporté par l’onde coquine. Vingt ans, le bel âge et du muscle dans les bras ! Envolées d’écumes, éclats de rires, photos classées…

Retour sur Terre ou plutôt sur mer.

Dan et moi regardions le vide sidéral, ce vide qui occultait les étoiles impassibles.

Rien, absolument rien dans le ciel, et pourtant ce noir semblait là pour nous. La peur était absente de nos esprits, cette angoisse viscérale qui prend les tripes et les tord dans de pénibles stimulus pouvait nous faire paniquer, mais non, nous sentions que l’heure était proche. Qu’allait-il se passer ? La forme noire semblait se rapprocher sensuellement, glissant sur bâbord. Nous retenions nos souffles, un peu crispés tout de même. Ma main s’incrusta dans celle de Dan, laissant des empreintes roses. La chose se stabilisa à moins de vingt mètres et s’avéra démesurée, bien plus grosse que le plus gros des navires. Comment un engin si colossal pouvait-il se tenir, là, à quelques mètres de nous, sans remuer le moindre souffle d’air, sans émettre le plus petit son, la moindre vibration ? Il suivait doucement le bateau, paraissant attendre.

S’il nous était impossible de « voir » ce défaut de lumière, une douce excitation nous picotait le dos. Dan m’avoua que les poils de son échine s’étaient dressés. J’avais moi aussi la chair de poule, pourtant il ne faisait pas froid, au contraire, une imperceptible aura d’énergie frôlait le voilier, affectueuse émotion qui nous enrobait comme un manteau, provoquant un étrange sentiment de chaleur. J’avais l’impression d’avoir bu une coupe de champagne tant le moment me paraissait évaporé. Je rigolai comme à une bonne blague. Dan, étonné, rigola lui aussi, trouvant la situation incongrue. Nous avions l’air de deux idiots, debout dans la nuit à regarder le vide, le nez en l’air, sur un voilier.

Qu’attendions-nous ? En bon gaulois que nous sommes, nous aurions dû avoir peur… que le ciel nous tombe sur la tête.

Le ciel ne nous tomba pas sur la tête, mais une voix.

La Voix.

Venant de nulle part et de partout à la fois. La voix d’Aadahn. Enfin celui que j’appelais ainsi depuis son infraction cérébrale. Naturellement, je ne pense plus la même chose aujourd’hui. C’est ce moment là que choisirent les piafs pour sortir leur tête décoiffée de l’écoutille. Nos chérubins se comportèrent tout à fait honnêtement, se mettant devant nous pour mieux apprécier. Mais apprécier quoi ? Le noir, le néant, le vide ?

« Dis maman, c’est quoi ça ? » demanda la grande pointant son petit doigt vers le noir cosmique.

Toujours des questions incommodes ! Après tout qu’en sais-je ?

« Comme vous le voyez les enfants, nous allons entrer en contact avec notre ami Aadahn. 

— On voit rien ! »

Certes, ils ne voyaient rien car il n’y avait rien à voir, si ce n’était cette absence. Alors, hésitante, je tentais mentalement un : oui ? vers celui qui était venu nous chercher. Le Magister du jeu, le Roi de la devinette, le Maître Queux de la grande tambouille universelle.

« Pourquoi me traiter ainsi Malou, t’ai-je froissée par une quelconque action ? »

Je sursautai.

Mourir, je sentais que j’allais mourir de peur à chaque fois ! Si cela était possible. Cette voix dans mon cerveau comme une obsédante épine. M’y suis-je jamais habituée ? Le timbre était doux mais Dan n’avait pas réagi. Il n’avait pas dû recevoir la com. Ha ! Drôle ! La com. ! Décidément même en la fuyant, la société laisse ses empreintes dans le cervelet. Je ris, ce qui fit tourner la tête de mon homme qui me regarda un sourcil levé en accent circonflexe. J’adore son sourcil ainsi arqué. Il est bien ouvert et je peux voir son œil étonné, rond, et bleu comme le ciel après la pluie. Et les mômes, ces trois chères frimousses, le visage levé, m’observaient d’un air interrogateur. Pouvais-je expliquer ?

« C’est Aadahn, il vient de me parler, tu n’as rien reçu ? 

— Rien. 

Tu n’as pas le bon réseau, plaisantai-je. 

