Fantaisie

Chapitre XXVI – Acte II d’une arriviste

L’aurore pointait. Des renards remuèrent dans les taillis, n’osant encore sortir le bout de leur nez, réveillés par le passage des chevaux discrets. L’œuf, frissonnant – à moins que ce ne fût l’ex Prince ? –, sinuait vivement entre les arbres, comme à la poursuite des montures. Un elfe aux cheveux couleur de mauve, légèrement ondulés, s’inclina avec déférence à leur arrivée, ses yeux brièvement rougeoyant dans la clarté montante scrutant la forme ovoïde à l’arrière. Descendant des braves et nobles chevaux, qu’ils renvoyèrent, les deux hommes s’inclinèrent à leur tour puis demandèrent une confortable demeure où ils pourraient déposer leur chargement. La nouvelle avait dû déjà courir et, en étant un tant soit peu perspicace, il était facile de deviner en quoi consistait ce chargement ; l’elfe sourit puis les accompagna à la porte de deux cèdres chargés de millions de petites fleurs blanches et vertes. La mousse odoriférante dissimulait une entrée qu’ils passèrent, appréciant la chaleur conservée à l’intérieur. Une fois un nid préparé par leurs soins (ils ne voulaient pas trop en révéler), Aerandir posa sa main contre la coquille, libérant un grand flot d’énergie qui les restaura tous deux.

« Il est à présent temps que j’aille m’excuser auprès de ceux à qui j’avais promis de présider l’union… et d’offrir une compensation.

  • Hum, merci Gilderien-svit-kona. Sache que si tu as besoin de mes services, un jour… »

Le sage secoua la tête tout en souriant. Il leva une main pour signifier que les échanges se faisaient déjà entre eux depuis l’âge de raison d’Aerandir et qu’il n’avait pas à s’en préoccuper.

« Tu vas enquêter sur Skölir, je suppose ? (Il n’attendit pas de réponse et continua.) Prends garde. Il me semble qu’il y a des opposants derrière tout cela bien plus puissants que l’on ne s’imagine.

  • Oui, ne t’inquiète pas.

  • Oh, tu t’en sortiras toujours vivant, ça je ne me fais pas de souci. Mais je crains pour ta sœur, ton père et l’avenir de notre peuple tout entier… »

Un silence s’installa qu’ils ne brisèrent pas. Le Prince de la maison de Miolandra inclina sa blanche tête et s’en fut, laissant l’autre pensif face à l’œuf. « Il a sans doute raison, tout cela s’est résolu de façon bien trop simple. Du moins, l’obtention de cette piste. Il me faudrait entourer ma protégée de beaucoup de forces mais je n’en ai pas vraiment le temps, la compétition pour le trône débutera bientôt, qui sait ce qui pourrait s’y passer ! » Un dernier regard à la matrice grise et il se mit en route vers l’Äthalvard qui pourrait le renseigner peut-être sur le mystère qu’elle représentait. Il n’aurait qu’à envoyer sa lettre à destination royale une fois là-bas tout en essayant de s’informer sur cette fameuse coalition, Skölir.

La pénombre flirtait par endroit avec le matin clair de cette journée, au travers des persiennes ligneuses ; un visage se détacha du fond sombre, contrarié. Ses yeux de lagon froids fouillèrent l’obscurité et il se releva, les mains dans le dos. « Silmarien n’est certainement pas tombée dans le grossier piège de ce pédant Aerandir, c’est certain. Alors, pourquoi le mercenaire en charge de l’exécution a-t-il été fait prisonnier ? Hm, c’était évident. La belle et perfide blonde est derrière tout ça, encore un leurre. Laisser croire à l’ancien Prince qu’il est maître de son jeu… Mais il n’était pas seul, malgré sa puissance mentale. Il n’aurait pu vaincre aussi facilement un combattant d’Elim. Qui… qui aurait pu… » Un éclair de lucidité l’atteignit. « L’imbécile s’est rendu à la capitale pour soit-disant en savoir plus sur ce maudit œuf ! Bien sûr, il a osé appeler Gilderien ! C’est inquiétant s’il s’agit de la vérité mais j’en suis presque persuadé. Personne ne peut rivaliser contre ce vieil elfe, personne… Et où sont-ils à présent ? Retournés à Ellesméra ? Ils ont dû avoir connaissance de notre coalition et dans ce cas… »

A l’instant où il prenait conscience d’un silence bien trop pesant pour une matinée somme toute ordinaire, un trait d’acier balafra sa joue gauche. Aussitôt reculant d’un bond prodigieux, il se mit hors de portée de l’arme mais le deuxième coup l’atteignit malgré tout.

Sa gorge gronda sous la douleur cuisante à son épaule droite cette fois-ci. Des mèches dorés filèrent sous un pâle rai solaire et il cracha, venimeux :

« Silmarien, sale traîtresse ! »

Seul un rire narquois lui répondit, suivi d’un troisième arc mortel. Ne pouvant riposter, acculé contre le mur noueux, il n’en fut pas moins assez rapide pour esquiver la lame déjà rougie. Alors qu’il s’apprêtait à s’emparer d’une plume de paon – seule arme, quelle stupidité que d’avoir laissé son coutelas sous son oreiller ! Comme s’il avait supposé qu’on ne l’attaquerait jamais réveillé ! – une formidable poussée mentale l’obligea à se réfugier derrière ses barrières. Puis, dans la demi-seconde suivant, un autre coup vrilla sa clavicule.

Explosion de douleur intense.

Serrant les dents, Anar ne put éviter la fragilité de ses remparts sur lesquels roula, machine inarrêtable, un esprit destructeur. Dans un dernier sursaut de vie, l’homme tenta de se précipiter à son tour, détruire cette âme manipulée, corrompue, détruire le monde dans un cri de rage sanglant.

Puis tout s’éteignit.

La plume de paon vola, atterrit dans une main ferme, se planta dans une nuque bronzée. Un deuxième souffle devint éternel. Les armes du crime furent déposées à des endroits stratégiques et Silmarien s’en fut, satisfaite, par une fenêtre menant aux toits arboricoles.

Dans sa main, une grosse conque luit sous le soleil.

Plongé dans d’ardues recherches, l’ex Prince remit une mèche d’encre derrière son oreille, songeur. Il existait quelque part dans ces archives, il en était presque sûr, une mention de la maison habituée à Skölir, mais il avait beau fouiller depuis deux heures déjà, rien de véritablement intéressant – du moins en ce qui le concernait – ne daignait se montrer. Il était tombé toutefois sur quelques informations curieuses au sujet de leur passé à tous. Bien sûr, il le connaissait déjà, trois siècles qu’ils avaient quitté Alalëa, arrivant par la mer de l’Ouest en Alagaësia telle qu’il l’avait nommée puis s’installant sur les plages du Sud avant de monter à cette magnifique forêt. Ils y avaient fait la connaissance, d’après certaines histoires parfois plus légendaires que véridiques (mais qui pouvait savoir ?), d’un peuple gris en voie de disparition leur ayant enseigné l’Ancien Langage qu’ils avaient très vite maîtrisé, connaissant déjà pour le meilleur et le pire la magie et ses conséquences. Mais ici, les faits différaient : certains disaient qu’il n’y avait eu que des écrits lorsqu’ils avaient mis les pieds au Du Weldenvarden, et non point d’êtres gris, ces derniers jamais aperçus, ne laissant d’eux que le moyen de contrôler la magie et quelques mentions étranges les concernant. « Des créatures dont l’apparence est en partie animale, notamment par des oreilles, une queue ou des cornes et une échine selon leur famille. Leur intelligence n’a d’égale que leur bienveillance vis à vis de la nature et des êtres vivants qu’ils chérissent, et leur taille n’est que d’un mètre quarante à cinquante. Créant l’Ancien Langage que nous manipulons facilement à présent, ils se sont auto-détruits par le plus grand sort jamais conçu, ce qui n’est pas sans nous rappeler le destin de nos ancêtres d’Alalëa, obligés de quitter leur merveilleux pays après une erreur fatale détruisant toute forme de vie faunique ou végétale. »

« Oh oui, je me rappelle de mes cours, soupira le jeune homme elfe, nous voulions à tout prix modifier notre apparence physique et usant d’une magie sans barrière, sans contrôle ! Quels fous ! » Il poursuivit sa lecture : « D’aucuns disent que leur moyen de procréation aurait été celui d’ovipares et – Non ! s’interrompit Aerandir, yeux grands ouverts sous la surprise. C’est impossible. – qu’il leur fallait donner constamment une nourriture spécialement mentale pour que leur progéniture pût vivre. Seuls les parents ayant matérialisé ces sortes d’œufs, allant d’un mètre à guère plus, pouvaient délivrer cette énergie. Ainsi la vie serait créée avec toutes les caractéristiques de leur lignée. Mais ce n’est qu’une rumeur qui n’a jamais été certifiée. » L’ex Prince reposa le rouleau, éberlué. Des œufs ? Le peuple gris, base même de tous les contes murmurés aux elfins le soir avant de s’endormir ? Aurait-il vraiment existé, un jour ? C’était aberrant, absurde ! Et pourtant, pourtant… un œuf…

« Attends. Un mètre ? Le mien fait au moins quarante centimètres de plus… même si à première vue, il en paraissait davantage… peut-être que cela s’ajuste avec le temps, mais à l’inverse des mammifères. Nous verrons bien… ils ne donnent pas d’indication sur le temps d’incubation. Enfin, j’ai besoin de faire une pause et de digérer ces informations. Il me paraît tout à fait extraordinaire de songer qu’Éther ait à voir avec le légendaire peuple gris ! »

Il sortit, se frottant les yeux. Un doux vent sucré provenait d’une plantation de roses non lointaine et le soleil, haut à présent, engourdissait la terre d’une chaleur printanière. Des elfes érudits le saluèrent avec grand respect – il n’avait donc pas encore perdu tout statut à leurs yeux. La faim le tenailla soudain et il se rendit compte être affamé. Sa protégée ?

