Christopher Paolini

XIV – Espoir fumeux

La démarche pouvait paraître simple de prime abord mais il fallait bien avouer qu’il en fût tout autrement. Il avait déjà fallu que les dragons lui fissent confiance lorsqu’elle leur avait demandé de se retenir ; ç’avait été les contraindre à l’abandon d’une vengeance qui les tenait à cœur depuis des années. Fort heureusement, le fait qu’elle les comprît améliora considérablement les négociations ; qu’on fît preuve de compassion face à eux ne s’était pas vu depuis… des siècles. Il était évident qu’il y avait là une opportunité à ne point gâcher et bientôt la nouvelle passa d’ailés en ailés. Beaucoup rugirent de déception, sans toutefois oser remettre en cause la décision d’Éridor en personne, leur Roi dont la puissance mentale et physique dépassait de loin la leur. Il devait y avoir une bonne raison derrière cette impossible reddition. Quelque chose de fascinant, bouleversant le monde tout entier.

Soudainement conscient de la pression spirituelle incroyable de leurs ennemis, les elfes ne s’étaient pas révoltés quoique l’arme prête au combat. Ils observaient Éther, la fragile Éther et sa main posée contre la mâchoire d’écailles brillantes qui pouvait, d’un seul mouvement, déraciner le plus gros arbre du Du Weldenvarden. Mais ce n’était pas son intention, comme ils l’apprirent très vite. Car, oui, l’humaine comprenait leurs pensées. Comment était-ce seulement possible ? Elle ne le savait pas elle-même. Ce n’était que l’instinct de survie qui l’avait poussée à plonger en une magie qu’elle n’imaginait pourtant pas posséder, un lien imprévisible entre son esprit et ceux des dragons, un lien qu’ils n’avaient jamais réussi à créer, faute d’avoir essayé peut-être, ou parce qu’ils en étaient de toutes façons incapables.

« Même maintenant, nous n’y arrivons pas alors que la situation nous le commande. Elle seule peut faire l’intermédiaire, quelle gageure alors qu’elle ne peut nous parler que par images ! » Ainsi songeaient la royauté, les gardes, ses amis. Ils avaient raison. C’était la plus grande blague jamais vécue, et de très mauvais goût.

Mais il fallait s’y plier.

« Nous ne pouvons tenir discours si important en un lieu perdu de la forêt… Ils devront nous suivre jusqu’aux montagnes de l’Ouest s’ils veulent négocier leurs vies futures », gronda Éridor sous le crâne de la jeune femme qui grimaça.

« Je… si vous me permettez, je ne pense pas que ce soit d’une excellente… hm, diplomatie. Peut-être devrions-nous choisir un lieu qui ne soit ni montagnes ni forêt et y appeler tous les membres de chaque peuple. »

Elle restait infiniment concentrée, tête baissée au sol, mains à nouveau plaquées contre son corps. Rester calme, calme et faire preuve d’intelligence. Ne pas regarder les elfes et dragons l’entourant. Un petit nuage sortit des naseaux de son interlocuteur télépathique, augmentant d’un cran son anxiété.

« Pas tort, petite humaine. Restons… diplomatique. (Le mot paraissait l’amuser, si Éther avait osé songer juger ses propos, ce qu’elle évitait tout justement de faire.) Bien, nous irons… parlementer aux abords du désert. Que l’on convoque tous les dragons ! 

  • H-hein, attendez, je devrais peut-être quand même en parler aux concernés elfes ?

  • Nous ne les plions pas à nos monts ni à nos règles pour l’instant, qu’ils s’en estiment heureux ! Nous partons et tu viens avec nous !

  • Que je… glp… comment ça ? (La panique grimpait, elle ne voulait pas se séparer de ses amis !)

  • Je t’accorderai de monter sur mon cou, petit être peureux. Dis-leur vite avant que je ne change d’avis. »

Alors Éther permit au Roi d’entrer dans son esprit (du moins, il attendit pour ce faire) afin d’y voir ce qui se préparait. Il hocha brièvement la tête, impénétrable. Mais elle avait eu le temps de ressentir, au contact de leurs deux esprits, un sentiment d’espoir mêlé de lourde crainte… Il suivrait. Et le peuple suivrait avec, aussi vite que les obligeaient les dragons. La jeune femme en fut extrêmement soulagée avant de s’agripper aux piques des pattes du dragon vert, tremblante. Pour un peu et elle s’embrocherait dessus… Il n’y avait pas vraiment de place appropriée, bien qu’en cherchant, elle finît par trouver endroit où s’installer, à la base du cou. Mais ces écailles ! Si longues et tranchantes ! Elle avait l’impression d’être installée sur du verre pilé, pria pour que le voyage fût court.

Avant de se rappeler qu’elle avait peur des hauteurs.

« Oh non non non ! J’ai… peur des… » Le hurlement qui s’arracha de sa poitrine lorsqu’ils décolèrent ne l’aida pas à se sentir mieux, tout au contraire. Une bourrasque de feuilles fouetta son visage alors qu’ils dépassaient déjà la cime des conifères ; cette mer verdoyante paralysa son regard. Elle ne pouvait s’en détacher, malgré les lents puis de plus en plus rapides battements d’ailes, malgré la distance augmentant, malgré un terrible vertige et une douleur aiguë à peine ses jambes frottaient contre le cou du dragon. Au loin déjà se profilait la pâleur du sable dévoreur de tout espoir, celui qui l’avait cuite puis gelée avant de la bouillir. Celui qui avait mangé ses pieds, son crâne et sa raison.

« Je n’aurais jamais pensé retourner en ce lieu de désolation.

  • Pas pour nous, frêle humaine, pas pour nous. Il est un endroit des plus agréable, si chaud…

  • Oh. Vous n’aimez pas le froid ?

  • Il ne nous gêne pas. Mais nous préférons le sable à la neige, cela polit nos écailles et les rend plus brillantes.

  • Hum, je vois. »

La conversation fut close car l’esprit du dragon s’était fermé à l’approche du terrain décidé. Éther ne s’était pas rendu compte du temps passant, bref sans doute, mais pour elle qui vivait chaque seconde en hauteur comme une torture, voilà qui était un exploit ! Elle devina bien vite que la télépathie était à mettre en cause et lui permettait de s’isoler bien plus efficacement qu’auparavant. Mais n’aurait-elle pas moyen de protéger ses propres pensées comme le faisait Éridor ? Ce mur étonnant paraissant d’acier… n’était-ce pas ce qu’on pouvait appeler une « barrière mentale » ?

« Je ne m’y connais pas du tout mais je parierais beaucoup qu’il s’agit bien de cela. Si j’apprenais, je pourrais éviter de mauvaises intrusions. »

L’arrêt sur le reg en bordure des premières dunes la fit glisser vers l’avant, déchirant son pantalon. Elle se sentit blessée, mordit ses lèvres. Le dragon eut la prévenance – elle n’osait lui demander quoi que ce fût – de baisser sa tête afin qu’elle sautât sans trop de difficultés. Malheureusement elle chuta durement sur les genoux et s’affala sur la terre, étourdie. Les elfes mettraient assurément quelque temps avant de venir, heureusement qu’elle avait sa gourde d’eau ! Ces êtres-là, ces ptérodactyles férocement malins, ne lui auraient laissé aucun temps de plus pour se préparer. Et tout le monde savait qu’il fallait venir à cette réunion, parce que le Prince avait failli mourir et que cela pourrait se reproduire, parce qu’Éther s’était malgré elle constituée interprète et otage, parce qu’enfin la guerre stérile pourrait cesser. Les dragons n’attendaient qu’un mot de leur chef pour s’emparer de la vie de toute la royauté, encerclée et désarmée. Ils faisaient face, pour la première fois depuis leur arrivée en Alagaësia, à des créatures bien plus effrayantes et puissantes qu’une Ombre, ancien être vivant possédé par les démons. Une telle occasion d’entente ne devait absolument pas être manquée.

Assise sur le sol, Éther patientait. Des dizaines de dragons arrivaient des montagnes de l’Ouest et du Nord, de toutes les couleurs de l’Orient et Occident, somptuosité de pierreries, glacier d’aurore, poudre de nuit sans lune. Émerveillée, la jeune femme n’en était pas moins très effrayée. Elle se rapprocha de la patte de son intermédiaire, se retenant pour ne pas crier sous la douleur cuisante de ses jambes ; du sang tâchait déjà le tissu de ses vêtements. L’envie de pleurer était forte, car encore une fois elle s’était mise en une situation vraiment peu confortable ; d’ailleurs depuis qu’elle était arrivée ici, avait-elle eu un seul instant… ?

« T’oublie vite. Respire. Les choses vont s’arranger. »

De la forêt déjà parvenaient des troupes constituées de centaines d’elfes sans armes, comme l’avait ordonné leur Roi. Un faux mouvement et tout pouvait virer au cauchemar. Leur vitesse de préparation était effarante ! Éther se prit à songer à une armada de fantômes, sous cette lune presque gibbeuse, s’avançant vers une toute nouvelle perspective.

La royauté était immédiatement repérable, première arrivée, toute cernée par de puissantes écailles brillantes, véritablement gigantesques ; s’il avait été possible de leur donner un air, la jeune femme aurait opté pour une malignité empreinte de colère et cela ne la rassura pas du tout. Mais tout était sous contrôle… Son regard se porta sur la masse émeraude d’Éridor. Son musculeux cou tendu vers les volants et « deux pattes », il ne lui prêtait plus attention bien qu’elle sût parfaitement qu’au moindre essai de fuite… Ce n’était même pas la peine d’y songer. Que n’aurait-elle fait pour ne pas accompagner la garde, finalement ! Les étoiles lui renvoyèrent sa muette prière, la narguant de leur étrangeté.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

XIII – Champ de ronces, dôme de granit

Dans le crépuscule, les êtres et leurs montures n’étaient plus que des silhouettes fantomatiques rayant l’espace d’une évanescence silencieuse, à peine rompue par une brindille brisée sous un sabot. Il y avait des regards invisibles et discrets observant leur allée ; des vagabonds ou officiels voyageurs au corps alerte et mystérieux. Un frisson secoua la jeune femme qui n’était pas assez couverte et Maeglin, prévenant, glissa sur ses épaules une capeline où elle s’enfouit, reconnaissante. Elle n’osait plus regarder la famille royale, à l’avant, séparée de sa monture par d’autres chevaux de garde. Sa honte, bien que diminuée, n’en était pas moins toujours présente et elle regrettait amèrement sa réaction ; elle n’aimait pas être le centre de l’attention, surtout… en repensant à ce bref amusement au cœur des yeux du Prince, si bref qu’elle songeait parfois se l’être imaginé, dans sa gêne.

Pourtant, il allait bien falloir briser la glace. Non pas que ce fût une urgence – après tout, il faisait partie de la royauté et elle n’était qu’une inconnue ramassée au bord du désert (l’idée était un poil hilarante) – mais elle allait vivre dans sa capitale et…

« Toi, tu te cherches des excuses. Avoue que tu t’intéresses à lui, ça sera plus simple. Ouais mais juste à moi-même. Bien sûr, je veux pas passer pour une cinglée ou une fanatique… ça existe ici les fans ? »

Une brise s’enroula autour de son corps, elle resserra les pans de son manteau. Le vent soufflait encore, ployant les cimes, amalgamant les nuées. Jetant un œil craintif vers l’éther (ah ah) crépusculaire, l’humaine renifla, s’attirant un regain d’attention de la part de ses amis. Elle secoua la tête. Non, elle ne tombait pas malade… Qu’ils ne la crussent pas si fragile, tout de même !

Soudain, un concert de hennissement brisa la fausse quiétude. Les elfes créèrent un cercle de protection immédiat, sur le qui-vive. L’un clama quelque chose à l’instant où un énorme dragon vert surgissait de l’obscurité naissante. À la lueur des lampes magiques, ses griffes parurent à Éther d’une longueur extrême et elle sentit le sang quitter son front. Un rugissement lacéra ses tympans, sa monture frémissait mais ne cherchait pas à s’enfuir.

« Quel courage ! », eut-elle le temps de penser alors que brusquement deux langues de feu impressionnantes brûlaient en un clin d’œil les alentours. Elle perçut leur cuisante chaleur sur ses joues, baissa la tête, terrorisée. D’où venaient-elles celles-là ? Était-ce une embuscade ? Les archers visèrent, il y eut de longs grognements qui lui donnèrent la chair de poule mais ils paraissent provenir de partout à la fois. Le premier dragon bondit, manquant de peu arracher la tête de l’un des gardes qui ne dut sa vie sauve qu’à sa seule vivacité. Chacun se concentrait où il pouvait, tentant d’affronter les dangers immédiats. Un sort fut lancé, illuminant l’ensemble et quatre ailés les encerclant. À l’instant où l’éblouissante lumière coulait entre les troncs, une ombre s’abattit du ciel, imposante d’une mort certaine.

Le cheval du Prince se cabra sous les griffes, faisant chuter son cavalier au sol. Ce dernier n’eut qu’à peine le temps de se relever qu’une grimace crispait ses traits. Éther le vit nettement s’abattre, prunelles luisantes sous l’incendie, luttant sans aucun doute, mais contre quoi ?

D’énormes crocs filèrent à son encontre. Tout était fini.

Tout se brouillait.

Et tout se figea. Le hurlement s’éteignit, paralysant chaque opposant, chaque allié. Le létal poignard d’ivoire s’était bloqué à quelques centimètres à peine de la tête du Prince immobile, parfaitement conscient de l’instable et miraculeux instant. Il n’aurait pas le temps de s’écarter. Il mourrait… sauf si ce prodige se poursuivait.

Quant à la jeune femme, elle ne bougeait pas non plus, la gorge cassée. Elle n’avait aucune idée de ce qui venait de se passer. Enfin, si, peut-être une, mais c’était tellement improbable, tellement fou…

Venait-elle réellement de crier « stop ! » avec une force peu commune et plus dingue encore, venait-on de lui obéir ?! Le dragon vert releva la tête et plongea en avant, droit sur elle.

Droit sur elle !

La panique submergea sa conscience à l’instant où un sentiment étranger l’affleurait.

« Qui… es-tu ? Pas comme eux. Qui es-tu ? » Un éboulement de falaise ne lui aurait pas fait meilleur effet. Prise entre les griffes du dragon, yeux dans un œil immense chargé de frustration et de perplexité, Éther aurait pu passer pour un cadavre tout juste déterré. Son cerveau couina une réponse malgré elle :

« Je suis Éther. Une humaine. Pitié, ne me tuez pas. 

  • Hmphf… hu-maine… cela ne me dit rien. Rien du tout. Je te mangerais si tu n’avais pas réussi… à me parler.

  • Oui je… (L’incongruité de la situation lui revint.) Mais heu… c’est normal de vous parler, non ?

  • Nous n’avons jamais pu dialoguer avec ces stupides deux pattes vives… tu es la première. »

Éther se rendit compte alors communiquer uniquement par pensée. Puis qu’un affreux silence tendu s’était installé, percé de souffles contenus. Et qu’elle était tombée de sa monture, que sa vie ne tenait qu’à un fil… Jamais son cœur n’avait battu si fort, si vite, si sèchement. Mais il battait et c’était l’important.

« Heu je… puis-je… me relever ? », osa-t-elle alors, glacée à l’idée de commettre un impair. Elle ne voulait pas froisser ce… dragon, oh non. Pas alors qu’un début de communication s’installait, à brûle-pourpoint, dans tous les sens du terme.

« Non. Nous voulons savoir qui tu es et pourquoi tu suis ces êtres vils ! Pourquoi ton cri nous a fait tant d’effet, comme si tu lançais un sort. Aurais-tu osé lancer un sort et de cette envergure, sans en être affaiblie ? Tu ne serais pas sous mes crocs… Alors ?! » Et son grondement lourd perfora la poitrine de la jeune femme plus morte que vive. L’œil s’était rapproché, la plongeant en un océan émeraude particulièrement traumatisant. Personne ne bougeait, conscient de la délicatesse extrême de la situation tout autant que d’être pris au piège par les autres ailés. L’air lui-même paraissait avoir subi un enchantement, un de ceux utilisés par Maléfique dans la belle au bois dormant. C’en était si oppressant que l’humaine ne savait plus si elle respirait encore ou si ce n’était qu’une illusion. En ce cas, elle était morte ou bien vivait ses derniers instants.