Malin ! Et que t’a-t-il dit ?

Oh, rien. Nous philosophions sur la tambouille universelle. »

Le regard suspicieux que Dan me lança me fit rire et me détendit. Il est bon de prendre les événements ténébreux – c’était le cas – du bon côté, sinon, on sombre dans l’égarement et le délire suit.

Dans un faible effort, j’essayai à nouveau d’archiver mes questions, chose pas très aisée lorsque l’on a comme moi, d’une part la tremblote, d’autre part, les idées qui s’envolent comme nuée d’étourneaux. J’avais un rendez-vous capital avec Dieu sait qui, au milieu de l’océan, ce qui n’arrive pas à chaque mort d’évêque, et voilà que je tremblais à nouveau. Je me concentrai afin de fixer mes idées et mes questions car, dans ma tête tout bouillonnait et les mots s’entrechoquaient. Je n’avais pas l’habitude de structurer mes pensées aussi fermement. Les phrases prenaient des sens non souhaité. Tout s’emmêlait et je bafouillais en pensée. Merde, il allait me faire mourir de honte !

« Non, tu ne mourras pas, tu t’y habitueras, Malou, et merci de trouver ma voix douce ! »

« Oh ! »

Piètre réponse. Cet homme, quel qu’il soit, me troublait les méninges.

« Allons, allonsLes enfants, voulez-vous monter à bord ? »

Voilà un bon dérivatif, et ce qui était sûr, c’est que nous avions tous entendu, très clairement, comme si nous étions dans un salon bavardant ensemble. S’adressait-il aux trois mômes ou à nous cinq ? Qui appelait-il « les enfants ? » Avions-nous l’air tant demeurés ?

« Je m’adressais à tes enfants, Malou… voyons. »

Les trois, très naturels, me sortirent de l’embarras où je me trouvais. Ils nous regardèrent suppliant, le sourire aux lèvres.

« Allez mam, dis, on peut ? » Même pas effrayés d’entendre une voix sépulcrale. S’en étaient-ils rendu compte ? Il est vrai que depuis notre départ du Sénégal, nous n’avions pas arrêté d’en parler. Sans rien leur cacher, bien sûr. Nous avions tenté de leur expliquer avec beaucoup d’imagination et d’adresse ce vers quoi nous allions. D’une manière poétique et imagée. Ils le prenaient comme une aventure amusante, une histoire imaginaire. Un conte de fée.

Et cette voix qui nous demandait si l’on voulait monter ? Et d’abord, monter où ? La nuit nous entourait et sur bâbord, une nuit plus noire encore, grosse baleine glissant nonchalamment.

J’imaginais d’augustes êtres psychologiques venant sur Terre afin d’étudier la faune gluante d’une humanité en déliquescence. Quel titanesque travail ! Ils repartiraient bien vite, dégoûtés. Notre civilisation qui porte si mal son nom, loin d’être arrivée à son acmé, s’est vue rognée par les vers de la corruption. Seul un dieu pourrait rattraper ce magma, et encore. S’il ne l’a pas fait depuis, c’est qu’il s’en fout. Six jours c’est trop rapide. Il aurait dû prendre son temps, surtout quand il a compris la connerie qu’il avait faite ! Il est parti en vacances ailleurs, assez loin pour ne plus nous entendre nous lamenter, et nous laisser seuls retourner dans la fange de sa création.

« Tu es sévère avec ton peuple. La colère barricade la compréhension. On ne juge pas si durement des enfants qui apprennent à marcher. L’homme doit entreprendre la plus laborieuse des tâches : la connaissance de soi. Et cette connaissance entraîne l’humilité. Tu auras du chagrin si tu n’apprends pas à aimer Malou. Il faudrait te persuader que ce que tu veux apprécier est vrai, et l’amour est justement une base de la connaissance de soi. Laisse le temps réparer les erreurs du passé et emploie le présent pour changer l’avenir. »

« Il a certainement raison, par contre ce sera long ! » me dis-je in petto, ce qui ne servit à rien, mes pensées étaient captées. Vachement philosophes ces êtres venus d’ailleurs. Du reste, d’où venaient ces âmes sensibles et compréhensives ? Avaient-ils compris, au contraire des hommes, que les peuples devaient s’entendre pour avoir la paix ? Il est vrai que l’être humain dans sa majorité, n’aime pas les conseils, croyant tout savoir, mais a plutôt besoin de bienveillance. Je soupirai profondément, laissant de côté cette hargne viscérale pour l’incapable entendement humain. N’allons pas refaire le monde en commençant par râler, de toutes les façons, ce n’était pas dans mes ambitions. Mentalement je m’adressai à cette entité obscure et bienfaisante posant inconsciemment mes mains sur mes tempes et fermant les yeux. Je pense mieux ainsi, cela m’isole en un cocon où je peux charpenter mes réflexions.