Un détour rapide à son « hôtel » afin et de nourrir l’œuf et de se nourrir lui, lui permit de réfléchir plus posément : « Éther savait parler aux dragons, peut-être cela vient-il de là ? Et son arrivée du désert, n’était-elle finalement pas volontaire ? Non, elle me paraissait bien trop perdue, trop apeurée pour que ce fût le cas. Alors… d’où vient-elle ? Et pourquoi est-elle là maintenant ? Eh bien, cela me fait encore beaucoup d’interrogations. J’aurais dû apporter ses affaires ici, au cas-où, songea-t-il à part. Oh ! Ça y est ! Je m’en rappelle ! » Il se releva brusquement, arpentant la pièce d’un pas agité. « C’est d’une femme elfe que j’ai entendu cette expression « Protéger la race elfe et ce malgré tout les moyens. » et elle était toujours dans les parages d’Anar ! »

Bien sûr. Passer de Capitaine au service du roi à guerrier de premier rang sous les ordres de Gondolin, elfe qu’il détestait, avait de quoi cuisiner la plus terrible des vengeances, surtout si l’on s’appelait Anar. Et il savait où se trouvait ce traître en ce moment, dans une des vastes pièces meublées réservées aux combattants de son rang, à la périphérie nord-est d’Osilon. La lettre à destination de son père et sa sœur s’imposait à présent et puisqu’il ne pouvait quitter la capitale, au moins Gondolin et ses frères d’armes pourraient régler l’affaire. Une arrestation… un bannissement. Mais serait-ce vraiment la fin de leurs ennuis ?

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Chapitre XXV – Première partie d’un plan à trois

Une vague lumière cendrée tombait des hauts feuillages. Deux hommes, opposés tant par leur âge que par leur physique et pourtant ici réunis par une même cause, se faisaient face à l’aube de cette nouvelle journée.

« Gilderien-svit-kona1, j’ai besoin de ton aide.

  • Dröttningur2, je le sais, j’ai eu le pressentiment de ta visite. Et je me doute qu’il ne s’agit pas d’une bonne nouvelle. »

L’ancien prince hocha la tête, ne pouvant que confirmer ce ressenti. Maintenant, il lui restait à convaincre cet ami de son père, ce grand sage dont le destin semblait être futur protecteur de la blanche flamme de Vándil à la place de Tarmunora. Ça tombait sous le sens, il aurait bien plus de temps qu’elle et son expérience lui permettrait une meilleure connexion avec les esprits et la nature, un lien plus fort avec les anciens événements. Gilderien était un être puissant et il aurait besoin de cette puissance pour ce qu’il préparait, d’une précision chirurgicale et d’une rapidité insolente.

« Eh, paraît-il que les serviteurs du Prince ne font plus leur office…

  • M’étonne pas, c’est plus vraiment un Prince…

  • Parle pas si fort ! Si l’on t’entend !

  • Tu sais ce que je veux dire. Tout ça va mal finir, plus rien n’est équilibré depuis la venue de cette étrangère.

  • Oui, et qu’est-ce que c’est que cet œuf ? Les dragons devraient l’emporter loin d’ici, tant que c’est encore possible. Comme on l’entend, cela ne doit pas être si difficile ! Qui plus est, ils sont forts et dominants.

  • Même nous pourrions aller l’enlever ! Ah, quelle honte… »

Les murmures allaient bon train au milieu des futaies et bosquets clairs, une rumeur sourde et inquiète, parfois vindicative quoique restant toujours discrète, concernant, pour la majeure partie, le manque de professionnalisme des gardes de l’œuf géant. Le soleil luisait doucement par-dessus tout ce beau monde, indifférent à ses secrets et tactiques tortueuses, son éternel bouille jaune n’ayant aucune pensée. Ailleurs Silmarien sougeait : « Crois-tu vraiment m’avoir, Aerandir ? Tout ce que l’on raconte sur la surveillance relâchée de tes gardes, je n’y crois guère ! Juste après s’être mis à mes trousses ? Oh oui, je le sais, tu désires m’attraper, mais tu ne m’auras pas ! »

« Dame, l’heure est peut-être venue, suggéra l’un des Protecteurs de leur coalition. Ces rumeurs… elles pourraient être fondées, nous n’aurons pas d’autre chance !

  • Hm… tu as sans doute raison, Kaelrïn, sourit l’impétueuse blonde d’un air gourmand, l’heure est venue…

  • Je suis tout entier dévoué à votre service. Ordonnez, j’agirai. »

L’après-midi s’allongeait, languissante et fraîche. Deux gardes jouaient au sol avec des pierres fines translucides sous les rayons, accroupis et clairement indifférents à leur tâche. Des oiseaux chantaient, un cerf brama au loin, les elfes relevèrent la tête, un peu inquiets. Il y avait dans son cri une forme d’angoisse qui ne les poussa pourtant pas à se redresser tout à fait, à reprendre leur poste. Quelques frêles murmures furent échangés puis ils continuèrent, relançant inlassablement leurs pierres. À l’intérieur, dans la pièce chaude et humide, l’œuf reposait, immobile sur son lit de coton. Le nid le maintenait droit mais personne ne venait le nourrir, seul Aerandir le pouvait au vu des derniers essais et il n’était pas là mais à Ellesméra pour tout justement en savoir plus sur ce curieux cocon.

L’ombre finit par tomber, drapant les silhouettes d’une cape noire. Frileux, certains s’en retournaient chez eux ; la chouette hulula dans une sorte de sapin à proximité de Belchambrée puis se tut, effarouchée par quelques étranges événements. Quelqu’un se faufilait sous la pinède, d’une discrétion amoindrie par sa confiance. Il passa par-derrière la maison, une petite porte de service qui ne résista pas à sa magie, livrant l’intérieur sans surveillance ; une frêle lueur provenait de deux lampes positionnées près de l’œuf. L’ombre se glissa jusqu’à lui après une brève reconnaissance locale et leva une main, prêt à lancer un sort de téléportation, complexe et énergivore – ils s’étaient donc préparés depuis un moment, ils avaient donc eu l’intention de l’enlever bien avant les rumeurs ! A l’instant où il débutait son incantation à voix très basse, une pointe implacable perfora ses défenses mentales.

Ils se doutaient bien d’un traquenard, il s’était sacrifié à la place de leur Dame, il n’imaginait même pas, il s’effondra.

Skölir. Le nom s’évada à la rencontre du grand sage dissimulé à l’étage supérieur. Sa capacité magique lui avait permis de rester invisible jusqu’au dernier moment et l’intrus n’avait osé avancer son esprit alentours. Ils avaient failli par surestime de soi. « Il y a moins d’intelligence dans leur acte que je ne le supposais, songea alors l’ancien Prince, à quelques mètres au-dehors, perché au sommet d’un arbre. C’est insolite, j’aurais pensé qu’ils se prémuniraient un peu mieux de ce genre de coup. Des informations intéressantes se trouvaient forcément intégrées à son esprit, n’imaginaient-ils pas qu’une puissance les dépassant pût les prendre à contre-pied ? Non, il est vrai que Gilderien se fait discret et avait tant à faire à Ellesméra ! Notamment officier une union dès ce matin, ce qu’il ne pourra faire. Ce n’est encore jamais arrivé, mais j’ai réussi à le convaincre et j’ai bien fait ! Même notre ennemi n’aurait pu se douter de cela, je n’ai à ses yeux plus aucun pouvoir réel et fait en sorte que l’on croie qu’en allant à Ellesméra je cherchais des informations au sujet de l’œuf. Uniquement cela. Toutefois, il n’est pas tombé de lui-même dans le piège. »

L’infiltré, évanoui au sol, subit un remaniement mental : il n’aurait aucune idée de celui qui l’avait attaqué bien qu’il était certain que son maître finirait par le deviner. Qui donc au Du Weldenvarden avait autant de pouvoir pour effondrer un rempart aussi rapidement et sans combat ?

Aerandir se précipita aux côtés du Sage, s’assurant d’un coup d’œil (et par une auscultation de ses émotions « externes » comme il les appelait) que l’œuf allait bien.

Un sort vide-oreilles plus tard :

« Alors ? Chuchota néanmoins le jeune elfe, suspectant jusqu’aux souffles du vent.

  • C’est Skölir, répondit sur le même ton l’homme aux cheveux blancs. La coalition protectrice des us et coutumes, enfin, ça c’est leur couverture. M’est avis qu’ils voulaient protéger autre chose !

  • La race elfe et ce malgré tous les moyens, avança l’ex-prince en plissant les paupières. Il n’empêche, cette coalition me dit quelque chose, j’ai dû en entendre le nom quelque part… ou était-ce seulement cette expression ? Hm…

  • Y a-t-il dans ton entourage… ou du moins, y avait-il des elfes ayant pu la mentionner ?

  • Oui, sans doute. (Il soupira.) Cela me reviendra. Je pourrais questionner père ou sœur. En attendant, nous devons ramener l’œuf à la capitale, elle ne sera en sécurité que là-bas.

  • Groumph, déjà que j’ai raté une union à cause de toi ! Tu seras toujours le petit garçon impétueux et volontaire que j’ai toujours connu.

  • Hé hé, c’est justement parce que cela ne s’est jamais vu qu’ils sont tombés dans le piège. Qui aurait pu en douter ?