« Un sort, non non je ne suis pas du tout… magicienne. Je ne suis pas comme eux, je… »

Elle n’aurait pas dû se montrer si sincère et le regretta amèrement. Être inconnue, avoir été capable d’arrêter la mort en personne – donc être potentiellement dangereuse –, tout cela aurait pu la servir. Les rendre méfiants à son égard, les tenir éloignés de son esprit. Mais c’était trop tard et l’océan l’engloutit.

Le nuage du Roi semblait bien frêle en comparaison, ainsi que la violence d’Anar.

Un tsunami. Ce fut la dernière claire image qui se forma sous son crâne avant qu’elle ne hurlât à en perdre ses cordes vocales.

Et tout s’arrêta.

Un champ de ronces, un dôme de granit lentement l’écrasant. C’était tout ce qu’elle en avait retenu et c’était bien suffisant. Si l’enfer pouvait se matérialiser, elle lui aurait sans contexte donné cette représentation ; la douleur était latente, encore là mais déjà s’échappant. Pas un sens n’y avait survécu durant ces quelques affreuses, éternelles, innommables secondes.

« Je vois, souffla alors le dragon dans son imaginaire – et une fumée noire venait lécher ses synapses – tu n’es pas comme eux, effectivement… mais je ne puis toujours pas répondre à ma propre question… à notre question. Nous allons te laisser la vie sauve, puisque tu n’as rien à voir avec ces mécréants. Cependant, n’interfère pas dans notre tâche qui est de tuer ce vermisseau de Prince… »

S’il était resté une goutte d’eau dans sa bouche, elle se serait asséchée encore plus. Un froid mordant descendit à son cœur, l’arrêta le temps de deux battements.

« Non ! » Involontaire. Mais elle ne pouvait les laisser poursuivre leur querelle ! La véritable fumée de son bourreau l’étrangla, impulsant à son esprit une très curieuse pensée, absolument trop logique en cet instant :

« Ça fait l’effet de trois paquets de cigarettes ça au moins. Et dire que je ne fume pas ! »

Le dragon perçut sa pensée mais il ne sut comment y réagir. Il ne comprenait pas, pas plus que ses semblables tendus en un geste d’attaque. Concentré de violence qui pouvait exploser à tout instant… un suspense intolérable éprouvant les plus aguerris jusqu’au fond de leur moelle.

« Ne te mêle pas de nos affaires, hu-maine ! » L’avertissement sonnait en avalanche de rochers destructeurs. Elle ferma les yeux, un haut-le-cœur soulevant sa poitrine. Elle devait le sauver. Parce qu’elle ne voulait pas de morts sur les bras, parce qu’elle aurait été incapable sinon, elle, l’unique pouvant communiquer, de faire entendre raison à une bête assoiffée de sang.

« Je ne suis pas assoiffée de sang, ni une vulgaire bête !! » Le rugissement la rendit sourde, un tintement vrillant ses oreilles.

« Non… non, s’il vous plaît, je suis désolée, mon cerveau pense tout seul, il… Essayez de communiquer avec eux à travers moi… s’il vous plaît. Pourquoi, pourquoi vous battez-vous ? Parce que l’un des leurs a tué l’un des vôtres ? Mais vous vous êtes vengé, pourquoi poursuivre cette guerre ? »

Les dragons semblèrent se concerter puis un raz-de-marée inévitable emporta la frêle conscience de l’humaine telle une barque au milieu de la tourmente. Leur histoire – celle qu’ils voulaient bien livrer – lui fut imposée sans manière. Son esprit dut faire face à de si grands pans de souvenirs qu’elle eut l’impression de perdre la tête une seconde fois depuis l’attaque. Criait-elle ? Ce long gémissement de proie blessée était-il le sien ? Des voix se mêlaient à la sienne, malgré la peur et le danger. Des voix connues. Maeglin, Seregon… oui, c’était bien eux, elle s’éveillait enfin de ce cauchemar.

La douleur diminua ; ouvrant les yeux pour se retrouver à nouveau plongée dans la gigantesque pupille, Éther comprit, saisit toute la rage et la puissance des dragons, leur rancœur si vieille et leur fierté mise à mal par tant d’incompréhension, leurs regrets d’un peuple ancien, si bons à leur encontre. Alors, doucement, sa paume se posa à l’angle de l’énorme mâchoire, en un mouvement prudent.

Ils n’étaient pas les brutes sanguinaires que les elfes avaient toujours imaginées. Ils étaient intelligents, conscients des vies et de leur force, et elle le prouverait parce que son cœur était uni aux leurs.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

XII – Sous terre ou dans les airs

  • Cette ordure l’a bien mérité ! cracha-t-elle encore sous le coup de la colère.

Maeglin et Seregon l’avaient raccompagnée à sa demeure, décidant d’un commun accord de rester – du moins tant que leur charmante humaine ne les jetait pas dehors. Sous son ton, les elfes se mordirent la lèvre, gênés ; Maeglin posa une main apaisante sur l’épaule d’Éther qui souffla.

  • J’aimerais bien savoir ce qu’il a dit. Est-ce qu’il va vraiment être puni comme Cerenthor me l’a annoncé… (Elle s’était renseignée, c’était bien son nom.)

Au nom du Roi, ses deux amis sursautèrent. Ils se sentaient mal à l’aise face à leur incompréhension. Et puis, ils devraient bientôt partir pour Ellesméra, faisant partie de la garde rapprochée décidée par la Princesse, gérante des affaires diplomatiques. Comment le lui annoncer sans la brusquer ? Par un léger partage de pensées, Maeglin avait fait part à son comparse de la solution du dessin qu’il approuva ; ils n’avaient pas mieux pour l’instant…

Un murmure de l’un d’eux et le stylo sortit tout seul du sac sous le regard choqué de la jeune femme. Elle avait déjà été confrontée à la magie elfique mais sans vraiment s’en rendre compte (les boules lumineuses) et avait toujours mis cela sur le compte de l’hypnose. À présent que le doute s’était lové en elle telle une bête habituée, chaque manifestation la frappait de frayeur, bien qu’elle tentât de se maîtriser. La décomposition de son visage n’échappa naturellement pas aux deux jeunes hommes qui hésitèrent.

  • N’aie pas peur de la magie, Éther, souffla Seregon. Même si tu ne nous comprends pas, n’aie pas peur. Ce n’est qu’un élément naturel comme… respirer.

La jeune femme scruta son visage, n’y vit que de la gentillesse et se tranquillisa.

« Jour après jour, je perds la boule, constata-t-elle. De la magie, bien sûr (et elle observa son carnet s’envoler à son tour au-dessus du lit), après des dragons, pourquoi pas ? Tout ça n’est qu’une science encore non démêlée… enfin, pour moi. Ah, que ne puis-je parler leur langue ! »

Face à elle, ils commencèrent à dessiner, apportant l’un l’autre des détails jusqu’à compléter la fresque qui allait se dérouler dans peu de temps à présent. Lorsqu’ils la lui tendirent, elle resta un long moment silencieuse, décryptant ces traits d’encre puis, saisissant leur ampleur, plongea en une profonde réflexion.

Seregon et Maeglin… allaient partir ? En cette ville, Ellesméra, accompagnant le Roi, le Prince et la Princesse. Que ferait-elle ici, si tous ses amis n’y étaient plus ? Gondolin n’étant pas mentionné, il semblait ne pas devoir s’en aller, mais elle ne voulait pas rester ici, elle. Non, pas avec l’autre vilain. Et s’il voulait se venger ? Comment leur faire comprendre son désir de les rejoindre ? Le pouvait-elle seulement ? Elle n’était pas combattante, loin de là, malgré ses capacités sportives. Elle ne pourrait jamais vaincre qui que ce fût munie d’épée, d’arc ou de n’importe quelle arme d’ailleurs mais il n’était pas question de s’enfermer en un seul bourg. Même s’il était fascinant, elle ne doutait pas que l’autre le fût plus encore. Alors Éther s’appliqua à se représenter aux côtés des deux elfes puis les entoura tous trois sous leurs regards étonnés.

  • Je viens avec vous, leur affirma-t-elle avec le plus d’assurance possible.

Jetant un œil à son griffonnage, ils restèrent un instant immobiles, lui faisant craindre le pire. Puis Maeglin dit à son compagnon :

  • Je vais en parler au Roi. Après tout, personne ne sait encore d’où elle vient, il ne serait guère judicieux de la laisser ici, aux prises avec… (il évita le nom, conscient que l’humaine le comprendrait puis continua) Enfin, le mieux serait qu’elle vienne. L’Äthalvard1 pourra plus efficacement s’occuper de cette étrange histoire.

Seregon hocha la tête. Il n’avait pas non plus envie d’abandonner Éther ici, seule à seule avec des elfes sombres et sans honneur. Même si Gondolin restait et s’occupait à présent du cas d’Anar, ainsi que l’avait choisi Cerenthor. Rétrograder quelqu’un de sa place de Capitaine sous les ordres du Roi à celui de subordonné d’un guerrier de premier rang à Kirtan (Gondolin, justement !) était une sévère punition quoique nécessaire face aux actions de l’arrogant qui n’avait cessé de prouver sa malignité à travers la piètre attention qu’il donnait à la vie en général, au respect et à la compassion. Mieux valait ne pas se mettre sur son chemin en ces délicats instants, la dernière fois dans la clairière le leur avait prouvé.

Bien ! Il était temps de se préparer. Comme la jeune femme suivait attentivement leur échange, elle fut prise au dépourvu lorsqu’ils se relevèrent, n’ayant encore une fois rien compris. Elle espérait que ce fût en sa faveur… ce que confirma Maeglin en lui souriant avant de s’en aller, la laissant seule avec son complice. Le jour poudrait le ventre des nuages, il était bientôt l’heure d’y aller, mais était-elle du voyage ? À en croire le visage de l’homme aux cheveux noirs, oui. Si toutefois elle ne se méprenait pas. Mais Seregon se dirigea alors vers ses sacs, les rassemblant sur la courtine. Il n’était pas absolument certain qu’elle fût autorisée à venir mais son intuition le lui soufflait. Le Roi souhaitait également en savoir plus, c’était évident, elle était une inconnue difficilement évitable dans l’équation de leur monde. Aussi, il était presque sûr qu’elle fût admise dans leur garde. Elle ne serait qu’un être de plus à protéger, à l’égal des autres… même s’il ne pouvait ignorer le fait que sa vie passerait au second plan si un accident devait survenir. (Il essayait de ne pas y penser.) Joyeuse, Éther attrapa ses affaires et patienta, sourire aux lèvres.

« Apparemment, je viens. Je suppose que Maeglin est allé parler de ma volonté au Roi, espérons donc qu’il revienne avec une réponse positive. Oh, j’ai tellement hâte ! »

Elle se rallongea tandis que son ami s’asseyait au bord du lit.

Bientôt des pas se firent entendre, ils se relevèrent tous deux, apercevant la mine réjouie de Maeglin. Comprenant aussitôt qu’elle était acceptée parmi eux, la jeune femme bondit et l’enserra en une étreinte qui les surprit beaucoup. Puis ils éclatèrent de rire, la douce musique de leur voix se mêlant à celle de l’humaine. Les préparatifs furent rapides, il n’y avait que ses deux sacs à emporter ; les elfes avaient déjà tout préparé au-dehors, ils s’y dirigèrent donc, le pas alerte. Une foule s’était rassemblée autour d’un arbre énorme, si gigantesque qu’Éther s’étonna de ne pas l’avoir aperçu auparavant. Mais la forêt était vaste et ils venaient de parcourir une bonne distance à pied.

Des chevaux – aussi nobles et blancs que ceux qu’elle avait pu voir à son arrivée – étaient montés par la lignée royale et quelques cavaliers archers ou guerriers. Le peuple s’écarta à leur arrivée, embarrassant la jeune femme qui n’en pouvait plus de toute cette attention accrue ; ses yeux se portèrent alors involontairement vers son méli-mélo d’ivoire et de nuit, assez proche pour remarquer comme ses iris étaient verts, un vert étonnant mêlant mille nuances, mais lesquelles ? Elle aurait voulu le rejoindre, oublier ses soucis au fond de ces prunelles. Sans s’en rendre compte, sa foulée s’était allongée jusqu’au Prince et le silence – un silence gêné, outré – s’était fait tout autour, la figeant brusquement dans un nouveau solo de basse. Son cœur devait à coup sûr s’entendre à un bon kilomètre à la ronde ! Quelle honte ! Et ces regards ! Elle n’en pouvait plus, souhaita instantanément s’enterrer ou bien s’envoler très haut, là où on ne pourrait plus la voir. Aucun sentiment n’effleurait la face de l’homme mystère mais elle aurait juré percevoir, le temps d’un clignement d’yeux, une lueur d’amusement tout au fond des pupilles. Quant aux autres, elle ne préférait pas vérifier, écarlate. Même ses pensées étaient hachurées, brisées de coups de chaud intolérables. Ses amis finirent par la tirer de ce mauvais pas en lui présentant un bel étalon qui vint la dissimuler partiellement à la foule.

  • Éther, la prévint Maeglin, tâchant de rester impassible face à l’incongrue situation, ganga fram… (Il mima là une avancée avec ses mains puis poursuivit.) Ganga aptr… (C’était un recul.) Blöthr… (Il termina sur un arrêt.)

  • Ho, heu… c’est pour… quoi ?

Voyant qu’elle n’arrivait pas à saisir son explication, il monta sur son propre cheval et lui intima les mouvements qu’il venait de décrire en sa langue. La voyageuse comprit et fut soudainement mise devant un fait bien ennuyeux : elle ne savait pas monter. Non seulement elle venait de se ridiculiser mais en plus, elle ne savait pas monter !

  • Maeglin, murmura-t-elle, angoissée, Maeglin je… je sais pas comment grimper sur le cheval, moi… Il est trop grand et en plus, c’est à cru…

Elle se retenait aux crins de l’animal pour ne pas flancher. Oh, tous ces regards ! Quand allaient-ils cesser ? C’était si gênant… troublant. Que n’aurait-elle pas donné pour que la nuit tombât comme une pierre ! L’elfe, ressentant sa solitude, claqua de la langue, intimant à la monture d’Éther de se baisser, ce qu’elle fit tout naturellement, réconfortant infiniment sa pauvre cavalière qui passa ses jambes sur son dos. Enfin, ils purent partir, après un dernier geste de la main du Roi à son peuple attristé.

Enfouie dans un cocon d’embarras, Éther s’était fermée, réduisant sa perception aux deux fines oreilles de son étalon blanc, agitées de temps à autre par quelques infimes tressaillements.

1Association d’elfes dédiée à la conservation de leurs chants et de leurs poèmes.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

XI – Un ennemi

Dans la journée suivant l’attaque, des elfes messagers vinrent avertir Cerenthor de la situation à la capitale et autres cités. Le Roi, une ombre sourde grossissant sous son crâne, écouta les tristes nouvelles. Chaque bourg elfique sans exception avait été assailli, tous par le même nombre de dragons qu’à Kirtan, excepté à Ellesméra où la masse soudaine et impressionnante d’ailés rageurs avait manqué les perdre. Le Prince ainsi que la Princesse écoutaient avec tout autant d’attention, inquiets de l’avenir, furieux de ces bêtes énormes et puissantes qui n’étaient finalement pas si stupides. Elles avaient à coup sûr tenté de renverser la plus grande des communautés lorsqu’ils n’y étaient pas…

  • Il est donc certain qu’ils savent que nous sommes forts et respectés des nôtres ; il nous faut nous méfier plus. Nous avons été pris de surprise cette nuit, leurs attaques sont de plus en plus resserrées et nous sommes épuisés de tant de hargne, exprima leur père, soulevant un concert de murmure dans la foule revenue pour les nouvelles. Toutefois, leur intelligence semble limitée, tout comme leur nombre. Pourquoi perdre de leur force sur d’autres villes ? Je ne vois là qu’une simple vengeance, peut-être même une division d’idée. Nous devons rentrer à Ellesméra dès aujourd’hui.

  • Père, contra alors le Prince Aerandir d’un ton fluide, n’est-ce pas là ce qu’ils voudraient afin de nous attaquer en chemin ? Il est exact que toutes leurs forces n’étaient pas concentrées sur notre capitale, mais il me semble que cela peut être un piège. Nous doutons… car nous ne savons rien d’eux. Pourquoi nous mordre sans relâche malgré la mort de celui qui est en faute ?