« Nous voudrions bien monter à bord, seulement je ne vois pour l’instant aucune ouverture, si ce n’est ce vide immense. 

Amalia, tu ne dois pas te fier aux apparences. Ce que tu vois, ou plutôt, ce que tu ne vois pas, n’est pas forcément ce qu’il te paraît. Tu dois savoir que la matière est un assemblage de particules, le type même de la substance. Donc pour simplifier, nous nous servons d’une énergie encore ignorée des hommes pour l’instant, et qui nous permet de nous déplacer sans qu’aucune vibration ne soit perceptible. N ‘entrons pas dans le quantique, tu n’y comprendrais rien ou tu me croirais hystérique. Mais si sans se laisser charmer, ton œil sait plonger dans les gouffres… »

Lis-moi pour apprendre à m’aimer…

Âme curieuse qui souffre. Et vas cherchant ton paradis…

Plains-moi, sinon… je te maudis ! »

Nous éclatâmes d’un immense rire. Je n’en croyais pas mes oreilles ! Ce type, ou quoiqu’il fût, récitait du Baudelaire ! Ça alors, mon poète préféré ! Celui que j’adorais depuis l’âge de treize ans. Décidément, un être aimant Baudelaire ne pouvait être que … spécial. Nous allions nous entendre.

Dan, les yeux agrandis par l’incompréhension, m’observait d’un air interrogateur, se demandant si j’avais perdu la raison à rire de la sorte. Réciter des bouts de phrases qui n’avaient aucun sens, surtout dans un moment pareil… Je devais m’expliquer, car apparemment il n’avait pas reçu le message qui ne devait que m’être adressé.

C’est à cet instant que la transmission nous arriva à tous, clairement.

« Nous n’allons pas louvoyer toute la nuit, tout de même ! Décidez-vous !

Bien parlé ! Il a raison, dis-je à mon mari, décidons-nous ! Il est temps d’avoir de l’audace, nom d’un chien ! »

Nous n’allions point gâcher un moment pareil à tergiverser. Qu’ils fussent venus nous étudier n’était pas un problème en soi, nous pouvions le concevoir étant donné que nous faisions pareil sur Mars, excepté que sur Mars, les petits hommes verts s’étaient bien planqués.

« Tu as raison, me répondit Dan, décidons-nous. La Terre peut bien se passer de nous après tout. Nous ne sommes pas indispensables. Pourrie comme elle est, quittons-la sans regret. »

Je sentais bien que quelque part nous n’étions pas rassurés. Passer d’un bateau, somme toutes confortable, à quelque chose de… vide… Il y avait de quoi réfléchir. Ce n’est pas tous les jours que cela arrive. Il fallait bien se le dire. En revanche, étant donné que la Terre partait en biberine, nous pouvions la quitter sans histoire. Dan et moi, qui pensions la même chose sur l’évolution terrestre, n’aurions eu aucun mal à l’abandonner, cependant une question morale venait se greffer au problème, et pas des moindres. Nos chérubins ne voulaient peut-être pas s’exiler ad vitam aeternam. À notre grande surprise, les trois manifestèrent une envie pressante de rencontrer l’inconnu.

« Tu vois, Amalia, vos enfants sont moins hésitants que vous, et puis ce ne sera pas à vie, n’ayez crainte, c’est vous qui choisissez. »

Évidemment. Après quelques secondes interminables, à moins que ce ne fussent des siècles, notre noyau soudé, d’un commun accord, se décida à franchir le pas, si l’on peut dire, car pas, il n’y eut pas.

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John Mauricio
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Ah j’adore!!! Quelle belle et douce écriture qui nous amène doucement vers le rêve…. je suis l’histoire avec plaisir et ne lâcherai pas avant la fin, j’en suis sûr. Merci Babé.