  • Certainement pas moi avant hier ! »

Aerandir pouffa puis reprit son sérieux. Laissant aux gardes revenus le soin de s’occuper de l’intrus, ils sortirent tous deux, l’œuf enveloppé d’une épaisse cape brune flottant derrière eux dans la nuit épaisse. (Ce sort consommait exponentiellement au poids du concerné, ce qui se faisait fort rarement.) Sautant sur leurs chevaux respectifs, ils filèrent aussi vite qu’ils le purent, surveillant de temps en temps les alentours de peur d’un traquenard. Mais rien ne survint jusqu’à ce qu’apparussent les premières maisons de la capitale. Belchambrée loin derrière, il fallait vite trouver une confortable maison pour la grise coquille qui s’était bien refroidie sur le chemin ; Aerandir le ressentait au creux de ses os. « Les ennuis sont loin d’être terminés mais au moins Éther est sauve. Et nous avons une piste plus que concrète. »

Avertir par messager son père et sa sœur serait l’étape suivante ; la lettre mentionnerait évidemment l’échec de ses recherches par rapport à l’œuf mais seule la royauté saurait lire entre les lignes…

Tout comme elle l’avait supposé. Un lent sourire torve assombrit le visage de la belle blonde et sa main passa nonchalamment sous la masse bouclée. Bien… il n’y avait plus qu’à se lancer dans la deuxième partie de son plan !

1Titre honorifique destiné à une personne très sage

2Prince

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Chapitre XXIV – Manigances à Osilon

Assis à la table de l’elfe à la coupe mi longue aussi ocre qu’une terre du sud, il avala lentement sa boisson légèrement alcoolisée. Un goût de framboise écrasée lui chatouilla l’arrière-gorge ; sa main fine mais puissante reposa la tasse de bois. Gondolin attendait patiemment qu’il débutât la conversation, intrigué par sa présence. Il était arrivé incognito, par la porte arrière de sa demeure, ce qui était fort curieux au vu de son statut… mais, ayant connaissance des clauses dragonnes tout comme ses confrères, ainsi que de l’accident, il se doutait bien du sujet portant l’ancien Prince à son seuil. Ancien… Quelle douleur pour l’ensemble du peuple ! Enfin… ensemble, il y avait bien dans l’ombre quelques réjouissances et il ne pouvait les imaginer qu’en frissonnant.

  • Gondolin-Vodhr, merci pour l’infusion. Comme je l’aime.

  • Je vous en prie, mon Prince.

  • Je ne vais pas y aller par quatre chemins, ce qui m’amène ici est un besoin d’informations au sujet des diverses coalitions… notamment celles officiant pour les maîtres psychiques.

  • Oh. Oui. (Il s’arrêta quelques secondes, malheureux de ne s’être pas trompé.) Eh bien, il y a…

À l’abri au deuxième étage de sa maison, entourés d’un sort vide-oreilles, ils ne pouvaient être malencontreusement écoutés. Gondolin livra à son supérieur – il restait le fils de leur Roi – tout ce qu’il savait sur ces entités plus ou moins secrètes. Il devinait où voulait en venir Aerandir et espérait tout au fond de lui que rien de malheureux n’arriverait. Surtout pour Éther, il s’inquiétait de son état ; si des âmes malintentionnées cherchaient à l’attaquer alors qu’elle était si vulnérable ? Un œuf se brise bien trop facilement. Lorsqu’ils en vinrent aux rencontres faites par l’humaine, son ami tâcha de se rappeler avec exactitude toutes les personnes qu’il l’avait vue côtoyer ; sa mémoire d’elfe l’aida beaucoup et il n’y en avait pas tant que cela. Bientôt, il en vint à Linaewen.

  • C’est tout, je n’en sais pas plus.

  • Hm… il va me falloir faire interroger tous ces gens avec discrétion, un travail complexe en perspective qui nécessite beaucoup de fidèles assurés. Toutefois je les connais à peu près tous et je ne vois vraiment pas lequel d’entre eux… enfin, il y a toujours un vers dans la pomme. Es-tu bien certain qu’il n’y avait personne d’autre ?

  • Je peux demander à Maeglin et Seregon, ils l’ont suivie plus avant.

  • Je le ferai, merci pour ton aide, Gondolin-Vodhr.

  • Tout l’honneur est pour moi, mon Prince.

Ils terminèrent là leur conversation, libérèrent l’espace du sort et se séparèrent. L’elfe à l’ocre chevelure resta un long moment silencieux devant sa tasse vide.

Dagsheldr la fête du printemps approchait et, quoique ce fût perpétuellement cette saison au Du Weldenvarden, cette coutume redonnait à tous les êtres vivants l’énergie nécessaire à leur reproduction pour une année. Pour la première fois dans sa vie, il n’était pas pressé de la vivre car quelque chose lui soufflait que la magie y circulant – cent fois plus puissante que d’ordinaire – allait être utilisée à mauvais escient afin de terminer ce qui n’avait pu être fait durant le Serment du Sang. Peu importaient les conséquences… n’étaient-ils pas en train de secrètement se préparer, ces prochains meurtriers ? Plus vite l’enquête serait résolue, plus vite le danger s’éloignerait de chacun. La nuit lentement prenait possession de l’azur ; Gondolin décida d’aller renforcer la sécurité autour de la Princesse.

Le sentiment de confort était en train de s’effacer pour laisser place à un sentiment grandissant de solitude. Et beaucoup d’inquiétudes inhabituelles. D’où provenaient ces émotions dérangeantes ? Elle avait toujours été calme, d’un calme olympien, parfait. Mais à présent… oui à présent, quelque chose la tiraillait. Comme si elle était seule au monde.

Maeglin et Seregon l’avait renseigné de quelques têtes de plus, la sœur de Linaewen notamment (qui, elle, s’en était plutôt bien sortie), dont le passé n’était pas des plus glorieux. Sa mère avait été longtemps à la tête de la plus puissante des coalitions secrètes avant de tomber sous les coups d’Urgals en colère ; personne ne savait pour quelle raison elle était allée les voir mais Aerandir se doutait bien qu’elle avait tenté une alliance qui avait mal tourné. Beaucoup de sombres actes avaient été de son fait dont la longue maltraitance d’un elfe très grand ami de Tarmunora. Il avait fini par décéder pour causes inconnues. À ce souvenir, la rage envahit à nouveau l’ancien Prince qui se maîtrisa, seul face à l’œuf. Il n’avait pu s’empêcher d’y revenir, perplexe de ce lien qui, invariablement, l’attirait à lui. Comment le protéger tout en enquêtant à la fois ? S’il était découvert, il y avait fort à parier qu’on chercherait à se venger sur cette chose fragile et c’était bien ce « on » qu’il voulait découvrir. Silmarien, était-elle la cause de tous ces événements ? Aucune piste n’était à négliger. Mais pourquoi se sentait-il donc si triste, si… seul ?

  • Oeuf, gros œuf, grommela-t-il, tu m’ennuies. Ces émotions sont-elles les miennes ou les tiennes ? Et si c’est le cas, pourquoi es-tu malheureux ?

Il ferma les yeux et rejoignit le courant de pensées qui le caractérisait. Il avait raison, cela ne lui appartenait pas. Que faire ? Le nourrir de son énergie tout comme la dernière fois ? Il s’approcha de sa souple démarche, posa une main qu’il voulait apaisante sur la surface dure. Un frémissement de chaleur lui remonta dans le bras et il laissa le flot couler vers l’être lové – debout ? – au creux de la coquille. Qu’allait-il en sortir, et quand ? Il n’avait connu Éther que très peu, en avait retiré une image de folie proche ; la peur qui vibrait tout autour d’elle à l’époque l’avait marqué. D’accord, ils pouvaient être impressionnants mais, tout de même, ils n’avaient pas fait mine de la manger non plus ! Il n’avait jamais vu d’oreilles si rondes. Pas même chez les Urgals et elle était loin de leur ressembler. Chétive, plus petite qu’une femme elfe, de beaux yeux bridés gris clair, étonnement ressemblant aux leurs, quoique plus fins. Timide mais forte d’esprit, oui, ç’avait été le trait de caractère qui lui avait le plus plu. Mais à quoi songeait-il ?

  • Et maintenant, tu es repue ? Je suis là pour m’occuper de toi, finit-il par déclarer, hésitant sur le ton de sa voix qui fluctuait entre l’amusement, la curiosité et la gêne.

L’œuf ne répondit évidemment pas mais une onde de reconnaissance parcourut l’homme elfe qui soupira. Voilà une bonne chose de faite. Puis il se figea, réflexif. N’y avait-il pas des chances qu’Éther dévoilât qui l’avait manipulée lorsqu’elle sortirait de là ? Ses paupières se plissèrent et un lent sourire éclaira son visage. Il tenait peut-être bien son plan… Mais un point lui faisait peur. Pouvait-il se permettre de le mettre toutefois à exécution après quelques préparations ? Ça valait le coup d’essayer.

Après une dernière caresse, l’ancien Prince s’évada de la tentation de rester. Il y avait une rumeur à propager et elle nécessitait de s’entourer de fidèles mages et guerriers.

L’homme s’arrêta, plume levée au-dessus de son parchemin strié de signes abscons. Un pressentiment l’agitait et ça n’avait jamais été bon signe. Il se passa une main lasse dans sa chevelure de neige, frotta ses tempes brunes. Depuis que sa petite protégée était partie à Osilon, il se sentait particulièrement seul. En soupirant, il laissa là son travail inachevé, la composition sur laquelle il s’acharnait depuis un an, pour la fête du printemps, et alla se servir un thé à la pomme. Tant d’affaires l’occupaient et pas des plus réjouissantes, même s’il s’estimait heureux de sa place parmi les elfes. Devrait-il aller rendre visite à la blanche flamme de Vándil, près de l’arbre Menoa ? Pourquoi s’inquiéter ainsi, ce n’était pas dans son caractère. Allons, cela pourrait l’aider à se détendre.