  • Ellesméra a besoin de nous, intervint alors sa sœur Tarmunora, je ne les imagines pas suffisamment intelligent pour nous tendre un traquenard. Nous sommes forts, nous pourrions les repousser aisément.

  • Peut-être, mais je n’aime pas l’idée de tomber dans une embuscade, reprit l’homme, sourcils froncés.

  • S’ils avaient voulu nous attirer à la capitale, ne l’auraient-ils pas assaillie tous ensemble ? Mettre de l’eau dans leur vin afin de ne pas attirer trop de soupçons me semble bien trop retors pour leurs capacités… Sinon, comment expliquer que l’un des leurs se soit fait tuer par l’un des nôtres ? contesta la belle femme, une main tapotant son accoudoir de bois.

  • La surprise, Tarmunora, tempéra leur père. Aerandir pourrait avoir raison, cependant, nous ne pouvons laisser Ellesméra sans plus de protection. Notre peuple y est épuisé, si les dragons se décidaient la nuit suivant ce jour, cela pourrait finir bien mal. Je pense… qu’ils n’ont cherché qu’à se venger au plus d’endroits possibles. Au cas où, notre garde est puissante, ils n’arriveront à rien en chemin.

Le Prince et la Princesse se turent, méditatifs. Aerandir craignait les dangers d’un tel trajet, leur méconnaissance des dragons finirait par les perdre totalement, un jour… Tarmunora au contraire songeait qu’avec de pareils esprits – si rustres – rien de véritablement grave pourrait arriver. Elle n’avait jamais ressenti de pressions spirituelles de leur part et s’ils en étaient capables, ils le dissimulaient fort bien pour des êtres ne cherchant que la guerre et la mort. Non, la décision était prise. Après un peu de repos et entourés de leur garde personnelle, ils se mettraient en route. Ils avaient déjà prévu de le faire quelques jours plus tard ; les problèmes ici attendraient, particulièrement celui nommé « Anar »…

Toujours endormie, Éther rêvait. La forêt, vaste et claire, lui présentait tous les plus mignons petits sentiers à visiter sous ses pieds nus. Elle les traversait, guillerette, percevant la faune et la flore autour d’elle saluer son chemin. Une délicate odeur tombait des feuilles nouvelles et leurs fleurs à peine écloses ; le soleil rayait ce paysage enchanteur de fins rayons d’or troublés par l’ombre ingénue des rameaux. Un coup de vent les fit clignoter et elle s’arrêta, perplexe face à leur subite couleur rouge. Des feux de signalisation ? L’on aurait plutôt dit des gyrophares… De nombreux nuages s’amoncelaient, gonflant le ciel de bourrasques glacées. Éther s’agita, serrant les couvertures entre ses doigts. Puis la nuit l’étouffa comme s’il se fût agi d’un linceul d’obscurité ; elle tenta d’y échapper, vainement. Sa gorge refusait de prendre les bonnes goulées d’air, ce n’était toujours que celles qu’elle expirait, toujours plus amoindries en oxygène.

  • Non, non, marmonna-t-elle dans son sommeil.

Puis un hurlement sinistre, tout près de son oreille, la réveilla d’un bond. En sueur et paniquée, elle ne comprit pas où elle était ni pourquoi la lumière du jour brillait si fort au-dehors ; son cauchemar avait été terrifiant ! Elle percevait encore l’écho du cri prometteur de mille morts tout contre son tympan. Quelle horreur ! La jeune femme courut se débarbouiller, s’habilla puis sortit, soulagée d’observer un superbe pervenche au-delà des aiguilles ; un écureuil chicota, la faisant sourire. Ouf, tout semblait aller pour le mieux ! Puis elle se rappela la veille, les dragons, la crainte et toute trace de joie disparut de son visage.

  • Se-Seregon ? balbutia-t-elle, de nouveau en proie à l’inquiétude de ses débuts.

Un homme se laissa plus ou moins tomber du haut d’un arbre, atterrissant habilement et souplement devant l’humaine. Reconnaissant aussitôt son ami, le soulagement revint, calmant un peu les battements de son cœur. Elle aurait voulu lui conter son cauchemar, grimaça devant l’impossibilité d’un tel acte avant d’imaginer qu’il ne serait pas forcément judicieux de remettre l’histoire des dragons sur le tapis. Mais le jeune homme, remarquant son désarroi, lui tendit une main chaleureuse qu’elle accepta ; au milieu des plantes à foison bruissantes de senteurs, elle essaya de ne pas songer à son cauchemar. Tout le lui rappelait, jusqu’aux traits de soleil mouvant. Bientôt ils arrivèrent en une petite et coquette clairière où, assis, Maeglin et l’autre premier cavalier dont elle ne connaissait encore le nom, semblaient savourer l’ardeur descendante du jour. Ils se levèrent à leur approche, souriant à l’humaine qui en profita pour faire plus ample connaissance, apprenant que celui à la crinière ocre et sauvage se nommait Gondolin.

  • Vous avez de curieux mais beaux prénoms, assura-t-elle, la mine fatiguée.

Bien que n’y comprenant rien, ils rirent puis lui proposèrent de s’asseoir parmi eux, ce qu’elle fit, avant de lui tendre un gros fruit pourpre aux écailles blanches.

  • Pour un peu, on dirait une goyave ! Et, mmh, c’est délicieux !

Ces gens-là étaient vraiment gentils, elle sentait pouvoir leur faire confiance, indubitablement. Tout en eux, leurs traits, leur allure, leur voix, prouvait une vive bienveillance à l’égard du vivant, du monde. Elle leur sourit puis se rigidifia soudain lorsqu’un groupe perturba leur joie. Parmi ces elfes, Anar. Éther ne bougea pas mais son nez froncé affichait nettement son dégoût et un éclair de colère noircit les pupilles du visé. Il clama quelques mots à l’adresse de ses compagnons puis s’adressa à ceux de l’humaine, d’un ton glacial.

« Apparemment, la punition… n’a pas été encore donnée. Il la mérite ! Je le déteste ! »

Mais elle n’allait pas se laisser faire non plus, quand même ! Ce serait un comble ! Elle se releva donc, furieuse, poings serrés. Chaque elfe se figea, regard braqué sur son visage. Oh oui, son mépris était lisible et ne devait pas plaire…

  • Eh, toi ! cria-t-elle, oui, toi, Anar !

Silence ; un oiseau lâcha son trille. Qu’elle eût connu son nom sans le demander devait troubler. Elle ressentit Gondolin comme une main qui tirerait sur son poignet, afin de l’attirer ailleurs. Elle l’ignora, s’avança plus encore vers l’homme aux yeux lagon qui, de près, la dominait d’au moins vingt centimètres. Ne se démontant pas, son doigt se pointa vers le corps imposant :

  • Tu n’es qu’un sale morveux qui ne sait qu’utiliser la force pour maintenir son rang ! Si tu avais quelque chose entre les deux oreilles, je te conseillerais de faire preuve d’un peu plus d’humilité, mais je crains que tu n’en sois définitivement dépourvu ! Méprisable, jeta-t-elle dans un accès de rage.

Au fur et à mesure de sa tirade, la fragile impassibilité de l’homme se fissurait, laissant apparaître un être bien plus terrible qu’elle ne l’avait imaginé. Bien qu’il n’eût pas compris, le simple regard de l’humaine le renseignait quant au contenu de ses propos mystérieux et il franchit le dernier mètre qui les séparait, attrapant la main tendue dans une étreinte douloureuse. Éther tenta de s’en défaire, mais c’était comme vouloir s’évader d’une gangue de pierre. Ses amis grondèrent, tout se passait bien trop vite.

  • Tu me lâches, grosse brute débile ! l’invectiva-t-elle, une peur insidieuse commençant à grimper jusqu’au cerveau.

Le venimeux sourire d’Anar, suivi d’un resserrement de ses doigts sur son poignet, acheva de la paniquer. Alors qu’elle allait lui donner un coup de pied bien placé, la voix de Gondolin claqua. Brusquement relâchée, Éther tituba en arrière avant d’être rattrapée par Maeglin ; il lui lança un coup d’œil où se mêlaient reproche et fierté, elle ne sut donc pas comment réagir et se contenta d’un hochement de tête. La confrontation était rude entre les deux opposants. Personne n’osait s’y mêler et, au bout d’un long moment d’intense fixation, Anar abandonna, une rage rentrée luisant en ses prunelles. La jeune femme frissonna lorsqu’il la lui envoya, dans un dernier mouvement de fureur, avant de tourner talon, drapé dans une rigidité à faire pâlir une barre de fer. Ses acolytes le suivirent et le calme retomba sur la clairière, allégeant l’atmosphère. La jeune femme avait encore beaucoup à apprendre parmi ces êtres, si elle ne voulait pas se retrouver blessée un jour ou l’autre… et l’attitude de ses compagnons le lui fit bien comprendre. Ils l’entourèrent en soupirant tandis que Gondolin prenait congé, son visage à la fois inquiet et attristé dirigé sur l’humaine.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

X – Au stylo à bille

Un rugissement lui glaça les sangs. L’eau dégoulinait de ses cheveux, elle venait à peine de s’enrouler dans une serviette et le vent au-dehors s’était levé, sifflant au travers des branches noueuses du toit. Sa maison tanguait. Oh, pas grand-chose, mais suffisamment pour lui rappeler ses voyages en voilier, ce qui était tout à la fois amusant et inquiétant. Elle espérait qu’une tempête ne se préparait pas, histoire de pouvoir passer une bonne nuit de sommeil, espoir qui s’effondra lorsque « quelque chose » de très effrayant hurla sa rage. De la rage, oui, sans aucun doute, les mêmes sonorités perçues durant l’attaque du ptérodactyle ! Il y avait de quoi bondir. Un autre rugissement vint appuyer le second, plus grave encore et bien plus long. Éther sursauta et fila dans sa chambre pour s’habiller, ne prenant pas la peine de sécher ses cheveux ; la zone rouge du thermomètre de la crainte venait d’être atteinte à nouveau.

  • Reprenons, souffla-t-elle, respect, entraide… et on verra pour le dernier. Donc, allons voir si ces charmants elfes n’ont pas besoin de… ma présence. Après tout, je ne comprends pas du tout comment j’ai pu en arriver là mais ça se fera bien un jour, alors adaptons-nous d’abord au lieu. (Grincement crissant d’arbres tordus.) Heu… s’ils n’ont pas besoin de moi, ça serait parfait, aussi… j’ai pas envie d’affronter un autre monstre préhistorique.

Toutefois, comme il aurait été quelque peu fruste de rester abritée alors que des ennuis semblaient se pointer à l’extérieur, elle sortit, descendant les quelques marches en colimaçon jusqu’au sol. Le vent la cueillit, frappant de froideur. Une nuit noire, nuageuse, les seules sources de lumière provenant des lampes suspendues çà et là, près des portes ou des fenêtres, des croisements de chemins, aux nœuds de pins (ou ce qui y ressemblait). Elle se dirigea donc à ces lueurs, courbant la tête sous les rafales à moitié brisées par les ramures. Ses cheveux humides glacèrent si vite qu’elle eut l’impression de congeler du cerveau. Des cris lui parvinrent, des bribes de phrases qu’elle ne pouvait traduire, la douleur de troncs arrachés par quelques forces obscures ; un troisième grondement fatal vibra à ses tympans. La bête, les bêtes devaient être proches.

« Pourvu que je ne tombe pas nez à nez avec ces horreurs ! » Mais ce n’était qu’une façon d’oublier la terreur tout au fond d’elle. Où étaient-ils, ces curieux hôtes ?

Soudain, tout autour d’elle, ce ne fut plus que chaos. Éclairs, cris, rugissements, des frôlements pressés, une onde volontaire pleine de colère et de fatigue. Elle s’était avancée jusqu’à la source des bruits, inconsciente sans doute du véritable danger. Des traits de feu jaillissaient du sol et montaient bien haut, illuminant de grandes voiles de couleur, la brillance d’écailles, des pointes acérées, blanches et luisantes. Éther eut peur, se remémora son expérience à la sortie du désert et comprit qu’ils étaient attaqués. Quelqu’un l’attrapa par le bras, elle voulut se dégager et la lueur d’une lampe éclaira un visage apprécié : l’homme à la tresse de feu. Il l’emporta à bonne distance du champ de bataille jusqu’à ce qu’ils se retrouvassent en un intérieur inconnu (elle n’avait rien remarqué, c’était comme suivre quelqu’un à l’aveuglette).

  • Sitja dlaeh, finit-il par lui dire, d’un ton pressant.

  • Ça me dit quelque chose ça…

Il la força à s’asseoir, répéta ses mots et partit à reculons avant de disparaître dans la nuit.

« Il ne veut pas que je bouge… je ne vais pas non plus être stupide et retourner au carnage. Je ne sais pas ce qui se passe là-bas mais c’est vilain. J’aurais dû rester chez moi. » Le bruit des combats s’était tu sous le souffle du vent et la distance ; parfois un grondement féroce ébranlait l’atmosphère.

« Pourvu qu’ils s’en sortent… ces monstres-là ont l’air plutôt costauds. Qu’est-ce qui m’a pris aussi ? Si tout cela n’est pas un rêve comme je le suppose de plus en plus, j’ai risqué ma vie ! »

Le sommeil l’avait quitté, une main de fer ouvrant ses paupières, malgré le lit où elle s’était roulée. Au bout d’un temps qui lui parut infini, le calme revint, sonnant à ses oreilles perplexes. Était-ce enfin terminé ? À la façon de réagir des elfes, elle sut que ce combat n’en était qu’un parmi d’autres et qu’ils devaient se tenir en permanence sur leur garde. Mais pourquoi rester alors en une forêt grouillante de viles bêtes volantes et furieuses ? Depuis quand y habitaient-ils ? Toutes ces questions nouvelles, heurtaient sa conscience égarée. Après de vains efforts pour s’endormir, la jeune femme se releva et, tâtonnant, chercha la sortie ; elle n’osait décrocher la lampe à l’opposé, de toutes façons bien trop haute pour sa taille. Une main attrapa son poignet à l’instant où elle trébuchait contre un meuble invisible, la sauvant d’une mauvaise chute. La sphère lumineuse apparut à l’instant lui permit d’identifier celui qui l’avait emmenée ici, un petit sourire aux lèvres, quoiqu’en ses prunelles restât un tourment évident.

  • Tout va bien ? s’enquit-il dans sa langue.

  • Heu… je suppose que tu me demandes si je suis ok ? Ben, oui. Mais toi, ça va ?

Il fronça des sourcils, détaillant son visage quelques secondes avant de hocher la tête, étonnamment. Bon, c’était un début de dialogue ! Et ce langage commençait à lui plaire, il faudrait qu’elle l’apprît, le plus vite possible étant le mieux. « Mais à les voir, j’ai bien l’impression qu’ils sauront parler ma langue avant que je sache parler la leur. »

Ils s’assirent tous deux sur le lit, silencieux. Pas facile d’engager une quelconque conversation ! Elle avait pourtant tant de questions… Si elle pouvait… Une idée surgit. Si elle pouvait dessiner les événements, il était probable que tout serait plus compréhensible qu’un simple mime. Elle avait laissé ses sacs en la demeure prêtée par la Princesse, il fallait qu’elle y retournât et se releva vivement, surprenant son compagnon.

  • Comment t’appelles-tu au fait ? Moi c’est Éther, reprit-elle de la même manière qu’avec Maeglin.

Il répondit instantanément, connaissant déjà le nom de l’étrangère et elle l’observa un instant, réfléchissant à la manière de lui faire comprendre sa volonté. Elle sortit, il la suivit, éclairant sa route. Une fois dehors, comme elle ne reconnaissait rien, elle exprima un désir de sommeil, espérant qu’il l’emporterait ainsi jusque « chez elle ». Il n’en fallut pas plus pour le perspicace jeune homme et ils furent de retour au logis d’Éther en moins de cinq minutes. L’humaine eût tôt fait d’y récupérer son sac, sortant carnet et stylo. Puis elle tapota le lit à ses côtés, satisfaite ; l’elfe s’y assit en riant – elle crut entendre des grelots chanter.

  • Regarde bien. Là, je dessine… ce que j’ai pu voir la dernière fois. Ce ptérodactyle. Je ne pense pas utile de mettre un point d’interrogation, vous ne devez pas savoir ce que c’est non plus. Hm… je me demande si c’est ressemblant…

Un corps hérissé, deux grandes ailes, de longs crocs. Voilà tout ce qu’elle en avait vu mais cela avait au moins eu le mérite de retenir l’attention de son nouvel ami. Côte à côte, les deux détaillaient le dessin, l’une dubitative, l’autre concentré. Puis il tendit la main, les yeux brillants.

  • Tu veux… ?

Il lui prit délicatement le stylo des mains, un instant perdu face au contact étrange du plastique puis, vif et habile, commença à dessiner. Éther ne tarda pas à rester bouche bée face à son talent et, interloquée, ne quitta pas des yeux ce qui prenait forme sur le papier. Cela ressemblait terriblement à…

  • Dragons ? balbutia-t-elle, choquée.

Seregon lui jeta un coup d’œil sans s’arrêter, emplissant bientôt plusieurs feuilles d’un univers époustouflant de détails. Enfin, il lui tendit le carnet, sérieux. La jeune femme plongea au cœur de l’encre dont les formes lui révélèrent un monde agencé d’une façon si complexe qu’elle s’y perdit un instant, revint sur ses pas imaginaires, étudia sans faillir. Il s’agissait bien de dragons, du moins, leur corps était celui des mythes et légendes ; il y en avait de tailles variées, tous cependant étaient tournés, flammes jaillissant de leurs gueules ouvertes, vers le peuple elfique et sa cité. Tournant les pages, Éther retraça l’histoire, comme elle put. Il y avait apparemment plusieurs villes forestières, chacune attaquée par les ailés enragés, à des heures différentes puisque la lune ou le soleil se cédaient mutuellement la place au-dessus des combats. À la fin, un seul homme tuait un dragon. Elle n’y saisit rien, se mordilla la lèvre, cherchant le sens de cette histoire. Des détails devaient lui avoir échappé, à trop être fixée sur les « dragons ». Sous le regard attentif de Seregon, Éther reprit le carnet aux premières pages (il était vierge lorsqu’elle l’avait emporté avec elle), remarqua soudain de petites formes sur chaque elfe dessiné, des formes qui différaient selon les villes représentées. Était-ce une manière d’exprimer des appartenances différentes ? Là, un autre assemblage de maisons mêlées d’arbres, mais beaucoup plus grand.

  • C’est une ville ? demanda-t-elle en la pointant du doigt.

  • Ellesméra, répondit-il sur-le-champ. Pömnuria Könungr, Cerenthor.1

Sa main, toujours détentrice du stylo, traça une tête qu’elle reconnut aussitôt. Le Roi ! Ainsi, elle était donc arrivée dans sa cité ?

  • C’est ici, Ellesméra ? (Sa main fit un tour d’horizon.)

Mais le jeune homme secoua la tête, prononçant le mot « Kirtan ». Puis il entoura une autre ville déjà griffonnée (fort adroitement) sur les feuillets. Éther réfléchit. Ellesméra devait être logiquement la capitale, royauté oblige. Si ce Roi (Pömnuria, Könungr ou Cerenthor ? Il faudrait qu’elle sût, ce serait plus diplomate) était à Kirtan, c’était alors qu’il y avait de gros problèmes par ici. Des problèmes sans doute liés aux dragons… mais peut-être aussi à des elfes perturbateurs (l’homme aux yeux de lagon, le vilain brutal, par exemple, songea-t-elle inopinément). Toutefois, il était peu probable qu’il restât longtemps par ici, ce que confirma Seregon par moult cerclages et mentions. Bon ! Voilà qui éclaircissait quelques points. Mais une chose restait obscure. L’elfe, à la toute fin, pourquoi tuait-il un dragon ? Était-ce ce qui était censé arriver ? Aux pages précédentes, il n’y avait aucune mort de représentée, que ce soit dans un « clan » ou un autre…

« C’est bizarre, plus je revois ces dessins, plus j’ai l’impression qu’ils s’expriment à rebrousse-poil. Et si je les lisais dans l’autre sens, comme les mangas ? »

La voyant parcourir son carnet de droite à gauche, Seregon sourit. C’était exactement cela et elle n’avait pas eu besoin de plus d’aide pour le trouver. Alors, Éther comprit que si les attaques avaient débuté, c’était à cause de cette unique personne et son acte irréversible…

  • Fichtre diantre ! ne put-elle s’empêcher de clamer, c’est la première guerre mondiale qui recommence ! Et moi, je fais quoi dans tout ça ? Moi j’atterris et je mets de l’absurdité dans le chaos. Bah !

Seregon l’écoutait, très attentif. S’il ne comprenait rien pour le moment, il mémorisait. Il savait qu’il finirait par trouver la clef de ce langage, même si les temps n’étaient pas idéaux pour une telle entreprise. Sa curiosité sans limites se jetait par les fenêtres de ses yeux depuis que l’étrange jeune femme était arrivée chez eux, emportant des morceaux d’un ailleurs encore jamais vu en ce monde.

Au-dehors, l’aube se levait, poussant chaque être épuisé à rentrer se coucher. Ç’avait encore été une éprouvante bataille mais dont le faible nombre d’opposants les rassurait quant à la moindre intelligence de ces derniers. Ils ne reviendraient pas avant quelques jours, comme de coutume.

1Notre Roi, Cerenthor.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

IX – Tentative échouée

Sous la couette, Éther éternua pour la énième fois.

  • Fallait que je tombe malade, gronda-t-elle en attrapant un de ces derniers mouchoirs.

Toujours pas de réseau téléphonique. Elle se rappela lorsque, dès la fin de « l’entretien royal », elle leur avait demandé s’ils pouvaient la dépanner à ce sujet…

La foule, bruissante, lui remit en tête son désir d’explication (les réalistes, bien sûr). Ses sacs serrés contre son corps, elle hésita un instant avant d’ouvrir la bouche, ne sachant s’il lui fallait mimer – et se ridiculiser tout en jouant le jeu – ou parler franchement, leur prouvant une fois encore qu’elle se refusait à leur scénario. Quelque part, une petite pensée s’agitait, si petite qu’elle ne lui prêtait pas attention. Monsieur le Prince et son regard mi-lame mi-miel (une épée sous un ruisseau de sucrerie ?), la Princesse aux mains athéniennes, la douce montagne lumineuse dans sa droiture, tous l’observèrent alors face à son évidente volonté d’expression. Elle ne s’en trouva que plus embarrassée. Bon, elle opterait pour le geste et la parole…

Tout en sortant son smartphone du sac, elle se concentrait pour ne pas stresser. C’était plus fort qu’elle, sa nature émotive reprenant le dessus, surtout avec autant de regards la détaillant.

  • Je voudrais savoir s’il y a du réseau par ici, puisque apparemment personne ne veut me faire sortir de mon hypnose. J’ai au moins le droit d’avertir ma famille de mon atterrissage quelque peu dévié… Je n’ose imaginer leur état sans nouvelles de ma part depuis quelques jours ! (Elle se rendit compte trop tard de la contradiction majeure de ses paroles.)

Tout en parlant, elle secouait son téléphone, le pointant du doigt puis le collant à l’oreille ; ah, elle avait l’air fine ! Surtout qu’ils paraissaient ne rien saisir. N’auraient-ils pas eu déjà l’air si malin de nature qu’elle le leur aurait trouvé idiot, pour le coup. Quoi, n’avaient-ils donc jamais vu de téléphone ? Ils poussaient le bouchon un peu trop loin, elfe ou pas…

Ce fut alors qu’Il s’avança. Éther cessa aussitôt son monologue, interdite. Sa démarche même était plurielle, elle ne pouvait la qualifier autrement. Il s’arrêta aux côtés de son père, tendit la main.

Cessant de réfléchir, la jeune femme lui prêta son appareil du bout des doigts, voulant à tout prix éviter un contact fortuit – le genre de chose qui la mettait mal à l’aise comme respirer dans le courant d’une personne croisant son chemin (elle bloquait toujours sa respiration quelques secondes, le temps que l’air habituel revînt).

« Je viens vraiment de lui céder mon tél sans mot dire ? »

Elle n’en revenait pas. Venait-on de lui lancer un sort ? L’objet tournait et retournait entre les mains agiles du Prince, l’amande de ses yeux à demi plissée en un intense effort de réflexion. Alors, comprenant qu’il jouait à l’inculte, Éther s’approcha, paume ouverte, évitant toutefois son regard, dans un réflexe dû à ses précédentes expériences. Il accepta de lui rendre l’objet et elle ne put esquiver le frôlement de ses doigts sur sa paume, ce qu’elle ignora comme elle en était capable à chaque fois qu’une telle situation survenait (mais elle savait qu’elle y réfléchirait, plus tard, et c’était bien ça l’ennuyeux !).

  • Regardez, c’est ainsi qu’on allume… (Soupir.) Sérieusement, j’ai l’impression de parler à des hommes de la préhistoire, maugréa-t-elle, avant de reprendre à voix plus claire. Vous voyez ces petits traits verticaux ? C’est le réseau. Ré-seau. J’en ai besoin pour rassurer ma famille !

Silence gênant.

  • Non mais c’est pas vrai, j’espère au moins que je vais bien me marrer quand je serai derrière l’écran…

La foule remua, étrangement invisible au-derrière des rameaux fins. Éther la ressentait comme on ressent la vie ; depuis toujours sensible à ce qui sortait de l’ordinaire, ici cela devenait une litote. Bien qu’elle ne sût absolument pas pour quelle raison. Il fallait se sortir de cette impasse, poursuivre son but, ou du moins en trouver un qui eût un point commun avec celui-ci. La jeune femme recula, crispée sur son appareil qu’elle éteignit d’une pression prolongée. À quoi bon l’user si ce n’était que pour récolter ignorance, pire, incompréhension ? Elle avait mieux à faire.

  • Bon, c’est terminé. J’arrête de jouer, peu importe si vous, vous continuez. (La basse accéléra, pulsant son sang plus rapidement. C’était un solo, pauvre d’elle !) Je ne sais qui m’a donné ces habits – pincement de tissu – mais voici de l’argent, c’est tout ce que j’ai, j’en suis désolée. (Elle sortit les billets restants de son portefeuille et leur montra.) Je ne peux même pas vous payer le temps passé dans le logement gracieusement prêté mais dès que je retrouve un distributeur (elle secoua la tête, certaine cette fois-ci de se moquer d’elle-même), soyez sûrs que je le ferai.

Figée face aux trois personnages, la monnaie de papier entre ses doigts moites, elle ne sut plus comment réagir. Le silence s’étirait, oppressant le solitaire instrument à percussion. Princesse Athéna se décida à le briser la première, sur un ton mélodique – mais n’était-ce pas leur façon de parler ? Les paroles fluidifièrent l’oxygène, fuyant à ses oreilles éperdues. La petite pensée s’agita, osant une morsure à la conscience qui rebiffa sous la douleur du refus ; secousses.

Tendant avec force au Roi son argent, la jeune femme espéra vivement qu’il le prît, ce qu’il fit soudainement, à sa grande surprise. Le soulagement dut être visible sur son visage puisqu’il lui sourit, levant la main tenant les bouts de papier rectangulaire, d’un air entendu. La voyageuse eut brusquement l’impression qu’ils n’étaient rien de plus que cela… du papier. Tout en elle s’effondrait, lentement, la petite bête à l’intérieur griffant sans relâche la peau fine de ses convictions. Encore ces mêmes mots répétés, d’une voix pleine de compassion ; elle les écoutait à peine, un voile à ses pupilles. La Princesse, venant à ses côtés, l’invita gracieusement à la suivre. Pourquoi ce sentiment de n’être qu’une enfant ? Une orpheline ? Elle eût mieux fait de se renseigner un peu mieux sur les possibilités hypnotiques lorsqu’elle en avait encore l’occasion, assurément. Au moins, elle en aurait le cœur net à présent.

Suivant le pas de la belle femme, Éther se retourna une dernière fois, son regard passant du vieil homme au Prince étrange qui ne lui accorda plus qu’une attention superficielle. Elle s’en sentit blessée et s’en voulut.

« Nous reverrons-nous ? Le voudrais-je ? Devrais-je m’en faire ? M’a-t-il déjà cernée ? Y réfléchit-il ou bien est-il passé à autre chose ? Me suis-je ridiculisée ? »

La nef retrouva sa paisible rumeur des faunes et flores endormies ; père et fils, immobiles, s’étaient plongés en un mutisme qui n’en était pas un. Amusement, bienveillance. Curiosité, inquiétude. Écho de chevelures d’encre, dragons. Les perceptions venaient de se diviser en deux chemins distincts. Cependant, lorsque les émeraudes et pierres d’ambre s’entrechoquèrent, leur conscience des bouleversements à venir était parfaite.

Éther renifla. La maladie ne gagnait pas de terrain, contrairement à ce qu’elle pouvait croire. Ce n’était qu’une faible rechute sans doute due au stress récemment subi. Comme prévu, le frôlement de main sur sa paume ne l’avait pas quittée mais elle s’était concentrée sur les pas de sa splendide guide. Chaque personne rencontrée sur leur chemin s’inclinait, effectuant ce geste presque usuel à son esprit des deux doigts posés en travers des lèvres. Murmures (cours d’eau sous la bruyère), faces pâles et curieuses, tendant parfois à la circonspection, bras diaphane appuyé sur la hanche d’un platane (l’était-ce ?).

  • Est-ce que j’aime ou déteste ce peuple ? finit par se demander Éther, enfouie sous les couvertures et revenant à son état présent.

Un bel abri que lui avait proposé la Princesse, tout en courbes, à l’effluve boisé, celui de la résine de sapin rose. Apaisant, si apaisant qu’aux premières inspirations chaque gramme de peur s’était évanoui, allégeant son esprit. Et la chambre, suffisamment grande pour qu’elle s’y sentît à l’aise mais parfaitement taillée pour ressembler à un cocon des jours de pluie ; lampes douces et pastel caressant les nuances. La chute de tension l’avait affaiblie et la fièvre était montée, légère. Rien de grave, si ce n’était un éternuement à tout bout de champ, prouvant qu’elle se battait efficacement contre le microbe. Il y avait des feuilles dans la salle de bain attenante en cas de panne de mouchoirs, elle s’y résoudrait si son défi personnel ne marchait pas : celui d’être guérie dès la fin du paquet !

  • Traître ! pesta-t-elle lorsqu’il bailla sa vacuité.

Le plancher, tiède, la porta au bassin attirant de promesses. Un bain lui ferait le plus grand bien, elle y avait déjà goûté la première fois en arrivant et l’avait trouvé fort agréable ; cet espace s’emplissant de buée chaude, température idéale, calme absolu. Que pouvait-il lui arriver de mieux en ce monde où personne ne semblait comprendre le fonctionnement d’un téléphone ? L’eau jaillit, remplissant le creux en demi-œuf. Tout ceci ne pouvait être hypnose. L’inquiétude était de savoir à présent si elle pouvait remplacer la réponse négative par une autre solution. Une solution concrète. Ses pieds pataugèrent un instant puis elle se laissa glisser tout à fait, soupirante.

« Le plus important… qu’est-ce que le plus important ? »

Éther bulla sous la surface, indécise. Il était bon de lâcher prise au milieu du confort, mais était-ce juste ? Elle ne pouvait ignorer les tensions, sa famille et…

L’angoisse mangea ses côtes, lui faisant avaler la tasse. Elle ressortit en toussant, s’assit dans une indentation du bord avant de poser le front sur ses genoux repliés.

Exactement. Elle ne pouvait oublier la lune et les étoiles, le ptérodactyle, l’inconnu à chaque instant, les stupides oreilles en pointe. Quelle méchanceté ! Quelle douleur !

  • Je ne vais quand même pas en faire une allergie ? Moi qui aimait tant ça, l’ailleurs, la fantaisie, les elfes, oui ! C’est une mauvaise association, voilà tout. À cause de tout cela, je me sens énervée dès leur tête aperçue !

Mais cet agacement était plus qu’une simple colère. Ne jamais laisser la généralité l’emporter, songeait-elle. Si plus rien ne semblait vouloir garder de stabilité en ces lieux, au moins ses trois principes de base se devaient de rester immuables, tels les piliers imputrescibles d’une citadelle en miettes. Quoi qu’il restât là-haut, eux conserveraient leur solidité à toute épreuve, lui apportant un soutien sans failles au milieu des tempêtes.

Respect.

Entraide.

Dialogue.

Au dernier, elle éclata de rire.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

VIII – La douceur d’une montagne

Trouée de feuillages. Mouvements, couleurs brumeuses. Obscurité.