Gilderien sortit de chez-lui, saluant au passage le peuple d’Ellesméra encore éveillé malgré l’heure extrêmement tardive. Dormir n’était plus chez lui une véritable nécessité et quelques heures par six jours lui étaient suffisantes. Voilée par de petits nuages, la lune diffusait une aura bienveillante que contredisait son profond sentiment. Quelqu’un viendrait lui rendre visite et pour une raison qu’il abhorrait d’avance. Mais ce quelqu’un serait envoyé par un être de haute lignée, de la maison Luaren, à qui il devait allégeance et respect.

  • Oh, oui, je le sens venir comme un pirus sur la pierre à miel, grogna-t-il, le fils de Cerenthor va m’apporter des ennuis !

Près de l’arbre immense aux racines démesurées, il remit une main inquiète dans ses cheveux courts allongés de deux fines tresses. Son regard noir balaya la ramure titanesque qui le surplombait, à la recherche d’un avenir plus dégagé. Peine perdue, la lune même n’arrivait pas à percer cet obscur feuillage, pas plus que la brume de son esprit. Il espérait ne pas embarquer Miolandra dans ce qu’il aurait à faire. Le mal ne rongeait pas encore – ou si peu – les dédales de sa maison ; comme il lui était cruel de songer à l’avance à un moyen de rétablir sa paix !

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Chapitre XXIII – Il n’y a pas de problèmes, que des réflexions

Premiers gémissements. Infimes, non audibles, un appel à l’aide lointain qui ne trouvait personne pour l’écouter. La faim était bien trop violente, ravageuse. Mais que faire lorsque rien ne se présentait à portée de main ?

Les yeux ouverts sur les voûtains du plafond palatial – le petit d’Osilon –, Aerandir soupira. Il se sentait si faible qu’il s’effondrerait encore s’il se remettait debout. Son père a appelé un médecin qui, inquiet, tournait tout autour depuis dix minutes. Comme il souhaitait être seul ! Comme il voulait être fort ! Mais il l’avait été jusqu’à présent, qu’avait-il bien pu se passer ?

  • Depuis quand ressentez-vous ces symptômes ?

La question du médecin le tira de ses ruminations. Ah, tiens, justement oui. Depuis quand ?

  • Depuis… peu. Il me semble que j’étais très bien avant le Serment. C’est cela, depuis le Serment je me sens fatigué.

L’elfe minutieux fronça les sourcils. Il y avait été, lui aussi, et l’accident ne lui avait pas échappé. Tarmunora, l’humaine, l’œuf… tout ceci était-il relié ? Devaient-ils s’en inquiéter ? Le Prince, bien qu’évincé de ses futures responsabilités, n’en était pas moins prince, et elfe.

« Bon sang, à quoi songé-je ? C’est un être vivant avant tout et je dois le soigner. Pourquoi mettre son statut en avant dans cette guérison ? Ah, l’atmosphère sombre qui règne depuis quelques temps dans la forêt m’abîme et me pervertit. Je dois prendre garde. »

  • Pourriez-vous être plus précis ? Je sais qu’il y a eu une certaine… confusion. Si nous arrivons à retracer les événements dans l’ordre, nous pourrons peut-être obtenir quelque chose.

Le Prince réfléchit. En effet, il y avait bien quelque chose. Lorsqu’il s’était précipité vers « l’être » Éther, un tiraillement dans son esprit puis une pulsion dans le corps en s’approchant de l’œuf. Aurait-il été blessé sans s’en rendre compte ? Il parla de ces faits, espérant trouver une solution.

  • Oh, alors, il doit s’agir de…

A cet instant une elfe clama sa présence d’une voix précipitée. Permission prise, elle entra et débita tout de go :

  • Mon Prince, l’œuf… vous aviez dit vouloir vous en occuper, alors, j’ai pensé naturel de vous prévenir…

  • De quoi ? Dîtes ! s’impatienta l’interpellé.

  • Eh bien, s’embrouilla-t-elle (elle était jeune et impressionnée), il… est devenu très sombre, mon Prince. Ce n’est plus une belle couleur de pluie mais un lourd nuage qui pèse à présent sur sa coquille.

Les paupières plissées, Aerandir réfléchit à toute allure. Il y avait comme un lien, oui… mais lequel ? Ce fut le docteur qui répondit à sa question, comme éclairci d’une idée :

  • Et si vous étiez lié à l’œuf, mon Prince ? Vous êtes faible, il semble l’être également. La solution se trouve peut-être bien à Belchambrée !

  • Effectivement, renchérit aussitôt le concerné, mais alors… si j’ai faim, sans doute est-ce parce qu’…

  • Parce qu’il a faim ! le coupa le docteur trop excité pour s’inquiéter d’un tel manque aux manières.

Et Aerandir l’était bien trop aussi pour en prendre ombrage. Envahi d’une nouvelle vigueur, il se releva et franchit le pas de la porte, suivi des autres. Il n’y avait plus de temps à perdre en vaines conjonctures !

Quelques servants et servantes s’étaient réunis autour de l’énorme œuf qui, effectivement, affichait une déplorable teinte grise terne. Secoué par cette vision plus qu’il n’aurait pu en douter, l’elfe ferma brièvement ses yeux d’émeraude, percevant une intense fatigue à l’orée de sa pensée. Il se concentra dessus et, surpris, trouva qu’elle n’était qu’imaginaire, comme si elle ne lui appartenait pas vraiment, une sorte d’information venant de l’extérieur, en somme, telles les ondes produites par un cri animal. Comme l’avait fait remarqué le médecin après quelques examens, son corps et sa tête allaient parfaitement bien, alors, oui, tout ceci ne pouvait provenir que d’une seule chose… : cette énorme coquille. Il s’en approcha lentement ; la pulsion remonta à nouveau dans tout son corps, le faisant hésiter. Il n’allait pas flancher face à ses sujets, déjà qu’il…

Sa main se posa doucement, la surface était froide malgré la moiteur ambiante et voulue de Belchambrée. Alors, un choc le figea, comme une aimantation fourmillante, l’empêchant de s’éloigner. Une grande quantité d’énergie lui échappa, pas assez pour que ce fût dangereux mais suffisamment pour l’affaiblir… véritablement cette fois-ci.

  • Mon Prince, reculez ! lui enjoignit d’une voix suppliante le docteur, légèrement affolé.

Aerandir le rassura d’un geste de sa main libre, souffla :

  • Non, tout va bien. Je crois que… je suis en train de nourrir Éth… l’être qui se trouve dans cet œuf. Hm. D’ailleurs, je me sens mieux, psychologiquement parlant. Si j’avais su cela depuis le début, je n’aurais pas tant attendu et ma dépense énergétique aurait été moindre. Je suis très curieux… Bien, reprit-il après quelques secondes, je vais me reposer.

Ils le laissèrent. Son père l’avait confié aux bons soins du médecin qui partit en dernier, jetant un ultime coup d’œil à la coquille reprenant petit à petit ses nuances d’antan.

Enfin seul, l’elfe put observer la chose tout à loisir. Quelque chose l’attirait indéniablement. Un sentiment protecteur qu’il n’avait pas encore consciemment décelé chez lui le poussait à ne penser qu’au futur de ce qui se trouvait à l’intérieur de ce cocon de pierre. Bien sûr, son évincement du trône le chagrinait profondément, pour ne pas dire, l’étourdissait d’une rage froide ; de surcroît, Éther y était pour quelque chose. Mais elle l’avait sauvé… s’il ne lui retournait pas cet altruisme pur, il ne pourrait même plus se voir. Il lui semblait à présent qu’elle avait besoin de lui, si son instinct ne le trompait pas, c’était donc l’occasion !

  • Bon, bon, petite humaine… tu n’as plus faim, n’est-ce pas ? Et je comprends pourquoi j’avais si froid, ici il fait bon, heureusement que je me suis réchauffé en même temps que toi ! Serais-je glaçon ? (Il rit puis reprit son sérieux.) Bien, maintenant, que faire ? Je dois enquêter sur la tentative d’assassinat de ma sœur. Te parler ainsi m’apaise, étrangement. Je peux me concentrer plus facilement, tu n’es pas si inutile. Une fois que j’aurai déniché ce méprisable être et l’aurai banni à jamais du Du Weldenvarden et des noms connus de cette terre, je pourrai mener des recherches sur ta curieuse transformation. Car tu es bien Éther, n’est-ce pas ?

Il observa l’œuf de plus près, attentif à la moindre vibration. Rien. Une aura de paix paraissait s’échapper par vagues de cette sphère granitique, quoique délicieusement nuageuse. Bien, apparemment, rien ne paraissait devoir l’agiter. L’homme se passa une main dans les cheveux qu’il avait dénoués afin d’être plus à l’aise. Les traces retrouvées dans la forêt après le Serment du Sang étaient perturbantes. Tout indiquait que le bras de force dirigé contre Tarmunora venait d’Éther… car, malheureusement, elle avait été intermédiaire. Mais il était impossible, bien sûr, qu’elle eût eu ce geste malheureux de façon volontaire, pas après l’avoir sauvé lui, c’était illogique. Il en venait à penser qu’elle avait été manipulée, il fallait ainsi trouver par qui. Qui, dans son entourage, était intervenu, à part Seregon, Maeglin et Gondolin, ses amis ? Il faudrait qu’il allât leur demander. Il y avait également d’autres traces qui le laissaient perplexe : une magie fort ancienne qu’il ne connaissait pas, n’avait encore jamais vu ! D’où cela pouvait-il venir ? En soupirant, le Prince sortir de Belchambrée, confiant la garde de l’œuf à ses servants et deux guerriers. Gondolin était surveillant d’Anar et combattant de premier rang à Kirtan, mais à présent recevant ses ordres directement de la Princesse, il avait le niveau d’un Capitaine ; il était parfaitement placé pour connaître tout ce qui concernait les coalitions anti-dragons, celles régisseuses de l’ordre civile et d’autres plus anonymes quoique néanmoins essentielles œuvrant pour les artisans d’armes et d’armures. Il était sûr que le presque assassin de sa sœur était en lien avec un de ces groupes sombres de l’ancien temps ; de plus, il pourrait se renseigner sur les diverses rencontres de l’humaine depuis son arrivée, du moins celles qui avaient été remarquées…

« Du travail en perspective. Parfait, j’en ai besoin pour oublier mon avenir. »

Osilon était petit mais il prit des chemins détournés pour se rendre à l’endroit voulu ; se faire repérer par des yeux indiscrets n’était pas au menu. Son mental percevait clairement les âmes alentour et aucune, pour le moment, ne possédait en elle le désir d’espionner. Il ne pouvait tenter d’en savoir plus, ce serait se dévoiler et, Prince ou pas, personne n’apprécierait son intrusion au sein même de la plus intime des forteresses, l’esprit. Question de principe, de respect et de manières.

Excepté lorsqu’il retrouverait sa cible… tout ceci volerait en éclats.

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Chapitre XXII – Connexions inévitables

La sensation se répéta et de manière plus prononcée à chaque fois. Le Prince avait raccompagné sa sœur à sa demeure, bien gardée par de nombreux magiciens et guerriers, surtout après ce qu’il s’était passé. Personne encore n’était au courant mais cela n’allait tarder. Il fallait toutefois conserver le silence tant qu’il n’avait pas de pistes sûres, au risque de faire fuir le presque meurtrier. Bouillant d’une rage folle, Aerandir s’était un peu calmé depuis qu’au fond de lui la glace montait, insidieuse. Inquiète, Tarmunora lui avait enjoint de partir se reposer, elle pouvait très bien se débrouiller seule.

  • Et qu’allons-nous faire de l’œuf ? s’était-il enquis, maussade.

  • Il ne faut certainement pas le laisser au milieu de la clairière, non. Il faut le protéger, à mon avis. S’il s’agit bien d’Éther, sa vie est en danger. Ses amis veillent sur elle pour le moment heureusement.

  • Il s’agit forcément d’Éther, sinon, où serait-elle passée ? Sous notre nez à tous !

La Princesse hocha la tête, pensive. Elle paraissait quelque peu secouée et le tiraillement autour de ses yeux indiqua à son frère qu’il serait plus juste de la laisser s’allonger pour méditer. Au moins quelques minutes, le temps de se remettre. Pour les elfes, il n’y avait rien de plus terrible qu’une attaque mentale frontale occasionnée par un autre elfe, surtout de cette puissance. Le mélange trahison et épuisement – au trois quarts absorbé par la jeune humaine – était un cocktail aux effets des plus dévastateurs. Ainsi, il se retira, grimaçant sous le gel de ses jambes atteignant déjà le bas de son dos. Mais que lui arrivait-il ?

Gardé par les trois compagnons d’Éther, l’œuf chatoyait sous le soleil. Ils s’inclinèrent face à leur Prince puis lui cédèrent la place. De longs frissons remontaient le long de sa colonne vertébrale, incompréhensibles. Il n’osait effleurer l’opaque coquille grise. L’inopportun sentiment d’avoir à s’occuper de cette encombrante chose chatouilla son esprit et il grimaça de plus belle. Il lui fallait l’installer ailleurs, préparer un… nid. Aussitôt, l’homme appela mentalement quelques servants et donna des ordres ; le problème serait vite résolu.

  • Amenez-le à Belchambrée, je tâcherai de résoudre son cas, lança-t-il aux trois amis de l’humaine.

Ils durent s’y prendre tous ensemble tant le poids était conséquent. Les elfes laissèrent leur charge à la demeure indiquée, s’inclinèrent encore puis partir. Ils répugnaient à laisser ce qu’ils considéraient comme Éther aux mains d’un homme qui, bien qu’il fût leur Prince, avait d’affreuses sautes d’humeur, encore plus depuis son exemption forcée du trône.

L’intérieur de la pièce était fort chaud comme l’elfe l’avait souhaité, le faisant soupirer de bien-être. Il cessait enfin d’être mal et le gel, doucement, quittait ses membres. L’œuf, parfaitement immobile quoique – il aurait pu en jurer – paraissant lui aussi frémir de soulagement, avait été installé au creux de couvertures moelleuses. Une douce torpeur envahit le Prince qui, plus fatigué qu’il ne le montrait, s’assit en un profond sofa, déjà rêveur. Une sonnette d’alarme « l’éveilla » (il ne dormait pas vraiment), accaparant ses sens. Faim, il avait faim.

« Mais que m’arrive-t-il ? J’avais froid et maintenant… »

Remarquant une panière emplie de fruits, il en attrapa un et le dévora en peu de temps.

« Et qu’est-ce que je fais à me reposer ici ? Il s’agit d’un hôtel, certes très réservé, mais hôtel tout de même ! Quelle honte si l’on m’a vu sombrer ainsi… D’ailleurs, il faudra que je fasse déplacer l’œuf. Que va penser le peuple de mon méprisable état ? J’ai à faire ! Je dois déjà débusquer le quasi meurtrier de ma sœur. Qui pourrait être suspect ? Anar, bien entendu. Ou l’entourage d’Anar car il était bien trop surveillé par Gondolin. Se mettre ainsi sous les feux de la rampe peu de temps après son dérapage aurait été une vilaine idée. Il doit avoir des partisans, c’est certain. J’ai tant à faire et pourtant je… je m’étourdis de fatigue près de cet coquille idiote ? » Il en était ulcéré. Et la faim le tenaillait toujours. Après avoir terminé la corbeille, en désespoir de cause, il sortit, le pas rapide. Aussitôt, deux servants se présentèrent, empressés mais discrets. Il secoua sa main afin de les rassurer puis se figea quelques mètres plus loin. Ah, ce serait encore plus gênant mais…

  • Finalement… vous n’auriez pas de quoi manger ? Je ne sais ce qui m’arrive mais…

  • Bien sûr, mon Prince. Nous allons nous en occuper. Désirez-vous rester à Belchambrée ?

  • Mh. Oui, pour le moment. (L’œuf ne quittait pas son esprit malgré tous ses efforts.) Merci.

Une petite promenade… instructive ne lui ferait pas de mal. S’engageant sous l’ombre douce des premiers arbres, aux abords de la clairière, l’homme elfe s’effaça des regards attentifs.

Faim. Faim dévorante. Si faible ! Mais il n’y avait rien, rien qu’un noir clair et reposant. Ç’aurait pu être doux si l’appel énergétique n’avait été présent, d’une façon terrible, liquéfiante. Sombrer lentement en une apathie dérangeante qui façonnerait un soi fragile si personne n’arrivait sur l’instant !

La créature se retourna en un sursaut douloureux, bouche close, yeux clos.

Tout aurait dû fonctionner. L’occasion avait été inespérée ! De quelle façon l’humaine avait-elle pu se retourner contre elle ? Lui barrer le chemin vers le plus beau des avenirs ? Royauté, servants, richesses, pouvoir ! Non, décidément, quelque chose était étrange, plus qu’étrange, totalement absurde. Et… cet œuf ? D’où venait-il ? Impossible, ce ne pouvait être Éther tout de même ?

« Idée inutile. Je dois à présent prendre garde… Tarmunora a survécu, elle parlera de son ressenti, elle est loin d’être stupide. Et son frère… son frère alors se jettera aux trousses des plus suspects. Il n’y aura pas long temps avant qu’il ne devine. Anar, oui, Anar, tu es le point faible de ma couverture, moi sœur de Linaewen, la plus innocente et plus douce des elfes ! »

Il était certain qu’il chercherait à se venger, il l’avait aimée… elle l’avait trahie. Ses aveux pourraient bien lui servir de remise de peine, redorer son blason… Mais s’il disparaissait, qui pourrait à son tour la vendre à la rage princière ? Silmarien eut un effrayant sourire tandis qu’elle se dirigeait vers la maison de sa sœur. Une fois rentrée, elle s’assit sur le lit, jambes croisées et réfléchit. Linaewen n’était pas encore là, parfait. Elle avait besoin de contacter ses alliés afin de s’assurer de leur soumission totale. Rien n’était jamais sûr dans ces milieux, surtout elfiques. On avait vite fait de tourner le dos au maillon faible. L’échec de sa mission pourtant assurant leur prochaine mainmise sur tout un royaume la laissait dangereusement à découvert pour les Elimya, de la maison secrète Elim dont elle faisait partie. Et puis, elle devait concevoir un plan, vite. Tout d’abord, circonscrire son ex-amant à d’innocentes tâches et s’il résistait, l’assassiner. Il faudrait être rapide mais elle était passée maître en ce genre de travail, à faire ou à donner. Aller s’enquérir de la santé de la Princesse, n’était-ce pas un peu trop ? Se mettre sous les projecteurs pouvait être malin, mais pas suffisamment subtil pour Aerandir. Il était fin connaisseur des astuces malintentionnées, plus que sa sœur au cœur trop juste pour s’en douter. Cet elfe… étrange elfe. Elle l’avait souventefois admiré, de loin, avec la secrète espérance qu’il tournerait vers elle ses regards de profonde émeraude. Maintenant qu’il ne pouvait plus prétendre au trône, l’intérêt qu’elle lui portait se délitait tout en augmentant à la fois, ce qui l’irritait ; il n’y avait pas de place en son cœur pour une amourette autre qu’ambitieuse. Plus aucune voie pavée de richesses et de puissance ne pouvait accueillir les pas de l’ancien Prince. Quelle honte ! Elle en riait. Avec un peu de diplomatie, de fierté… s’entendrait-elle avec les dragons ? Tout d’abord en tant qu’intermédiaire secrète, puis elle monterait les échelons, fluidement. Toute créature a ce besoin de considération qu’elle savait si bien manipuler pour arriver à ses fins. Elle serait la Reine… de tous les êtres vivants sur cette terre. Telle que le lui avait promis sa mère.

La faim était si terrible qu’Aerandir ne pouvait plus tenir sur ses jambes, ce qui ne lui était jamais arrivé, excepté lorsqu’il avait deux ans. Il avait pu mener ses affaires, parlant à des elfes dont il avait entière confiance, parcourant la forêt à la recherche de traces magiques incrustées dans le paysage après le Serment et concernant ce dernier. Tout était bon à prendre, il trouverait la faille. De retour à la demeure allouée à son père, il se sentit fléchir ; heureusement personne à l’horizon pour s’en rendre compte.

  • Mon fils. Tu as l’air épuisé.

Le Roi s’était avancé jusqu’à lui, silencieux et encore vif malgré son grand âge. Il ne l’avait pas entendu approcher, ce qui, ça aussi, n’était pas normal. L’ambre du regard fouilla le sien, verte forêt hachurée de brume bleue, une pierre d’étang logée dans l’écrin de la nuit.

  • Père, je… j’ai… si faim, avoua-t-il, mortifié. Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. Tard ce matin j’avais si froid que la glace emprisonnait mes membres. J’ai pu me réchauffer chez moi mais, malgré tout ce que j’ai avalé, cela n’est pas suffisant.

  • C’est étonnant. Serais-tu malade ?

  • Ce serait bien la première fois. Ma santé est de roc, vous le savez.

Un autre accès de faiblesse le fit ployer genoux au sol et un voile épais brouilla sa vue. Alors, lentement, Aerandir s’évanouit.

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Chapitre XXI – A neuf

Abricot, l’aurore aux mains fraîches écartait les tentures lourdes de la nuit passée pour observer, de son œil humide, l’étonnant événement réunissant deux espèces anciennement ennemies. Cerenthor et Éridor se trouvaient face à face au centre d’un impressionnant cercle d’elfes ; le nombre ne paraissait pas toucher Éther, entre les deux rois. Sa tête basse et ses yeux clos l’attestaient, elle paraissait ailleurs et l’était. Déjà le flux commençait à l’envahir, cette rivière aux multiples pensées s’enroulant tout autour des jambages de son pont. Mais il n’y avait rien à craindre, Silmarien était là, à l’orée, à peine discernable ; elle savait pouvoir compter sur elle dès l’engagement du sort. Alors le silence se fit, plus profond encore, comme encerclant chaque être d’une gangue d’extrême concentration. La jeune femme eut l’impression de voir débouler un énorme rocher, droit sur elle. Effrayée de ne pouvoir l’éviter, elle se recroquevilla, son cœur battit plus vite et ses mains devinrent moites. Le choc fut effrayant, elle était molle à l’intérieur, rigide à l’extérieur, la pression augmentait et le noir l’envahissait sinistrement ; un faible souffle s’échappa de ses lèvres froides, un cri d’appel en tête : « Silmarien ! »

Le fleuve se divisa, de peu en vérité, seul un faible bras s’échappa des remous, sinuant vers de beaux cercles dorés vivants. Éther comprit qu’il s’agissait des elfes alentour et parmi eux, l’intensité lumineuse de deux d’entre eux l’interpella, n’était-ce pas… Aerandir et Tarmunora ? Elle ne l’avait pas même revu venir et cette pensée perturba légèrement le cours des choses. Ensuite, il y eut un sentiment différent, une gêne atroce qui lui brûlait tout le corps ; Éther ouvrit la bouche afin de respirer, ne trouva aucun oxygène, étouffa. Sa tête explosait et sa colonne vertébrale se tordait, elle avait mal partout. Silmarien, choquée de voir son acte lui échapper, tenta de forcer le chemin, augmenter la division du fleuve contre la Princesse afin qu’elle souffrît d’un handicap mental à vie. Elle ne pouvait manquer pareille occasion, se tenir aux côtés de l’infirme, la conseiller pour finir Reine à sa place… tandis que le Prince lui-même n’avait plus droit au trône, par un étonnant coup du sort ! Non, c’était impossible. Elle y parviendrait ! Éther devait porter le poids de sa venue bouleversante, les conséquences de son étrangeté vis-à-vis des dragons. Elle serait la seule à blâmer, quelle facilité, tout allait si bien ! Pourquoi donc ce sursaut, cette peur qu’elle avait cru pourtant éradiquer totalement du corps de cette imbécile ? Elle comprenait pour la douleur… mais pas de cette nature. Non, décidément, quelque chose n’allait pas. Heureusement qu’elle avait suffisamment manipulé l’esprit de l’humaine pour ne pas être découverte si jamais celle-ci parlait. Tout porterait contre l’enfant… si l’affaire réussissait ! Mais n’était-elle pas en train de se mettre en travers de sa route royale ? Qu’était ce flux étrange et indésirable brouillant sa vision, tel un écran d’eau ? Dans un grognement rageur, Silmarien fit alors l’erreur d’augmenter la pression sur Éther qui, subitement, s’étiola en multiples étincelles stridentes. Ce fut comme un grand cri qui chassa de leur torpeur première tous les elfes réunis. La Princesse, frappée de plein fouet, se referma aussitôt, brisant un maillon fort du sort créé, à peine naissant. Mais elle n’était pas blessée, du moins, pas autant que l’aurait souhaité la traîtresse qui en aurait rugi de rage. Tout ça à cause de cette… cette stupide femelle étrangère ! Éridor et Cerenthor, d’un même élan, projetèrent leur esprit vers la faiblesse occasionnée, tentant de recoudre la chaîne magique avant que ne se produise l’irréparable. Mais celle qui avait tout pris, celle vers qui déjà les plus perspicaces se tournaient, emplis de rage, celle qui pour sauver la Princesse s’était sacrifiée, celle-là même ne savait plus comment elle arrivait à maintenir son rôle de médiatrice alors qu’elle perdait toute identité dans un ouragan dévastateur. Remise extrêmement vite de sa frayeur, Tarmunora reprit sa place et, sans chercher à savoir ce qui s’était passé – ils le sauraient plus tard – les elfes continuèrent leur incantation silencieuse. Toutefois, une modification était survenue, donnant à leur sort une portée considérable, ancienne et bien plus puissante que ce qu’ils avaient prévu. Ils craignirent de détruire tout alentour, tinrent bon malgré tout jusqu’à ce que le Prince lui-même s’inquiétât d’Éther. Où était-elle ? Où se trouvait son esprit habituellement si facilement détectable ? Il n’y avait rien… plus rien de discernable. Il perçut un léger tiraillement de son esprit vers un espace étrange, indéfinissable puis se recentra. Le sort fut scellé et, comme lorsque la tempête retombe, les oreilles sifflèrent d’un trop grand silence. Le pacte était fait, le Serment du Sang accompli. Cependant, il était arrivé un curieux événement et, au lieu de ressentir tout le poids de leur acte, les elfes papillonnèrent un instant, perplexes face à ce qui se trouvait au centre du cercle, entre les deux rois tout aussi figés.

Un œuf. Un énorme œuf de la taille d’un elfe, ou de l’humaine… Étincelant sous le soleil levé, d’une couleur de pluie d’été, aussi lucide que le regard d’Éther, aux veines d’encre semblables à ses cheveux d’ébène. Un murmure d’incompréhension stupéfaite parcourut les rangs et, comme mu par un ordre étranger, Aerandir s’approcha de la coque qui, paraissant translucide, ne montrait en rien son intérieur. Une pulsion lui remonta dans le bras, il se figea à moins d’un mètre de l’incongru objet.

« Qu’est-ce que c’est que… »

Les autres n’en menaient pas large non plus jusqu’à ce que le roi dragon penchât son museau au-dessus de l’œuf, soufflant un nuage de fumée grise. Un frémissement sembla parcourir la surface de la coque qui s’irisa une brève seconde.

« Hmph, ils se sont irrémédiablement liés… pauvre humaine, succombant aux tours affreux d’une âme vile. Qui, qui est-elle ? Où ? Que je la croque céans… »

L’incroyable perspicacité du vieux dragon ne touchait cependant pas toute la population qui attendait le verdict royal. Cerenthor s’approcha à son tour puis, méditatif, posa une main douce sur le sommet de l’œuf avant de secouer la tête. Puis il devint immobile, les yeux clos, comme sondant une présence.

« Si ancien… songeait-il, je n’ai jamais vu ça. Je suis persuadé qu’Éther est là-dedans, mais pour quelle raison ? Et pourquoi ? Éridor semble en savoir plus que moi sur le sujet, je le ressens dans sa posture, les émanations de son esprit. Depuis que nous communiquons au travers de la dite « humaine », je comprends un peu mieux ce roi d’une autre espèce. À présent que le Serment est conclu, une plus grande clarté m’apparaît quant à sa nature. Et Éther, n’est-elle véritablement pas d’ici ? Toute cette magie… Et que s’est-il passé avec Tarmunora ? Est-ce dû à cet œuf ? Enfin, le sort est fait. Nous sommes plus ou moins soumis aux dragons et mon fils ne pourra accéder au trône. Quelqu’un… quelqu’un aurait-il essayé de… blesser ma fille dans l’optique de la rendre inapte aux concours ? »

Parti sur cette voie, le roi sentit monter en lui une fureur qu’il maîtrisa par la force de l’habitude. Non, Tarmunora était saine et la seule cause de sa faiblesse avait été due à cette curieuse conséquence du Serment sur la jeune humaine. Rien d’autre. De toute manière, il aurait ressenti une présence nocive si cela avait été le cas, n’est-ce pas ? À moins que ce ne fût un elfe doué d’une extrême concentration et d’un pouvoir parfaitement précis. Il ne connaissait que quelques personnes comme cela, de hauts mages ou de grands guerriers, comme Anar. Bien sûr, d’autres devaient lui échapper, appartenant à des maisons plutôt secrètes, comme celle de Gilderien. Quelque chose ne tournait pas rond dans toute cette histoire… L’agitation enfla puis s’apaisa sur un geste de sa part.

  • Ce qui devait être fait, est fait, clama-t-il dans sa langue. Maintenant, appliquons-nous à faire de notre mieux pour le futur de chacun d’entre nous ! Les épreuves royales débuteront dans un mois. Que tous se tiennent prêts !

Alors la foule se dispersa, débutant une nouvelle ère où dragons et elfes cessaient leur guerre incessante, où, malgré les dissensions et amertumes, le monde retrouvait sa paix d’antan.

Oui… il y avait bien longtemps que Dame nature ne s’était pas sentie aussi reposée. Et le vieux roi si fatigué ! Il irait bien faire un tour du côté de l’arbre Menoa, un de ces jours.

Éridor, quant à lui, jeta un long regard à l’œuf énorme puis à Aerandir, deux fois successivement. Il finit par lâcher un roulement de cailloux comme un rire de gorge qui laissa perplexes les êtres restants, avant d’ouvrir ses ailes, secouant air et terre dans une formidable envolée.

  • Tarmunora, ma sœur, tout va bien ?

Le Prince s’était approchée de l’elfe, une inquiétude évidente dans ses pupilles. La Princesse sourit et hocha la tête.

  • Oui, Éther m’a sauvée.

  • Comment ça ? C’est à cause d’elle si…

  • Non, Aerandir, ne prononce pas d’aussi rapide jugement. Un bras de force s’était détaché du sort principal pour me venir me frapper moi et elle s’est mise en travers de ma route. Quelqu’un, ici, souhaitait ma mort ou mon incapacité à régner.

  • C’est… – Il se reprit – Cette personne, qui qu’elle soit, mérite le bannissement du nom. Non, il n’y a pas de pitié à avoir pour les traîtres. Je savais que de sombres manigances se tramaient mais nous avions trop à faire pour nous en occuper. Ah, ils ont bien trouvé leur affaire, en Éther. Elle a été un bel outil !

  • Qui s’est retourné contre eux, murmura la femme elfe. Mais nous devons mener enquête. Je…

  • Non, moi. Tu seras trop occupée aux affaires du royaume, aux épreuves. Je n’ai plus rien… j’ai été interdit, interdit d’honneur ! Et je…

Il chancela soudain, pris de vertiges. Un frisson désagréable venait de lui remonter par les pieds. Il avait… froid ? Comment était-ce possible ?

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Chapitre XX – Une efflorescence de pavot

Ils avaient fait connaissance, juste le temps de prévenir qu’ils s’en allaient, ce qui n’avait pas paru gêner l’arrivante, curieusement tendue. Lorsqu’elle Éther l’avait vue, elle n’avait pas douté du lien de famille l’unissant à Linaewen, même ovale de visage bien sérieux chez la nouvelle, iris noirs à la nuance plus mate dont les longues paupières en fendaient l’ouverture, élancement de cyprès en un corps fort musclé. Ce qui détonait le plus était cette impressionnante masse bouclée – si rare chez les elfes ! –, blonde et retenue en queue de cheval au sommet de son crâne. L’humaine avait eu un regard presque fasciné face aux ondulations retombant sur les traits sculpturaux de l’elfe, ces chatoiements d’or pur sous la lueur profonde des joyaux.

De retour chez elle, raccompagnée par Seregon, puisque Maeglin avait eu à se séparer d’eux plus tôt, elle décida de ne pas trop réfléchir à toutes ces nouvelles rencontres et de s’endormir le plus vite possible, afin de rattraper un peu de son sommeil malmené. Cependant, allant à la salle de bain, elle se rendit compte que ses plaies avaient totalement disparu… pas la moindre trace de cicatrices !

  • Ben ça alors ! J’étais sûre d’avoir des croûtes pourtant. Ça… ça c’est encore un truc vraiment bizarre ! Faudra que j’en parle demain à Seregon. (Elle réfléchit un instant.) Ou Linaewen… Oui, mais Seregon est au courant plus que les autres je crois… (Puis en pensée : Je crois que je l’aime bien, Seregon. En fait, j’aime mes nouveaux amis, je les aime rapidement, quelle différence avec mon moi d’avant ! À moins que ce ne soit les gens d’ici.)

Elle soupira puis, sa douche prise – ici l’eau coulait du haut d’une poire à même le mur –, alla s’enfoncer sur le délicieux matelas.

Au réveil, elle sut qu’au matin suivant le Serment s’accomplirait. Elle le savait déjà mais cette information s’imposa à son esprit, comme une grenade qu’on dégoupille et qui, bien plus lente, fait souffrir d’attente angoissée ceux qui la portent en main. Éther imaginait une bombe et sa queue enflammée, pssh pssh…

« Allons, je m’inquiète trop, tout va bien se passer. C’est pas en se disant ça que le pire arrive, d’ailleurs ? J’ai faim. » Attrapant un fruit et une part de gâteau restant d’hier, la jeune femme finit par s’habiller dans une tranquillité de surface. Qu’allait-elle faire aujourd’hui ? Ne devrait-elle pas s’entraîner à plus de contacts spirituels, afin de parer à toute éventualité après-demain ? L’idée la fit frisonner, elle se sentait tout à fait terrorisée. Une fois… deux fois lui avaient suffi. Plonger en ce gouffre sans fin d’une pensée dragonne, ce tourbillon qui l’emportait tel un fétu de paille, non ! Prenant sa tête à deux mains, Éther se retint de gémir, mais elle avait plutôt envie de crier dans un coussin ; levée tard, elle n’avait pas vu l’aurore et le jour coulait en rais étincelles de sa fenêtre nord. La vague idée de se recoucher lui vint mais elle se reprit à temps et, soufflant, décida de sortir… avant de se rappeler des regards peu amènes de la population. Enfin, qu’avait-elle fait pour mériter tout cela ?!

  • Qu’est-ce que je veux, au juste ? Revenir chez moi, voir mes parents ou bien me retrouver en Italie pour ce wwoofing tant espéré ? Ici mes responsabilités sont bien trop lourdes. Bah, c’est à moi d’être forte, je ne vais pas me laisser faire par d’injustes petits elfes, non mais !

Se drapant dans une indifférence feinte, la jeune femme laissa là sa chambre et s’en fut au soleil. Bientôt ses pas la perdirent vite sous les frondaisons humides, loin du centre d’Osilon et de ses habitants, qui, quoique folâtres, ne s’en étaient pas moins regroupés pour d’incompréhensibles discussions – toutefois leur sujet ne devait pas être si obscur, elle-même n’avait que cela en tête, ce fichu Serment du Sang. Il lui prit l’envie subite de grimper tout en haut d’un de ces nombreux conifères et d’inspirer un air moins « forestier » peut-être, observer les monts au loin, s’imaginer bien libre de tous actes futurs. Elle en était à ces sombres réflexions lorsqu’un bruit de pas – volontairement audible – l’arrêta, un peu inquiète. La belle blonde d’hier se présenta alors, un fin sourire jouant sur ses lèvres de rose. S’inclinant, elle porta une main douce à sa tempe. Éther comprit, soupira.

« Bon, disons que c’est bien pour m’entraîner. »

Elle le regretta immédiatement. À l’inverse de sa sœur, tout était sombre et puissant, une forteresse inviolable qui, se laissant approcher, n’en paraissait que plus sinistre. Cela lui rappela instantanément Anar et le dégoût qui la saisit flécha droit sur la présence de l’elfe, au-delà de sa douve. Éther n’y pouvait rien, elle ne contrôlait pas ses pulsions, encore moins sur le terrain de l’imaginaire ; sa perception était trop vaste pour qu’elle s’y concentra. Elle émit quelques excuses contrites, vite balayées d’un revers efficace par Silmarien toujours affable. Éther se sentit quelque peu gênée, mais pas dans le sens de l’embarras, comme si, doucement, elle était prise en une toile habile qui l’attirait en des chemins non voulus. Ce n’était qu’une impression fugitive qui s’effaça très vite tant la forteresse, à l’intérieur, était belle et grandiose était son luxe. Il faudrait qu’elle soit forte, n’est-ce pas, lors du Serment du Sang ? Elle pourrait l’aider à supporter le poids du sort, en la laissant venir à ses côtés, mentalement, lorsque cela surviendrait. L’humaine trouva l’idée très réconfortante, à tel point qu’elle accepta sur l’instant, comme illuminée de l’intérieur. Toute peur l’avait quittée, le fardeau s’était déchargé sur d’autres épaules et quelle légèreté alors la prenait jusqu’à ses membres eux-mêmes ! Si l’ombre lui avait paru si noire aux abords du donjon Silmarien, sans doute était-ce parce qu’elle avait vécu de sombres histoires et s’en trouvait marquée. Elle ne pouvait juger si vite une personne sur l’apparence… de son esprit !

Sans s’en être rendu compte, Éther venait de passer la moitié du jour en la compagnie de cette fascinante jeune femme elfe. De plus, elles s’étaient « égarées » en des chemins qui auraient pu désespérer l’humaine si elle avait été seule ; une fois sortie de cet échange mental, tout lui parut curieusement fade et triste. La déprime la reprit plus violemment qu’auparavant et, chancelante, elle alla s’appuyer contre un tronc. Silmarien vint lui poser une main tendre sur l’épaule et la jeune femme trouva qu’il s’agissait du plus beau réconfort ; tout en l’autre l’attirait, son or sinueux, le crépuscule de ses pupilles jusqu’à la nacre rose des lèvres aimables. Un vortex de dévotion annihila toute autre réflexion. Plus qu’une amie, elle avait trouvé une âme emplie de compassion, une clef du cœur et des soucis ; qui viendrait l’ennuyer à présent ? Le soleil inondait son être, Éther rit avec sa nouvelle sœur jusqu’au soir et jusqu’au soir tombant Silmarien couva sa réussite sous la braise de ses regards ardents. Lorsque la jeune femme retourna à son lit, elle n’avait vu aucun de ses amis et les étoiles chantantes lui rappelèrent uniquement celles des lustres du château noir. Elle s’endormit sur cette pensée, sans n’avoir ni mangé ni bu rien d’autre que ce que lui avait donné la belle consciente que son seul effet, quoique merveilleusement nourrissant pour l’esprit, ne l’était pas pour le corps.

Le lendemain matin, Maeglin toqua tôt à sa porte. Elle lui ouvrit, encore tout ensommeillée. Il s’excusa en son langage, la questionna du regard auquel elle répondit par un hochement de tête. Comme le sable doux des plages de son ami était commun ! L’elfe perçut très vite l’étrangeté de sa pensée. Il ne sut toutefois d’où cela pouvait venir car Silmarien était vive et habile, elle ne laissait rien d’elle que la puissante persuasion d’une provenance personnelle, ainsi l’homme aux cheveux noirs imagina qu’Éther était fébrile, quoiqu’elle ne le parût pas du tout, peut-être inquiète à sa façon. Il ne connaissait pas sa race, qu’aurait-il pu deviner ? En vérité, l’humaine était sereine pour la première fois depuis des semaines. Elle se sentait parfaitement de taille à affronter le plus terrible des dragons. Ainsi la journée passa sans événement notoire et ses amis, saisissant de travers son humeur comme une envie de solitude, la laissèrent à sa contemplation passive du ciel devenant rouge. Et la nuit fut bien longue, douce et emplie de rêves étranges, sans véritable lien si ce n’était, peut-être, le brumeux sentier du pouvoir éternel. Cependant, Éther se réveilla bien tôt, comme mue par un ordre lointain qui la poussa à se laver, s’habiller puis sortir alors même que les astres étaient encore aux cieux. Aujourd’hui serait le Serment, le grand Jour qui la tenaillait depuis le Cercle Avide ; pourtant, pas un nerf ne remua à ce rappel. Elle était autre, elle était bien.

De l’obscurité sortit Silmarien dont le soleil en boucles se patinait d’une ombre fraîche, cascadant librement cette fois-ci sur l’arrondi des épaules et la blancheur des joues. Elle s’inclina brièvement face à l’humaine, sa main portée au plexus en un geste de respect que lui rendit Éther, confuse de ne l’avoir précédée. Le contact télépathique se fit tout naturellement sans demande et le château à nouveau l’accueillit dans toute sa gloire tissée d’opium, encerclant la jeune femme.

« fragile, fragile petite fille… ma perle chérie que je préserverai des malheurs. Du moins, jusqu’à mes vœux réalisés… »

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Un danger impalpable

Ils avaient pris la mer

Comme si l’eau était claire

Et le soleil haut.

Dans leur cœur matelot

Brillait concupiscence

A leur tour ils voulaient

Se glisser dans la danse

Et leur bateau armé

Intimidait le monde

Quelques guerres cruelles

Il n’y perdit les ailes

Mais fit planter des tombes

Très tôt mauvais présage

Son unique passage

Était source de morts

Et moult pillages d’or

Un jour ils s’amarrèrent

En une baie perdue

Une maison de terre

A la bouche éperdue

Gardiennait toute seule.

Sur la pente du mont

Paissaient quelques moutons

On entendait la meule

Écraser les grains prêts

Mais quelle tranquillité !

Se dirent-ils soulagés

Allons nous reposer

Leur âme de bandit

D’assassins et pilleurs

S’était bien refroidie

Et n’aspirait pour l’heure

Qu’à s’amuser et boire

Sur la pente du mont

Paissaient quelques moutons

A peine du brouillard

Tissait manteau frileux

Et les voleurs heureux

Dans la brume entendirent

La meule soudain gémir

C’était comme une voix

Une voix chargée d’âge

Leurs corps eurent bientôt froid

Leurs pieds firent dérapages

Bien sûr espoir du feu

Ils vinrent forts têtus

Dos voûté, crâne nu

la brume croquait les yeux

Et les moutons squelettes

Se présentaient en quête

D’un peu de nourriture

Comme des créatures

Étranges et irréelles

L’un tourna l’attelle

Et ses pupilles prêles

-Le rectangle des stèles-

De leurs mouvements frêles

Rirent !

Ils avançaient toujours

L’humeur dégradante

La pensée décadente

Ils en devenaient sourds

La meule s’était tue

Immobile prédateur

La brume disparut

Tel un voile de frayeur

Et il ne restait plus

Que la maison de terre

Et sa bouche tordue…

Quelques moutons paissaient.

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Source d’argent

J’allais par les ruisseaux

Récolter fruits sauvages

Cueillir au gré de l’eau

Floraison de passage

J’observais, sans idée

Dans l’onde qui jacasse

Mon reflet si troublé

Que j’y semblais cocasse

Et quand ma tête fière

J’admirais l’horizon

La chevelure altière

Et la pose à foison

Mes songes se déliaient

Un souffle naturel

Et je vagabondais

Dans ce monde aquarel

Je voyais dans un arbre

Ce que voit l’innocence

Un pirate et son sabre,

Ou bien l’adolescence

Un prince des étoiles,

Et le soleil osait

A créer une toile

Dans ces rêves souhaités.

C’était au cœur du jour

Où le rayon ardent

M’embrassait trop d’amour

Que l’ombrelle d’argent

Devenait mon rempart

Ainsi allant, pieds nus

Laissant frustrés bien tard

Le ciel et l’astre cru.

Le diamant en fusion

Qui fuyait sous mes yeux

Cherchait à mes talons

Des chemins sinueux,

Parfois quand le silence

Faisait place en mon cœur

Ainsi qu’une évidence

Pour me changer en leurre

Un éphémère flirtait

Autour de mon ombelle

Assez bien intrigué

Pour tenter le pollen

Qu’était peut-être l’or

De son pépin brillant

Et je regardais lors

Son velours rutilant.

Dans les ombres allongées

Bel éther se vêtait

Des atours embrasés

De nuages rosés

D’un collier de saphir

A son cou univers

Et là pour le séduire

Je déclamais mes vers.

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Le vide

Silence

blanc

et noir

Qui pense

longtemps

le soir

Approche

de moi

sans bruit

S’accroche

au toit

la nuit

S’en vient

par la

fenêtre

Retient

le pas

de l’être

Glisse

nocturne

et triste

Silence

blanc

et noir

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Le moine et le vélin

Cette odeur oubliée est comme un parchemin vieillit

Perdu au fond du temps, dans un coffre d’orfèvrerie

Trace fragile et oubliée, d’un monde loin d’ici

Orient, occident, continent, grande île ou pays

Enluminures usées, trame apparaissant, tendre

Le passage du temps a fait son œuvre et continue

Triste moment qui dure infiniment, les calandes

Ont passé, les rivières ont coulé, les ponts disparu

Seul reste le vague à l’âme d’un écrivain à la soutane

Le crâne chauve, la tête courbée, l’œil vif et silencieux

Écriture charmée d’une calligraphie penchée

Animé, coloré par sa verve incisive, un feu

Brûle, dévore les pages de vélin, membranes

Vivantes, cuivre d’aile, ailes de bronze aux dragons âgés

S’ébrouent dans le graphisme et dans les caractères sacrés

Tout un conte, un mythe, une histoire, une vérité passée

Sont là et ne sont plus, l’on savait mais l’on ne sait plus

Et l’écrivain écrit sans s’arrêter même s’il n’est plus.

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L’ancienne Égypte

Si l’on voulait décrire les plus courants duels
Qu’ils soient d’humaines humeurs, ou encore naturels
Des monuments glorieux aux plus humbles demeures
Les Valeurs subjectives et changeantes dans l’heure
Il ne faudrait manquer l’important Taoui
L’ancienne, royale Egypte ou le double pays
Au sud le Said et au nord, plaine alluviale
Chacune se partageant le grand fleuve loyal
Haute-Egypte, Basse-Egypte, sans oublier
l’Est et l’Ouest colorés, support des Deux
Kemet la noire, Deshret la rouge, très contrastées
Vallée fertile au limon sombre, désert de feu
Des nomes aux mégapoles tout y est démiurgique
On y crée de grands dieux, d’humbles divinités
D’Anubis à Bastet, fresques théologiques
Sur lesquelles on retrouve des entités passées
A toi l’acclamation, Ô Amon-Rê, seigneur
Tu surgis hors du Noun, hommes et dieux viennent ensuite
Qui es né du soleil et enlève la peur
Le puissant qui fait vivre, nous enseigne sa conduite
A ses côtés fut Mout la grande maternelle
Celle qui donna vie aux humains si chétifs
Et les rendit coupables d’un crime passionnel
Car elle mourut bien seule parmi tout ses naïfs

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