Le réveil fut douloureux, allongée sur une couche ; le plafond renvoyait les lueurs d’une pierre incarnate accrochée au linteau naturel d’une fenêtre. Éther se releva sur un coude, fragile, cherchant un élément familier du regard. La pierre pulsait ; des pas se firent entendre à gauche, attirant son œil sur deux personnes, un homme et une femme dont le physique lui rappela instantanément tous ses problèmes.

Ils la saluèrent gracieusement avant de vérifier son état par de doux gestes, ne cherchant pas à l’effrayer ; elle se laissa faire, à bout de forces. Infini cauchemar duquel elle ne s’éveillerait probablement jamais et cette unique pensée blanchit encore ses traits, inquiétant les « médecins » l’entourant. Ils lui présentèrent un plat de fruits charnus coupés en morceaux sur lesquels elle se jeta, si affamée qu’elle ne ressentait plus qu’un énorme trou béant à la place de l’estomac.

Voilà ce qui s’appelait revivre ! Un délice, elle n’en avait jamais goûté de pareils, mais ne se posa pas la question de leur origine, trop occupée à manger.

On lui avait confectionné des vêtements à sa taille qu’elle enfila, surprise de leur légèreté, confort et douceur ; elle craignit un retour de monnaie face à toutes ces attentions tout en sautant sur ses pieds, encore fatiguée quoique résolue à dénouer l’affaire. Elle avait hâte que le spectacle se terminât.

On la guida jusqu’à l’extérieur où une foule d’elfes patientait entre les conifères et autres plantes inconnues. Percevant le vent tourner, la jeune femme se raidit malgré la présence apaisante de ses accompagnateurs, cherchant parmi les figurants ceux qu’elle connaissait déjà, excepté le manipulateur. Ce fut toutefois sur lui qu’elle tomba en premier, malgré ses efforts. Un haut-le-cœur la prit, qu’elle dissimula dans un geste d’agacement avant de comprendre, trop tard, qu’on la confiait à cet homme de malheur. Perdue au milieu de ces êtres (parfois cette appellation surgissait par-dessus les plus logiques, sans qu’elle ne sût trop pourquoi), Éther garda les yeux fixés droit devant elle, glacée de la présence à ses côtés de celui qu’elle détestait. Ici, l’herbe avait laissé sa place à de grandes plaques de schiste portant vers quelques marches blanches qu’elle franchit, le cœur pesant. Des lianes épaisses de plusieurs pouces faisaient office de colonnades sur les bas-côtés, ornées de chapiteaux en fleurs rondes déversant leurs calices odorants par masses bouclées.

« Une merveille de décor, est-ce la réalité ? »

Une mousse de fougère dévalait les collatéraux, débordant entre les lys blancs de la nef, éclairée en oblique par sa claire-voie, canopée mouvante hachurée de coups de soleil couchant. Un manteau de roses charnues, à la corolle verte et lissée, riait sous la voûte brune d’arbres sévères, éclatant de tous ses pétales délicatement refermés ou pâmés de langueur ; ils froissèrent sous les pas incertains de l’humaine, abasourdie de cette explosion végétale multicolore.

« Assurément, j’invente. Cela ressemble tant aux jardins de Zola, cette splendeur à foison ! »

Au fond, un haut siège ouvragé entouré de deux autres plus petits où étaient assis trois augustes personnages qu’elle supposa du sommet de la hiérarchie, puisque hiérarchie il semblait y avoir (d’après les gestes de son accompagnateur avant qu’elle ne tombât dans les pommes). Mais, de ce qu’elle avait pu ressentir, des tensions existaient, peut-être dues aux différents niveaux sociaux entre chaque, un sentiment de jalousie, une amertume dans laquelle elle n’aimerait pas tremper si l’eau venait à virer noire. Folie ou survie, où se trouvait donc son esprit ?

L’homme qui la guidait jusqu’à présent s’avança, s’arrêtant à quelques mètres du chœur puis s’inclina avec déférence avant de prononcer un petit discours dont elle ne comprit pas le moindre mot. Elle en profita pour détailler avec plus d’attention les auditeurs qui s’étaient relevés, attentifs.

La sagesse de celui du milieu la frappa : il paraissait parfaitement au courant de tous les événements se passant sous sa juridiction et capable de les contrôler sans hésitation ; sa force et son intelligence se trouvaient en tous ses traits, du haut front à la longue chevelure d’argent ; les yeux d’ambre (parfaitement visibles malgré la distance) sous d’assurés sourcils, la ligne de ses lèvres même exprimait volonté et compassion, un altruisme évident qui lui fit chaud au cœur après toutes ces mésaventures.

La superbe jeune femme se trouvant à sa droite avait tout autant de maintien, de grâce et de vivacité soulignés par ses pommettes aiguës, son nez droit et sa lourde coiffe indiquant un futur royal. Éther ne douta pas qu’elle fût Princesse et sûrement la prochaine reine du pays. Elle semblait mécontente des propos tenus par l’homme froid et la lumière rougeoyante d’un astre finissant jouait d’un même accord sur les traits du plus âgé, comme s’ils lui reprochaient tous deux les récents événements (ce qu’elle trouvait rassurant !).

« Quel est le nom de cette actrice ? Son jeu… leur jeu à tous est formidable. Est-ce ma vision des choses qui se déforme et s’adapte ? Drôle de sentiment… comme un déjà-vu… »

À gauche, celui qui devait être le Prince – était-il en conflit avec sa sœur pour la place du trône ? L’agencement de sa physionomie la laissa confuse, ne sachant comment l’interpréter. Il y avait tout à la fois, dans ce visage et ce corps, la curiosité infinie d’un homme de lettres et de science, la force sauvage d’un guerrier brutal doublée de la dangereuse sensualité d’un aconit tue-loup. L’impressionnante chevelure d’encre retombait sur le torse, attachée par de fins lacets aux extrémités et dégageant les oreilles en pointe ornées de boucles. Éther finit par se rendre compte qu’elle ne le lâchait plus des yeux, le cœur tambourinant face à tant d’étrangetés.

« Allons bon. Reprends-toi ma belle, t’es quand même pas là pour tomber en pâmoison face au premier inconnu un peu plus charismatique que les autres… on va se moquer de toi à l’écran. » Une gifle mentale l’obligea à retourner en une voie plus sécuritaire alors que l’observé lui renvoyait soudainement son regard, énigmatique. Une bouffée de chaleur l’envahit et elle se sentit rougir, drôlement embêtée (il y avait des réactions viscérales difficilement évitables !). En ces cas-là, elle détournait son mental, fixant ses chaussures. Pas question de s’embourber plus encore, il y avait plus préoccupant.

La discussion termina ; elle percevait dans son dos la foule d’hommes et femmes patients et curieux de son cas, qui s’était avancée jusque dans la nef végétale. Mal à l’aise et dans l’attente, la jeune femme ne souhaita pas relever la tête. Son guide en revenant à ses côtés l’y obligea, immobile, comme s’il n’était là que pour l’empêcher de fuir. N’importe quoi ! Elle voulait leur expliquer, à tous ces bouffons délurés, de quel bois elle se chauffait, pas prendre ses jambes à son cou ! (Quoique.)

  • On peut en finir ? finit-elle par gronder avec tout le mépris dont elle était capable.

Seul le silence lui répondit alors que le « Roi » s’approchait, un doux sourire aux lèvres. S’il ne l’avait pas eu, elle se serait sûrement reculée, en vérité ; sa taille, bien plus grande qu’elle ne le supposait de loin, n’était pas le seul motif de sa frayeur. Tout en cet être criait une puissance incommensurable, une maturité de roc qui lui donnait la sensation de n’être qu’un nouveau-né.

  • Ach néiat waise eld woër, maela1. Maela, répéta-t-il d’une telle façon qu’elle comprit parfaitement qu’il lui demandait de conserver son sang-froid.

Sauf qu’elle n’en fut pas plus rassurée. Quelque chose dans son attitude lui fit deviner une sincère excuse vis-à-vis de ses actes futurs, mais lesquels ? Sa bienveillance presque palpable avait un effet non négligeable sur les sentiments de la jeune femme qui se demandait, sans trop de crainte encore, ce qu’il comptait faire. Ce fut alors qu’elle reconnut les prémices d’une situation déjà vécue. Une forme de défragmentation de son esprit qui l’avait épuisée dans l’après-midi ; qu’avait-elle ? Pourquoi maintenant et face à tout ce monde, telle une crise imprévisible ? À quoi était-ce dû ? Puis elle comprit, ses pupilles agrandies plongées dans celles du vieux Roi. Bien que le nuage fût différent, l’inspection lente et son intégrité respectée, il y avait dans la manière un écho à l’autre fois qui l’avait tant bouleversée. Était-ce cela, un contact télépathique ? Comme le lien se raffermissait entre leurs deux esprits, une compréhension beaucoup plus nette lui parvint : L’homme « froid » s’appelait Anar et avait fait montre d’un déplorable manquement à leurs codes d’altruisme en brusquant ses pensées pour y récolter tout ce qu’il souhaitait savoir à son encontre, et ce avant même d’en discuter avec le peuple et son roi. Elle sut qu’il serait puni pour cet acte mais resta dans l’ignorance des détails. Les précautions prises obligèrent à prolonger le contact spirituel et, comprenant l’intérêt d’une telle initiative, la jeune femme livra d’elle-même ses propres souvenirs. La gratitude coulant au travers de ses nerfs lui fut si perceptible qu’elle entrevit un nouvel espoir, étonnamment tranquille, malgré le sentiment grandissant que l’hypnose n’avait plus rien à voir avec ce qu’elle était en train de vivre. Et le Roi le lui confirma sans forcer puisqu’elle ne voulut pas le croire, dans un premier temps. C’était bien trop effrayant.

Le nuage se retira et, bien qu’il eût été fort doux, laissa derrière lui l’impression d’un gouffre froid. Si seule ! Comment pouvait-elle avoir vécu de cette façon-là, depuis toujours ? Une inextinguible mélancolie envahit son âme, perlant son désespoir sur tous les beaux sentiments entrevus lorsqu’ils avaient été liés. Grandeur, puissance, sagesse, justesse, bienveillance… elle n’était à nouveau qu’une enfant perdue. La main de l’elfe se posa sur sa tête, un instant, puis il recula, ouvrant les bras, fermant les yeux tandis que l’observait Éther, une grosse envie de pleurer étreignant sa gorge, sa tête et sa poitrine. Ce fut à peine un frôlement d’ailes de papillon mais elle y fut sensible ; une énergie passait du Roi à tout le peuple présent à l’opposé. Et à cet instant seulement son subconscient se détacha du conscient, comme s’il décidait seul de la réorganisation à venir.

Le processus de véritable adaptation venait de s’enclencher.

1Ne t’inquiète pas, calme. (ou litt : ne sois pas une inquiète)

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

VII – Sous l’ombre d’un esprit

Comme la conversation s’éternisait, étincelant parfois de quelques accents froids et colériques, l’humaine songea à s’éclipser le plus discrètement possible, désirant échapper aux cauchemars qu’on pouvait lui faire subir au travers de l’hypnose. Elle ne pensait pas avoir la moindre chance mais le scénario virait vilain et, imaginaire ou pas, elle n’était pas d’humeur à y conserver sa place d’ « héroïne bien malgré elle ». À peine avait-elle fait trois pas qu’une des femmes lui barra le passage, d’une ferme gentillesse ; sa coupe mi-longue, totalement blanche, encadrait un gracieux ovale serti de deux gemmes noires. Éther fut un instant subjuguée mais se reprit bien vite, agacée des sentiments qu’elle laissait un peu trop sans maîtrise depuis qu’elle se trouvait… en ce monde intérieur. Et particulièrement en présence de ces êtres fascinants.

  • Sitja dlaeh1.

  • Comme si je pouvais comprendre ! Allez, cessez un peu ce manège, je sais parfaitement que vous jouez un rôle mais y a des limites, non ?

L’elfe secoua la tête tout en continuant de sourire ; la jeune femme se sentit sortir de ses gonds. Elle la contourna d’un pas vif, les poings crispés. Personne ne chercha à la retenir cette fois-ci mais elle sentait leurs regards peser lourdement sur sa nuque tandis qu’elle s’éloignait à grands pas furibonds.

Malgré l’heure avancée, l’ombre sourdait à tous les creux et les taillis, emplissant l’air de son grand souffle triste. Son chemin de colère l’avait portée en un lieu plein de touffes et d’arbres hauts, épais de tronc, aussi sages et versatiles que des lutins, qui finirent par mettre l’inquiétude sur la première marche du podium en son cœur. Elle s’arrêta, vacilla. Sa rencontre avec Maeglin lui avait fait oublier le manque de nourriture et elle n’était plus sûre à présent de pouvoir continuer ainsi ; non pas qu’elle se sentît en danger, mais elle ne s’était pas préparée à un jeûne et n’avoir rien mangé depuis… elle ne savait combien de temps exactement, la laissait pantelante. Le doute s’immisça perfidement, profitant de ses brèches et de sa fatigue malgré la nuit passée ; la jeune femme se recroquevilla contre un buisson de feuilles douces, les bras enroulés autour des genoux, yeux mi-clos. Un rai de soleil, faufilé jusqu’au sol, clignait de l’œil, comme cherchant à la rassurer. Elle tendit la main, le laissant réchauffer sa peau moite, se concentrant sur cette légère sensation la rappelant à de doux souvenirs.

Elle se promenait le long du trottoir, tentant d’éviter les trous, fils, et branches sortantes des jardins entretenus d’un seul côté ; la journée était sublime, comme toujours. Un ciel prunelle, un astre énorme et chaud, si chaud contre sa peau. Petit sac à dos, baskets, short et débardeur, une balade somme toute très agréable, comme elle en avait l’habitude. Les autochtones la saluèrent de loin, elle leur répondit, grand sourire aux lèvres ; une vendeuse de jus de fruits la fit s’arrêter prendre un verre. Observant d’un œil distrait la louche plonger au milieu du bac à fruits frais, empli de jus d’orange et de gros morceaux de glace, Éther songea à ses parents aux Canaries et son grand frère en Croatie. Petite famille de voyageurs, les pieds qui fourmillent dès un an passé au même endroit (et encore, en bourlinguant de-ci de-là !), une âme adaptative, un esprit ouvert, un corps flexible aux changements.

« Et où donc est passée cette bonne humeur constante, cette volonté, merveilleuse adaptation ? Serait-ce l’hypnose ? Je ne devrais pas me laisser abattre aussi « facilement ». Je ne sais pas où je suis, ni qui sont ces gens, ce qu’ils me veulent. Mais, a priori, ce Maeglin est gentil, tout comme le sont les deux roux. Quant à celui qui est arrivé… non, je devrais me méfier de celui-là. Les femmes, je ne sais pas. Je devrais aussi me méfier de mes émotions. Ne te laisse pas influencer par la beauté, elle peut cacher de bien sombres histoires… Même si tout ceci n’est qu’imaginaire. Après tout, autant faire le show. »

Et sur cette pensée positive, elle revenait à son environnement, remarquant comme le faisceau de lumière s’était déplacé avec le temps. Elle eut un frisson de froid, occasionné par l’ombre trop présente tout autant que son sixième sens, alerté. On l’épiait, mais d’où ? Et pour quelle raison ? Pouvait-elle ressentir les caméras, était-elle enfin entrain de s’éveiller ? Tendant l’oreille sans bouger afin de simuler un prolongement à sa pause, la jeune femme frissonna derechef : n’y avait-il pas eu un léger frôlement d’aiguilles ? Un rongeur sans doute.

Brusquement, ce fut comme si l’éclat d’un miroir au soleil venait de percuter sa rétine, lui faisant perdre toute vision cohérente de son environnement. Une courte mais vive douleur transperça son cortex de la tempe droite à celle de gauche et elle se protégea de ses bras en criant, plus surprise qu’effrayée. Sonnés, ses sens lui renvoyèrent une image insensée, un sombre nuage l’enveloppant tout entière de son implacable puissance ; Éther ne sut y résister, n’y comprit rien, rentra de plein fouet (à moins que ce ne fût l’inverse ?) avec cette masse vivante. Brouillard. Pensées, les siennes, celles datant d’il y avait fort longtemps, mais comment était-ce possible ? Beaucoup d’images et de sons souvenirs, ses chagrins et ses rires, ses espoirs déçus, les opportunités saisies au vol, aiguillant son chemin en d’autres contrées pleines de nouveaux choix. La jeune femme réalisa qu’elle revoyait sa vie comme on déroule un ruban de film, mettant parfois en lumière des éléments clefs ou bien d’autres dont elle ne voyait pourtant pas l’importance : un trajet en voiture, en train ou en bateau ; un coup de fil ; une danse tardive en boîte de nuit ; un cinéma ou des recherches internet. Puis, son premier saut en parachute où le vertige avait été si fort qu’elle avait cru en mourir ; le départ de Fortaleza, la montée en avion, l’ennui, l’espoir, la crainte. L’orage…

Soleil, sécheresse, chute, terreur ; Éther revécut tous les instants jusqu’à son arrivée près de Kirtan, au Du Weldenvarden. Le nuage s’en alla aussi vite qu’il était arrivé, toutefois avec plus de douceur. Elle s’effondra sur l’herbe molle, haletante. Le temps de rassembler sa réflexion devenue débris, une main entra dans son champ de vision, compatissante. Elle l’attrapa, à bout de force, de souffle et de logique.

Le jeune homme à la longue tresse lui sourit avec peine, comme s’il cherchait à s’excuser pour le mal qu’elle venait de subir. À peine se remettait-elle de sa confusion que le petit groupe de tout à l’heure – il y avait une heure, deux, plus ? – apparaissait à nouveau de sous les branches, vif et silencieux, la mine pâle, sérieuse mais soulagée quoique absolument intriguée. Éther se rétracta, sur le qui-vive.

« Que me veulent-ils ces elfes de pacotille ? »

Parmi eux, Gondolin et Maeglin, furieux, jetant de fréquents coups d’œil à celui qui s’était méfié de la jeune femme ; il ne paraissait plus l’être d’ailleurs et cela la confondit. Néanmoins, son regard ne perdait en rien de sa sévérité et son maintien, plus imposant que celui de ses comparses, l’agaça profondément. Elle le fixa délibérément puis, comprenant son erreur, baissa la tête, incompréhensiblement tremblante. Qu’avait-elle fait de mal ? Ces pupilles, glaciales, semblant parfaitement tout connaître de sa vie, jusqu’aux moindres détails ! Arrivèrent alors encore trois autres figurants, une femme et deux hommes, la peau plus sombre et l’air attique, qui l’observèrent avec une curiosité non feinte.

« Je me prends à mon propre piège d’imaginaire. Tout cela EST feint. Et je commence à en avoir raz le bonbon de leur histoire. Qu’est-ce que je fais ? Ils sont sacrément nombreux maintenant. Neuf, ça en fait un paquet à esquiver si je veux me barrer sous le soleil. Et qu’ils cessent de me regarder bon sang !!! »

De la fumée aurait pu sortir de ses oreilles. Elle eut la curieuse impression que ces gens-là n’étaient pas silencieux, mais qu’ils communiquaient d’une autre manière, une manière qui lui échappait clairement. Signes ? Impossible, ils étaient presque immobiles. Pas de la télépathie tout de même !

  • Dîtes, ça vous dérangerait de m’expliquer ce qui se passe ? s’exclama-t-elle sans cacher son agacement.

Une onde parcourut l’assemblée subitement agitée, du moins suffisamment pour qu’elle le perçût.

  • Est-ce que je parle l’extraterrestre ? J’ai dit que j’en avais marre de cette hypnose, marre, vous comprenez ? Si vous n’arrêtez pas sur l’instant, je vous jure que je lance un procès dès la fin de cette mascarade !

Son cri s’étouffa sous les ramures, effrayant quelques oiseaux de passage. Gondolin s’avança mais un infime geste de la part de l’homme aux yeux froids l’arrêta. Un courant désapprobateur arriva jusqu’à l’humaine, perplexe. Cette personne était officiellement désagréable, orgueilleuse sans doute, impressionnante, oui, sans compassion, absolument. Et cette personne allait à sa rencontre. Éther se tint coite et silencieuse, le regardant venir d’un air qu’elle espérait plus revêche qu’effrayé.

  • Éther.

Les intonations rappelaient ce qu’elle pensait de l’être mais une nouvelle facette l’interpella, hormis le fait qu’il l’ait appelée par son prénom d’une façon presque parfaite. La manipulation. Le serpent de l’angoisse resserra sa prise tout autour du cœur de la jeune femme, retirant le sang de son visage.

Percevant sa détresse, Seregon se rapprocha jusqu’à entourer ses épaules de son bras, lui diffusant un peu de chaleur au milieu des glaciers de l’atmosphère ; elle tremblait. Elle ne pouvait s’en empêcher. La faim, ce sentiment de perdition qui ne la quittait pas depuis son atterrissage, le regard aigu de cet… homme ? Elfe ? Apollon de la justice ? tout cela ruinait son sang. Comme une vague émétique remontait de son estomac pour l’envahir tout entière, Éther s’évanouit.

1Reste s’il te plaît.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

VI – Eld thorta du vanyali

Une grande envie d’uriner réveilla la pauvre Éther, les yeux humides et les muscles irrités. Elle avait bu toute la nuit durant, à moitié endormie, jusqu’à ce que le broc fût vide. Ainsi, assise sur le lit, totalement perdue, elle remarqua comme ses pieds étaient rouges et sales, ses cheveux emmêlés, des grains de sable crissant sur le cuir chevelu ; son ventre en profita pour grogner la faim qui le tenaillait depuis les derniers fruits secs.

Hébétée, la jeune femme se releva tout à fait, grimaçant sous les douleurs qui l’assaillaient de partout à la fois. Où était-elle ? L’urgent besoin la poussa à faire le tour de la pièce de bois, aux contours incurvés, comme si elle n’était que l’intérieur d’un tronc, ce dont elle se fichait bien pas mal pour le moment. Elle commençait à paniquer ; si elle ne trouvait pas de toilettes très vite, elle risquait bien de devoir aller se soulager dehors ! Mais c’était impossible ! Quant à revoir ses hôtes… oh, oui, ses hôtes. Tiltant et se rappelant dans le même instant sa fâcheuse situation, elle se rabattit sur les couettes, les serrant entre ses poings, prête à pleurer.

« Pas vraiment le temps d’être émotive, j’ai trop envie de faire pipi. Je vais quand même pas devoir mimer ça ?! »

L’affolement la fit se relever d’un bond avant qu’elle ne laissât ses mains courir le long de la paroi. Si rien n’était trouvé après cette inspection, il n’y aurait plus qu’à se résoudre pour l’extérieur, regards ou pas. Fort heureusement, une encoche lui permit de découvrir une salle d’eau, du moins c’est ce qu’elle déduisit après un coup d’œil soulagé au large bassin central creusé à même le bois. À ces côtés, un trou « à la toilette turque », songea-t-elle, était fermé d’un rabat qu’elle s’empressa de soulever. Une vive odeur d’humus monta des dessous invisibles, terre fraîche et autre chose qu’elle ne sut déterminer.

  • C’est vraiment des toilettes ? grommela-t-elle, bien ennuyée à l’idée de pouvoir se tromper.

Puis, haussant les épaules (il y avait des urgences qu’il ne valait mieux pas faire attendre), elle se positionna. Un petit tas de feuilles très douces à sa gauche la rassura ; il n’y avait pas de raisons qu’elle se fût méprise ! Puis vint le souci du lavabo ; s’il y avait une petite vasque à mi-hauteur, elle ne voyait pas comment y faire couler de l’eau. Seul un petit trou juste au-dessus semblait le supposer mais elle ne réussit pas à l’activer, malgré de longues recherches. Finalement, le fonctionnement du bassin fut plus aisé, avec ses deux gros boutons sur lesquels elle appuya, pleine d’espoir : une vague clapota jusqu’au fond, projetée d’une fine ligne creusée sur les abords. Laissant l’eau monter, après quelques tests de température, la jeune femme retourna dans la chambre afin d’y récupérer ses sacs jetés en vrac dans un élan d’inconscience. Quelle chance qu’elle eût songé à emporter des vêtements de rechange dans l’avion !

Son pouls augmenta. Tout ce qui se rapportait à ses mésaventures lui creusait un gouffre d’incompréhension dans la poitrine, peu importaient les efforts mis pour garder le sens commun.

Le bain la détendit, elle tenta d’oublier, se concentra sur la paix doucement revenant en son corps.

Enfin lavée, soulagée, habillée un peu plus proprement et ses chaussures aux pieds, Éther inspira un bon coup, se rasseyant sur le lit :

  • La fièvre est tombée, je me sens carrément mieux… physiquement. (Elle ramena ses jambes sous elle, mordillant un ongle.) Mais qu’est-ce que tu vas devenir ma pauvre fille ? Trouve une solution, trouve une solution pour ta santé mentale. Bon, pas la peine de supposer que j’ai dégringolé de l’avion, c’est trop absurde. J’aurais été blessée, il y aurait eu des débris, du feu… Et je suis pas passée par la fenêtre (elle partit d’un rire nerveux). Toutes mes suppositions n’avaient donc aucune raison d’être. Imaginons maintenant que… que j’ai été, je sais pas moi, droguée ? Faut un truc surpuissant pour un tel délire, je me serais réveillée depuis le temps si ça n’avait été qu’un rêve. Si ça continue, c’est que… je sais pas. Réfléchis. Tu peux pas avoir été droguée dans l’avion, ça aussi c’est totalement dingue ! Bon, il me reste quoi comme option ?

Pensive, une main sous le menton, son cerveau s’ingéniait à créer une voie de sortie dans tout ce méli-mélo. Petit à petit, une idée se faisait jour, suite à certaines expériences vécues dans le domaine qu’elle suggérait. L’hypnose.

  • Ah ba voilà. T’as été hypnotisée. On t’a fait croire que tu prenais l’avion – c’est sûr que t’as dû parler de ton désir d’aller à Milan – et hop, t’es en train de vivre un truc de dingue inspiré de l’histoire créée par l’hypnotiseur. Je vois que ça. Et là, y a des caméras, tu les vois pas – logique –, mais maintenant c’est terminé cette mauvaise blague, j’en ai marre, je sors de l’illusion. Bon, plus qu’à aller chercher les figurants et le leur dire. L’hypnotiseur ne doit pas être loin, question de sécurité, si ça se trouve il est même en train de me regarder ! Oui c’est ça, je suis dans Stars Sous Hypnose !

Sautant sur ses pieds, elle rejoignit l’entrée fermée d’un rideau végétal, le repoussant vivement. Au derrière, ce qu’elle avait pris pour un couloir de bouleaux, se transformait confusément vers le centre en une forêt sauvage, sans aucun repère lui permettant de rassembler ce qu’elle avait vu la veille. Il était évident que le jour s’était levé depuis un bon bout de temps, au vu de la lumière. S’érigea sous son crâne la cause de sa nouvelle réalité, la piquant à nouveau d’un vilain pressentiment :

« Mais je ne suis pourtant pas une star ? On ne réserve d’aussi longue hypnose, avec figurants et tout le tralala, qu’aux gens connus… »

Puis, se retirant des sables mouvants dans lesquels elle s’embourbait :

« Bah, ce ne serait qu’une suggestion d’amnésie rajoutée sur le tas. Malin, très malin. Je suis certaine de déceler les supercheries à présent, ou alors je suis sacrément partie ! D’ailleurs, je me suis toujours demandé si on pouvait devenir lucide sous hypnose comme en rêve, sans en sortir… c’est le moment de le vérifier. »

Elle ne cessa alors de jeter coups d’œil en surnombre vers les hauteurs, persuadée de pouvoir y apercevoir les fameuses caméras. Même les fourrés avaient droit à son inspection forcenée, puisqu’il n’y avait personne pour subir son mécontentement.

À force d’avancer, la jeune femme se perdit. Elle ne sut depuis quand, tourna en rond un bon moment avant de s’appuyer contre un tronc, passablement énervée. Faim, une faim dévorante qui ébranlait ses nerfs mis à rude épreuve la harcelait sans pitié.

Alors que son estomac criait comme un bébé, un bruit de branchages lui fit dresser l’oreille et la tête, puisque sa source paraissait provenir d’au-dessus. Une forme bondit, Éther fit de même, s’égratignant à l’écorce. Elle n’avait pas pour habitude de crier, sauf cas extrêmes.

L’être qui de façon insensée se trouvait précédemment dans les arbres, s’inclina aussitôt, s’excusant sans doute pour la peur qu’il lui avait occasionnée. Ses traits, son allure, ses yeux solaires lui rappelèrent ceux qui l’avaient amenée jusqu’à la chambre ; il portait néanmoins, contrairement aux autres, des cheveux noirs en coupe courte.

  • Bonjour, créature, dit-il, aimable.

  • Heu… je suis désolée, je ne comprends pas du tout… (Puis elle se rappela ce qui l’avait emportée jusqu’ici.) Mais, dîtes, au final, ça n’a pas d’importance. Je veux sortir de mon hypnose, j’en ai marre. Allez dire à l’hypnotiseur que je ne suis plus dupe.

Il la regarda avec l’air de celui qui était venu vérifier une chose s’avérant juste et, posant une main sur sa poitrine, prononça deux fois, séparant les syllabes :

  • Maeglin. Ma-e-glin.

« Il se paie ma tête ou quoi ? Qu’est-ce qu’il continue à charabiaber alors que je lui ai clairement dit que j’en avais marre ? Et le respect de la liberté, alors ?! » Puis elle convint qu’à sa place, elle aurait fait de même : pousser son rôle jusqu’au bout. Comme elle l’observait, une mimique de résignation sur le visage, il répéta ce qui devait être son nom, à n’en pas douter, un doux sourire venant éclaircir de larges pommettes.

  • Heum… toussa la jeune femme, un peu déstabilisée. Je m’appelle Éther. Éther, répéta-t-elle en l’imitant.

  • Éther, reprit-il plutôt habilement.

Il avait même un accent ! Un véritable pro ! Cela en devenait amusant et la voyageuse revint sur sa décision de rompre l’aventure ; après tout, peu avaient l’occasion de vivre un tel rêve éveillé, aussi charmeur et aussi fou ! Elle avait presque hâte d’en partager les facettes avec ceux qui ne manqueraient pas de venir l’applaudir, une fois ses esprits retrouvés.

  • Bonjour Maeglin, répondit-elle alors en s’inclinant comme elle les avait vu faire, fière de s’en être rappelé.

L’elfe (mais oui, bien sûr, les oreilles pointues ! Elle adorait la fantaisie, c’était un véritable cadeau hypnotique !) sourit plus encore avant de s’exclamer, montrant dans le même mouvement la blancheur perlée de ses dents :

  • Eka eddyr ai älfr. Un ono ?1

Oula, bon là, il l’avait carrément perdue. Voyant qu’elle n’y saisissait goutte, il répéta plus lentement, d’une patience impressionnante, tout en mimant ses propos, jusqu’à ce qu’elle finît par deviner, amusée de la tournure des événements.

  • Donc… « Eka eddyr », ce doit être « je suis »… et ai älfr, ce que tu es. Enfin, je suppose. Peut-être « ai » signifie-t-il « un ». Ah ah ! Comme c’est drôle ! Tu joues très bien. Finalement, j’aurai de bons souvenirs, ami elfe. (Et elle rit plus encore avant de continuer son apprentissage.) « Un ono » est une question, à ton intonation. Tu me demandes ce que je suis à mon tour ? Ou t’inquiètes-tu de ma santé ? Je tente. Eka eddyr… ai humaine. J’espère ne pas me tromper.

Cela ne sonnait pas aussi joli dans sa bouche et le mot français faisait tache. De surcroît, ses babillages confondaient le jeune homme qui avait grand peine à ne pas éclater de rire, bien qu’il le dissimulât merveilleusement bien.

Alors qu’il prononçait ces mots : « Ono eru ai humaine.2» avec une facilité qui eût paru déconcertante si la jeune femme ne s’imaginait pas être sous hypnose, quatre, cinq autres personnes apparurent tout autour d’eux. Éther sursauta. Elle ne les avait absolument pas vus ni entendus venir ! Quel exploit ! À moins que ce ne fût, encore une fois, une facette du jeu l’obligeant à ne pas prendre en compte presque tous les bruits logiquement causés par la marche en forêt. Elle reconnut parmi eux ses deux hôtes aux cheveux roux – quoiqu’en des nuances diverses –, deux femmes (deux anges ! Ils n’avaient pas lésiné sur le casting !) et un autre homme aux sourcils sévères. Elle ne l’aima pas, bien qu’il fût, lui aussi, d’une beauté troublante, car ses yeux de lagon s’emplissaient de méfiance à sa vue. Une discussion s’instaura, l’excluant tout à fait. L’atmosphère bon enfant qui régnait jusqu’alors s’était enfuie, remplacée par une tension qui rappela à Éther ce qu’elle ne voulait plus subir.

L’incertitude de la peur mais surtout la peur de l’incertitude.

1Je suis un homme elfe, et toi ?

2Tu es humaine.

« Eld thorta du vanyali » signifie « ceux qui parlent l’Ancien Langage »

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

V – Réunions et décisions

La course, d’une étonnante fluidité, lui permit d’observer à son aise les premiers arbres se précisant dont elle ne sut déterminer l’espèce.

« Tout comme la plante dans le désert. »

Les chevaux s’engagèrent sous l’épaisseur des ramures, louvoyant parmi les troncs nombreux comme s’ils n’étaient qu’une extension de la forêt. La part inconsciente de la jeune femme en était admirative et elle regretta de ne pouvoir se sentir ainsi à chaque instant de faiblesse. Après tout, son cerveau seul était maître de sa vision des choses, souffrir n’était qu’une décision de sa conscience étriquée au contact de l’improbable inconnu. Elle saurait s’adapter, son âme de voyageuse y était « habituée », quoiqu’il s’agît là de changements permanents et non d’un confort où aimait à se nicher l’esprit frileux.

Éther sourit. Malgré l’enfer des jours derniers, elle arrivait encore à réfléchir avec elle-même, laissant le fil de ses pensées se dévider sous l’obscurité des feuillages. Elle ne pourrait rester éternellement en tension contre l’environnement, c’était d’une naturelle impossibilité, à moins de vouloir épuiser ses synapses en de vaines rondes perplexes. Une base, il lui fallait une base. Boire, manger un bout, poser des questions, par mime si personne ne parlait son idiome (ça promettait d’être ardu). Ensuite, aviser. Elle n’était tout de même pas sur Saturne !

Quelque chose perturba son regard jusqu’alors fixé aux garde-à-vous arboricoles. Un infime changement dans la structure forestière qu’elle reconsidéra plus attentivement, intriguée ; un clignement d’yeux et tout se modifia, imbriquant des détails qu’elle n’avait alors perçu qu’inconsciemment. La racine d’une sorte de chêne portait en marches fines jusqu’à la porte haute d’une maison cossue montant sur deux étages, cernée de blancs végétaux dont les feuilles retombaient en grappes pâles sur de rondes fenêtres. À droite, c’était un toit pentu qui se dissimulait entre deux troncs rugueux, couverts de mousse et de lichen, et le chemin qui y menait n’avait de réalité que son nom tant il paraissait n’être que le simple passage de petits animaux. La clairière s’étendait lentement, découvrant ses recoins avec prudence et mystère sous les rayons lunaires tombant en faisceaux éthérés. Les éléments étaient si subtils qu’elle se surprit à béer d’émerveillement malgré les événements.

Les montures stoppèrent, ils descendirent, la jeune femme à son tour avant qu’ils ne renvoyassent les étalons d’une caresse et d’un mot doux (du moins, à la consonance entendue). Éther, sous le choc de son saut, fléchit, proche d’une rupture mentale. Un voile blanc passa sur ses pupilles, suivi d’un long acouphène si violent qu’elle baissa la tête, souffrante ; une main se posa sur son épaule en signe de réconfort.

Bien que la nuit tapissât chaque fourré, les deux hommes n’avaient aucun mal à se mouvoir, guidant bienveillamment l’humaine à l’orée d’un couloir formé d’ormes peut-être ou bien de peupliers si hauts qu’elle en perdait la cime. Le chatoiement intermittent des tissus lui faisait songer à quelques spectres en maraude, la menant, sans qu’elle ne le devinât, à l’autel du rêve lucide ; ses pieds – toujours nus – choquaient chaque pierre ou touffe qui pouvaient se trouver au-devant, contrairement à ses compagnons parfois si silencieux qu’elle s’inquiétait qu’ils n’eussent disparu. Percevant son trouble d’une façon qu’elle ne saisissait pas, par intermittence leur visage se retournaient sur le sien, la rassurant d’un de ces francs sourires qu’elle ne pouvait que retourner, brusquement plus à l’aise. Elle ne savait si les circonvolutions étaient faites pour tromper les étrangers à la forêt (mais une telle pensée était-elle sensée ?). Enfin, alors qu’elle ressentait à fleur d’esprit d’inconnues présences, ils s’arrêtèrent.

Une sphère lumineuse pulsa sous ses pupilles éblouies, éclairant soudain tout un intérieur de boiserie. Depuis quand les bouleaux étaient-ils devenus une chambre, ou bien était-ce la chambre qui s’était subrepticement glissée sous les arbres ? Éther, qui se demandait comment elle pouvait encore tenir debout, repéra immédiatement une moelleuse couche surmontée d’un dais de lierres ; les deux jeunes hommes la saluèrent alors de la même manière que la première fois avant de la laisser. Ils disparurent si rapidement qu’elle doutât de leur réalité avant de se jeter sur les draps tièdes.

« Tièdes ? Il est vrai que… l’air est chaud. C’est agréable… »

Alors que Morphée la prenait irrésistiblement en ses bras, la soif ardente les repoussa sans ménage et elle rouvrit les yeux, la gorge enflée.

  • De l’eau… de l’eau, murmura-t-elle, désespérée.

Sur un guéridon, un broc ; son anse, illuminé de blanc par quelques audacieux rayons, lui fit l’effet d’une oasis. La première gorgée d’eau fut la vie. À la seconde, un bonheur simple et sans limites soulagea instantanément ses maux, lui faisant apprécier comme jamais encore ce liquide frais et bienfaiteur, comme s’il se fut agi d’un morillon sucré, sans le goût de l’alcool gâchant ses propriétés désaltérantes. Enfin, elle put sombrer, après avoir presque vidé le contenant.

 

Seregon et Gondolin avaient rejoint leur ami Maeglin sous le couvert d’un pin centenaire, à quelque distance du village. Ils ne savaient encore si la jeune créature qui avait attiré ce dragon bleu était en lien avec l’oiseau curieux vu par l’elfe aux cheveux noirs, toutefois elle représentait un mystère équivalent.

  • Ses oreilles étaient rondes, Maeglin. Je n’ai encore jamais vu ça.
  • Elle a parlé ?
  • Oui mais nous n’avons rien compris et elle ne saisissait pas non plus notre langue. Ce qui est certain, c’est qu’elle était mal en point. Elle portait deux sacs, un en bandoulière, un autre ventral. Nous en saurons plus demain.
  • Vous lui avez donné un lit. (C’était une affirmation.) Avait-elle besoin d’autre chose ?
  • Elle n’a pas été très explicite mais il nous semblait qu’elle avait soif. Comme nous n’avions pas emporté de gourde pour cette courte escapade, elle a dû attendre jusqu’à la chambre. Le broc était à côté, il est certain qu’elle l’a vu. Nous n’avons pas voulu plus la déranger et puis nous avions hâte de te raconter tout ceci.
  • Nous devrions peut-être en parler à notre roi…

Ils se turent, méditatifs. Il était vrai qu’en ces temps où les conflits faisaient rage, protéger une personne qui semblait sortie de nulle part n’était pas la plus intelligente des idées. Surtout quand elle ne paraissait d’aucune race connue jusqu’alors et que son trajet indiquait une origine désertique. Impossible d’y survivre. À son visage, elle en avait souffert mais n’avait pas dû non plus y passer trop de temps. Alors, d’où venait-elle ?

  • Espérons qu’elle ne soit pas une Ombre, grommela Maeglin, la ligne de ses sourcils formant un V de sourde crainte.
  • Non… non, je n’ai rien ressenti, et Seregon non plus. Quelques-uns de nos confrères ont également sondé son esprit, sans inquiétude. Elle est fragile et faible, nous ne risquons rien. Si elle venait à se retourner contre nous, nous n’aurions aucun mal à l’arrêter. Et puis, une Ombre ne se jetterait pas aussi bêtement dans nos filets, elles savent comme nous sommes forts et doués de magie. De plus, nous n’en avons pas revu depuis notre arrivée au Du Weldenvarden et je doute qu’elles puissent se transformer ainsi.
  • Pensez-vous que certains songent déjà à en parler à Cerenthor ? Notre peuple est discret mais nous devons nous méfier, le zèle existe ainsi que la couardise, rappela Seregon, à califourchon sur une branche basse.
  • Peut-être, c’est à garder en tête. En tout cas, nous devons attendre qu’elle se remette, la nuit devrait l’y aider, ainsi que les sorts tissant nos habitats, murmura Gondolin avant de sauter sur ses pieds et s’étirer.

Les deux autres firent de même et, alors que la lune dardait son œil immense sur un monde de ténèbres, le suivirent au creux des bois vers une destination connue d’eux seuls.

 

Au-delà de l’À-pic de Tel’naeír, en une profonde grotte creusée à flanc de montagne, dix dragons communiquaient, laissant leurs pensées profondes fuir jusqu’aux têtes de centaines d’autres plus lointains. La délicate variance de leurs écailles sous le feu de leur ventre dénotait d’une rage immense et contenue. Ces minuscules petits mages à deux pattes continuaient de les offenser sans vergogne, malgré leur évidente compréhension de leur situation. La forêt ne leur appartenait pas, elle appartenait aux dragons, à eux, maîtres incontestés des cieux et des rocs, et s’ils avaient toléré jusque-là leur existence en un lieu empreint de l’ancienne présence du sage Peuple Gris, c’est parce qu’ils leur ressemblaient. À présent, tout cela était terminé. La mort de Biir’ar, le fils du très aimé Eridor, éclatait cette paix accordée depuis deux siècles comme la glace sous la griffe ; l’ultime attaque, celle qui mettrait fin à cette lourde colère qui durait depuis maintenant trois ans, trois ans d’une vengeance jamais aboutie, arriverait bientôt. Le fils de leur roi devrait mourir et ils chasseraient ces orgueilleux, comme on les avait chassé eux, il y avait fort longtemps, des montagnes du Beors…

Peu importait le peuple, ils ne voulaient plus être considérés comme les animaux qu’ils mangeaient, tout comme ils n’acceptaient plus qu’on envahît leur domaine.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

IV – Singulière approche

L’attaque sur Kirtan faisait des ravages, plus qu’ailleurs. Les ailés étaient furieux, surtout l’un d’eux, arrivé en fin de combat, pressé de donner un exemple pour rattraper son retard. Seregon, le regard fixe et les lèvres à peine remuantes, psalmodiait un sort de recul ; ses pensées, quoique jeunes, n’en étaient pas moins empreintes d’une concentration sans failles à cet instant. Une seconde de relâchement et, la chaîne se déséquilibrant, la première garde défensive serait submergée par le nombre et la furie des dragons. Aucune victime à déplorer pour le moment mais plusieurs habitats avaient été détruits, laissant dans le cœur de leurs propriétaires une amertume qu’il était de plus en plus difficile d’ignorer, depuis l’erreur, la folie commise par l’un des leurs à la poursuite d’un cerf. Le respect envers la vie se détournait parfois de son chemin sous l’immaturité d’un esprit et il en résultait de longs troubles ; mais jamais autant que lorsqu’il avait été oublié face à un de ceux qui battent des écailles… Ils l’avaient appris à leurs dépens. Et aucune solution en vue pouvant mettre fin à cette vive violence malgré leurs actives recherches en ce sens. L’impossibilité de communiquer rendait l’affaire très épineuse. Devraient-ils contre-attaquer ? Seregon ne le souhaitait absolument pas, l’irréversibilité qui en résulterait le lui apparaissait clairement. Ils ne pouvaient en vouloir aux mâchoires tranchantes de s’être vengés de la mort de leur compagnon en tuant le déclencheur de ce conflit d’ampleur, mais pourquoi poursuivre une peine sur des êtres ignorants d’une telle action ? Qui plus est, dépourvus de la moindre velléité de tuerie ? L’amour des arbres et de ses habitants, du plus petit au plus grand, faisait son chemin dans la tête de tout un chacun depuis leur arrivée au Du Weldanvarden, il y avait deux siècles. Bien sûr, Seregon ne s’en rappelait pas, n’étant pas encore né, mais on lui avait conté des histoires. Auparavant, lorsque les siens vivaient encore fort loin des conifères, près des longues plages du sud-ouest où ils avaient accosté, la viande faisait partie de leur menu hebdomadaire. Sachant qu’ils n’en avaient absolument pas besoin pour la survie de leur corps – au contraire – il s’agissait tout bonnement de massacres opérés pour le plaisir de la bouche. Il en frissonnait d’horreur. Quant à ceux qui ne pouvaient vivre sans (et il songeait à leurs attaquants), aucune orgie n’avait été soulevée ni aucune exagération morbide et la rumeur des pins conservait sa candeur, à peine frémissante parfois d’un repas pris et achevé méticuleusement par un ailé de passage.

Le jeune elfe eut un infime soupir de soulagement : les écailles brillantes refluaient sous l’ardeur des magiciens, irrités des foudres électrifiant leurs ailes, et bientôt s’en allèrent, dans le crépuscule illuminé de flammes. Les foyers furent éteints, livrant au regard de chacun les débris grésillants, les écorces fumantes piquetant la noirceur de la nuit de mille et un brandons.

Peine et ressentiment, les émotions flottaient à fleur de lèvres et les uns, dépourvus de chambrée, s’en réfugiaient chez les autres, leur front d’ivoire plissé d’une sourde inquiétude.

Le jeune être à la tresse de feu ferma les yeux, se détendant de brèves secondes ; son attention fut attirée par un souvenir des heures précédentes. La trajectoire inhabituelle de ce petit dragon bleu l’intriguait. Arrivé du désert, il n’était venu aider ses compagnons qu’en fin de lutte. Pour quelles raisons ? Seregon songea à ce qu’il avait entendu au sujet de cet étrange oiseau tombant du ciel. Et si le retardataire avait été lui aussi attiré par la pauvre créature et l’avait attaquée ?

« Impossible, pas dans cette situation de guerre. Il n’aurait pas délaissé ses frères pour un volatile, aussi curieux soit-il. Pas lorsqu’on les voit aussi unis face à la mort de l’un d’entre eux… Non, il s’agit d’autre chose. Je devrais avertir Gondolin. »

La lune seule éclairait les sentiers lorsque deux êtres doués d’une même vivacité s’en échappèrent, atteignant les abords de leur forêt. Leur ami, pourtant premier découvreur du phénomène, n’avait pu les accompagner – il s’occupait d’abriter chez lui les enfants dont les habitats avaient été touchés. À vrai dire, les deux étaient maîtres de l’esquive. Bien que conscients de l’importance et du danger des situations de leur époque, la jeunesse de leur sang les rattrapait et les envoyait bourlinguer un peu trop souvent au-dehors des frontières. Chevauchant leurs bels étalons blancs, ils sortirent enfin à découvert, repérant immédiatement la créature courant à leur rencontre. Toutefois, elle se dissimula au creux des dolines parsemant la colline, sans doute à leur vu ; il ne faudrait pas l’effrayer davantage mais ils avaient hâte d’en savoir plus, était-elle en lien avec ce qu’avait vu Maeglin ?

 

Éther perçut sa volonté mollir à deux détentes de l’air libre. Son nid de pierre présentait une nette sécurité. Pourquoi avoir songé l’inverse ?

« D’ici, je pourrai facilement lancer des pierres sur les arrivants. Et ils ne pourront venir qu’un à un, vu l’étroitesse de l’espace. Qu’est-ce qui me pousse à sortir ? J’ai bien trop peur. »

Tout au fond d’elle, la jeune femme avait conscience de l’absurdité de sa situation. Elle qui avait tant espéré qu’on vînt la chercher durant ses derniers temps, se murait à présent, emplie de crainte. Une main à son front lui confirma ce qu’elle tentait de repousser depuis plus d’une heure, une fièvre maligne, rongeant ses capacités mentales. Quelque chose comme trente-neuf degrés sans doute, barre sèche sous les globes oculaires, cervicales en maraude, tout cela était très mauvais signe.

« Une telle voix ne peut appartenir à quelqu’un de foncièrement mauvais. Je me risque. »

Le vent était moins froid que ce qu’elle avait supposé, comme s’il avait tourné, apportant la chaleur de l’humus. Les deux jeunes hommes venus à cheval se tenaient en retrait et l’observaient, indéniablement curieux. L’un portait à la ceinture une épée courte protégée de son fourreau lié ; à sa vue, Éther recula instinctivement, un coup d’effroi bousculant son pauvre cœur. Aussitôt, ils levèrent leurs mains en un signe de paix, prononçant encore, en ces intonations musicales, quelques mots qui l’apaisèrent. Elle distingua leur visage, bien qu’ombrés par la nuit, comme deux feux étranges, emplis d’une impression d’ailleurs, couronnés de vivantes chevelures. Elle ne comprenait pas, s’approcha lentement, prudente quoique gênée de le paraître. Ils étaient vraiment… elle n’avait pas de mots. Sans la fièvre et l’angoisse, elle eût pu les qualifier de beaux, mais ils portaient pour elle en leurs étincelants regards les prémices de sa folie.

  • Bonsoir, s’il vous plaît, j’ai besoin d’aide. D’eau et de nourriture. Je reviens du désert, je suis tombée en parachute. Je ne sais pas où je suis. Je suis très fatiguée.

Les deux étonnantes personnes inclinèrent leurs sourcils avec circonspection. Apparemment, la communication s’annonçait difficile… Ils ne lâchèrent cependant pas l’affaire et l’homme roux (quoiqu’il lui parût de feu), fit un geste curieux, portant deux doigts à ses lèvres avant de laisser vibrer une courte mais incompréhensible phrase. La jeune femme resta interdite et, supposant toutefois qu’il venait de la saluer, s’inclina légèrement en retour.

  • Elle ne nous comprend pas, devina aisément Gondolin, mais elle n’a pas l’air très en forme.
  • Ce n’est pas ce qui me surprend le plus, cette femme n’est pas des nôtres, cela se voit et nous ne pouvons savoir pour l’instant si elle est bien en lien avec ce qu’a observé Maeglin. Que faisons-nous ?
  • Retournons au village avec elle, nous lui donnerons un abri.

Convenant qu’il s’agissait de la plus sage des solutions, Seregon claqua de la langue, un mot flûté s’échappant de sa bouche. Un des étalons blancs renâcla doucement, comprenant ce qu’il lui demandait.

Pendant ce temps Éther comptait son énergie, perdue dans le flot de paroles. Elle se sentait frigorifiée, malade, transpirante et fourbue, songeant qu’ainsi au pied du mur, elle se fichait bien pas mal de ce qu’ils pouvaient raconter, pourvu qu’on la prît enfin en charge. Les hommes étaient à contre-lune et la lueur de cette dernière, d’un puissant argent bleuté, affaiblissait sa vision ; elle songea à s’asseoir, brusquement faible. L’un des deux tendit une main à son encontre puis la ramena au cheval, très explicite dans son mime : elle allait devoir monter pour, sans doute, rejoindre la forêt. Sa situation allait-elle donc enfin se débloquer ? Elle l’espéra vivement, et, ignorant la douleur de son corps, approcha l’animal qui, d’un doux geste du museau, lui toucha l’épaule. Une onde bienfaisante parcourut le réseau de ses nerfs, elle la mit sur le compte du soulagement.

Elle avait déjà chevauché dans sa vie, jamais à cru cependant et, mal à l’aise à l’idée de tomber en arrière, agrippa les vêtements du cavalier à la tresse d’or, remarquant aussitôt comme ils étaient doux.

« De la soie ? De toutes façons, il faut être riche pour posséder de pareils étalons. Ils sont magnifiques ! »

Sous les rayons obliques qui ne l’aveuglaient plus, Éther remarqua soudainement la pointe fine dépassant des mèches flamboyantes et, interloquée, ne put la quitter du regard. Son cerveau s’était comme enrayé, elle n’était pas sûre de ses propres pensées et préféra attendre, un malaise grandissant glaçant ses membres. Un autre coup d’œil lui indiqua la même forme de l’autre côté de la tête.

« Parure ? Je connais des bijoux d’oreilles… oui, ça monte comme ça, dans le genre elfe. C’est plutôt chic sur un garçon. Je suis tellement fatiguée, la lune brille trop. Ses cheveux sont jolis, détachés ils doivent sûrement être très longs. Ils ont l’air riche, pourquoi vivent-ils dans une forêt ? Il y a une ville là-bas, j’ai dû atterrir bien loin de la civilisation. Heureusement qu’ils m’ont vu. Peut-être ont-ils un haras. Je serai donc bien en Algérie ? Non, tu sais bien que non. T’as déjà réfléchi à tout ça. Et alors je suis où ? Je suis fatiguée. Y a pas les mêmes étoiles, j’ai été enlevé par des extraterrestres et propulsée sur leur planète. »

Un gloussement lui échappa. Tout partait à la dérive et sa raison, dernier rempart, s’ébréchait de partout. Un grand saut dans l’inconnu. Ah ça oui ! elle avait son compte d’aventures. Il y aurait peut-être même moyen d’être wwoofer ici, avec un peu de chance et de diplomatie.

« Toujours garder une ligne droite, un but. Très important. Je voulais faire du wwoofing, je vais faire du wwoofing ! »

Le second cavalier, à la coiffe moins longue et plus sauvage, d’une teinte profonde de terres du sud, tourna la tête. Elle s’inquiéta qu’il ne la songeât atteinte de vésanie et se composa un visage neutre, si tant était que ce fut possible. Mais lorsqu’il répondit d’un grand sourire, elle ne put s’empêcher de le retourner, surprise de la symbiose ressentit durant quelques secondes ; son séjour en cette terre (comment la nommer autrement ?) allait peut-être se poursuivre sous de meilleurs auspices.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

III – Létal ailé

Éther hésitait à repartir. L’air, d’une térébrante sécheresse, paraissait lui perforer les poumons. La forêt, encore, lui était invisible et elle commençait à douter de sa première vision. N’avait-elle été qu’illusion ? Un œil à l’empyrée la conforta dans son immobilité : un héraldique azur à trouer la rétine, une étendue royale qu’elle eût pu trouver belle en d’autres temps.

L’impression d’une rouge lumière sur le flanc des rocheuses, tout là-bas, s’était fondue dans l’incertitude d’un mirage. Après tout, elle se trouvait bien dans un désert et la chaleur montante d’un sol exsangue ne pouvait que la troubler. Sous la voile, elle étouffait malgré une ouverture laissée au faible vent. Son téléphone indiquait une température de cinquante et un degrés, de quoi joliment rôtir.

Une grosse goutte de sueur roula sur son échine sans qu’elle ne bougeât un seul muscle ; un enfer.

Elle en profita, après avoir mangé quelques fruits secs, pour faire l’inventaire de son sac : écouteurs, portefeuilles (quelle utilité, vraiment…), brosse et miroir, carnet et stylo, son livre « la faute de l’abbé Mouret » de Zola – parfait s’il ne faisait pas si chaud –, deux vêtements de rechange, un paquet de mouchoirs et ses chaussures à lacets.

  • Bon. (Son murmure s’évapora.) Je répugne à jeter quoi que ce soit. Si… si je trouve une brave âme, peut-être m’indiquera-t-elle où est-ce que je suis. Peut-être me dira-t-elle « c’est un rêve ! Réveillez-vous !

Elle éclata de rire avant de tousser, sa gorge en papier ponce. Une infime gorgée d’eau l’apaisa. Roulée en boule sur la terre mêlée de sable, elle ferma les yeux en soupirant, résignée à s’endormir pour ne pas voir passer le jour.

Quelques sons lointains parurent la sortir d’une brume comateuse. Nonobstant ce, elle rassembla ses affaires en désordre autour d’elle et, percevant la course solaire arriver à sa fin, eut un battement de soulagement. Son téléphone indiquait dix-neuf heures.

« Si je dois en déduire quelque chose, je dirais qu’il y a approximativement deux heures de plus en une journée et une nuit que… »

Un tic nerveux l’agita, son conscient se refusait à l’idée qu’elle perdait la tête. Il lui en fallait plus pour s’y résigner. Et si elle n’était pas folle ?

Il fallait se lever et repartir, sans réfléchir, avec l’idée seule de trouver un coin d’eau fraîche, un abri, de la nourriture.

Les heures filèrent en artistes couturières, piquant de leurs aiguilles les mollets de la jeune femme.

Éther, bien lasse, n’y crut pas lorsqu’une ligne verte tremblota à l’horizon. À bien regarder, il devait s’agir de la forêt ! La vapeur bouillante soulevée sous ses regards la désespéra toutefois d’arriver bientôt. Étant fille de voyageurs, elle savait comme la lumière et la chaleur pouvait déformer les distances ; cependant, il était certain qu’en tombant du ciel, elle n’avait pas inventé cette verdoyante étendue et atterri à perpète les olivettes non plus.

Aux premiers brins d’herbe, elle s’abaissa pour les mieux voir, détaillant leur grain, leurs teintes. Jamais gazon ne lui avait paru aussi enchanteur qu’en cet instant d’infini soulagement. Elle se sentait enfin proche de son but, et la clarté du jour, diminuant, apportait à l’air une douceur plus qu’espérée. La terre était plus tendre lorsqu’elle croisa une plante grasse bien curieuse, aux longues piques violacées.

  • Une espèce d’Aloe que je ne connais pas, marmonna-t-elle.

Elle aurait bien goûté ses feuilles si la crainte de s’empoisonner n’avait été si forte.

Le terrain se creusa de dolines enfouissant sous une terre moins aride de grosses roches concassées, créant un véritable gruyère où l’ombre devait être agréable, avec peut-être quelques recoins d’humidité. Claquant une langue de papier mâché contre un palais qui ne valait guère mieux, la jeune femme but la dernière gorgée, à peine suffisante pour lui faire oublier sa douleur. Les étoiles s’allumèrent une à une dans le crépuscule naissant, elle ne les observa pas, craintive. Cependant, ses yeux irrésistiblement attirés par la lune et sa traîne d’ablettes (des météores?), donnaient au palpitant une terrible sensation. Un mouvement à sa gauche la fit sursauter. Elle observa venir une sorte d’oiseau – c’est ce qu’elle crut tout d’abord – qui, en s’approchant, prit une allure menaçante.

  • Qu’est-ce que c’est que ce truc ?!

Indécise, elle se déplaça près des rochers.

  • Ça vient vers moi…

Puis :

  • Nom d’un chat on dirait un ptérodactyle !! Puis ça va vite ! Oh là je reste pas, moi.

Percevant tout au fond d’elle une primitive terreur monter jusqu’à ses digues, Éther contourna la doline, repéra une cavité et s’y jeta à l’instant où l’ombre titanesque du volatile – projetée par la lune – l’écrasait de sa funeste promesse.

Grondement. Raclement de roches les unes contre les autres.

L’espace qui avait accueilli la jeune femme était déjà très frais. Elle perçut sous ses paumes le grain grossier, sentit son cœur battre au travers, sa pensée s’affoler.

Un autre rugissement l’aplatit contre la dure surface, elle cessa de respirer, son tambour en mitraillette.

« Brillant, énorme, volant… et carnivore ? Un dinosaure ? Dans quelle région de fou je me trouve ?! Il a échappé aux scientifiques ou quoi ? »

Le crissement à l’extérieur lui coupa toutes réflexions ; la bête cherchait-elle à dénicher sa proie ? Était-ce la fin de son voyage, une mort lente sous la dent d’un monstre ailé, engoulée comme un vulgaire morceau de viande ? Jamais elle n’avait eu aussi peur, même lorsqu’elle avait dû sauter en parachute pour la première fois. C’était une terreur panique, aucune issue, la nuit venant, le gel, se murer dans le silence.

« Je ne suis plus là, je ne suis plus là, je ne suis plus là… »

Un mantra de l’horreur.

Transie, la voyageuse n’osait bouger. Au loin, un autre cri bestial sembla perturber son attaquant. Elle l’entendit marcher tout autour de la combe, sa respiration rauque coupant la sienne. Puis, une lourde vibration, de nombreux claquements de voilures, un souffle grave. Le silence doucement revenant.

« C’est parti ? Je suis sauve ? »

Elle s’apprêta à remonter, se figea.

« Et si c’était un piège ? Un animal ne serait pas intelligent à ce point… si ? Si, j’ai déjà vu ça. Tous les animaux sont intelligents, à leur manière. Il veut me bouffer, c’est clair, il est capable de tout. C’est énorme, ça pourrait me déchiqueter en deux d’un seul coup de patte. »

Elle tenta de se remémorer ce qu’elle en avait vu. Pas grand-chose, sa peur et l’obscurité venant le lui avait dissimulé. Mais c’était assurément très gros, très lourd et très affamé.

Alors Éther pleura, sans larmes, tremblant de la tête jusqu’aux pieds. Elle se sentait fiévreuse, les lèvres gercées, les tempes bouillantes sous un marteau-pilon. Ses mains, gelées, ne l’apaisèrent en rien. Pourtant il fallait bouger, au mépris du danger ; c’était soit le tenter soit croupir des heures encore et elle n’était pas sûre d’en avoir l’énergie.

Doucement, tout doucement, la jeune femme remonta la pente faible des rochers, terrorisée à l’idée d’un comité d’accueil ; mais il n’y avait rien. Glacée, elle s’accroupit encore, contournant lentement la doline, finissant par se rendre à l’évidence : elle était seule.

La nuit était totale, le temps, si prompt à ralentir dans les moments d’horreur, lui avait pourtant paru bien court. Était-elle oublieuse de son calvaire, dans un inconscient élan de bonté envers elle-même ? Néanmoins il était tard, elle avait faim et affreusement soif. Quelques pas…

La forêt lui apparut dans toute sa royale indifférence, au bas d’une pente légère courant à ses frontières où, amoureusement, la lune laissait traîner sa robe d’apparat.

Éther en béait d’émerveillement, secouée d’une si vive émotion qu’elle se laissa tomber au sol, aspirée en un vorace siphon mental. Il devait y avoir… quoi ? Cinq kilomètres tout au plus ! Une heure de marche… Un rire incontrôlable lui échappa. L’espoir en fleuronnant redora ses pensées tantôt bien noires ; elle courut parmi les roches et les pelures d’herbes, dévalant sans fatigue telle une monture humant soudain l’écurie.

En face, deux taches blanches freinèrent son élan. Mouvantes, venant de sous l’arborescent couvert, leur allure était celle de chevaux au galop.

« Qu’est-ce que c’est que ça encore ? C’est pas vrai ! Je serai jamais tranquille ! »

Les événements l’avaient rendu prudente ; elle dévia sa trajectoire et rejoignit le plus proche amas de rochers, à nouveau tremblante d’une terrifique expectative. Il fallait se cacher, vite, plus vite.

La concavité comportait elle aussi un véritable petit labyrinthe, elle s’y perdit volontiers, les tempes humides sous l’angoisse. Ici, un petit lichen grignotait même les surfaces qu’elle lécha, à bout de forces. Qu’avait-elle vu ?

« Je n’allais tout de même pas faire demi-tour. Je vais me défendre ! Ceux-là ont l’air moins imposants, s’il le faut, je me battrai jusqu’au bout. Je ne mourrai pas sans combattre. »

Il n’y eut guère à attendre, les sabots frappant le sol à l’extérieur augmentèrent son taux d’adrénaline. Il était juste qu’un dinosaure volant carnivore et violent lui fasse plier l’échine, mais deux équidés, ça non ! Enfin, tout dépendait des cavaliers.

« Oui, les chevaux ne viennent pas tout seul comme ça. Je suis pas leur propriétaire. Il est clair qu’ils ne sont pas sauvages. » Elle se rencogna, un caillou à la main, les muscles tendus d’un guépard prêt au bond.

Un éclat de voix percuta sa conscience apeurée ; filet, ruisseau, cascade douce aux talons des galets gris.

Insensiblement son bras se détendit et, le percevant soudain, la jeune femme manqua manifester sa présence d’une involontaire exclamation.

La voix se fit plus vive, fléchissant ses défenses et elle osa tourner la tête vers l’entrée par où elle avait fui. Seules les pattes des chevaux étaient visibles, d’un crin d’argent aux sabots noirs. Leur manière de se mouvoir, légère et sage, l’apaisa.

Lorsqu’un des cavaliers mit pied à terre, laissant ses jambes apparaître par l’ouverture, Éther hésita. Il était vain de rester ainsi terrée, dans l’attente d’une descente – elle ne serait pas à son avantage, si bagarre il devait y avoir.

Prenant son courage en bouclier, elle sortit de sous les roches.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire