Fantastique

Rendez-vous – suite (5)

Le voilier, nonchalant, filait doucement sur les vagues parées de planctons, dans un souple balancement. Trois nœuds. Pas de quoi faire du ski. Mes souvenirs s’égaillèrent un instant fugace, dix ans en arrière. Par une belle matinée d’été, sur le cotre de mon père qui filait ses douze nœuds dans la baie des Anges, avec un bon Levant Blanc d’est. Le génois gonflé à bloc, une bonne gîte bâbord, une mer brillante qui éclaboussait par saccades ; un des copains venu faire une virée, avait attrapé fermement l’écoute à deux mains et s’était laissé glisser sur l’eau essayant de surfer pieds nus sur la houle. Il ressemblait plutôt à un bonobo expérimentant un tapis roulant. Et les copains, hilares, de voir son caleçon doucement descendre, emporté par l’onde coquine. Vingt ans, le bel âge et du muscle dans les bras ! Envolées d’écumes, éclats de rires, photos classées…

Retour sur Terre ou plutôt sur mer.

Dan et moi regardions le vide sidéral, ce vide qui occultait les étoiles impassibles.

Rien, absolument rien dans le ciel, et pourtant ce noir semblait là pour nous. La peur était absente de nos esprits, cette angoisse viscérale qui prend les tripes et les tord dans de pénibles stimulus pouvait nous faire paniquer, mais non, nous sentions que l’heure était proche. Qu’allait-il se passer ? La forme noire semblait se rapprocher sensuellement, glissant sur bâbord. Nous retenions nos souffles, un peu crispés tout de même. Ma main s’incrusta dans celle de Dan, laissant des empreintes roses. La chose se stabilisa à moins de vingt mètres et s’avéra démesurée, bien plus grosse que le plus gros des navires. Comment un engin si colossal pouvait-il se tenir, là, à quelques mètres de nous, sans remuer le moindre souffle d’air, sans émettre le plus petit son, la moindre vibration ? Il suivait doucement le bateau, paraissant attendre.

S’il nous était impossible de « voir » ce défaut de lumière, une douce excitation nous picotait le dos. Dan m’avoua que les poils de son échine s’étaient dressés. J’avais moi aussi la chair de poule, pourtant il ne faisait pas froid, au contraire, une imperceptible aura d’énergie frôlait le voilier, affectueuse émotion qui nous enrobait comme un manteau, provoquant un étrange sentiment de chaleur. J’avais l’impression d’avoir bu une coupe de champagne tant le moment me paraissait évaporé. Je rigolai comme à une bonne blague. Dan, étonné, rigola lui aussi, trouvant la situation incongrue. Nous avions l’air de deux idiots, debout dans la nuit à regarder le vide, le nez en l’air, sur un voilier.

Qu’attendions-nous ? En bon gaulois que nous sommes, nous aurions dû avoir peur… que le ciel nous tombe sur la tête.

Le ciel ne nous tomba pas sur la tête, mais une voix.

La Voix.

Venant de nulle part et de partout à la fois. La voix d’Aadahn. Enfin celui que j’appelais ainsi depuis son infraction cérébrale. Naturellement, je ne pense plus la même chose aujourd’hui. C’est ce moment là que choisirent les piafs pour sortir leur tête décoiffée de l’écoutille. Nos chérubins se comportèrent tout à fait honnêtement, se mettant devant nous pour mieux apprécier. Mais apprécier quoi ? Le noir, le néant, le vide ?

« Dis maman, c’est quoi ça ? » demanda la grande pointant son petit doigt vers le noir cosmique.

Toujours des questions incommodes ! Après tout qu’en sais-je ?

« Comme vous le voyez les enfants, nous allons entrer en contact avec notre ami Aadahn. 

— On voit rien ! »

Certes, ils ne voyaient rien car il n’y avait rien à voir, si ce n’était cette absence. Alors, hésitante, je tentais mentalement un : oui ? vers celui qui était venu nous chercher. Le Magister du jeu, le Roi de la devinette, le Maître Queux de la grande tambouille universelle.

« Pourquoi me traiter ainsi Malou, t’ai-je froissée par une quelconque action ? »

Je sursautai.

Mourir, je sentais que j’allais mourir de peur à chaque fois ! Si cela était possible. Cette voix dans mon cerveau comme une obsédante épine. M’y suis-je jamais habituée ? Le timbre était doux mais Dan n’avait pas réagi. Il n’avait pas dû recevoir la com. Ha ! Drôle ! La com. ! Décidément même en la fuyant, la société laisse ses empreintes dans le cervelet. Je ris, ce qui fit tourner la tête de mon homme qui me regarda un sourcil levé en accent circonflexe. J’adore son sourcil ainsi arqué. Il est bien ouvert et je peux voir son œil étonné, rond, et bleu comme le ciel après la pluie. Et les mômes, ces trois chères frimousses, le visage levé, m’observaient d’un air interrogateur. Pouvais-je expliquer ?

« C’est Aadahn, il vient de me parler, tu n’as rien reçu ? 

— Rien. 

Tu n’as pas le bon réseau, plaisantai-je. 

Malin ! Et que t’a-t-il dit ?

Oh, rien. Nous philosophions sur la tambouille universelle. »

Le regard suspicieux que Dan me lança me fit rire et me détendit. Il est bon de prendre les événements ténébreux – c’était le cas – du bon côté, sinon, on sombre dans l’égarement et le délire suit.

Dans un faible effort, j’essayai à nouveau d’archiver mes questions, chose pas très aisée lorsque l’on a comme moi, d’une part la tremblote, d’autre part, les idées qui s’envolent comme nuée d’étourneaux. J’avais un rendez-vous capital avec Dieu sait qui, au milieu de l’océan, ce qui n’arrive pas à chaque mort d’évêque, et voilà que je tremblais à nouveau. Je me concentrai afin de fixer mes idées et mes questions car, dans ma tête tout bouillonnait et les mots s’entrechoquaient. Je n’avais pas l’habitude de structurer mes pensées aussi fermement. Les phrases prenaient des sens non souhaité. Tout s’emmêlait et je bafouillais en pensée. Merde, il allait me faire mourir de honte !

« Non, tu ne mourras pas, tu t’y habitueras, Malou, et merci de trouver ma voix douce ! »

« Oh ! »

Piètre réponse. Cet homme, quel qu’il soit, me troublait les méninges.

« Allons, allonsLes enfants, voulez-vous monter à bord ? »

Voilà un bon dérivatif, et ce qui était sûr, c’est que nous avions tous entendu, très clairement, comme si nous étions dans un salon bavardant ensemble. S’adressait-il aux trois mômes ou à nous cinq ? Qui appelait-il « les enfants ? » Avions-nous l’air tant demeurés ?

« Je m’adressais à tes enfants, Malou… voyons. »

Les trois, très naturels, me sortirent de l’embarras où je me trouvais. Ils nous regardèrent suppliant, le sourire aux lèvres.

« Allez mam, dis, on peut ? » Même pas effrayés d’entendre une voix sépulcrale. S’en étaient-ils rendu compte ? Il est vrai que depuis notre départ du Sénégal, nous n’avions pas arrêté d’en parler. Sans rien leur cacher, bien sûr. Nous avions tenté de leur expliquer avec beaucoup d’imagination et d’adresse ce vers quoi nous allions. D’une manière poétique et imagée. Ils le prenaient comme une aventure amusante, une histoire imaginaire. Un conte de fée.

Et cette voix qui nous demandait si l’on voulait monter ? Et d’abord, monter où ? La nuit nous entourait et sur bâbord, une nuit plus noire encore, grosse baleine glissant nonchalamment.

J’imaginais d’augustes êtres psychologiques venant sur Terre afin d’étudier la faune gluante d’une humanité en déliquescence. Quel titanesque travail ! Ils repartiraient bien vite, dégoûtés. Notre civilisation qui porte si mal son nom, loin d’être arrivée à son acmé, s’est vue rognée par les vers de la corruption. Seul un dieu pourrait rattraper ce magma, et encore. S’il ne l’a pas fait depuis, c’est qu’il s’en fout. Six jours c’est trop rapide. Il aurait dû prendre son temps, surtout quand il a compris la connerie qu’il avait faite ! Il est parti en vacances ailleurs, assez loin pour ne plus nous entendre nous lamenter, et nous laisser seuls retourner dans la fange de sa création.

« Tu es sévère avec ton peuple. La colère barricade la compréhension. On ne juge pas si durement des enfants qui apprennent à marcher. L’homme doit entreprendre la plus laborieuse des tâches : la connaissance de soi. Et cette connaissance entraîne l’humilité. Tu auras du chagrin si tu n’apprends pas à aimer Malou. Il faudrait te persuader que ce que tu veux apprécier est vrai, et l’amour est justement une base de la connaissance de soi. Laisse le temps réparer les erreurs du passé et emploie le présent pour changer l’avenir. »

« Il a certainement raison, par contre ce sera long ! » me dis-je in petto, ce qui ne servit à rien, mes pensées étaient captées. Vachement philosophes ces êtres venus d’ailleurs. Du reste, d’où venaient ces âmes sensibles et compréhensives ? Avaient-ils compris, au contraire des hommes, que les peuples devaient s’entendre pour avoir la paix ? Il est vrai que l’être humain dans sa majorité, n’aime pas les conseils, croyant tout savoir, mais a plutôt besoin de bienveillance. Je soupirai profondément, laissant de côté cette hargne viscérale pour l’incapable entendement humain. N’allons pas refaire le monde en commençant par râler, de toutes les façons, ce n’était pas dans mes ambitions. Mentalement je m’adressai à cette entité obscure et bienfaisante posant inconsciemment mes mains sur mes tempes et fermant les yeux. Je pense mieux ainsi, cela m’isole en un cocon où je peux charpenter mes réflexions.

« Nous voudrions bien monter à bord, seulement je ne vois pour l’instant aucune ouverture, si ce n’est ce vide immense. 

Amalia, tu ne dois pas te fier aux apparences. Ce que tu vois, ou plutôt, ce que tu ne vois pas, n’est pas forcément ce qu’il te paraît. Tu dois savoir que la matière est un assemblage de particules, le type même de la substance. Donc pour simplifier, nous nous servons d’une énergie encore ignorée des hommes pour l’instant, et qui nous permet de nous déplacer sans qu’aucune vibration ne soit perceptible. N ‘entrons pas dans le quantique, tu n’y comprendrais rien ou tu me croirais hystérique. Mais si sans se laisser charmer, ton œil sait plonger dans les gouffres… »

Lis-moi pour apprendre à m’aimer…

Âme curieuse qui souffre. Et vas cherchant ton paradis…

Plains-moi, sinon… je te maudis ! »

Nous éclatâmes d’un immense rire. Je n’en croyais pas mes oreilles ! Ce type, ou quoiqu’il fût, récitait du Baudelaire ! Ça alors, mon poète préféré ! Celui que j’adorais depuis l’âge de treize ans. Décidément, un être aimant Baudelaire ne pouvait être que … spécial. Nous allions nous entendre.

Dan, les yeux agrandis par l’incompréhension, m’observait d’un air interrogateur, se demandant si j’avais perdu la raison à rire de la sorte. Réciter des bouts de phrases qui n’avaient aucun sens, surtout dans un moment pareil… Je devais m’expliquer, car apparemment il n’avait pas reçu le message qui ne devait que m’être adressé.

C’est à cet instant que la transmission nous arriva à tous, clairement.

« Nous n’allons pas louvoyer toute la nuit, tout de même ! Décidez-vous !

Bien parlé ! Il a raison, dis-je à mon mari, décidons-nous ! Il est temps d’avoir de l’audace, nom d’un chien ! »

Nous n’allions point gâcher un moment pareil à tergiverser. Qu’ils fussent venus nous étudier n’était pas un problème en soi, nous pouvions le concevoir étant donné que nous faisions pareil sur Mars, excepté que sur Mars, les petits hommes verts s’étaient bien planqués.

« Tu as raison, me répondit Dan, décidons-nous. La Terre peut bien se passer de nous après tout. Nous ne sommes pas indispensables. Pourrie comme elle est, quittons-la sans regret. »

Je sentais bien que quelque part nous n’étions pas rassurés. Passer d’un bateau, somme toutes confortable, à quelque chose de… vide… Il y avait de quoi réfléchir. Ce n’est pas tous les jours que cela arrive. Il fallait bien se le dire. En revanche, étant donné que la Terre partait en biberine, nous pouvions la quitter sans histoire. Dan et moi, qui pensions la même chose sur l’évolution terrestre, n’aurions eu aucun mal à l’abandonner, cependant une question morale venait se greffer au problème, et pas des moindres. Nos chérubins ne voulaient peut-être pas s’exiler ad vitam aeternam. À notre grande surprise, les trois manifestèrent une envie pressante de rencontrer l’inconnu.

« Tu vois, Amalia, vos enfants sont moins hésitants que vous, et puis ce ne sera pas à vie, n’ayez crainte, c’est vous qui choisissez. »

Évidemment. Après quelques secondes interminables, à moins que ce ne fussent des siècles, notre noyau soudé, d’un commun accord, se décida à franchir le pas, si l’on peut dire, car pas, il n’y eut pas.

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Rendez-vous – Suite (4)

Le vent claquait dans la mâture gonflant la grand-voile. Le sel collait au bastingage, constellant de diamant le navire filant sur des moutons écumeux.

Dan, pipe au bec, digne d’un roman de Stevenson, humait les embruns cherchant la direction du vent. Le vol d’un fou de Bassan au-dessus du mât tentant une approche difficile, laissait son ombre caresser l’eau. Un rayon oblique traversa un cumulus. Tiède frôlement sur ma peau réchauffée. L’Afrique, loin derrière, avait gardé pour elle ses fragrances épicées, ses viciations corrompues, nous laissant reprendre haleine. Un vent constant d’est nous avait saturé en poussières venues des savanes et maintenant, à cent miles des côtes, nous remplissions nos poumons de senteurs marines, d’arômes iodés, d’air vivifiant, nettoyant en profondeur notre gorge irritée.

La tribu s’occupait comme elle pouvait. Lecture, jeux de société, dessin ou peinture, travail scolaire, c’était selon. La grande nous préparait des salades, car avant de partir, nous avions fait le plein de fruits et légumes. Cent trente kilos de primeurs en tous genres. Nous sommes des moutons sur la mer, comme disent nos potes. Quoi de plus normal ? Des véganistes non extrémistes, car il nous arrive de faire quelques écarts gourmands, bien que cela se traduise en général par une lourdeur stomacale assez déplaisante. Bien fait !

Cependant, douze jours de navigation ce n’est pas la mer à boire, heureusement, nous en aurions de trop ! Mais tout de même.

Un rendez-vous capital nous attendait au milieu de nulle part. Un rendez-vous que pour rien au monde je n’aurais voulu manquer. D’ailleurs, personne ici n’aurait voulu le manquer. Cette rencontre, sans vouloir me l’avouer, je l’avais toujours espérée mais n’imaginant jamais qu’elle arrivât un jour. Les enfants faisaient des prévisions fantaisistes et nous-mêmes essayions d’imaginer à quoi ils pouvaient ressembler, envisageant le pire, se préparant à une rencontre insolite et surprenante.

Dan me rappela, à juste titre, qu’ils pouvaient bien être à l’image de l’ange venu nous porter la nouvelle. Ou devrais-je dire l’archange, tant sa beauté était surprenante. Un mélange de déesse, de fée et d’ondine, le tout assaisonné d’une grâce naturelle jamais rencontrée sur notre pauvre Terre.

Nous nous regardâmes comme pour nous jauger, évaluant nos petites personnes sans prétention. Nous ne sommes pas, Dan et moi, d’une beauté suffocante. La nature, qui sait parfois se montrer généreuse, nous a saupoudrés d’un petit quelque chose que je nommerais charme. Dan a dans son ensemble, une harmonie certaine où se mêle une pointe d’élégance, un grain de piment, un soupçon de sex-appeal. En quelques mots, certaines diraient qu’il a du chien. Du chien oui, seulement pas n’importe lequel ! Un sloughi du désert. C’est assez racé comme bête et cela me plaît.

Pour ma pomme, on dira que la nature a dû m’oublier dans ses armoires, se rappelant de ma personne de temps en temps, ce qui a eu pour conséquence une taille que les enfants eurent vite fait de rattraper. Un mètre cinquante huit, pieds nus, pour cinquante kilos mouillée. Pas de quoi en faire un flan, je ne jouerai pas la nouvelle Lara Croft. Mes cheveux indomptables et bouclés dépassent mes épaules et ont la couleur du miel brun. J’ai les yeux assortis aux cheveux : noisettes fraîchement cueillies où quelques gouttes d’or y sont tombées. Certains me demandent si je ne suis pas italienne, car ma peau a aussi la couleur de l’ambre. En fait, je suis une automnale. Voilà. Je suis comme ces feuilles que l’on trouve au mois d’octobre sur le bord des chemins en Provence ou ailleurs mais je préfère en Provence, c’est mon pays de prédilection. Que cela ne laisse pas croire que j’ai atteint l’âge de la retraite, non, non. Mon tendre et moi cumulons à nous deux cet âge attendu par les travailleurs épuisés. Tout juste, en plus ! Soixante ans à nous deux et déjà quatre enfants ! Nous avons fait vite, c’est ce que nous voulions.

Depuis l’appel téléphonique ou plutôt l’appel télépathique reçu durant notre passage sénégalais, le destin de la smala avait changé. D’épanouis et heureux, nous étions devenus impatients et fiévreux comme des chevaux sentant l’écurie. Le temps qui passait nous semblait mortellement long et le soleil enflammait davantage nos esprits agités. L’Océan, bleu et calme pour l’instant, nous accompagnait jour après jour vers l’ouest et le mystère.

Dans moins d’une semaine, le point exact de la rencontre nous trouverait excités comme des lucioles face aux flammes brûlantes des lampes-tempête. Notre imagination effervescente bouillonnait dans un délicieux désordre. C’était à celui qui inventerait la plus terrible éventualité. Nous passions de grands moments à échafauder des solutions chimériques, histoire de le tuer… le temps. Ce n’est pas tous les jours qu’un événement pareil arrive. Pensez à notre enthousiasme frénétique. De toutes les façons rien ne se fait sans un peu d’enthousiasme comme le dit si bien Voltaire, et là, on l’était, enthousiastes, avec en plus, pas mal de mérite.

Ou du courage !

Ou de l’inconscience !

Inconscients ! Voilà ce que nous étions. Ne faut-il point l’être ? Partir, comme cela, au hasard d’un rendez-vous avec l’inconnu ? Et pas n’importe quel inconnu ! Un inconnu de taille ! Un étrange individu venu des étoiles. Un énigmatique mystère !

J’ai toujours aimé le mystère. Déjà enfant, je battais la campagne guinéenne au sens propre du terme, avec un long bâton de bambou à la recherche des serpents, derrière la maison, tout près de la brousse. J’adorais regarder se dresser le cobra cracheur de venin et partir en courant, hurlant comme une diablesse, lâchant le bâton pour aller me jeter dans les bras de Sahib qui me grondait que c’était très dangereux pour une toute petite fille. Ce n’est pas en grandissant que je me suis assagie. Je ne bats plus la campagne, ni au sens propre, ni au figuré. Quoi que…

Depuis deux jours, le vent avait tourné sud-ouest. Fou ce vent. Les alizés ont perdu le sens des convenances ! Ce soir, quelques cirrus filamenteux traînaient leur déprime sur fond rubis. Des dauphins argentés s’amusaient à l’étrave, frôlant effrontément la coque, moqueurs de notre curiosité passionnée. Nos trois boutures criaient et sifflaient à la proue du bateau, penchés redoutablement sur les flots, mains tendues vers d’improbables caresses. Mammifères mythiques, comprenant peut-être la passion des piafs, l’un d’eux nous fit une démonstration de ses talents d’acrobate, suivi par ses copains qui, en bande, bondissaient prodigieusement, pirouettant dans les airs telles des quilles de jongleurs.

Les cœurs enflés d’espoir, libérés des obligations théologiques et suivant les lumières de la raison, nous approchions, impatients mais philosophes du moment où la rencontre aurait lieu. Certes, je n’avais pas la prétention de délier les principes fondamentaux de la métaphysique, cependant, cette rencontre céleste éclairerait ma faible lanterne.

Dan occupait ses pensées entrelaçant interminablement des torons effilochés pour des épissures dont il n’avait cure, et moi, je scrutais l’horizon à m’en brûler les quinquets.

Un crépuscule impudent par sa beauté avait fait place aux ténèbres sinistres d’une nuit sans dame Séléné. Le voilier filait, tranquille, bâbord amure, gîtant mollement. La mer était assez calme, ce qui est préférable la nuit. J’aime bien voir venir les vagues pour anticiper s’il le faut. Notre pilote automatique tenait la route, infatigable, créant un léger ronronnement dans le carré. Relié à la barre à roue de la timonerie intérieure, le mécanisme tournait et retournait la roue, seul, comme un fantôme barrant en notre absence.

La tribu s’est endormie. C’est l’heure de mon quart. Un moment privilégié. Un instant volé au sommeil qui m’appelle ; instant magique de grande paix, de retour à soi. Les secondes s’égrènent suivies des minutes portées par le vent vers la nuit infinie. Tuer le temps ainsi est un passe-temps agréable ; écouter les flots taper sur l’arrière du voilier, regarder les étoiles et plus loin encore si l’on peut, vers le vide éternel, essayant de comprendre ou d’imaginer ce que serait la vie ailleurs, au-delà de notre perception. Je regarde les astres, et tout désespoir, toute inquiétude s’effiloche dans les méandres de mes pensées secrètes. Je vis, je respire, je m’envole et plane comme un aigle dans le noir du ciel, loin très loin, au-delà des nuages. Mon imagination fertile trouve toujours le repos en regardant le firmament et ses milliards d’étoiles folles qui dansent sous la voûte céleste. Ici, pas de pollution lumineuse ni de nuages souillés.

Dan, que le stress a vidé, ronfle, impunément affalé sur la couchette du carré, et, j’entrevois un avenir utopique, abandonnée à de vagues méditations. Toujours les mêmes questions sans réponses tournaient et retournaient comme une toupie lancée dans le vent : comment étaient-ils ? D’où venaient-ils ? Sauraient-ils nous comprendre, nous apprécier ? Pourquoi nous avaient-ils choisis ? Qu’avais-je de différent ? L’écriture de mon roman était-elle un prétexte ou simplement avait-il vu en nous cinq, l’archétype de la famille excentrique ?

Excentrique. Voilà un mot qui me plaît, qui me ravit. J’affectionne tout ce qui sort du centre, tout ce qui est « anormal. » J’ai par contraire, une répulsion de l’ordinaire, de tout ce qui est commun. La banalité ne fait pas mon affaire ; je préfère tourner les talons, aller voir ailleurs, ne pas perdre mon temps ; il passe trop vite, le temps, et je ne veux lui courir après que si le jeu en vaut la chandelle.

Perdre son temps, pour moi, c’est s’ennuyer, et lorsque je regarde les étoiles pendant une heure, je ne m’ennuie pas. C’est terriblement captivant. Toujours à la recherche d’une étoile filante, d’une lumière qui pulserait d’une manière différente. Ce n’est en rien ennuyeux. Pour moi en tout cas. Ce qui n’est sûrement pas le cas de la plupart des gens. Normal, ils sont au centre. Nous autour. Loin autour. Leur esprit, coulé dans un moule identique, se trouve bien. Ils veulent à tout prix se sentir normaux, normaux, normaux !

Deux heures du matin, la Dame se hissait pudiquement à l’est, orange et presque ronde derrière quelques vagues nues, étalant ses rayons sur la mer calmée. J’étais moins seule, elle colorait ma nuit et m’accompagnait dans mes réflexions solitaires. Allongée sur la plage arrière, une couverture enroulée, mes yeux se perdaient dans l’infini. La musique aux oreilles en sourdine, j’écoute du Satriani : Flying in a blue dream. Parfait pour moi, et le titre et la guitare. Il me tenait souvent compagnie pendant mes quarts. Mes idées s’échappèrent et la question revint, inlassable : comment seraient-ils ? À quoi devions-nous nous attendre ? À quoi ou à qui ? Des androïdes envoyés en éclaireurs, de vulgaires robots ou d’étranges humanoïdes le crâne rasé et les oreilles pointues comme le vulcain dans Star Trek ? Comment allaient-ils nous contacter ? Par téléphone, comme la première fois ? Par la pensée sûrement.

La pensée ! Cet ensemble neurologique compliqué par lequel l’être suprême, – l’Homme – au contact de la vérité concrète, organise ses idées, les unit entre elles et acquiert de nouveaux discernements. Oui mais là, il travaillait par télépathie tout de même ! Il est vrai que jusqu’à présent, je n’y adhérais pas trop, tant le sujet me paraissait improbable. La transmission de pensée entre jumeaux peut-être, or, scientifiquement… Et là, d’un coup, ça me tombait sur la tête comme un coup de bambou. Même Rhine, après de longues années d’études, avait essayé de prouver au monde cartésien, l’existence d’une aptitude à percevoir ces phénomènes de télesthésie ou transmission de pensées, sans grand succès je crois. S’il vivait encore, le pauvre vieux en serait tout heureux. Je pourrais le rencontrer et lui dire : Écoute Rhine.

Écoute…

dans ton esprit las le doux chant d’une voix éthérée qui te dit de l’attendre, de lui prendre la main, d’écouter ses secrètes pensées.

Oui j’écoutais, j’étais tout ouïe, pourtant rien ne bruissait à mes oreilles. Seul le silence relatif de l’océan me répondit et je crus tout à coup percevoir une forme plus sombre que la nuit, une masse énorme, là, juste au-dessus du voilier, qui éclipsait les étoiles, un truc cent fois plus gros que l’Enterprise, à faire frissonner de froid un Touareg au centre d’Azawagh.

Holà, je m’envolais sur un fil imaginaire au gré du vent. Je fabulais fixant les étoiles au-dessus de ma tête depuis une heure. La Lune peut-être m’avait touché le système nerveux, et je partais en déconfiture. Mais non, décidément, je ne rêvais pas, un trou noir, plus noir que le ciel se trouvait juste au-dessus, occultant la pâleur de cette nuit lunaire. D’un bond, je fus debout sur le pont, plissant les yeux pour tenter de mieux apercevoir l’invisible. Silence. J’en avais mal au cou, j’étais mieux couchée.

Aucun murmure, aucun chuintement, aucun souffle aussi léger fut-il ne vint effleurer mes oreilles. C’était le calme plat, hormis le doux bruissement des vagues sur la coque. L’air sembla s’épaissir et une sensation de chaleur plana alentour, comme le souffle léger d’une haleine d’enfant sur le bras. L’air un peu endormi, souriant sereinement, mon tendre sortit à mes côtés et me prit la main, enchâssant ses doigts dans les miens. Elle était chaude et légèrement moite. Il regardait autour. Avait-il ressenti quelques troubles suspects ? Quelques vibrations extrasensorielles ?

« Tu as le sommeil léger ce soir, soufflai-je, une inquiétude quelconque ? 

Seulement un pressentiment, appelle ça comme tu veux. Un truc étrange dans le cerveau, un essaim d’abeilles électriques.

Normal. Lève la tête et regarde ! »

Les yeux scrutant le vide, il semblait hésiter dans ce qu’il apercevait ou n’apercevait pas.

« Et que faut-il voir ? dit-il les yeux levés, j’ai loupé quelque chose ?

Rien que le vide. Tu n’as rien loupé, mais cet abysse de néant, cet insondable abîme me tourne les boyaux. Tu ne remarques rien ?

Ma foi, il est vrai que là, dit-il pointant son index dans la bonne direction, on dirait qu’il manque quelque chose.

Ah ! Tu vois qu’on n’y voit rien !

Heu… si tu veux. Ce que je vois, moi, c’est qu’il n’y a plus d’étoiles.

Voilà ! Tu as tout compris ! Elles ont disparu ! D’un coup, comme ça ! fis-je en claquant des doigts.

Tout est relatif. Ce noir est bien là, et ça c’est absolu.

Absolument ! »

Nous avions beau plaisanter pour nous rassurer mutuellement, le fait est qu’ils approchaient, ça se sentait au creux du plexus.

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Chapitre XIX – Conversations

Éther observa son hôte avec une circonspection voilée – quoiqu’elle ne doutât pas qu’un elfe eût pu la remarquer –, la main sur la poignée de la porte. Une drôle de porte, comme le reste de la maisonnée, qui n’était faite que de racines, de rameaux et de plantes grimpantes.

La jeune femme qui lui faisait face était d’une grâce mutine qui lui plut rapidement, la joliesse d’une courte chevelure dont deux fines tresses étaient le seul reste d’une masse brune ruisselante, le nez en bouton d’or et l’iris d’une nuit sans fin – éclairée de quelques étoiles – attrapèrent son cœur, le lavant de toute angoisse.

  • Bonjour, clama-t-elle en souriant, bien plus détendue.

Et l’elfe de répondre, presque sans une hésitation :

  • Bonjour Éther. Je m’appelle Linaewen.

L’humaine lui céda la place dans sa chambre, bouche bée. Comment, un seul instant… Voyant son trouble, la dénommée Linaewen s’inclina puis toucha délicatement sa propre tempe avant de tendre sa main vers Éther. Celle-ci comprit qu’elle souhaitait un contact télépathique et ne parlait finalement pas sa langue, si ce n’était ces quelques mots prouvant une étonnante capacité d’assimilation. (Avait-elle seulement souvenance, elle, de phrases elfiques, alors qu’elle les côtoyait sans arrêt ?)

Chaque esprit était différent et avait sa propre manière de la toucher ; en cet instant, elle aurait pu penser à une poudreuse d’or sous une voûte blanche, un monde bien plus impressionnant que ce que cette Linaewen laissait paraître au premier abord. Éther comprit bien vite que l’elfe avait suivi son histoire de loin et, passionnée, s’était mise à apprendre le peu qu’elle avait pu glaner auprès des autres, au sujet de son parler. Avide d’en savoir plus et habitante d’Osilon – son cas avait donc fait le tour de la forêt ! – elle avait profité de l’occasion pour venir la voir en personne. En bref, c’était une fan. Pour une fois, Éther fut ravie de la renseigner sur son passé ; se confiant enfin à cœur ouvert, sans crainte de moqueries ou de scepticisme, elle respirait. En arrivant à l’accident d’avion, elle vit sa nouvelle amie ouvrir de grands yeux stupéfaits. Évidemment, ici, les lignes intercontinentales ne devaient pas courir les rues… pardon, voler les cieux ! Ni même la machine tout court, il n’y avait que les dragons pour cela. (Un bref instant elle songea à eux comme à des moyens de transport puis effaça cette pensée suicidaire de sa tête.) En retour et à la fin du long échange d’images mentales, Linaewen se proposa pour lui faire visiter la cité tout en la mettant plus au fait des ordres et des maisons elfiques. Elle venait de Miolandra, humble musicienne – d’après ses dires – sous les ordres du sage Gilderien, grand compositeur et fin stratège à ses heures (le départ à Ellesméra du Prince Aerandir était de son fait, malgré l’humeur terrible de ce dernier). L’humaine lui avait demandé alors pourquoi est-ce qu’elle vivait ici, si sa place était à la capitale, auprès de son maître ; l’elfe avait souri en disant que son cœur se trouvait à Osilon depuis quelques années déjà.

« Oh, c’est bien. Elle a l’air heureuse », songea Éther inopinément à part (elle commençait à comprendre comment faire) avant de bloquer la suite de ses réflexions, incertaine. Mais le chemin était tracé, aussi voulut-elle savoir à quelle maison appartenait la royauté. Luaren, apparentée à la lointaine Vándil d’Alalëa dont la blanche flamme continuait de brûler en l’honneur des anciens près de l’arbre Menoa. Tarmunora en était la protectrice toute désignée mais, de plus en plus, l’opinion populaire se portait sur Gilderien « lui-même » – ce qui démontra à la jeune femme à quel point Linaewen vénérait son maître et professeur. Et il le méritait sans doute. Toutefois, cela faisait beaucoup d’informations quelque peu absconses à digérer tandis qu’elles se promenaient entre les sentes fraîches d’Osilon, sous les regards parfois curieux des habitants, ci et là sans grande présence, à moins que ce ne fût celle de Linaewen qui les dissipât toutes. Éther lui avait tout conté, jusqu’à son rôle donné par la Princesse elle-même dans l’histoire des dragons. L’elfe l’écoutait attentivement, toujours par pensées, ce qui, de l’extérieur, ne montrait rien de leur intense échange. Au détour d’un roc sculpté, elles tombèrent nez à nez avec Gondolin, Seregeon et Maeglin ; ils avaient réussi à trouver un moment de liberté et à les voir tous réunis comme aux premiers jours, l’humaine ne put s’empêcher de bondir jusque dans leurs bras. Surpris et ravis, ils lui rendirent son étreinte puis s’inclinèrent face à son amie, une radiance subite éclairant encore plus leur regard.

  • Linaewen-Vorinn1 ! Rirent-ils dans un bel ensemble, les yeux brillants.

  • Astori, leur répondit-elle du même élan. Ilian boetk waise2!

  • Vae eru eld celöbra vinr älfrinn3.

  • Eka aulr, Gondolin-Vor, Maeglin-Vor un Seregon-Vor.4

Éther écoutait tout ceci, émerveillée et frustrée de ne pouvoir rien saisir. Seuls les noms de ses amis avaient sonné à ses oreilles et elle se demandait si le mot de fin était à l’égal des suffixes au Japon. Ils se tournèrent vers elle, un peu confus de s’être laissés aller à une discussion, quoique courte, qu’elle ne comprenait pas et, pour se faire pardonner, s’enquirent d’un contact mental. Heureuse de tous les revoir enfin réunis, elle bouillonnait et accepta aussitôt, se donnant l’impression que son cerveau était devenu une véritable agora ! Si rapidement adaptée au langage par l’image et l’émotion, Éther doutait pouvoir transmettre autant de vérités profondes à l’oral ; tout était si fluide, sincère ! Mais, bien entendu, novice dans le domaine, elle ignorait comme la vérité pouvait être là détournée de son but, omise ou tristement tronquée. Anar était de ces êtres qui étaient passés maîtres en la matière, pour le malheur des proches à l’âme saine. Créateur de sa propre coalition secrète, il avait tenu en main quelques rênes solides jusqu’à avoir été remis en place par la royauté à cause de son intervention sur la mauvaise cible… l’humaine, source d’une rage difficilement contrôlable. Lui, guerrier de second rang ?! Alors même qu’il avait été Capitaine sous les ordres du Roi, quelle honte, quelle dépravation pour ses confrères et complices lui tournant le dos ! Et si vite qu’il en était à présent certain, la mutinerie couvait déjà lorsqu’il avait sa place, mutinerie dont l’instigatrice ne faisait aucun doute, Silmarien la fourbe, la manipulatrice. Comment avait-il pu ne serait-ce qu’un instant infime lui faire confiance ? Lui accorder une chance à ses côtés ? Ainsi ruminait de sombres vengeances Anar, l’homme aux yeux lagon, autant de feu qu’il affichait la glace sous la surveillance relâchée, en cet instant, de Gondolin – petit elfe qu’il écraserait dès qu’il en aurait l’occasion, tout de suite après l’amante perfide.

Pendant ce temps, les quatre joyaux elfes et leur amie Éther continuaient de discuter le long de l’aubépine, du rosier couchant et de la mousse rouge des grands arbres sous le soleil à l’horizon. Comme le soir arrivait, ils décidèrent d’aller chez Linaewen, ravie de pouvoir montrer son intérieur à la jeune femme ; malheureusement Gondolin n’y pouvait les suivre, il avait à faire, faisant regretter à Éther les bons moments qu’ils auraient pu encore passer ensemble. Maeglin la consola, il était plus sage de se rappeler ce qui avait été qu’un hypothétique possible et garder en tête qu’il y aurait d’autres occasions sans doute. L’ombre vespérale s’étendait tout à l’est lorsqu’ils entrèrent en un sous-bois touffus, illuminé çà et là de joyaux d’or ; Éther commençait à avoir l’habitude de ces ensembles et elle ne s’étonna pas cette fois-ci d’y trouver un intrados, une trouée à volets ou bien encore une envolée de marches au milieu d’une végétation faussement sauvage. Attrapant une de ces lumières, Linaewen les mena au travers de cette structure plus foisonnante que celles qu’Éther avait pu visiter, jusqu’à un espace circulaire dont l’entrée se fermait d’un épais rideau végétal mêlé de plumes. L’endroit était assurément charmant, un peu sombre, intime et apaisant. Deux couches reposaient à même le sol, elle les invita à s’y asseoir tandis qu’elle préparait une décoction qui embauma très rapidement tout l’habitacle.

  • Ta sœur va bien ? questionna Seregon tout en glissant ces mots en images dans la tête de leur amie étrangère.

  • Oui oui, elle vadrouille. Je crois qu’elle doit demain s’occuper du Dixième Yu arrivant.

  • Oh, ce ne sera pas une mince affaire, ils sont plutôt… réfractaires à ce qui sera dans trois matins.

  • Comme tout le monde…, chuchota Linaewen. Je n’aime pas cette idée non plus. Et Silmarien paraît encore plus la détester. De toute façon, qu’y pourrons-nous ?

  • C’est vrai. Essayons de rester positif, peut-être résultera-t-il quelque chose de bon de cette « entente » entre dragons et elfes. La guerre sera terminée, tout du moins.

  • Mais notre liberté prise, contesta Maeglin en fronçant le nez.

Éther suivait plus ou moins tout ceci, beaucoup de nuances lui échappant car les images étaient vives et les émotions bien trop plurielles. Néanmoins, le thème lui apparaissait clairement tout comme le fait qu’elle y était mêlée ; n’aimant pas cela, elle attrapa sa tasse et en but la moitié en silence, sans se rendre compte qu’elle se fermait ainsi aux autres, non pas en créant une muraille mais en se repliant au fin fond d’elle-même, d’une façon innée que nombreux possédaient. Les trois s’arrêtèrent presque aussi rapidement de parler et changèrent de sujet.

  • Hm, toussa Linaewen, Silmarien ne devrait pas tarder à arriver.

  • Nous allons y aller, annonça Seregon un peu à regret.

  • Prenez du gâteau, il est délicieux, je serais triste si tu n’en goûtais pas, Éther, continua l’elfe, un peu embarrassée.

  • Merci, Lina, je peux te surnommer Lina ?

Mais cela donna quelque chose d’un peu trop familier peut-être en pensée et, alors que son amie virait au rouge pivoine – mais qu’avait-elle transmis au juste ? – le rideau de l’entrée se souleva.

1Vorin est un titre honorifique féminin pour les proches

2Bienvenue, c’est une grande joie !

3Nous sommes honorés, amie elfe

4Moi aussi + noms de ses amis et le titre honorifique masculin pour les proches

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RENDEZ-VOUS du 3ème type – Élisabeth POGGI – Ch 3

Ange et grenouille.

Confortablement installée à l’ombre d’un fromager et sirotant un jus de bissap, cela faisait un quart d’heure que je m’évertuais à faire partir mon courriel, tout en observant une petite équipe de tournage qui travaillait sur la plage. À mieux regarder, ils semblaient filmer un jeune Noir qui marchait avec un oiseau sur l’épaule. Mon courriel traînait à partir. Cela arrive toujours lorsque l’on a décidé d’envoyer des nouvelles aux copains ou à la famille, bien que la mienne se réduise à deux personnes disséminées dans le monde. Une grande fille à Mahé aux Seychelles et une sœur à Honolulu. Internet ce jour-là, était comme tous les habitants du coin, un peu indolent. Je regardais l’écran de ma messagerie, lorsqu’elle s’est approchée de moi en me tendant son smart phone pour que je prenne la com. Je ne l’avais jamais vue au centre, mais ses yeux, bleu outremer, me souriaient d’un air mystérieux tout en m’invitant à écouter. Deux secondes plus tard, j’avais l’appareil à l’oreille bien qu’il n’y eût aucune raison à ce que je prenne le téléphone d’une inconnue…

J’écoutais un instant le silence et lançai un « oui » interrogateur, m’attendant à tout, mais pas à ce qui allait suivre. Ma vie, à partir de là, allait être chamboulée, transformée comme un dessin ou une peinture qui ne plaît pas et que l’on efface d’un coup rageur d’éponge. Notre vie, devrais-je dire, irait comme un fleuve de montagne, serpentant, s’enroulant et suivant des pentes versatiles, tantôt langoureusement mais souvent ardemment.

La fille me regardait, les yeux mutins. Elle n’avait pas bougé d’un pouce et attendait patiemment la suite des événements, une esquisse de sourire sur ses lèvres nacrées. Je l’observai mieux et regrettai de ne pas m’être mise au mieux de ma personne. Bon sang qu’elle était belle ! C’était une injure à toutes les femmes du monde. Jamais aucun visage ne fut plus beau que celui que j’avais devant les yeux.

« Amalia ? »

Je sursautai ; la voix ne m’était d’aucun secours, je ne l’avais jamais ouïe de ma vie. Néanmoins, de bonne grâce, je tentai un oui plutôt hésitant.

Qui pouvait savoir où ma vadrouille m’entraînait au hasard des vents capricieux ? Et cette ondine mystérieuse qui m’observait du coin de l’œil. Ce devait être une blague organisée par ma moitié pour me faire sourire, et, justement, je levai les yeux vers l’homme de ma vie, m’attendant à le voir pouffer sous cape, mais lui, penché sur son P.C., paraissait absorbé, (bordel de connerie d’informatique) dans sa tentative de se connecter. Ah ! L’Afrique et ses beaux paysages, sa savane et ses lions… J’interrogeai la fille du regard, mais elle s’obstinait à paraître évasive et taquine.

« C’est moi, Aadahn. »

J’étais assise, ce qui m’empêcha de tomber à la renverse. J’avalai avec difficulté, me disant que oui, décidément quelqu’un devait se marrer à mon insu. Qui était l’imbécile qui devait se poiler à l’autre bout du fil ? Même si fil, il n’y avait pas.

« Qui ça ?

Voyons Malou, tu sais de qui je veux parler puisque tu m’as créé dans ton dernier roman, celui que tu n’as pas encore terminé. »

Ce type-là m’intriguait vraiment. Personne n’avait lu mon manuscrit, et je ne voyais pas comment cette déesse que je ne connaissais pas, pouvait savoir qui j’étais, mais surtout, la voix du portable m’avait appelée Malou, nom que seule ma grand-mère employait dans ses longs moments de tendresse.

« Si c’est une blague, je ne suis pas sûre d’apprécier. Qui est à l’appareil ?

Ce n’est pas une blague ! Parfois il m’arrive d’en faire, mais aujourd’hui ce n’est pas le cas. Tu as du mal à imaginer que je sois Aadahn, n’est-ce pas ? C’est normal, c’est un personnage inventé, sorti tout droit de ton imaginaire. Tu as d’ailleurs beaucoup d’imagination ! Mais je vais t’en dévoiler un peu plus pour que tu me croies. Voyons Malou De La Creuse Pégnalver par ton arrière-grand-père, tu ne me crois toujours pas, tu veux que je continue ou ça te va comme ça ? »

Picotements insolites du bulbe en fusion ; les mots que j’entendis agirent en acide ou rayons X, transperçant mon cortex comme autant d’aiguilles. J’articulai un « continuez » inaudible et pourtant bien compris.

« Bon. Née en Guinée, tu es rentrée d’urgence à trois ans avec des amibes et c’est mamie Marie Suzanne qui, avec tout son amour, t’a soignée et sortie des griffes de la mort. À quatre ans tu manques t’étouffer en avalant un jouet et c’est ta mère, qui ne perdait jamais le nord, qui te sauve. À cinq, c’est toi qui sauves ta grand-mère en avertissant son mari qu’elle commence à brûler devant son fourneau. À dix, une balle de fusil de chasse

Stop ! Qui êtes-vous bon sang ?

Je te l’ai dit, Aadahn. Bon, je l’avoue, ce n’est pas mon vrai nom puisque c’est toi qui me l’as donné, mais tu dois bien te douter, non ? Je ne suis pas un personnage de roman. Je désire te rencontrer, toi et ta famille. »

Ma tête chauffait à gros bouillons et mes cellules s’entrechoquaient produisant une sensation de vertige. Je m’approchai de Dan, essayant de lui demander conseil sur cette folie passagère, mais lui, toujours occupé à ses tableurs, (putain de merde !) n’avait même pas remarqué mon trouble. Il est vrai que je ne lui en avais pas montré les signes. Je jetai un œil vers la fille qui, impassible, s’était assise à l’écart sur un fauteuil de paille et attendait, regardant nonchalamment les ongles de sa main. Ébranlée, songeuse, je cherchai qui pouvait bien connaître ma vie aussi profondément. Même mon tendre époux n’avait pas en mémoire les noms de mes ancêtres. Et puis quoi ! Cela semblait inimaginable ! Cette fille et cette voix m’étaient totalement inconnues. Très terre à terre, je redemandai qui il était.

Sachant très bien que dans mon livre, Aadahn est un être venu d’une planète lointaine, je m’attendais à une réponse fautive, dévoilant radicalement sa verve railleuse, mais mon trouble persistait, ne sachant si je devais plaisanter ou m’irriter. Cette histoire avait assez duré. Mon roman n’avait pas été publié, ce ne pouvait venir d’un quelconque lecteur ; certes, j’avais écrit une fiction où je racontais la vie d’un extraterrestre venu sur Terre afin de remettre un peu d’ordre. Aventure imaginaire sortant de mon frénétique cortex. Tout auteur se doit d’inventer, surtout dans les romans de fiction, mais lui, ce curieux personnage, n’inventait rien, il reportait des faits réels. Qui pouvait connaître autant ma vie et mon roman ? Qui ? Je passais en revue les rares amis qui avaient lu mon manuscrit, mais aucun ne connaissait mon enfance. Qui était-il ? Quel était son pouvoir ? Comment s’y prenait-il pour lire dans mes souvenirs les plus intimes ? Où avait-il bien pu obtenir autant de détails sur mon enfance africaine, mes grands-parents paternels ? Cet artiste se prenait pour un extralucide ou quoi ?

« Pas spécialement extralucide mais plutôt pour un être plus sage venant de très loin afin d’essayer d’entrer en rapport avec quelques personnes pour établir des échanges. »

La voix grave venait de répondre à une question que je ne lui avais même pas posée ! Je faillis m’étouffer en croassant lamentablement.

Au bruit incongru sorti de mon larynx, mon mari leva la tête, étonné de me voir debout, un portable à l’oreille, les yeux agrandis par la panique qui commençait à me soustraire le reste de cohérence que j’avais du mal à conserver. La fille souriait comme un ange tombé du ciel. Justement ! Je ne croyais pas si bien dire. J’avais l’impression d’avoir le cerveau pris dans un maelström impétueux. Je ne prononçai plus un mot et, la main serrée sur l’épaule de mon philosophe, je pensai fortement :

« Alors, vous venez d’où ? »

La réponse fusa comme à travers un fil de haute tension :

« De la planète Edéhen tu le sais bien pourtant, c’est toi qui l’as écrit. »

Je sursautai telle une grenouille sur des braises ou comme si un courant de deux mille volts était passé sous mes pieds, en poussant un petit cri de porte rouillée. Je faillis m’étrangler en avalant de travers.

« Doucement Malou, voyons ! Je pensais que tu rêvais de rencontrer des êtres venus d’ailleurs ! »

Certes, mais du rêve à la réalité… Il y a mille différences ! Et la planète Edéhen n’était que pure invention, je n’ai pas créé – au sens propre – un monde de toutes pièces, je l’ai inventé ! Ce n’est qu’une suite d’interprétations qui m’a traversé l’esprit et que j’ai couchée sur du papier. Je suis capable de transposer des éléments authentiques ou fictifs dans le cadre original de mes aventures romanesques, mais de là à les faire vivre au sens véritable ! La conception d’une idée fictive aurait-elle l’audace de devenir réalité ? Non, Edéhen n’existait que dans mon esprit imaginatif !

« Il est vrai que nous l’appelons Ollaris, toutefois j’aime bien le nom Edéhen. Mais ne pense pas si fort, je t’entends très bien sans que tu brailles de la sorte. » 

« Mais je ne braille pas ! Je pense ! Je pense donc… je ne suis pas folle. Non, je ne suis pas folle et je suis en ce moment dans un club à Dakar, proche de mon homme là, à côté, et qui s’en fout royalement d’ailleurs. Il y a même ce jeune Noir qui me regarde, et oui, tiens, c’est vrai ! il a un oiseau sur l’épaule. Ce doit être l’acteur de tout à l’heure. Ça alors ! non, je ne rêve pas, ce serait trop réel. Pourtant, à mieux le regarder, il a un œil bleu, c’est étrange un œil bleu. Peut-il y avoir un ado avec un œil bleu et un oiseau sur l’épaule ? Apparemment, donc je ne dors pas… et ce type du téléphone… tiens, l’adolescent redescend vers la plage, toujours aussi réel. Je ne suis pas folle. »

Je me laissai tomber lourdement sur la chaise face à mon tendre, lâchant le portable qui rebondit sur le ciment comme un objet inutile, un peu tremblante, abasourdie. Le dit tendre, les sourcils levés en signe de perplexité, à moins que ce ne soit d’étonnement, consentit, après avoir jeté un œil interrogatif au portable, à me poser quelques questions auxquelles j’essayais de répondre, me perdant dans de rocambolesques explications. Il n’y comprit rien et dut penser à une crise de palu. Je ne trouvais aucun éclaircissement à cette nébuleuse histoire.

« Une galéjade, dis-je. Sûrement !

Une galéjade ? reprit mon doudou, de quelle blague parles-tu ? Tu en fais une tête ! C’était qui au téléphone qui se trouve curieusement par terre ? »

D’un œil torve, je regardai le dit téléphone qui reposait, par miracle, intact au sol. Mes yeux se vrillèrent dans ceux de Dan. Son air innocent me garantit sa sincérité. En deux mots j’essayai de lui expliquer toute l’histoire. Ses yeux, d’abord dubitatifs, s’agrandirent d’étonnement, puis, son air perplexe me fit comprendre qu’il n’y croyait pas. La lèvre supérieure étirée en coin, avait la caractéristique de la moquerie. Je lui soufflai à l’oreille que normalement, l’autre, au bout du fil, devait suivre notre conversation comme au cinéma, ce qui fit rire mon mari cartésien. Très pragmatique, mon doudou ne croit que ce qui est tangible. Du coup, je ramassai l’appareil, dans l’espoir qu’il n’eût pas coupé, et lui passai afin qu’il écoute.

D’un mouvement crâne, il attrapa le mobile, le regarda une fraction de seconde qui ne m’échappa pas, comme pour peser le pour et le contre, un léger malaise dans le geste.

Je ne sais pas comment raconter ce qui se passa à ce moment précis. Se doutait-il de quelque chose ? Lui toujours très rationnel, allait-il croire ce qu’il était censé écouter ? Ou était-il devenu anxieux lui aussi ? Me faisait-il croire que cette histoire nous arriverait un jour ? Sa réaction me laissa angoissée.

Mais à l’instant où, un sourire narquois aux lèvres, convaincu qu’il s’agissait d’une blague, il prit le portable et le porta à l’oreille, son visage se décomposa. Nous étions au bord du gouffre

Dans la vie il est des moments où nous ferions mieux de rester couchés.

xxx

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Publié par Babé dans Article de Presse, Elisabeth Poggi, 0 commentaire

XVIII – Rebelote et cœur noir

Elle s’était bien demandé, un moment, où avait disparu Maeglin après leur unique repos de la veille, sans pour autant soulever la question à haute voix. Elle le revit quelques heures plus tard, une fois que Seregon l’eût installée en leur demeure provisoire, une sorte d’hôtel gracieux et encore peu complet. Elle espérait ne pas faire de désagréables rencontres et pouvoir, enfin, se reposer en toute tranquillité. Cela semblait néanmoins ne pas lui être accordé car à peine ses affaires toutes déballées – il n’y avait pas grand-chose – Maeglin revint la voir afin qu’elle se présentât, plus officiellement mais de manière plus intime, à la Princesse Tarmunora. Son ami supposa qu’étant donné qu’elle aurait sans doute à faire durant le Serment, il était normal qu’elle fût plus au fait des engagements pris entre leur peuple et celui des dragons.

  • À faire ? avait-elle marmonné. N’ai-je pas suffisamment fait comme cela ?

Puis s’était tue sous le regard compatissant de l’elfe, puisque après tout, la Princesse était la Princesse… Elle espérait juste qu’elle n’aurait pas à revivre le même enfer qu’il y avait deux nuits. Une fois avait suffi !

Marcher sous le regard piquant des habitants et « immigrés » n’étant pas de toute joie, elle se concentra sur ses pas, ruminant les informations reçues. N’ayant pu s’empêcher de demander où se trouvait le Prince en cette période de crise, la réponse l’avait à la fois légèrement soulagée et déçue : parti à la capitale Ellesméra afin d’y maintenir une intendance des derniers jours, il ne reviendrait pas à Osilon avant le matin du Serment, à la tête de toute une file d’importants personnages. La ville ne pouvant bien évidemment accueillir toute la population elfique, le Serment serait fait de tels accords que tous esprits y ayant obligation lui seraient assujettis à distance ; cependant, nombreux étaient ceux voulant y assister, être au « premier rang » et ne pas subir cette attache sans même en apercevoir les contractants maudits – les dragons, bien entendu.

Une maison cossue, faite dans un bois souple et solide, très épais d’écorce, avait été allouée à la Princesse et sa suite ; comme toutes autres fantastiquement naturelles, elle dégageait en plus une majesté délicate, sans doute depuis la présence de ses hôtes. Éther fouilla du regard le feuillage ordonné d’orpin – elle les nomma ainsi, puisque ces fleurs y ressemblaient – et la chute presque capillaire d’un laurier docte au-dessus d’un cintre décentré.

Dans un sourire, Maeglin l’encouragea à entrer. L’intérieur était étonnamment non plus lissé de roches ou de racines de bois curieusement plates, mais tapissé d’une mousse si belle qu’elle se baissa aussitôt pour la tâter d’une main : douceur et fraîcheur… Elle en souhaitait presque enlever ses chaussures ! Un jaillissement de source attira son regard ; quel son agréable… et ces colonnes torsadées de peu de hauteur, grimpant à l’assaut d’un plafond d’une extraordinaire mouvance, les rameaux d’un frêle arbre entourant amoureusement le chambranle d’une fenêtre feuillue, quelle beauté ! La jeune femme en serait toujours à béer d’émerveillement si son compagnon ne l’avait pas gentiment tirée par le bras ; une princesse patientait…

Quelques marches racinaient tout autour d’une sorte de gros pin puis se fondaient en palier vers un étage encore plus lumineux. Sous une tonnelle fleurie, Tarmunora les observa venir, la mine sérieuse. À la voir, Éther perçut une boule d’angoisse se bloquer dans sa gorge, rendant soudainement difficile sa progression. Comme son ami s’inclinait avec déférence, elle opta pour un bref salut asiatique, ne sachant trop si elle devait se soumettre à une autorité qui n’était pas la sienne mais qui pourrait bien le devenir, étant donné les circonstances – en tout cas, la dame l’accepta.

  • Éther, prononça cette dernière presque parfaitement, avant qu’elle n’eût pu bredouiller le moindre bonjour.

Puis elle se tourna vers Maeglin et lui parla dans son langage, dans un débit rapide. Il hocha la tête, regarda l’humaine et vint aux abords de son esprit. Des émotions passèrent, quelques images. Elle saisit que la Princesse souhaitait lui parler directement comme l’avait fait le Roi mais qu’elle avait préféré s’enquérir en premier de son état et souhaiter son accord. Touchée par sa sollicitude, Éther accepta, heureuse qu’on la considérât enfin – mis à part ses amis qui le faisaient déjà – comme un être vivant à part entière et non plus comme un cerveau moulin. Doucement, la lumière de l’autre esprit vint aborder le sien et elle fut surprise de voir à quel point il ressemblait à celui du Roi par sa splendeur sévère, sa compassion et sa justesse. Plus ces contacts augmentaient, plus elle en prenait l’habitude et comprenait rapidement ce qu’on cherchait à lui transmettre. Ainsi, les points décrits par Éridor lui parvinrent sans trop de difficultés et, bien que certaines parts lui restassent sombres, elle ne put s’empêcher de hoqueter face à l’ampleur de ce qu’elle avait déclenché bien malgré elle. Fichtre, elle comprenait bien mieux à présent l’attitude des elfes à son égard ! Cependant, ils ne pouvaient nier qu’elle avait sauvé leur Prince… ce devait être assez tendu. Lorsque Tarmunora en vint à son prochain rôle lors du Serment du Sang, il y eut une sorte de « blanc », comme si elle s’évertuait à retenir un flot négatif ce qui était effectivement le cas. Inquiétude, doute ; et si l’humaine n’était pas à la hauteur pour un tel sort ? La puissance risquait bien plus de la détruire que lorsqu’elle avait dû faire face au roi dragon. Mais c’était justement cette précédente confrontation qui la poussait à avoir confiance en les capacités d’Éther. Il fallait qu’elle fût encore au côté d’Éridor car seule elle, par sa compréhension insensée des pensées du vieux dragon, pouvait lier deux rois et assurer ainsi la bonne continuité du Serment. L’humaine saisit son importance

et en fut chamboulée. Elle ne put, elle n’avait pas la force ni l’habitude nécessaire pour réprimer ces sentiments et se sentit confondue ; que pouvait-elle cacher ? Percevant son désarroi et ayant conclu sa transmission, la dame cessa le contact après une dernière émotion positive qui la rassura.

En s’ébrouant comme sortant d’un long rêve, Éther resta rêveuse. Une nouvelle fois, la mélancolie la poignardait de face, encore plus violente depuis qu’elle s’était accoutumée à ce genre d’échange. Avec Maeglin, Seregon ou Gondolin, il y avait une forme de nitescence qui la laissait au contraire pleine d’allégresse et d’espoir.

Ils s’inclinèrent puis partirent. Une fois de retour chez elle, la jeune femme put enfin s’effondrer tout à son aise sur le lit et plonger sans attendre en un lourd sommeil que rien ne put briser durant les quatre heures suivantes. Elle rêva qu’elle volait seule dans le ciel, observant tout en bas l’étendue du désert dont la lisière émeraude indiquait la forêt. Elle se sentait bien, libre, formidablement libre. Une ombre passa liée à une humeur passagère et cruelle : ses amis allaient partir, accompagnant leur peuple pour un voyage sans retour. Éther marmonna :

  • Je dois partir, fatiguée, fatiguée…

Avant de s’éveiller, une heure plus tard, toute barbouillée. Des fragments du songe lui parvinrent, incohérents, confus de deux points de vue distincts. Elle souffrait d’un départ imminent tout en pleurant déjà ceux qui ne seraient plus.

« Je volais… et je n’avais pas peur. Mais j’étais triste, triste pour ceux que j’allais quitter. Non, pour ceux qui me laissaient là ? Ah, ça n’a aucun sens. Toutes ces aventures me tourneboulent les neurones. »

L’après-midi s’était écoulée sans autres faits notoires qu’une arrivée de plus en plus massive d’étrangers à Osilon et une tension de fait augmentant. La jeune femme n’osait sortir. Seule dans sa petite chambre, elle regardait par la fenêtre du côté nord, soupirante ; beaucoup de cimes la dépassaient bien que certaines fussent en deçà de par leur jeunesse ou leur trop grande vieillesse courbant les branches et blanchissant l’écorce de lichen. Tendant la main, elle attrapa une tendre pousse, vacillante et rosée sous un souffle continuel. Elle avait bien compris son rôle en ce monde, être intermédiaire, interprète entre dragons et elfes ; c’était une voie bien éloignée de celle qu’elle s’était chargée avant que tout ceci n’arrivât, le wwoofing. Mais enfin, au moins avait-elle abri et nourriture en échange de son aide, même si cette dernière lui paraissait plus lourde que ce qu’elle recevait. Elle n’allait pas se plaindre, pas en temps de conflit…

« Si tout pouvait se régler vite et bien, j’en serais très heureuse. (Elle se prit brusquement à songer à sa famille.) Pauvres d’eux, depuis combien de temps suis-je coincée ici ? Je n’ai pas fait le compte des jours mais il me semble que cela fait plusieurs semaines. La situation doit être absurde, là-bas. Si c’est véritablement de l’avion que j’ai disparu, alors la compagnie doit vraiment être en galère. Quelle folie… Les mondes parallèles existent et je suis en plein dedans. Eh bien, si un jour je reviens, j’aurai de quoi raconter. Si un jour… À moins bien sûr que tout ceci ne soit qu’un délire durant un profond coma. Enfin, quelle importance ? Continuons à faire comme si tout était réel et ça l’est sûrement. Je ne veux pas risquer ma vie dans un stupide déni. »

À cet instant, on toqua à la porte, la tirant de son apathique état.

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Le onzième sens

Lorsque je m’étais installé dans ce petit chalet de montagne, sur le versant nord du massif pyrénéen, je n’avais alors qu’un but en tête: m’éloigner le plus possible de toute cette vicissitude humaine, cesser de souffrir par la volonté de quelques joueurs au-dessus de ce monde étroit d’esprit, bête et passivement morose. Leurs bêlements à longueur de journée – et de nuit – avaient fini par avoir raison de moi et ma seule planche de salut s’était trouvée en les économies que j’étoffais patiemment depuis déjà de nombreuses années; mon travail se révélait pour une fois véritablement utile. Faire la fête, sortir, acquérir la dernière technologie m’étaient dénués de tout intérêt depuis fort longtemps sans en ressentir les inconvénients que me prédisaient mes chers semblables pleins de bonnes intentions. J’attendais.

C’est ainsi que le 18 juillet 2005 précisément, après d’infructueuses recherches dans les agences immobilières sur la « perle » recherchée – certes une perle de peu de valeur, aux yeux de mes concitoyens – je finis par tomber sur la réalisation de mes espoirs. Mon seul véritable ami avait un soir fait mention d’une vieille cahute encore en bon état, quelque part dans les roches élevées des Pyrénées, sur son versant nordique. Le vieil homme à qui elle appartenait était un grand-père par alliance de sa famille et venait de mourir; puisque j’étais à la recherche de ce genre d’habitation, il lui avait paru tout indiqué de m’en avertir. À cette époque, la révélation m’était apparue tel un magnifique soleil en plein hiver, évaporant les flaques poisseuses et la tristesse suppurant de mon âme. Aujourd’hui, j’aurais préféré qu’il n’en fût rien et n’avoir jamais écouté mon ami; si revenir dans le temps était possible pour l’être que je suis, je n’hésiterais pas une seconde.

Ce chalet était parfait en tout point: écarté de toute civilisation bruyante et dérangeante, bénéficiant du matin rayonnant et d’un soleil couchant à la pointe des lointains sommets (je me situais sur un plateau), douillet si je puis dire comparé au misérable appartement où je logeais auparavant. Je vivais ainsi des journées complètes de seize heures et lorsque l’hiver approcha, je m’éveillai aux sons d’oiseaux solitaires sous un astre, bien que froid, déjà brillant de santé.

Les cultures de mon jardin me suffirent bientôt à vivre et je n’eus à descendre au village le plus proche qu’en pleins frimas, la neige couvrant tout de son épaisse écharpe blanche, en même temps que le dôme splendidement froid et bas. J’étais près de mon poêle, réchauffant des membres rouges à sa brûlante carcasse, murmurant pour moi-même les objectifs que je me fixais chaque jour pour le lendemain. Car je ne m’alanguissais pas dans un quotidien de montagnard, il m’eût été malheureusement impossible de le faire, on a toujours besoin, en ce monde, d’argent pour survivre. Bien évidemment les courses s’étaient considérablement réduites à l’aide de mon potager mais il m’avait tout de même fallu trouver une source à proximité pour mes besoins en eau. En effet le vieil homme ancien propriétaire n’avait pas considéré l’option « eau courante et électricité » (ce qui n’était pas plus mal pour mes économies). Je devais me débrouiller avec le bois alentours et ce que je ramenais d’une source proche, ajouté à mon petit boulot de pigiste m’assurant tout juste de quoi. J’en étais donc à mes réflexions auprès de la délicieuse source de chaleur lorsque je finis par m’endormir, épuisé comme je l’étais après avoir coupé des dizaines de bûches.

Si je pouvais réellement transmettre à ceux qui me liront les sensations que je vécus alors, la terreur sublime qui m’envahit suivie d’un affreux supplice, je serais l’homme le plus soulagé du monde. Je pourrais me décharger d’un immense fardeau que je porte depuis.

Mon esprit tout entier s’est trouvé plongé en un univers totalement inconnu, explosant de lumière obscure; je voyais parfois des colonnes d’énergie électrique courir le long de peau de ténèbres, m’arrachant des frissons extatiques et me transportant dans un état que je ne saurais décrire. Des éléments familiers transparaissaient au travers de courbes fluorescentes, comme si ma pauvre cervelle cherchait à traduire en images humaines ce qu’elle recevait jusqu’au cœur de chacun de ses milliards de synapses. Ce magma tourbillonnant et incessant me tordait dans sa danse, impitoyablement; le moindre de mes muscles semblait de feu et de glace et aspirait la plus petite parcelle d’espoir d’en réchapper. Je me réveillai brusquement auprès du poêle et, confondu par la vitesse de mon cœur et la sueur glacée qui coulait tout le long de ma nuque, je restai prostré là, tremblant comme un pauvre chiot abandonné. Plus par instinct que par volonté, mon regard se dirigea vers la pendule au mur et fut perplexe lorsque je me rendis compte qu’il était encore si tôt. J’avais pourtant eu l’impression que ce capharnaüm improbable avait duré des siècles, que dis-je, une éternité de souffrance. Mais étions-nous toujours le même jour ? Le même mois ? La même année ? Le calendrier me l’assura, j’étais vraiment tout retourné. En chancelant, j’allai m’effondrer sur ma couche, épuisé et nerveux. Je ne trouvai un sommeil sans rêve qu’à l’aube.

Les jours se poursuivirent cependant sans ombre à l’horizon. Je restais méfiant à chaque soir venant, retardant malgré moi un sommeil que je craignais par dessus-tout et je finis bien entendu par en subir les conséquences. Plus rien ne m’intéressait si ce n’était de dormir, je voulais absolument m’allonger, n’importe où, pourvu que je pusse reposer ce corps gourd et ces paupières irritées. Un jour, un homme vint toquer à ma porte, il s’était perdu sur le chemin et avait aperçu avec grand soulagement ma demeure, espérant qu’elle ne fût pas déserte. Il ne fut pas détrompé mais quel piètre soulagement ! J’étais alors dans une phase d’absence comme cela m’arrivait de plus en plus souvent et ne répondis que par un faible murmure. Comme il persistait à frapper à ma porte, au point d’avoir l’impression, dû à mon épuisement, qu’il venait enfoncer mes tympans, j’eus la colère suffisante pour roquer ma présence. Il ouvrit alors la porte – car je ne la fermais que lorsque je n’étais pas à l’intérieur – et je n’eus le temps de mémoriser qu’une vague silhouette avant de perdre connaissance.

Fort heureusement, dans mon carnet d’adresse étaient inscrites les différentes étapes pour rejoindre le village, ce qui lui permit de m’amener à l’hôpital. Je m’éveillai dans une chambre bichrome, à la senteur aseptisée de menthe chimique. L’infirmière en garde à ce moment-là me donna la réponse avant même la question: c’était bien l’homme qui avait toqué à ma porte qui m’avait sauvé, et, rajouta-t-elle, s’il n’avait pas été là, j’aurais pu garder de graves séquelles cérébrales avant de me rendre compte de mon problème. Apparemment on m’avait détecté un cancer aussi gros qu’une prune logé entre mes deux hémisphères; je fus curieusement à la fois soulagé de mettre une cause sur mes terribles visions nocturnes d’un soir et terrorisé à l’idée des chirurgies qui m’attendaient (et d’où je pouvais ne pas ressortir vivant).

Je passais de nombreuses heures à fixer le blanc plafond, une migraine tenace malgré les calmants administrés et cherchant à construire mes projets pour « après ». Mais rien ne venait, mes pensées s’arrêtaient obstinément à la séance de découpage crânien, un noir absolu gagnait ma volonté et je laissais très souvent retomber mes velléités d’avenir.

Le moment fatidique dut sans doute venir mais je ne m’en rendis fort heureusement pas compte, plongé au plus profond de moi-même grâce aux médicaments et à ma fatigue; cependant je vécus à la place une terrorisante épopée cosmique.

Un néant trop éblouissant était mon seul univers, quelques fois des flashs rédempteurs me trouaient la rétine tandis qu’une lame érodée écorchait à vif mon sens du toucher. J’avais un goût persistant de noix douce-amère en bouche et une odeur d’humus pourri dans le nez. Seules mes oreilles vivaient un terrible silence d’après cataclysme, comme si ma douleur se reniait elle-même sous mes hurlements muets.

Je me souviens parfaitement de chacun de ces détails, gravés au plus profond de mon âme, et plus j’essaye de les oublier, plus ils me torturent; des arches brutes me traversaient le corps, emportant un peu plus de parcelles de mon moi « éthéré ». Quand j’ouvris à nouveau les yeux sur le monde habituel, j’étais encore dans cette chambre, avec la même tache au plafond en forme de plume, et la même infirmière qui vint me voir au bout d’un quart d’heure environ pour m’assurer en souriant que tout s’était très bien passé. L’on m’avait retiré le cancer et dans une semaine je devais sans doute pouvoir sortir, en faisant tout de même très attention à mon alimentation et aux chocs mentaux. Le stress et la fatigue n’avaient pas dû arranger mon état, me sermonna-t-elle. Ma première pensée rationnelle fut que je n’avais pu terminer la nouvelle pour mon travail et sachant à présent la limite largement dépassée, je me confortai en songeant que j’avais au moins une excuse. Au bout d’une semaine, je sortis de l’hôpital. Mon sauveur en grand héros n’avait même pas cherché à me joindre, il avait pris de mes nouvelles par l’intermédiaire du personnel médical, je le sus car je demandai à le voir afin de le remercier. Avant de retourner dans mon petit chalet où tant d’horreurs s’étaient déroulées, je passai par mon travail, la fiche d’attestation de maladie en main et une forte volonté d’avancer – on n’a pas souvent l’occasion de réchapper à la mort. Je promis à mon employeur de terminer ma nouvelle au plus vite tout en en recommençant une afin de rattraper le temps perdu; j’allai même jusqu’à promettre d’en faire une troisième mais, inquiet de ce qui m’était arrivé, il m’enjoignit de ne pas trop en faire. Après tout, ce n’était qu’un petit village ici, qui lisait donc son journal mis à part une poignée d’habitants ? J’en fus assez vexé mais ne le montrai pas. Un acompte me fut versé afin que je pusse vivre décemment et je m’en retournai chez moi dans les montagnes, sûr. Huit jours étaient passés depuis que l’on m’avait porté aux urgences et ce n’eut pas été énorme pour un rangement. Malheureusement, il me fallait bien ajouter les deux semaines où mon temps de sommeil se réduisait drastiquement un peu plus chaque jour… L’état de la bicoque en bois faisait alors peur à voir et à sentir; une affreuse odeur de négligé s’était installée comme nouvelle propriétaire, un verre brisé au sol aux côtés d’une bouteille de vin jaune ayant subi le même sort, m’arracha un soupir: des tessons et une poussière de verre infime saupoudraient mes lattes sur un rayon de plus d’un mètre cinquante. Qu’avais-je fait au juste ? Pris la bouteille et le verre et les avais jetés au sol dans ma souffrance ? J’entrepris de tout nettoyer et ce ne fut que lorsque la lumière solaire, transparaissant derrière de fins nuages de neige, eut totalement disparu que je pus m’allonger, éreinté. Ma tête me lançait et je me souviens avoir craint une rechute puis m’être rasséréné quant au fait que je ne sombrerais plus dans d’affreux cauchemars apocalyptiques. Fini, c’était enfin fini !

Je passerai tous les détails de ma vie jusqu’à ce fameux 24 février. Mon boulot de pigiste se passait relativement bien, les quelques centaines de villageois appréciaient mes écrits et j’étais en paix avec moi-même. Dans une des nouvelles du mois dernier, il m’avait pris l’idée de conter ma propre histoire, depuis ces satanées hallucinations jusqu’à mon retour sauf chez moi; j’y avais bien sûr ajouté quelques éléments plus fantastiques et une fin angoissante, supposant que rien de tout ce qui nous entourait n’était vrai. J’en reçus beaucoup de compliments, de la part de mon patron et des habitants dans « lettres de lecteurs ». On a sa célébrité un jour, peu importe l’échelle. Le 24 février matin, donc, j’étais accroupi dans mon jardin pour la récolte des brocolis, les mains terreuses et le souffle déjà court. Une heure que j’y étais à peine et le soleil m’aveuglait déjà tandis qu’une légère sensation de vertige m’étourdissait; je me levai en entendant le facteur arriver dans sa camionnette par le petit chemin de terre étroit. J’étais véritablement en un lieu reculé et la seule route digne de ce nom se trouvait à plus de trois cents mètres en contrebas. Faire autre chose me remit les idées en place et je me sentis mieux, tandis que je discutai:

« J’dis pas que ça doit pas être tranquille comme coin hé, mais fichtre c’que ça doit être solitaire !

– Ça l’est, répondis-je, et c’est ce que j’apprécie.

– Tenez j’ai ce colis pour vous. Signez là. »

En rentrant je déposai le paquet rond sur la table en me demandant de qui il pouvait venir; je n’avais pas vérifié l’expéditeur en signant et les lettres FNEN me firent froncer les sourcils. Je n’avais pas connaissance de pareil nom dans mon entourage et, intrigué, lus le destinataire : INIP était bien mon nom, même si on avait omis le tilde au-dessus du « n ». Toutefois, FNEN s’était complètement fourvoyé au niveau de l’adresse ! Si le numéro était bon ainsi que la rue – chemin dans mon cas – je n’habitais absolument pas dans une ville… Ma curiosité piquée, je passai en revue les personne pouvant me connaître suffisamment pour m’envoyer un colis au milieu des Pyrénées mais non parfaitement pour en écrire l’adresse exacte. Ni ma petite famille dispersée ni mon ami ne pouvaient en être à l’origine. Je décidai de remettre ces questions à plus tard et ouvris le paquet. A l’intérieur, aucune marque ne me mit sur une piste, c’était un mystère et plus encore la boîte à musique qui s’y trouvait. Franchement, à quoi donc pouvait me servir un tel objet ? J’avais l’intérêt plus pratique qu’esthétique. Cependant, de gracieuse facture, l’ébène du jouet luisait à la lueur d’un rai de soleil, captant malicieusement mon regard jusqu’à la petite clef de métal que je m’empressai de tourner. Je suis d’un esprit plutôt réfléchi et rationnel, au sang-froid reconnu, mais ce qui m’arriva alors, dès le son grelottant parvenant à mes oreilles, m’enleva tout bon sens. Un torrent de lave dévasta ma cervelle, rugissant sa toute puissance dans chacune de mes veines et je me souviens m’être retrouvé à genoux dans l’impossibilité de stopper la boîte à musique, perdu, terrorisé, envahit d’une émotion qui n’était pas la mienne, un sentiment éclatant de succès. J’étais heureux d’entendre ce son alors que je souhaitais plus que tout au monde le fuir, échapper à ses griffes et retourner à mon quotidien. Mais quel était véritablement mon quotidien ? Où se trouvait ma réalité, existait-elle au moins ? Lorsque enfin la torture cessa par manque de ressort, je restai prostré sur le sol à tenter de me remettre, reprisant – en tremblant que les coutures ne tinssent – ma pauvre cervelle malmenée.

Au bout d’une heure, j’avais pris ma décision: il me fallait parler à mon ami de toute urgence; il était le seul en qui je pouvais avoir toute confiance et même s’il pouvait ne pas me croire, il serait capable de m’écouter sans se moquer. Je voulais, j’avais besoin de lui conter mes mésaventures. Notre discussion pouvait durer des heures, voire même un jour entier, ce qui me décida à aller le voir en personne. Je lui laissai un message vocal par une cabine publique, l’avertissant de ma prochaine venue. Ce cher ami vivait à Bordeaux, cossu dans ses affaires de notaire, secrètement passionné par l’ésotérisme et moins secrètement par les femmes. J’empruntai la voie la plus rapide coïncidant avec mes moyens, c’est-à-dire l’auto-stop. Je mis presque un jour à atteindre son lieu de vie et débarquai dans un état d’apathie causé par mon mal des transports chez mon ami à l’heure du repas. Il fut très heureux de m’accueillir et annula tous ses rendez-vous lorsqu’il perçut ma mine hagarde.

« Je suis content de te voir, mais qu’as-tu ? On dirait que tu as vécu quelques jours en enfer.

– C’est le cas, attends que je te raconte, tu ne vas pas y croire, c’est tellement fou ! »

J’avais amené la boîte à musique avec moi afin de la lui montrer, mais surtout sans en entendre le son. Une fois avait suffi.

Je me mis donc à déverser toute mon inquiétude, mon angoisse derrière une tasse de tisane, les heures filant leur trame d’épouvante dans mon dos. Mon ami m’écoutait très sérieusement, et je le savais plus enclin à croire au paranormal que la plupart des gens, mais son attitude face à sa croyance n’était pas passive; chaque jour quand il le pouvait, il menait des recherches dans ce domaine, espérant réussir à en prouver l’existence. A la fin de mon récit bouleversé, j’anticipai sa réaction en lui suggérant que ce devait être des séquelles liées à mon cancer enlevé mais il m’arrêta, persuadé qu’il y avait là matière à indices pour ses recherches. Si cela ne m’en coûtait pas trop, il me proposait de rester quelques temps chez lui, dans sa chambre d’ami, afin de m’étudier la cervelle.

« Tu sais combien je porte d’intérêt à ce genre de chose ! J’ai fait l’acquisition d’un scanner qui m’indique le matin les activités nocturnes de mon esprit. Je serais ravi que tu l’essayes. Qui sait, tu pourrais très bien avoir ta réponse, s’il détecte quelques fissures dans ton tissu cérébral.

– C’est réjouissant, maugréai-je, mais soit, j’accepte, je n’ai de toute façon guère d’autres solutions. »

Le soir venant il m’avait alors aidé à m’installer dans sa machine assez impressionnante, puis, sous le ronron électronique, j’avais sombré dans un profond sommeil. Le lendemain matin, point de nouveautés: tout était normal, pas même une trace de lésion, à notre grande joie. Mon ami se posa alors la question fatidique: si rien, comme mon cerveau le supposait, n’intervenait dans la création de ces infernales hallucinations, qu’est-ce qui en était la cause ? Et j’imagine alors que ses pensées l’ont mené vers la dangereuse réponse de la boîte à musique; si j’y avais porté plus d’attention, peut-être aurais-je pu éviter tout ce qui arriva.

Comme je ne voulais pas recevoir plus d’ondes qu’il n’était nécessaire, nous avions décidé de ne refaire cette expérience que trois jours plus tard. Une nuit je fus soudainement tiré de mon lit par un brusque vacarme qui m’amena, échevelé, au bureau. Ce que j’y vis avant de sombrer à mon tour, me glaça les os: étendu comme agonisant sur le parquet, agité de soubresauts monstrueux, mon ami hurlait de douleur et de folle joie mélangées. La grelottante petite musique atteignit alors mes oreilles et je basculai à mon tour dans les térébrants enfers. Cette fois cependant le tourment ne broya pas ma chair et mon âme et je pus filer au travers de paysages improbables, comme cela m’était déjà arrivé, poursuivi par d’étincelantes comètes bleues. Mon esprit tout entier criait à la victoire, « j’ai trouvé un sens, j’ai trouvé un sens » et je pouvais percevoir qu’en effet ma perception s’était accrue d’un onzième vecteur, l’ouïe. J’en avais déjà averti mes compagnons qui m’avaient alors assommé de questions: comment avais-je pu faire, en ce monde où tout déjà était découvert, où donc ma forme m’avait fait voyager pour que je pusse y découvrir un nouvel élément ? Je leur avais répondu qu’une âme étrangère s’était égarée en nos contrées, par je ne sais quel prodige, et qu’elle ramenait avec elle de stupéfiantes sensations d’un autre univers, extrêmement effrayantes et sans pitié. Qu’à chaque fois qu’elle pénétrait dans notre monde, sa forme semblait fondre en la mienne et que mon être avait semblé brûler de façon insoutenable. J’avais cru ne pas m’en sortir lorsque soudain cet étranger avait projeté à mon encontre ce fabuleux et mystérieux son développant mon onzième sens. C’était la deuxième fois à présent que je l’entendais et un de mes frères soudain se téléporta à mes côtés, irradiant une joie féroce qui ne m’était pas inconnue. Ses songes se mêlèrent aux miens et je compris qu’une autre âme vagabonde lui avait offert l’inestimable présent, sûrement en guise de bienvenue, après s’être fondue en lui. Elle avait dû être avertie par la première des douleurs qu’elle risquait de nous occasionner si elle ne nous transmettait pas la perception dès la première rencontre. Cependant, contrairement à la mienne que je sentais toujours quelque part rôder autour de mon esprit, l’âme vagabonde de mon frère, d’après lui s’était évaporée aussitôt sa mission accomplie. Je me souviens parfaitement de tout ceci, jusqu’à ce que la brume envahisse tout mon champ de vision et que je me retrouvasse au sol, trempé de sueur. Reprenant rapidement une conscience plus éclairée – habitude oblige – je me dirigeai vers la forme inerte de mon ami avant de saisir sa main; la dureté et la froideur du toucher me firent reculer, alarmé, avant d’avoir le réflexe de chercher son pouls. La mort l’avait frappé dans le plus terrible des cauchemars et je songeai, à part, qu’il avait tout de même eu ce qu’il souhaitait. Lui qui ne cessait de courir après un hypothétique autre monde, l’avait percuté de plein fouet, si fort qu’il n’avait pu y survivre. Je déclarai sa mort aux autorités dès le matin venu, passant par un court mais nécessaire interrogatoire, auquel je répondis presque honnêtement: j’étais son ami venu lui rendre visite au sujet de mes douleurs post-opératoires, car je me sentais seul alors. Tout se déroulait parfaitement jusqu’à ce qu’un bruit de chute me réveillât, plusieurs jours après mon arrivée. Le scanner ? Une de ses lubies, il aimait faire des recherches sur les capacités du cerveau et les données enregistrées étaient celles de ses propres expériences. La médecin légiste, à l’examen du corps, annonça qu’il avait décédé suite à un problème d’artères encombrées par du mauvais cholestérol; l’enterrement eut lieu deux jours plus tard et j’y assistai, entouré de tous les membres de la grande famille de mon ami. Je ne pensais plus, j’étais ailleurs. Malgré moi, mes yeux restaient secs et lorsque je rentrai enfin chez moi, mon chalet ne me parut plus du tout aussi confortable et apaisant qu’au premier jour.

Depuis ce funeste événement, je n’eus de cesse de poursuivre les recherches de mon défunt ami, de manière tenace et désespérée. J’en vins finalement à la conclusion que nous étions passés, lui et moi, dans un autre univers, grâce à l’effroyable musique de la boîte mystère, et avions rencontré les habitants de cet étrange monde. Si j’avais pu y survivre, contrairement à mon ami, c’est sûrement parce qu’il m’avait été possible de voyager « là-bas » bien avant de découvrir ce vecteur sonore fatal. Peut-être grâce à mon cancer, qui sait. Toujours est-il que je devais être une des très rares personnes sur terre à pouvoir ouïr ce son maudit sans en subir les mortelles conséquences. Je décidai d’enfouir profondément sous terre la cause de la mort de mon ami, tout d’abord pour ne pas risquer de possibles futurs trépas mais aussi pour m’enlever définitivement toute envie de retourner en ce monde trop angoissant, dans un but scientifique. Je délaissais mes carnets de recherche, mes notes et mon délire et me mis à écrire de plus en plus de nouvelles traitant de mes aventures. Je les contais de façon très fantaisistes et ma célébrité dépassa le cadre du village; je gagnai plus mais ne changeai pas mes habitudes de vie.

Au moment où je dépose ces mots, l’après-midi fait pleuvoir ses rayons d’or sur mes légumes, j’ai très envie de m’assoupir dans mon siège à bascule mais le facteur se fait entendre.

Il est venu me délivrer une lettre. Je la dépose ici, afin que vous ne me croyiez pas simple fabulateur. Mon stylo tremble dans mes mains alors que je voudrais être prompt à terminer mes phrases. Ce courrier est la preuve écrite que tout ceci m’est bien arrivé et qu’il est possible qu’un jour nous nous retrouvions face à un monde totalement inconnu… si nous y survivons.

« Monsieur Son de Plume (mon nom d’écrivain),

Nous sommes une institution de recherche en neurologie et avons eu la chance de lire quelques unes de vos nouvelles qui nous ont beaucoup interpellé.

En effet elle font référence à une boîte à musique et il se trouve que le même type d’objet avait été créé chez nous à des fins d’étude sur les capacités cérébrales et la possibilité de mondes parallèles. Nous l’avions envoyée à une fondation partenaire au nord de l’Espagne (INIP, Instituto Nacional de Investigacion en Psicologia) mais elle n’est jamais arrivée à destination; sans doute s’est-elle perdue au milieu de son trajet.

Si par hasard vous en avez entendu parler – et l’avez mentionnée dans vos écrits – nous serions très heureux que vous nous contactiez car nous n’avons de cesse de la rechercher.

Bien entendu, nous avons également promis une récompense de cinquante mille euros à tout individu nous ramenant la boîte à musique. Comme vous le constatez, elle nous est très chère et de très haute importante.

Autre chose, surtout, si vous l’avez en votre possession, ne la mettez jamais en marche, plus qu’un conseil, c’est une mise en garde: il vous en coûterait la vie. Et si vous l’avez transmise, allez vite en avertir les destinataires, nous ne voudrions pas avoir de morts sur la conscience.

Nous vous remercions de votre attention, toutes informations au sujet de la boîte nous sera bénéfique.

Très cordialement,

M. xxxxxxx, directeur de la FNEN (Fondation Nationale d’Étude en Neurologie) »

Publié par Yuki Penalver dans Yuki Penalver, 2 commentaires

XVII – S’évader de soi-même

La jeune femme se rattrapa à la crinière, alors qu’elle glissait une énième fois de son cheval. La pauvre monture, extraordinairement habile, se trouvait néanmoins face à un cas particulièrement ardu de maladresse. Non pas qu’Éther fût une calamité de nature, mais elle était tout à fait épuisée ; elle n’avait quasiment pas dormi les deux dernières nuits et espérait ardemment le pouvoir dans peu de temps. À l’allure où ils allaient, dans combien de temps Osilon serait-il rejoint ? Il lui avait semblé, d’après le contact télépathique avec Seregon, qu’une bonne distance s’étendait entre leurs deux cités, ainsi elle en arrivait à une sombre conclusion : les elfes ne s’arrêteraient pas pour la nuit venant.

« Oooh, misère. J’aurais préféré aller bon train et dormir, plutôt que de subir cette monotonie jusqu’à… quand ? Demain matin ? Plus ? » Elle soupira, la tête dodelinante. Gondolin – et sa sagesse – lui manquait, elle aurait aimé pouvoir s’enfouir contre sa veste et plonger dans un néant réparateur. Un coup d’œil en arrière l’assura de la présence de l’homme à la tresse de feu, mais il manquait Maeglin et elle se sentit refroidie ; depuis son arrivée, ces trois-là étaient devenus ces seuls amis et l’entouraient d’une chaleur rassurante au milieu de la tourmente. Les voir séparés l’angoissait.

Des cavaliers vinrent les rejoindre en cours de route, elle y prit à peine garde, souffrante de ne pouvoir relâcher ses muscles. Dans une éclaircie arboricole, quelques elfes les saluèrent, prêts à partir ; le jour était bien avancé à présent et la brume était partie, ne lui accordant guère plus qu’un peu de soulagement. Il lui en faudrait, des heures de bon lit, avant qu’elle ne se sentît mieux !

Comme elle le craignait, ils ne se posèrent pas pour la nuit – le temps avait filé en tortue sous le vent, manquant l’achever. Mais ce fut de trop pour la jeune femme qui, brusquement, chuta. Le cheval s’arrêta, patient, tandis que Seregon sautait à terre pour venir à son aide. Éther tremblait tout en cherchant à se remettre debout ; l’elfe, inquiet, la souleva puis s’ingénia à trouver une solution à son mal-être pendant que les autres les dépassaient. Certains s’arrêtèrent tout de même, rares, proposant de créer une sorte de harnais afin de l’attacher à sa monture. Elle ne disait mot, murée en une noire forteresse où les paroles – de toutes façons incompréhensibles – ne lui parvenaient qu’enveloppées d’épais coton. Sous l’impulsion minime de l’esprit de son compagnon, elle se réinstalla, laissant les elfes enserrer ses jambes et ses bras autour de sa monture par des cordes sans doute magiques (elle avait l’impression d’être tenue par une gangue douce mais incroyablement solide). Un sac empli de tissu fut même placé sous sa tête et, enfin tenue, Éther les remercia à haute voix, certaine qu’ils comprendraient. Ensuite, elle s’endormit.

À Osilon, l’atmosphère était en effervescence ; par télépathie et moyens magiques combinés, la nouvelle avait fait le tour des cités des elfes et les préparatifs étaient à leur comble. Évidemment, chacun était au courant du rôle qu’avait joué l’humaine, emmêlant des opinions contradictoires à son sujet, parfois même au sein d’un seul esprit. L’accueil était mitigé mais enfin, qu’y pouvait-on, elle avait sauvé le Prince, n’était-ce pas l’important ? En attendant, le roi des dragons se trouvait à présent chez eux et, quoique bien gardé, il conservait une prestance menaçante à faire pâlir les plus vaillants. Préférant avoir Anar sous sa surveillance – entre autres –, Tarmunora était partie avec lui dès la fin du Cercle Avide, accompagnée de Gondolin ; ils étaient proches de l’arrivée, ayant poussé leur monture, et les premières maisons apparaissaient sous la frange plus timide en cette région des hauts arbres. La nuit était bien avancée et la lune, grimée de noir, affichait un air maussade. Il y avait encore à peine deux lieues à parcourir avant de devoir organiser le plus rapidement possible ce qui adviendrait dans quatre matins, ce Serment du Sang gonflant en tous les cœurs un sentiment de fierté piétinée.

Éther s’éveilla, courbaturée. Voulant se lever comme chaque matin de son lit, elle commença à paniquer (quelques secondes) en se sentant ainsi retenue. Son ami s’approcha, compatissant, et l’aida à se défaire de ses liens avant de lui passer un fruit et un morceau de gâteau qu’elle accepta d’un sourire. Sa fatigue s’était légèrement délitée mais elle ne pouvait dire avoir passé une excellente nuit ; toutefois elle ne pouvait reprocher à sa monture d’y être allée doucement.

« Il faudrait que l’on s’arrête pour0 que je vérifie les plaies de mes jambes. Ça a l’air ok comme ça mais je ne voudrais pas que ça s’infecte. »

Le jour grisou perlait au travers des feuilles sur leurs têtes solitaires. Ils avaient pris du retard sur les autres, par sa faute sans aucun doute. Elle espérait que ce ne fut pas préjudiciable à son compagnon et lui décocha une moue embarrassée.

Il rit et la rassura en un réflexe :

  • Ne te fais pas de souci, tu dormais si bien, je ne voulais pas presser le pas au risque de te réveiller.

Puis il haussa les épaules, n’osant l’effleurer de sa pensée. Aussitôt la jeune femme répondit :

  • C’est gentil Seregon, je me sens un peu mieux maintenant.

Puis elle sursauta, une main sur la bouche. Bien sûr, elle venait de parler en sa langue mais… comment avait-elle pu comprendre ce qu’il venait de lui dire ?! Mais avait-elle vraiment saisi, n’était-ce pas une illusion ? Après tout, il y avait toutes les chances que ce fût réellement ses propos, son cerveau avait fait une traduction automatique, comme cela lui arrivait parfois après avoir écouté beaucoup d’une même langue. L’elfe l’observait avec curiosité, ses paupières légèrement plissées. Il avait bien vu qu’elle lui avait répondu avec une facilité confondante mais ne pouvait en tirer de conclusion pour l’instant. Leurs chevaux rattrapaient lentement le mouvement et la matinée passa dans le silence jamais vide d’une forêt éveillée ; un oiseau voltigea juste au-dessus de la tête d’Éther ragaillardie. Elle avait presque envie de chanter ! Un sifflement timide s’échappa de ses lèvres puis se tonifia lorsqu’un lumineux sourire vint éclairer le visage de Seregon. Quelques écureuils chicotèrent à leur passage, un blaireau s’aventura presque sous les pattes des montures souples et dociles. Il lui parut soudain que l’univers se débarrassait de ses gris oripeaux pour s’entourer d’irisés atours malgré les nues et elle renversa la tête, laissant éclater son humeur joyeuse.

Une démangeaison féroce la ramena vers des préoccupations plus terre-à-terre : ses jambes la piquaient !

  • Ah merde, marmonna-t-elle, j’espère que c’est parce que je guéris !

Sa main tâtonna sous la toile de son pantalon, heureusement élastique ; les boursouflures formées par les croûtes la firent grimacer. Pourvu qu’il n’en restât rien ! Mais il fallait tout de même qu’elle vérifiât et tant pis pour le retard (enfin, sauf si Seregon avait à faire à une certaine heure, comment le lui faire comprendre?). N’avait-elle pas suffisamment abusé de sa patience ? Il était peut-être temps de se découvrir un talent d’émettrice télépathe ! Son premier essai se solda par un échec et le chemin se poursuivit. Deuxième tentative, son ami tourna vers un elle un regard empli de curiosité, ce qui l’encouragea.

Au bout de la troisième lancée de pensée, un mur scintillant se présenta brusquement sous ses yeux ébahis, mur qui s’évapora aussitôt à son approche. C’était une planète, un océan, une galaxie paisible et superbe de milliards de reflets ; reflets d’ailleurs qui l’étourdirent, bien qu’elle ne les touchât pas, trop peureuse de ne pouvoir en ressortir. Mais, lentement, un filament vint à sa rencontre et l’effleura doucement. Elle ressentit tout un panel extraordinaire d’émotions toutes plus diverses les unes que les autres dont la joie et l’étonnement primaient.

« Se-Seregon ? Comment puis-je parler par télépathie, c’est complètement fou ! » Et disant cela, elle renvoya les mêmes sentiments, ennuyée de ne pouvoir toujours parler un vrai langage. Cette barrière continuait de s’interposer entre elle et l’elfe malgré la connexion de leurs esprits ; comment avait-elle pu donc s’exprimer « sans souci » avec les dragons ? Toutes ces réflexions glissaient néanmoins jusqu’à Seregon qui les retournait en tous sens, frustré de ne rien saisir, quoique au même instant lui parvinssent suffisamment d’émotions pour dénouer le mystère. Ils passèrent tant de temps à s’apprivoiser ainsi, chacun debout aux frontières de l’autre, qu’ils ne virent pas le mi-jour arriver et Osilon par conséquent. Seregon, plus habitué, fut le premier à le remarquer. Il en avertit Éther et le contact rompit.

La jeune femme, tout étourdie, eut l’impression de voir plus net, si c’était possible étant donné qu’elle avait une excellente vision, du moins d’après son ophtalmologue. De surcroît, la nature brillait de couleurs si vivantes, si intenses qu’elle ne se rappela que tardivement que le jour était gris ; les bruits lui parvenaient avec une force peu commune, elle attrapa quelques phrases lointaines, une rumeur elfique et la brume retomba.

Éther tressaillit. Comme la réalité était fade ! Ses yeux faibles et ses oreilles emplies de mousse ! Elle ne comprenait pas, son humeur chuta aussi rapidement que son retour à la banalité. Mais la foule au milieu d’une grande clairière coupée d’arbres souples détourna ses pensées. Une foule disparate au milieu des maisons invisibles, un tapis de rousses fougères sous les pas feutrés, une tension de lion refusant son destin. Éridor, oui, Éridor était là. Elle le sentait dans toutes les fibres de son être et cette sûreté la laissa perplexe car elle ne le voyait ni ne l’entendait.

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RENDEZ-VOUS du 3ème type – Élisabeth POGGI – Ch 2

LES CANARIES

Rien à signaler de très spécial. Îles fantastiques climatiquement et botaniquement parlant, car côté tourisme, surtout Gran Canaria et sa ville européenne Las Palmas, ont rejoint depuis longtemps le club des grandes destinations touristiques. Mais ne soyons pas mauvaise langue, sur les sept principales îles, nous avons trouvé notre bonheur dans plusieurs endroits oubliés des vacanciers. L’île Graciosa, peu polluée, assez déserte et rocailleuse, offrant un petit port très intime et engourdi où la lumière crue se déverse en cascade entre les murs blancs des quelques maisons. Quelques grèves sablonneuses où l’esprit aime à languir et de grandes collines volcaniques.

Lanzarote aussi m’a beaucoup attirée car peu visitée. Ses kilomètres de plages désertes, baignées d’un implacable soleil, déploient sous les pieds un magnifique spectacle. Paysages grandioses balayés par un sempiternel vent qui pousse parfois les sables du désert africain à venir remplir les plages et saturer les poumons.

C’est sur l’île de La Gomera que nous vîmes pour la première fois, une lueur étrange et bleue. Nous étions basés à Valle Gran Rey sur la Côte ouest, à l’ancre dans le petit port de pêche, au pied d’une falaise où bon nombre de puffins cendrés viennent nicher.

Le soir, alors que le soleil s’était couché sur la mer et que les oiseaux faisaient leur sarabande, hurlant leurs cris semblables à des pleurs de bébés, ma grande et moi étions allongées sur le pont arrière admirant les étoiles au travers d’une légère brume, lorsqu’une vive lueur bleutée apparût plein ouest, au-dessus de l’horizon, à l’endroit même où une demi-heure plus tôt s’était caché le soleil. Elle se déplaçait plus vite qu’un ballon-sonde, moins rapidement qu’un avion, sans autres lumières que ce bleu intense qui ne clignotait pas, mais surtout, en ce calme nocturne, dans un extraordinaire silence. Je l’estimai assez loin, bien que cela fût difficile en pleine nuit. Elle était très lumineuse. Bien plus vive que les feux de hunes des autres mâts au repos. J’eus le temps de prendre les jumelles qui sont toujours à portée de main, et d’observer de plus près la surprenante lueur.

Soudainement, elle sembla virer de bord afin de s’approcher. Je criai à Dan de monter venir voir lui aussi le phénomène. Aux jumelles cela ne donnait rien d’autre qu’un fort éclat flouté. Les deux autres piafs, qui n’avaient pas leurs oreilles en poche, et Dan, grimpèrent prestement les trois marches en levant la tête, quand aussitôt la lueur s’arrêta net, là, juste au-dessus du voilier. Dans ma gorge une boule de crainte se forma, mélangée d’exaltation et d’attente. Mes vertèbres vibrèrent d’un léger frisson, répandant dans mes nerfs une douce chaleur.

J’avais toujours rêvé de faire une rencontre du troisième type, à condition, bien entendue, qu’ils soient pacifistes, cela va de soi. J’avais lu un nombre prodigieux de commentaires, de livres scientifiques, de reportages et de témoignages en tous genres, écrit par des passionnés, des ufologues reconnus, des pilotes d’avion militaire ou civil, ou des astronomes et je m’imaginais moi aussi, en rapport avec une intelligence venue des étoiles. J’écrivais des romans de science-fiction, et cela me passionnait. Mais de là à le vivre, ce soir, sans préambule, sans s’y attendre, était une toute autre histoire ! Bien sûr, on ne s’y attend jamais. En général cela arrive par surprise, au détour d’un chemin, le jour où l’on part se promener sans aucun moyen pour graver l’instant, de sorte qu’il n’y a que votre parole pour faire comprendre aux autres ce que vous avez vu, au risque de passer pour des fous.

La vive lumière resta là un instant, je n’aurais su dire combien de secondes, mais un temps assez court tout de même qui ne me permit pas d’aller prendre la caméra. Puis, comme elle était apparue, elle vira de bord et repartit, lentement, au-delà de la falaise, plein est, et nous la perdîmes de vue.

Nous attendîmes quelques jours dans l’espoir secret de la revoir. Sur l’île, autant dire que personne n’avait rien vu. Certes, il était tard ce soir-là, mais mystère, aucun bougre n’avait levé la tête au bon moment. Désolés d’être les seuls observateurs d’une énigme aussi lumineuse, passablement satisfaits de cet arrêt îlien, et la météo aidant, nous reprîmes la mer sous un léger crachin, vers des contrées plus clémentes.

נּӝנּӝנּӝ

Ce matin-là, je me levai plus tôt. Je travaille assez tard et ce n’est pas dans mes habitudes de me lever à la diane car j’aime traîner au lit, m’étirer mollement tel un chat, et passer d’un bord à l’autre en étreignant les coussins pour caler une jambe.

J’écoutais.

Le clapotis léger de l’eau sur la coque en alu, les petits poissons voraces venant brouter les algues vertes qui adhérent sur la ligne de flottaison en faisant des bruits de ventouses, les quelques mouettes qui osent se poser sur le balcon avant. Si limpides sont les bruits, que je percevais chaque sonorité : cristallines ou cuivrées, mates ou crissantes, et je souriais de toutes ces incohérences assemblées.

Les yeux mi-clos, j’essayais de grappiller quelques instants supplémentaires. Si Morphée, fils de la nuit m’abandonne, mes yeux s’ouvrent tous seuls, alors c’est fichu, je ne m’endormirai plus.

Les pensées volaient dans mon crâne comme des abeilles au petit matin, frileuses mais déjà pleines de projets. J’écoutais les petits bruits de la tribu. Étaient-ils déjà réveillés ? Travaillaient-elles leurs devoirs ces âmes adorées ou bien déjeunaient-elles ? Vaquaient-elles déjà à quelques tâches dont l’urgence ne m’effleurait jamais ?

Ce matin, alors que le bateau ancré dans la baie de Dakar depuis un peu plus d’une semaine roulait doucement ses flancs sur une mer glauque, mes yeux abandonnaient une douce somnolence et refusaient un supplément soporifique.

Nous avions décidé, d’un commun accord, de passer au large du Cap Vert. Nous connaissions déjà ses îles où l’envie de détente vous prend à l’ombre des palmiers, mangeant des mangues qu’un enfant vous offre le sourire aux lèvres, sans rien faire d’autre que d’écouter les mômes jouer avec leurs camarades à la peau caramel et au rire merveilleux.

Nous étions pressés, je ne sais par quel mystère, d’arriver au Sénégal, bien que je trouve Dakar bien moins attirante. Néanmoins, ce matin j’étais en forme et d’un bond (enfin pas trop haut car dans une cabine…) je me levai.

Les enfants, tranquilles, étudiaient leurs leçons et mon roi leur préparait des fruits fraîchement achetés au marché du coin, chez les mamas locales.

Parfois la vie est étonnante de simplicité. Un sourire soyeux, un câlin chocolaté, beaucoup d’amour, et le jour prend une exquise saveur de printemps. Ma tribu c’est l’oxygène de ma vie, chacun restant des électrons libres. Sans eux je n’existe qu’en apparence. Dans mon être c’est le spleen, un vide qui ne se remplit qu’en leur présence. Depuis maintenant douze ans, nous ne nous quittons pour ainsi dire jamais. Chacun est une part des autres. Je m’oxygène de leur présence.

Je m’assieds avec eux, les yeux encore mouillés de rêves, remerciant la vie de tant de délices. Le dernier blondinet, le seul garçon sur les trois vivant à bord, s’empiffrait de corn-flakes chocolatés le sourire béat. Le soleil était déjà haut dans le ciel pâle et voilé de brume salée. Les aigles de mer planaient très haut sur les vapeurs légères. Je monte sur le pont humide et, les yeux mi-clos, je regarde les mâts des voiliers au mouillage.

Combien de marins, combien de voiliers étaient partis ainsi sur des mers incertaines, abandonnant maison, amis, copains sur un monde de misère, préférant de loin la compagnie des poissons, aux ignobles exhalaisons. Disparaître à jamais des affaires délétères, laissant aux requins le soin de bouffer les esclaves du temps et de l’argent venus tremper leur corps abîmé aux bords des plages contaminées.

Au club de voile devant lequel nous avions jeté l’ancre, les navigateurs, plaisanciers, retraités et loups de mer se retrouvent pour le petit déjeuner, pour l’apéro ou pour les échanges. Échanges d’info météo, de nouvelles du pays, du taux de la pollution, du niveau radioactif ou de bavardages futiles mais indispensables à la bonne humeur. Je n’arrive pas trop à m’intégrer. J’observe, j’écoute mais ne retiens pas grand-chose. C’est difficile à dire ; une espèce d’agoraphobie. La foule m’excède, au-delà de cinq personnes… Je suis sauvage, et rares sont ceux qui m’attirent. Nous n’avons pas les mêmes idées. Mes rares amis doivent s’accrocher s’ils veulent me garder. Nous restons en contact phonique, même à l’autre bout du monde, et il nous arrive parfois de prendre un avion pour leur rendre visite, comme ça, sans crier gare.

Le temps libre que la tribu veut bien me laisser, je le passe à faire des films et à écrire des romans. Science-fiction, fantastique, fantasy. J’adore inventer des histoires abracadabrantes. Des mondes imaginaires où se mêlent fantastiques et réels. Les univers lumineux et féeriques, les rêves illusoires, m’exaltent. Je laisse courir mes pensées sans essayer de les rattraper. Les lignes filent comme la laine sur un fuseau. Je m’enivre d’images fantasmagoriques et les pose sur le fil de mes idées, créant des rêves chimériques ou des lampes d’Aladin, cela dépend de mon état. Bref, j’invente des mondes meilleurs. Quand je peins ou écris, j’aime me retrouver en dehors du temps. Le passé, l’avenir, mais rarement le présent. Mon passé est ancré dans mon cœur, comme un voilier au mouillage. Mon avenir, je le rêve plus que je ne le vis, mon présent c’est l’instant où j’écris ce mot.

Le soir, avant de reprendre l’écriture, il m’arrive de sortir mes pinceaux et de laisser aller mes rêves sur la toile blanche. Je n’ai pas de préférence ; cela peut donner de l’abstrait, du surréalisme, des campagnes provençales, des portraits d’enfants ou des natures mortes ; c’est selon.

En fin de matinée, nous sommes descendus de la pirogue qui nous sert de taxi entre le voilier et le ponton de la plage, histoire d’aller surfer sur l’écran lumineux qui nous sert à rester en contact avec la prétendue civilisation. Certes, comme cela, pas de problèmes relationnels ; on s’entend bien, l’ordi et moi. Il ne m’enquiquine que lorsqu’il plante. Dans ces cas-là, j’hésite entre le faire voler par-dessus bord ou aller l’enterrer sous un mètre de sable. La première action est facile à faire, l’autre est plus fatigante.

La plage, d’un jaune grisâtre crasseux, était jonchée de détritus indéterminés. À quelques mètres de notre approche je fus intriguée par une envolée subite de vautours. Les vagues mourantes et mousseuses léchaient par intermittence un corps flasque et pâle, dont le mouvement ondoyant laissait croire qu’un souffle apaisé soulevait encore les flancs suintants de la bête. Moussa, notre taxi marin, nous expliqua que les vautours Rüppel étaient très utiles dans leur pays.

« Ils nettoient tout ou presque. Les bêtes mortes ne restent pas très longtemps ! »

Effectivement, la pauvre chèvre n’avait plus que ses cornes et ses sabots d’intacts. Nous n’avions pas mis nos masques et par chance le vent portait à l’est. Nous n’eûmes que quelques effluves musqués faisant se tordre les piafs dans d’excessifs gargouillis.

Confortablement installée à l’ombre d’un fromager et sirotant un jus de bissap, … (suite au prochain post …)

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XVI – Départ vers Osilon

Malaisé, un sentiment contradictoire s’installa vis-à-vis de l’humaine. Elle avait sauvé leur Prince, certes, mais elle avait alors plongé, par cet acte, leur peuple tout entier en une humilité de débiteur. Il devait allégeance au roi Éridor ! Le choc des révélations des clauses décrétées par un monstre sanguinaire – qu’ils considéraient tel – lors du Cercle Avide, comme nommé ultérieurement, s’était mué en une vive colère enflant en tous les cœurs elfiques. Qu’il y eût insistance en premier lieu sur le fait qu’aucun « deux pattes » n’aurait à lever le moindre petit doigt sur les dragons sous peine de bannissement des noms était, déjà, un point sujet à injustice, quand on savait qu’il n’avait jamais été dans leurs intentions de le faire, surtout après l’Accident, et qu’ils ne s’étaient que défendus par la suite, évitant la moindre mort du côté des attaquants. C’était un comble ! Sans parler de la perte absolue du désert et des monts (quoique pour ces derniers ils n’eussent jamais tenté de s’y trouver véritablement) tout comme une liberté restreinte dans leur forêt chérie, alors même que les ailés pouvaient s’y ébattre en tout bien tout honneur. Et pas seulement ; s’il se trouvait qu’un animal était chassé par un elfe – malgré une progression constante vers le végétalisme – alors même qu’un dragon était à proximité, la proie devait être cédée à ce dernier, sans discussion. Beaucoup pressentaient des abus de toutes parts, mais ce n’était pas le pire, loin de là.
Depuis les temps d’Alalëa, la succession au trône s’effectuait au travers de diverses épreuves mentales et physiques opposant les prétendants durant huit jours, lien de sang ou pas avec la royauté. Chaque concurrent pouvait s’affronter ainsi par équipes, stimulant l’esprit de groupe, jusqu’à ce qu’il ne restât plus que deux en finale, passeurs de tous obstacles. Nombreux étaient ceux s’y étant préparés de longue date, particulièrement (et logiquement) Tarmunora et son frère ainsi qu’Anar qui, malgré sa punition, pouvait toujours y prétendre – au grand dam de certains.
Or, en cette heure où la paix avait un goût amer, l’ultime clause d’Éridor avait été la goutte faisant déborder le vase de la tolérance. Aerandir n’aurait plus aucun droit sur le trône. Les dragons l’avaient bien entendu encensée avec joie, percevant là une satisfaisante compensation à leur vengeance avortée. Mais pas les elfes ! Et la honte retombait sur le peuple mortifié, sachant à quel point le fier Prince tenait à ses responsabilités et qu’il ne pourrait admettre que sa vie eût pu les mener aussi loin dans l’embarras. Son père lui rappela toutefois que, capture ou pas, les choses se seraient sans doute aggravées, car ils n’auraient pu rester en position défensive toute leur longue vie, en imaginant par là que les dragons n’eussent jamais décidé de leur porter un coup fatal, comme ils paraissaient tout à fait préparés à le faire. Il avait raison mais le cœur bouillait d’être soumis aux plus forts. Tarmunora lui avait promis, quels que fussent les obstacles, de devenir la future Reine, espérant adoucir le fiel de ses humeurs. Il pouvait être vivement féroce s’il lui semblait qu’il le fallait et ne plus voir qu’en noir s’il ne le fallait pas malgré sa rage… La Princesse avait toujours joué le rôle d’exutoire à ses côtés mais, bientôt et fort malheureusement, elle ne le pourrait plus, tout entière plongée dans ses entraînements. Sa justesse et sagesse lui manqueraient assurément.
Le Serment du Sang, ou Agaeti Sänghren, allait s’effectuer dès le cinquième matin suivant le jour de la rencontre, au pied des Monts Crocs, au sud-ouest d’Ellésmera, non loin de la petite cité Osilon aux maisons rameuses et florissantes. Ce choix était cerné de toute part, sauf au nord, par d’autres grands pans rocheux nids à dragons et au sud par le désert dont le terrain n’était plus aussi neutre qu’auparavant. Des chants tisseurs de sorts achèveraient alors ce qui était et serait à jamais le plus terrible destin elfique… du moins songeait ainsi l’inimitié populaire.
Alors que l’aube grisaillait, Éther cherchait encore le sommeil sur un des lits d’une maison de guérison de Kirtan, se remémorant les événements. Revenus de l’autre côté du cercle formé par les ailés, Maeglin et Seregon s’étaient portés à son secours d’une manière fort chevaleresque lorsqu’elle la comparait à celle du Prince l’ayant tout bonnement ignorée. Sa méconnaissance des points abordés avait excusé ses grogneries, une fois ses plaies soignées ; bien que son ami aux cheveux noirs eût souri à ses côtés, ce n’avait été qu’une façade dont le ravalement n’eut pas été suffisant, depuis l’attaque, pour tromper les moins perspicaces s’il y en avait eu pour le voir. Malgré cela, la jeune femme ne s’était rendu compte de rien et l’avait libéré en même temps qu’elle sombrait dans un demi-sommeil. Il avait fallu qu’un oiseau matinal fût venu quelques instants plus tard rompre le fil fragile de ses ténèbres personnelles pour qu’elle ne s’endormît plus, souffrant de ses blessures jusqu’au matin. Seule.
Une vague rumeur coulissait à ses oreilles sans qu’elle n’y prît garde, tout à fait morose ; la situation était telle en train de s’améliorer ou de s’empirer par sa faute ?
Les préparations au-dehors allaient bon train en une atmosphère pourtant pesante. La grande majorité des dragons s’en était retournée chez elle dans l’attente du jour sacré, emportant Cerenthor et laissant leur Roi Éridor sous la garde attentive d’elfes guerriers. Au nombre qui l’entourait l’on pouvait aisément présager qu’il perdrait honneur et vie en peu d’instant si une humeur inopportune venait à le pousser à l’attaque, ou, plus censément, si son peuple gardien portait la patte sur leur précieux otage. Ainsi, les pions étaient posés de façon à ce qu’un échec et mat provoquât aussitôt l’autre. Tarmunora, froide et fière, se trouvait à présent à la tête de nombreuses préoccupations et les gérait parfaitement, aidée de son frère dont l’iris avait pris la dureté d’un diamant.
Seregon vint à son chevet et lui fit comprendre par contact télépathique qu’elle devait se préparer à partir très bientôt pour Osilon où beaucoup d’événements surviendraient, événements dont elle avait été le déclencheur, bien malgré elle. Depuis son rôle d’intermédiaire, il lui était bien plus facile d’interagir mentalement avec les elfes et sans ressentir trop de pression ou de vertige à ce contact ; pour le moment, c’était tout le positif qu’elle pouvait en retirer. Elle soupira en attrapant ses affaires, les yeux cernés d’une fatigue trop intense, incertaine du cours des choses. Ayant perçu un étrange mal être et une inquiétude latente à son égard dans le cœur de Seregon, elle se demandait si cette rivière si fluide passant sous les jambages du pont qu’elle était devenue alors en début de nuit ne portait pas en son sein un courant plus vicieux qu’il n’y paraissait de prime abord.
La nuit s’était retirée, le vent aussi ; une brume légère vaguait autour des troncs et des racines, comme tombée du haut des branches. Une foule disparaissait en pâles silhouettes aux côtés de montures presque invisibles, dont la robe, trempée de rosée, paraissait l’étrange condensé d’une vapeur vivante. Éther monta sur l’un d’eux, guidée par son ami, puis ne bougea plus, ses jambes encore endolories. Elle aurait voulu sombrer dans le sommeil sur l’instant mais le bruissement presque imperceptible de pensées agitées tout autour d’elle la maintenait éveillée d’une façon fort désagréable. Rabattant son capuchon, elle s’abaissa jusque sur l’encolure humide, ne cherchant pas à se faire remarquer, heureuse que la météo du jour lui évitât quelques regards peu amènes.
« Moi qui aimais les elfes, à présent qu’il me semble être rejetée de toute part, sans raison véritable (du moins, ne la connais-je pas), j’ai plus envie de retrouver les miens qu’autre chose. Si un jour il m’est permis de le faire… et si, bien sûr, je ne suis pas morte dans ce fichu accident d’avion, me retrouvant aussitôt en un monde parallèle. La vie après la mort ! Ce n’est guère différent que de se demander ce qu’il y avait avant la création de tous les mondes dans l’univers par de petites particules d’hydrogène… »
Et, malgré le départ, elle finit par somnoler, les mains pendant de chaque côté de la crinière du cheval. Intelligent, celui-ci suivait ses compagnons, à sabots doux et sans bouger la tête, conscient de l’épuisement de sa cavalière. Derrière, Seregon, les yeux levés, espérait une journée plus calme et plus claire que les précédentes, sans se leurrer toutefois : ils étaient partis pour se lier définitivement aux plus terribles êtres auxquels ils n’avaient été encore jamais confrontés.
La marche fut longue avant la première pause. Éther mangeait de petites pâtes de fruits, le cerveau vide et le corps égal. À voir défiler ces mornes troncs longilignes ou tordus, chenus ou lisses, sa pensée s’égarait vers de larges et libres plaines où le regard pouvait, de loin en loin, filer sans heurts et sans effort vers un horizon dégagé de toute brume. Cette dernière, tenace, finit pourtant par se déliter sous le soleil, apportant une frêle meilleure humeur à l’ensemble des elfes ; Maeglin, qui s’était occupé de quelques préparatifs, les rejoignit à l’instant du repas du mi-jour bien avancé. Ils grignotèrent dans leur coin, tout à fait silencieux. Éther, pas très au fait de ce qu’elle avait amorcé, aurait aimé avoir plus de précisions sur le but de leur voyage, ainsi que sur ce qu’il était advenu de la royauté, des dragons et de l’épineuse situation en général ; elle se contenta de savourer son bref repos, dodelinante.
Bien qu’inquiets de son état, ses deux amis ne tentèrent aucune communication, conscient de « l’étirement » dont avait souffert son esprit ces derniers jours ; il n’était jamais bon d’en forcer les portes, encore plus si elles n’étaient que de paille et c’était malheureusement ce qui lui était arrivé à moult reprises. Aussi la laissèrent-ils en paix avant que leur groupe – une trentaine tout au plus – se décidât à repartir. Il y avait bien quarante lieues entre Kirtan et Osilon et à la marche tranquille de leurs montures, ils pourraient arriver le lendemain au mi-jour, s’ils ne s’arrêtaient pas pour dormir comme cela était dans leurs intentions. Comment Éther le vivrait-elle alors ?

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RENDEZ-VOUS du 3ème type – Élisabeth POGGI – Ch 1

FLASH EN MEDITERRANEE

« Ici c’est parfait. L’eau est claire. Personne à l’horizon. Je rentre le génois et on y va !

— Juste le temps de finir ma pomme et je te suis. »

Un fait est certain : nous en sommes arrivés là. L’humanité déborde. Elle crache son agonie sur presque toutes les surfaces habitables – c’est là une litote.

« Je vais me baigner ! »

Oublié le sens des mots honneur, partage, parole, respect ; termes devenus obsolètes. Seules réalités : rendements, productivités, bénéfices, rentabilités.

Restons zen. Respiration, expiration, respiration, plongée.

Corps nu avalé par l’onde bleue.

Fatalement, cela ne se fait plus que sous masque filtrant sous peine de voir ses poumons se liquéfier.

Mais ne voyons pas là un monde abominable puisque c’est le nôtre. Enfin, presque.

Et dans tout ce merdier, quelques marginaux fuyants ce nid de frelons, ne voulant pas le moins du monde croiser ces affairistes entêtés.

Nous.

Une famille. Trois enfants encore obéissants. Un voilier audacieux lançant sa coque loin des turbulences insalubres d’une civilisation en dérive. Seul moyen trouvé pour s’évader comme on s’évade de prison, loin de l’air vicié des mégapoles sans âme. L’océan, malgré les alarmes lancées plusieurs années en arrière, expire lentement, mais reste l’ultime espace où la brise salée ne vous perfore pas les alvéoles.

« Elle est bonne ?

— Parfaite !

— J’arrive ! »

Arrêtés quelque part sur des flots tranquilles, loin de tout humain secours, avec pour seul horizon une ligne droite, nous profitions d’une baisse de vent pour rafraîchir nos idées. Dan remonta à bord, histoire de ne pas laisser le voilier sans capitaine.

Mer Ionienne, fosse de Matapan. Nous étions à 5121 mètres de la plus proche terre… en sens vertical. La fosse la plus profonde de la Méditerranée. Je plongeai de l’arrière du bateau et l’eau sur ma peau chauffée s’enroula et m’engloba.

« Tu as raison, elle est parfaite ! »

Les enfants me rejoignirent et sautèrent dans l’eau comme des grenouilles dans la mare à la saison des pluies. Le soleil à son zénith plongea avec eux ses rayons ardents, jouant sous l’eau en rides turquoise. L’eau cristalline renvoyait des milliers d’éclats d’étoiles qui flottaient et vibraient sous les assauts des petiots. Nous buvions la lumière par les yeux, par la bouche, par le corps tout entier, nous laissant balancer mollement, les yeux rivés dans ce bleu absolu, cet espace colossal, cet infini domaine qui nous soûlait étonnamment.

Un crabe de la taille d’une capsule de bière, pattes comprises, avait élu domicile sous la jupe arrière du voilier et s’accrochait aux algues chevelues lorsque le bateau filait dans les vagues. Voilà plus d’un mois qu’il suivait, indolent compagnon de voyage, le navire glissant sur des gouffres amers… Nous lui donnions parfois de l’exocet, que nous trouvions desséché, après une malheureuse tentative d’envol, étalé sur le pont et raide comme un passe-lacet. Le petit crabe, heureux de la manne, l’attrapait de ses minuscules pinces et s’enfuyait cacher son trésor dans les bras souples des algues.

« Chhhhuuuuuiiiiiiiiiiiiiiii… 

— C’était quoi ça, bon sang ! criai-je. »

Des rides frissonnantes ondoyaient sur l’eau comme sous la brise d’Éole.

— C’était quoi, c’était quoi ! T’en as de bonnes ! Comment veux-tu que je sache !

— Maman, maman ! J’ai peur !

— Et si c’était une baleine !

— Ou un énorme requin ?

— Mais non, poussin, tu ne risques rien, c’était juste un avion militaire qui passait un peu bas.

— Mais j’ai rien vu !

— Moi non plus, j’ai rien vu !

— Bon, on sort de l’eau, les enfants. Allez ! Ouste ! »

Avec autant de fonds sous nos fesses, la tranquillité n’était plus au beau fixe. Je n’avais pas spécialement peur des baleines, nous en avions déjà croisées, cependant je n’eusse pas aimé en avoir une sous la coque, encore moins un énorme requin… Un requin blanc… mais en Méditerranée… !

Dan me tira de mes sombres pensées.

— Je peux t’assurer que ce n’était pas un avion militaire, ni un drone, ni rien de tout ça ! Un avion à réaction fait beaucoup plus de bruit que ça. Là, on aurait dit un énorme bourdon !

— Peut-être mais un faux, sûrement…

Je vis ses yeux se froncer juste assez de temps pour comprendre que «faux-bourdon » en anglais se disait « drone ».

— Malin ! Oui, t’as raison, ce devait être un faux-bourdon. Mais de la taille d’un Airbus, alors !

— Sauf qu’on n’a rien vu ! »

Depuis déjà quelques années, ce voilier nous traîne où le vent tourbillonne sur des flots incertains. Escargot des mers, alangui sur la houle placide. C’est exactement çà. Un escargot, cocon douillet où l’on vit, rigole, travaille et s’émerveille de ne pas s’étriper.

Le monde fou où nous vivions, nous l’avons largué pour la liberté. Métro, boulot, dodo, ce n’est pas pour nous, les vicissitudes de la vie nous ayant épargné d’incertaines actions. Quand je dis vicissitudes, je devrais plutôt dire circonstances atténuantes, car la vie a eu pour nous la main douce. Nous sommes passés au travers d’obstacles, comme des pilotes à une épreuve de gymkhana. Le slalom c’est notre affaire, surtout en voilier pour remonter au vent.

Mon tendre s’est trouvé en accord avec mes pensées et nous avons mis cinq ans, (ah bon, cinq ans seulement !) pour mener à bien notre projet.

Libres. Fous et libres navigateurs suivant les caprices du vent comme les sternes sauvages. Nous allions de ports en ports, de criques en calanques, de baies en anses, nous mirant dans le reflet des flaques oubliées que la marée au milieu des rochers abandonne. Nous suivions nos envies, les désirs de rencontres ou les besoins de solitude. Chaque jour était différent, prenant plaisir à tout comme d’autres à rien. Nous vivions ensemble un rêve éveillé, un rêve sans fin.

Est-il lieu plus magique que le milieu de nulle part ? Loin de la pollution des mégapoles, loin de l’irrespirable monde et sa stupidité. L’horizon sans fin et le bleu de la mer et le ciel mélangé et l’écume mousseuse comme les nuages qui dansent et s’étiolent. Et les nuits douces où les étoiles innombrables imprègnent la rétine qui en boit l’éclat.

La Méditerranée, un des berceaux de l’humanité, éclaboussait les flancs de notre voilier. Les fines algues accrochées à sa coque tanguaient en ondulant comme des danseuses orientales, laissant courir dans l’onde des fils de cheveux émeraude.

Le soleil imperturbable, ami des troubadours, dardait ses rayons obliques sur la voile tendue. Quelle autorité a ce dieu égyptien pour remplir à ce point mon cœur et ma bouche, et ma peau salée par les embruns amers « … Viens à moi, Amon le valeureux… Fais que j’atteigne la limite du désert : viens à moi, Amon, celui qui sauve le naufrag­é ; fais que j’atteigne la terre ferme. »

Le soleil dans les yeux, le vent mêlant mes cheveux.

Le temps arrêté. Toujours.

Le navire approchait de la côte maltaise, vent en poupe, génois tangonné tribord, grand voile bâbord, petite houle arrière, pas de gîte, le pied total.

Le soir approchait et le vent tombait. Ni Zéphyr ni Sirocco ne voulurent renforcer leur haleine chaude sur nos voiles découragées.

Vingt heures.

Le soleil toujours là, déclinait sur la mer calmée, la teintant d’or. Deux nœuds dix au G.P.S. Pas fameux mais agréable. L’horizon bosselé par les falaises à l’ouest, semblait se gausser de notre lenteur. Le vent abandonna ses piètres efforts. Les voiles faseyèrent sur une mer plate comme l’encéphalogramme d’un spectre. J’en profitai pour me laisser traîner à l’arrière comme un ballot jeté. Un long bout de vingt mètres chargé de nœuds et terminé par un anneau, me retenait au bateau. Et puis deux nœuds c’est lent. Je pouvais en un crawl vigoureux rattraper et dépasser le voilier. D’une main accrochée à l’anneau, un masque de plongée, je m’immergeais tout en essayant de rester sous l’eau, chose assez malaisée, n’ayant pour cela qu’une main, l’autre tenant fermement le bout. Je ne sais si c’était la saison du plancton ou du frai, mais à chaque plongée, des animaux microscopiques, en nombre incalculable, me frôlaient le masque au passage. Dan, à l’arrière du bateau, surveillait mes pirouettes aquatiques comme un berger ses moutons.

Puis, aussi soudainement qu’un éclair orageux, le ciel se couvrit de lumière. Un flash énorme et bleuté ne dura que le temps de dire ouf.

« C’était quoi, encore ?

— Que veux-tu que j’en sache ? J’avais la tête sous l’eau !

— Mais, tu as bien vu ? Bon sang ! C’était fort et cette lumière, c’était pas un éclair ?

— Non, un éclair par un temps si limpide, si dégagé ? Je n’y crois pas… et puis… »

Une deuxième décharge, plus vive et plus bleue, plus concentrée aussi, là juste au-devant du voilier, comme un phare en plein jour. D’un bond dont je me serais cru incapable, j’attrapai la jupe du voilier et sautai à bord comme un exocet apeuré. Un sentiment étrange enroula le navire, comme un souffle léger, tiède. La trouille naissante se calma un peu.

« Un éclair, c’était un éclair !

— Un flash ! Un énorme flash ! Comme si Dieu voulait nous photographier !

— Dieu ou le diable ! Pfff ! Et pourquoi pas un centaure ou une pieuvre géante tant que tu y es ! »

Dans ma tête mille suppositions s’enchaînaient à la suite. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Un éclat de satellite ? Un reflet de ballon-sonde ? Un avion peut-être ? Nous ne pouvions savoir, avec leurs satanées expériences, jusqu’où pouvaient-ils aller ? Pourtant, aucun bruit ne parvenait à mes oreilles que celui paresseux de la mer tranquille.

Puis, tout à coup, une ombre titanesque nous cacha le soleil couchant. Je m’accrochai à Dan comme à une chaloupe, les poils dressés sur mes bras nus, les cheveux tout autant hérissés me faisant ressembler à un hérisson. Dan n’en menait pas large non plus, mais tentait illusoirement de me réconforter. Le ciel, immensément pâle, comme nous sans doute, s’était assombri en une fraction de seconde, puis, plus rien. Comme une éclipse solaire en version ultra-rapide, le tout ayant pris tout au plus cinq secondes.

Le soleil, fâché qu’on lui vole la vedette, était revenu saluer avant le tomber de rideau. Une hirondelle de mer ou un goéland passa au-dessus de nos têtes en lançant un rire strident. Nous n’étions plus très loin des côtes, l’horizon vers la terre ferme se voilait d’une brume épaisse et jaunâtre.

« Que vas-tu dire de ça Dan ? Et ne me dis pas que c’était un nuage ou quelque chose d’approchant !

— Là j’avoue ne plus rien comprendre. Désolé, je ne sais pas ce que c’était. Peut-être tes amis E.T. qui viennent te dire bonjour.

— Pfff… Laisse mes romans tranquilles. Je ne plaisante pas. Ce que nous venons de voir était bien réel. Enfin… je crois.

— Non, tu n’as pas rêvé. Ou alors c’était une illusion collective. »

ӝנּӝנּӝ

Un mois s’était écoulé sans apporter une conclusion satisfaisante à nos flashs mystérieux. Ni à l’ombre suspecte. La Méditerranée et ses îles estivantes continuaient de vivre sous un ciel étouffé, recevant son lot de touristes, de curieux, de pèlerins masqués en tous genres et de tous poils. Personne n’avait remarqué quoi que ce fût, si ce n’est les flashs des photographes excursionnistes prenant leur madone devant une statue rongée par les pluies acides ou sur la plage colorée de parasols protecteurs. Il est vrai que lors de cette aventure, nous étions au milieu de la mer, éloignés encore des côtes polluées. Peut-être étions-nous trop distants d’une quelconque paire d’yeux, si ce n’est celle d’oiseaux vagabonds.

Après quelques jours de repos et de visites, jouant nous aussi les touristes, masque au nez, léchant peu de vitrines et beaucoup de glaces, le voilier reprit sa course vers le soleil couchant et un air plus respirable. Les nuits suivaient, indolentes, les journées occupées par les enfants. La famille flemmardait sur le pont, faisant bronzette, lisant des histoires de vampires et de monstres marins, ou simplement profitant du calme en rattrapant le sommeil. Gibraltar pointait au loin son rocher érodé, encapuchonné d’un brouillard bilieux.

Les Anglais n’avaient pu se défaire de leur fog adoré et d’un commun accord, l’avaient emmené avec eux au sud de l’Espagne. Le reste d’Andalousie baignait dans les rayons ardents d’un après-midi d’été. Le vent, ce jour-là, se montrait fort peu cavalier, nous poussant vers les colonnes d’Hercule comme on pousse un chariot sur une route cahoteuse. Le vent plein est et la marée sortante nous permirent de franchir les dix nœuds. Nous saluâmes de loin, les Anglais, les singes et leur caillou encrassé, pressés de passer cette marmite agitée d’écume bouillonnante et de mousse puante.

La sortie de Gibraltar en voilier n’est pas une mince affaire et la rencontre des deux mers ressemble à un chaudron de sorcière sur les flammes de l’enfer. Le calcul des marées est primordial. Il vaut mieux sortir avec la marée descendante, sous peine de faire du surplace. Le vent doit évidemment venir du nord-est ou sud-est, c’est plus facile. Ainsi, la mer n’est pas à contre. De plus il faut raser la terre afin d’éviter la route des cargos qui eux sont prioritaires à cause de leur taille. N’allez pas vous trouver sur leur route en plein Atlantique, en général, ils vous ignorent et vous frôlent quand ils sont aux commandes, sinon…

Nombreux sont les cargos, pétroliers et même paquebots croisés. En règle générale, lorsque j’en vois un après quelques jours de pleine mer, je l’appelle sur le seize à la V.H.F. « Cargo boat, cargo boat, from sailboat, do you receive me please ? » Habituellement, la réponse ne se fait pas attendre. « Freighter to sailboat, I receive you » « — Hello. Have-you the weather forecast if you please ? » et là, un moment de papotage avec la radio n’est pas désagréable, même si c’est un anglais sorti de ma Provence. De toute façon, à l’autre bout de la radio, bien souvent j’ai affaire à un Coréen ou un Grec et leur anglais est parfois aussi bon que le mien, alors… mais tout de même, un partage d’info au milieu de nulle part, la prise de quelques renseignements sur la météo ou sur les nuages contaminés est bien pratique, surtout après plusieurs jours sans voir âme qui vive à part les dauphins.

Nous longions la côte marocaine avec un bon vent nord-est. La mer était relativement calme puisque le vent venait de la terre et une légère houle trois quarts arrière nous poussait dans la bonne direction. La chaleur augmentait sensiblement au fur et à mesure des jours qui passaient. L’air, par ici, sentait le sable chaud. Nous avions parfois la visite inattendue d’une libellule perdue, poussée par le vent vers les flots redoutables, et voyant notre bateau, le prenait pour une grosse planche de salut. L’aînée s’empressait alors de lui donner refuge, nourriture et soins.

Nous en étions à notre sixième jour de navigation, lorsqu’un souffle puissant et chaud nous passa au-dessus, suivi du bruit d’un ballon qu’on dégonfle en cent fois plus fort. Inexplicablement.

« Encore ! Tu as vu quelque chose ?

— Pas plus que toi, il me semble.

— Papa, maman, c’est quoi ?

— Eh bien…

— Peut-être que c’était… »

Un flash énorme venu de nulle part, formé là, du néant, comme si un photographe géant, invisible, venait de prendre une photo. Et sur l’eau ! Cela venait de l’avant du bateau alors qu’il n’y avait strictement rien que l’horizon infini. Pas un seul navire alentour. Loin des côtes, nous naviguions à soixante-dix miles au large d’Agadir, un peu plus de 110 kilomètres. Trop éloigné pour venir de là.

« C’est la même chose que nous avons eue en Méditerranée. Ce n’est pas normal.

— Je commence à avoir la trouille et à me poser de sérieuses questions.

— … ?

— Ne me regarde pas comme ça ! Il y a de quoi s’interroger, non ? Quelles expériences font-ils encore ?

— Putain ! j’espère que ce n’est pas chimique !

— On est mal barrés…

— Vivement qu’on arrive aux Canaries ! »

ӝנּӝנּӝ  (suite au ch 2)

Publié par Babé dans Article de Presse, Elisabeth Poggi, 0 commentaire

XV – Au-dessus du fleuve

« Dragons, aimés confrères et compagnons de vol, nous voici arrivés à un tournant que personne n’aurait osé supposer… Notre vengeance n’a pas été consommée et nous nous tenons à présent tous réunis – tous ceux ayant pu arriver ici en un instant imprévu. Imprévu mais contrôlé et je ne laisserai jamais les événements diriger nos actes vers de moindres compensations. Tel que vous le savez à présent, notre moyen de communication – la première qui fut jamais entre nous et ces furtifs « deux-pattes » – repose sur une nouvelle créature. Voyez sa fragilité et comprenez ma précipitation ! Oui, Mèroll, il s’agit bien de ce petit animal que vous avez aperçu près des rochers de cette plaine même, près d’Arbrousse qui pique et non loin de Chaudbrille où, effectivement, vous l’y avez vu descendre, Oirane. Cet être, nous l’avons retrouvé.

« Une telle possibilité d’arrangement ne peut être laissée à l’écart bien que, comme vous, je souffre de ne pouvoir venger mon fils. J’en souffre tant qu’un orage ne saurait rivaliser ma fureur de feu s’il advenait que je pusse sur l’instant me jeter à nouveau sur son misérable bourreau ! Mais, les choses changent. Le ciel et la terre m’en soient témoins, je ne souhaite qu’un meilleur avenir qu’une guerre incessante et irritante déformant le cœur de nos petits. Nos compagnes rugissent sous les traits aciérés de nos ennemis mais leur cœur est lourd et pesants sont leurs membres à l’idée que tout ceci puisse s’aggraver et se retourner contre nous. Oui, j’ai mainte fois retourné, hésité sur ce sombre destin. Moi, Éridor maître des dragons aux cœurs fiers, j’ai hésité. Soyez sans crainte cependant, mes ailes qui ont longtemps frappé l’air, mes crocs ayant mordu maintes têtes, mes griffes encore luisantes sauront supporter sur la terre des vils tueurs de dragons l’avenir d’une violence sans nom. Ils paieront de leur vie l’outrage d’un refus de nos lois ! »

Alors qu’un concert tonitruant de rugissements montait sous la voûte étourdissante d’étoiles, Éther cherchait à ignorer la douleur à ses jambes tout en souhaitant deviner ce qui pouvait se dire – à son sujet peut-être. Mais cela lui était impossible à présent, face à la grise muraille impassible. Bien que ses yeux fussent ouverts, seule cette image s’imposait à son regard, troublant son jugement. N’ayant jamais été confrontée à la force de la pensée de façon concrète, elle ne pouvait savoir ni comprendre, en quelques jours à peine, les rouages presque infinis d’une magie extrêmement ancienne. Qu’aurait-elle à faire, à dire ou à imager ?
Encore fiers et rigides malgré leur entourage, le Roi, son fils et sa fille se tenaient à peu de distance maintenant, arrêtés sur leurs nobles chevaux blancs, d’une impavidité à faire frémir les plus effroyables adversaires. Quelles étaient leurs secrètes réflexions ? La jeune femme, toute tremblante et effarée, n’était pas certaine de vouloir en prendre connaissance. Écailles brillantes sous la lune pâle, terre noire, faces blanches ; un éclair transperça le décor, l’atteignant de plein fouet. Aerandir l’observait et ses yeux, implacables et d’argent, comme si l’astre nocturne se fut niché là, paralysaient toutes suppositions. Il n’y eut plus rien d’important que tout le poids de ce regard frappant de vérité. Oui, chaque vie lui était à présent liée par le rôle dont elle aurait à s’habiller dans peu, si peu et sans préparation… Éther chancela, effrayée au plus profond d’elle-même. Sous l’obscurité tissée de blanc, les monts au loin éclataient de lumière, ne rendant que plus impressionnante la scène dans laquelle elle s’apprêtait à jouer bien malgré elle et, ne se sentant plus d’attendre toute droite, elle s’assit à même le sol, épuisée de secrets conciliabules.

La lune venait de parcourir un bon huitième de son chemin lorsque enfin un mouvement s’opéra au milieu des ailés. Un mur de crocs et griffes se forma tout autour des parties principalement concernées, soit la royauté, le monarque des dragons et l’humaine ; ce mouvement n’avait pu être intercepté – et de toute manière la situation était telle que la moindre protestation elfique risquait de tourner au pugilat – ce qui fit qu’une longue clameur s’éleva sous le ciel. Une lourde vibration monta de centaines de poitrines, à la braise endormie mais non moins prête si la situation le réclamait. Cette mélopée apaisa Éther contre toute attente qui laissa l’air s’échapper de ses propres poumons dans une brève détente accordée avant les pourparlers. La muraille tomba.

« Éther, toi qui portes le nom de l’espace où furent les plus grandes ailes de notre peuple, entends-moi bien et ouvre-toi au flux de nos pensées ; laisse nos désirs que j’exprime au nom de tous passer au travers de ton esprit. Les messages iront, fluides, si tu ne cherches à les intercepter, en souhaitant que ton imagerie soit suffisante à cela.Comme tu le sais, nous ne pouvons entrer en contact avec ceux que tu nommes elfes, tu es donc notre seul espoir. Ta compréhension de notre langue, que tu parles et entends, te suppose une nature de ce monde, bien que tu paraisse songer l’inverse et que je ne comprenne pas ce dont tu te rappelles. Ton esprit s’accorde au nôtre bien plus que tu ne l’imagines et ce même accord nous permet de communiquer au-delà de simples images.

  • Je… Bien. Mais… ne pourriez-vous vraiment pas faire cela avec les elfes à présent ? Par images ?

  • Nous pourrions tenter. Mais, comme ton cœur le devine, nous échouerons. Nos forces sont bien trop défiantes l’une envers l’autre et nos esprits puissants. Nous nous écraserions comme deux montagnes sauvages à l’éruption des terres et, bien que je pense que nous dragons finirions par gagner, les dégâts en résultant ne vaudraient pas la chandelle. Les liens qui nous définissent sont à la fois semblables et discordants, tenter de les rejoindre serait mortel. Aucune attache jamais ne fut entre eux et nous. En cette époque troublée, tu es la seule. Allons, commençons ! »

Alors Éther devint vecteur, intermédiaire étonnant entre deux anciennes créatures dont l’une, de par son impressionnante longévité, avait bien plus d’expériences que l’autre qui rattrapait cet écart par un esprit des plus sages et avertis, saisissant sans férir la moindre des images passant par la jeune femme. Cerenthor aux grands yeux d’ambre, droit et fort, attrapait chaque information venant d’elle telle une rivière de pierres précieuses détournée de son lit pour se diviser en multiples bras ruisselants à leur tour reçus par des milliers de têtes. Éther le percevait confusément, à l’orée de ses propres pensées qui, bien qu’elle tentât de faire silence – s’il était possible d’être silencieux sans parler –, parasitaient parfois le long fleuve. Elle ne pouvait savoir ce qu’il en advenait, ainsi emportées par les flots. Si vive était son impression de n’être qu’une arche aux jambages envahis de luisants galets qu’elle se demanda si son aide était vraiment nécessaire, à plusieurs reprises. Une note à son égard lui parvint en annexe, petite embarcation brusquement encordée à l’un des massifs de pierres :

« Cesse donc de te tourmenter, tu troubles la pureté de nos paroles. » Par « nos », ils devaient entendre tous les dragons. Elle s’appliqua à museler son esprit, tâchant de n’être rien de plus qu’un pont sagace. Il ne fallait pas se laisser submerger par les eaux et c’était déjà presque chose faite lorsqu’elle se ressaisit.

« On a vite fait de ne plus savoir où l’on est, à jouer l’intermédiaire par télépathie. Oh, chut. »

Le silence qui vida sa tête de la moindre parcelle de réflexion la fit chuter à cet instant bien durement sur le dos. Seul le grondement sourd des ailés perçait encore l’atmosphère, hypnotique. La communication venait de s’achever et le Roi, lorsqu’elle se releva pour l’observer, n’avait toujours pas fait un mouvement qui eût pu laisser deviner une intense réflexion intérieure. Une rumeur ne tarda toutefois pas à dépasser le simple « chant » guttural des dragons, provenant de nombreuses voix elfiques encolérées. Ou bien était-ce de la frustration ? Éther ne voulait pas le savoir, elle se tenait jambes vaguement repliées sur le côté, courbée comme si le ciel lui-même l’écrasait de son noir manteau. La tête lui tournait d’une affreuse manière et ce n’était que parce qu’elle avait conscience de la présence de tout ce monde autour qu’elle ne se laissait pas sombrer incontinent dans les ténèbres. L’ouïe lui revint, elle tenta de se relever, y parvint non sans souffrances puis jeta un œil aux alentours, surprise de l’atmosphère plus détendue qui y régnait (si une corde prête à viser pouvait l’être mais ce n’était rien au comparé du précédent incendie à peine contenu). Plus grand encore fut son étonnement lorsque le Roi s’inclina, suivit de sa fille puis, plus tardivement et non sans raideur, son fils. La tension se voyait au travers de sa mâchoire crispée, ses yeux plus étroits et ses bras contractés où les mains, comme vivement contrôlées, pendaient dans un faux relâchement. Les museaux des ailés n’étaient plus froncés sous la haine et, dans le froid glissant sur les cailloux, de larges panaches de vapeur mêlée de fumée s’échappait de leurs naseaux. La clameur d’au-delà de leur cercle descendit, en une lenteur amère cependant maîtrisée. La jeune femme ne devrait savoir que longtemps plus tard quels avaient été certains des tenants et aboutissants de cet échange unidirectionnel ; qu’Éridor était fin stratège mais surtout las de son chagrin et de la rage des siens qui rabaissait leur belle volonté à la seule fin de tuer. Eux, rois des cieux et des rocs, prédateurs aux proies nombreuses dans les forêts mêmes qu’habitaient les elfes, se laissaient mener par leurs sentiments, s’étaient liés indirectement au destin de leurs ennemis sans parvenir à en dépasser l’obstacle.

« Biir’ar au respect infaillible, toi dont la bonté te tua face à ceux que tu supposais d’égal amour, aimerais-tu ma décision à cet instant ? Ce lien indéfectible dont le manquement serait la mort de l’âme ? Peut-être arriverons-nous à bâtir un nouveau monde de paix basé sur la confiance et la bienveillance telles que celles que tu as toujours possédées. »

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La grande malheureuse – Chapitre III

Refermant l’entrée avec alacrité tant elle était pressée de retrouver son intimité, la jeune femme soupira.

D’environ une trentaine de mètres carrés, à la fois suffisamment spacieuse pour elle seule et étroite pour toutes ses trouvailles, la demeure n’en était pas moins absolument réconfortante.

Fatiguée du voyage étourdissant sur le dos de Silfi, de n’avoir pu trouver la solution à la charade et d’avoir encore une fois fait face à de violentes émotions aujourd’hui, elle se laissa disparaître dans une profonde couette extrêmement douce et pelucheuse. Son sac à la hanche lui pesait, elle le balança de manière peu délicate sur une table ronde déjà fort encombrée de papiers, de livres, d’objets disparates.

Sur une étagère à gauche du lit, accolée au mur, s’ennuyait une statuette d’une trentaine de centimètres représentant une sorte de moine tibétain assis sur un trône royal, enveloppé d’épais habits aux diverses nuances bleues et tenant entre ses mains une mosaïque formée de tesselles de taille ordinaire. À ses côtés, une maquette d’engin de vol avec ses voiles et son siège ainsi que son ballon, soupirait justement de ne pouvoir voler, et un lion de pierre cracheur d’eau au visage en forme de masque de démon animal asiatique lui jetait un regard en coin peu amène. Sous tout ce beau monde, une poupée vaudou aux terribles yeux tourbillonnants gardait close sa bouche dans une grinçante parodie du Secret. Du moins, c’est ce que ressentait la jeune femme, d’ors et déjà dans les limbes qui précèdent les songes.

Elle dut s’assoupir quelques instants car sans prévenir se releva, yeux grands ouverts, un peu perdue. À quoi venait-elle de penser ? Elle était sûre que cela eût eu un rapport avec la charade, qu’elle avait trouvé la solution au premier mot. Mais cela lui échappait, s’effilochait en lambeaux de rêves qu’elle ne parvenait pas à saisir.

Rattrapant son sac par la lanière, elle en retira le livre qu’elle avait emprunté à la bibliothèque. Comment cela fonctionnait-il lorsque le monde entier faisait de même sans surveillance ? Il n’y en avait jamais eu et pourtant tout était toujours parfaitement à sa place, sans un manque. Et s’il lui prenait de garder cet ouvrage pour elle, que se passerait-il ? Cela avait forcément dû déjà arriver, un oubli, une perte… mais il y avait tant dans les rayons infinis, peut-être n’était-il pas possible de remarquer une absence. Il faudrait qu’elle demandât aux anciens qui l’avaient accueillie, (elle était au moins sûre du lieu où ils se regroupaient), et peut-être aussi… aller à la rencontre des arrivants ! Cela pourrait lui apporter de nouveaux éléments sur la création de la maison. Éventuellement.

Grattant son cuir chevelu, elle rouvrit le livre « emprunté » à la bibliothèque, reprenant au conte suivant celui de la mer orageuse. Un stylographe à la main, elle s’empressa alors de noter tout ce qui lui semblait digne d’intérêt, les mots inconnus, les indices de lieux, les dangers et les questions lui venant à l’esprit. Un dictionnaire de son monde à portée de main, elle chercha les significations de ce qui lui avait posé problème.

Hélicoptère : « appareil volant dont la sustentation et la propulsion se font au moyen d’une ou de plusieurs hélices horizontales appelées rotors » la renvoya sur la définition de rotors qui ne l’aida pas beaucoup. « Voilure tournante »… Heureusement, un dessin de l’engin était proposé à la fin de l’ouvrage et elle en resta perplexe. Elle n’en avait jamais vu de semblables ! Secouant le chef, elle se rabattit sur l’explication du mot suivant, pilastre :

« Membre vertical formé par une saillie rectangulaire d’un mur, généralement muni d’une base et d’un chapiteau à la manière d’une colonne ». Elle préféra aller directement vérifier s’il y avait un dessin de pilastre et en fut satisfaite. Il s’agissait d’un élément architectural qu’elle avait eu l’occasion d’apercevoir finalement assez souvent lors de ses tribulations. Mais lorsqu’elle se pencha sur « veine de titane », elle ne put trouver que les mots séparés, ce qui ne l’aidait pas du tout. Elle ne voyait pas des êtres avec des veines en titane pour mesurer le taux électrique de l’air, quand même ! « Séquence », fut à peu près le seul mot qu’elle put véritablement comprendre : « Suite ordonnée d’éléments, d’opérations, de phases », et il en parlait comme du temps qui passe. C’était clair pour une fois.

Accoudée à la table tirée, assise sur son lit, la jeune femme ne vit pas la lune se coucher au-dehors et le soleil couler son or frémissant à la pointe des sapins argentés. Elle n’avait pas sommeil, chaque pièce, chaque monde ayant son écoulement de temps bien à lui et le bref repos qu’elle s’était accordée juste avant lui avait suffi.

Après avoir noté tout ce qui lui semblait essentiel et appris l’important, elle se replongea dans les « Contes et Légendes de l’Insondable ». En feuilletant au hasard, elle attrapa du regard un gribouillis et tenta de le décrypter. Ce n’était pas humain et cela ne lui disait rien du tout, même en comparant avec toutes les sortes d’écritures différentes qu’elle connaissait. Il y avait quelque chose de gracieux, de fin et de merveilleux dans cette calligraphie qui lui projeta en tête le Kyrien qu’elle avait croisé en sortant de chez les accrocheurs d’aurore. Aucun moyen de savoir s’il s’agissait de l’écriture de son peuple, sauf en retournant à la Bibliothèque comparer avec leurs textes, ce qu’elle ne voulait pas faire. Aujourd’hui elle n’avait pas envie de bouger. Se replongeant dans les méandres de l’écriture, la jeune femme entreprit le troisième récit d’une aventure passée :

« Sang de Loup, tanneur de son état, venait d’entamer sa quatrième commande – une peau de Gouton encore fraîche – et le soleil était déjà à son point le plus culminant dans le ciel cuivré. Il lâcha un bref grognement. Sa tête ne pensait qu’au prochain travail et c’était tout ; ses bras s’activaient sans relâche depuis la levée de la lune de feu. Entouré de vapeurs acides et rances, son nez avait perdu l’odorat puissant commun à ses pairs mais cela ne le gênait pas outre mesure. Il s’efforça d’effacer les dernières traces de graisse, de poils et de crasse puis entama la peau intérieure. Il n’y aurait plus qu’à la plonger dans le bassin à tanin.

Par l’entrée de son établi et par l’ouverture du toit conique se déversait la crue lumière de l’astre rougeoyant, gommant les ombres sur son passage. La température restait relativement apaisante, et heureusement : en dépassant yür, Sang de Loup n’aurait pu continuer son travail. »

« Yür ? » commenta à voix haute la jeune femme. Encore une unité qu’elle ne connaissait pas, sans doute de température.

« Une présence le dérangea soudainement. Il releva la tête: c’était Cœur de Mousse qui venait lui rendre visite.

« Que veux-tu ? » lui demanda-t-il, un peu mécontent.

« Nous avons de la visite. » lui répondit-il.

Il savait ce que cela voulait signifier. Aucun étranger ne venait par ici, aucun. Leur planète de toute petite envergure avait toujours désintéressé les autres créatures et personne ne s’en approchait. Il délaissa son tablier et sortit avec son compagnon. L’air au-dehors était imprégné d’une tension peu commune ; en grandes enjambées ils se rendirent à la place principale en surplomb par rapport aux habitations. Fleur de Rafil, Bras de Fer et d’autres étaient déjà là, rejoints bientôt par tout le village. Levant la tête au ciel, ils virent approcher d’étranges engins de vol, rapides et sûrement puissants. Leur trajet était presque vertical, scintillant de pourpre ; Sang de Loup sentit une onde d’appréhension lui traverser le corps. Quelque chose lui soufflait qu’ils allaient avoir des ennuis mais le reste de ses compagnons ne semblait pas le ressentir de la même manière. Il vit même Tête à Bêtes lever les bras, mais celui-là n’était pas vraiment fin. Cependant, voyant Yeux Brillants froncer des sourcils, son inquiétude augmenta. C’était le plus sage de tous et le plus prudent.

Lorsque les machines volantes atterrirent sur le sol poussiéreux, soulevant un nuage grisâtre, des filaments d’acier s’étendirent et s’y agrippèrent en véritables suçons. Des êtres vêtus tout de bleu en descendirent, lestement. Ils abordèrent assez rapidement le regroupement des autochtones pour les saluer à leur manière. Sang de Loup les observa à la dérobée, méfiant. Leur tête était curieuse tout de même, luisante au soleil, à plusieurs facettes plates et leur corps, sous ce tissu moulant bleu, lui paraissait curieusement désarticulé. Il ne vit pas d’yeux ni de bouche, ni de nez, ni d’oreilles et plus son regard détaillait ces êtres venus d’ailleurs, plus il se sentait mal. Qu’étaient-ils venus faire ici de toutes façons ? Quelles étaient leurs motivations ?

Ses compagnons invitèrent les étrangers à passer chez eux, afin qu’ils pussent se reposer et se nourrir. Âme de Pierre se dévoua, il avait la plus grande maison et le plus de diplomatie.

Après un repas fourni que les arrivants, très bizarrement, faisaient disparaître dans leurs mains, les créatures s’installèrent jambes croisées sur les tapis de laine et chantèrent une sourde mélopée qui fit se relever toutes les oreilles du peuple d’Argolas dans un ensemble hypnotique. Seul Sang de Loup et Yeux Brillants eurent assez d’esprit pour lutter contre la transe qui perdait les leurs et, glacés d’effrois, réussirent à tenir jusqu’à la fin de la terrible musique. Alors seulement ils firent semblant d’être sous l’emprise des étrangers et, mortifiés, se firent emmener en ligne jusqu’aux imposants vaisseaux métallisés.

Alors que le brûlant soleil descendait inexorablement vers la ligne d’horizon, l’ombre d’un filament s’étendit sur le groupe hagard et permit à Sang de Loup et Yeux Brillants de s’enfuir. Leurs détenteurs n’y prirent garde tandis qu’ils couraient à perdre haleine vers les douces collines du Haguet, contournant à grands peines les formes incisives de l’engin. Une fois dissimulés, ils gémirent leurs compagnons bientôt disparus dans les ventres morts sans pouvoir faire quoi que ce fût ; la nuit jetait à peine son voile d’obscurité sur la tragédie qu’une à une, vouées à on ne sait quel funeste sort, les machines décollèrent, chuintant dans l’air asséché. Les deux derniers du village étaient désespérés et percevaient, au fond de leur cœur, gronder la vengeance. Mais comment ? Ils n’avaient aucun moyen de rejoindre les cieux, aucun moyen de soulager leur haine envers ces êtres du firmament.

Lorsque tout danger fut écarté, ils repartirent au village pour récupérer ce qu’ils pouvaient et le déserter, à la recherche d’une solution. Pendant des centaines de séquences, les deux compagnons avancèrent, vaille que vaille, traversant les étendues désertes et les rocs farouches. »

« Encore le mot séquence qui apparaît ici ! », songea la jeune femme, intéressée. Elle referma le livre en coinçant le pouce à l’endroit de sa lecture pour relire le titre.

« Tout ceci a été écrit ou traduit par ceux de mon espèce, les humains, puisqu’il s’agit de ma langue. En tout cas, celle que je comprends. Ou bien par des êtres connaissant ce langage. Pourtant tout semble si différent ! Pas un récit pour le moment ne se ressemble. Le premier est une légende, le second un carnet de bord et le troisième… paraît être un conte, une fantaisie. Mais qui me dit s’ils sont pures inventions ou réalité simple ? Encore tant de questions… le titre paraît clair. À moi de déterminer sa véracité en me rendant, un jour, à Argolas. Si ce lieu existe… » Elle se corrigea : « Non, cela ne voudra pas dire que le récit est véritable mais que l’auteur a pu, peut-être, prendre exemple, s’inspirer de la réalité. Oh, zut, il me semble que je n’y arriverai jamais ! »

Elle reprit sa lecture, la mine soucieuse.

« Épuisés par tant de marche forcée, Sang de Loup et son compagnon virent leurs réserves de nourriture s’épuiser car aucune plante ne poussait plus en cette région, aucun gibier ne venait tenter sa vie devant la faim des voyageurs.

Bientôt ils crurent la mort fondre sur eux car ils ne pouvaient plus mettre un pied devant l’autre. La deuxième lune d’émeraude dardait de froids rayons impitoyables sur leur corps malmené et, effondré dans la poussière âcre de la terre, Yeux Brillants, de par son âge, fut le premier à ne plus supporter la cadence infernale. Il inspira, toussa, chuchota :

« Mon ami, mon frère… nous avons cherché par monts et par vaux… tous les moyens… de venger nos compagnons. Rien ne s’est présenté à nos yeux épuisés, rien n’a soulagé nos esprits vides. Je vais mourir. Tu ne peux continuer ainsi. Que va devenir notre peuple ? Tu en es l’unique représentant à présent… nous aurons fait notre possible. Ne me pleure pas. » Et il referma ses paupières pour l’éternité sur l’éclat de ses yeux.

Sang de Loup ne pouvait plus penser. Les larmes ne pouvaient couler car tout était trop sec, et son cœur et son corps. Il creusa un trou à même le sable terreux pour y enfouir Yeux Brillants puis s’en fut à pas lourds, terriblement seul. 

Nul ne sait ce qu’il est advenu de lui par la suite, s’il est mort peu de temps après son compagnon de voyage ou s’il rencontra finalement un lieu digne d’y vivre, survivant aux affres du chagrin et du climat. On dit qu’il serait devenu l’anneau pourpre entourant la lune d’émeraude, la montagne à tête de loup ayant remplacé les collines du Haguet ou encore la malédiction même qui pèse sur cette planète. Quiconque s’en approche finit inévitablement par disparaître dans le plus grand des mystères… »

S’ébrouant, la jeune femme frissonna. Quelle triste fin ! La maison n’existait-elle donc pas encore ? Il était évident qu’elle les aurait alors sauvés, les accueillant en son sein, attirant par sa poignée d’or au milieu de nulle part.

La curiosité la poussait à faire des recherches sur le peuple d’Argolas et à y aller malgré les sinistres recommandations. Cette planète, elle en était à peu près sûre, existait avant la maison et ses habitants, s’il y en avait encore, également ! Elle pouvait peut-être trouver quelque part un papier recensant toutes les planètes et leurs peuples existants avant le Début. Ou du moins une partie car l’absolu était impossible. Il y avait bien le conte que tout le monde connaissait mais qui ne révélait absolument rien de significatif à son lieu.

« J’aime le genre de noms qu’ils portent dans ce conte, se surprit-elle à murmurer, je ne me suis jamais décidée à en prendre un… peut-être devrais-je le faire à présent. J’ai l’impression que je ne retrouverai jamais le mien, alors à quoi bon s’entêter ? Il y a longtemps j’en reçus un mais… peut-être vaudrait-il mieux que je choisisse par moi-même. » Elle resta un instant immobile, indécise, comme à son habitude. Les noms portés par le peuple d’Argolas paraissaient rendre compte de leur caractère. Devait-elle faire de même ? Serait-elle à même de juger sa propre personne ? Elle se jeta à l’eau, composant quelques ensembles comme Frappe Destin, Heure Longue, Âme Triste, Oubli Éternel. Puis elle laissa tomber, insatisfaite ; le mieux serait que son véritable nom lui revînt. Il lui fallait avancer, mais vers quelle destination ? Son but était bien trop vague pour qu’elle sût vers quoi se tourner pour l’atteindre. Ce qu’il lui était possible de faire était de rechercher sa planète d’origine où vivaient les humains comme elle ou bien encore de résoudre la charade de la Fertygus.

La bille orange dans la paume de la main, elle réfléchit intensément. Un renversement… 

Alors qu’elle se posait la question, le volume qu’elle venait de refermer et avait posé sur le bord de la table, en manque d’équilibre, chuta. Se penchant pour le ramasser elle le reposa au centre avant de se figer : un déclic se faisait dans sa tête. « Ce livre vient de tomber… non, ce livre vient de se renverser ! Oh, bon sang ! Si ça se trouve… »

Aussitôt, elle se concentra sur le premier mot de la charade d’une toute autre manière, voyant le renversement comme un événement concret et physique. Et le seul qui méritait d’être appelé ainsi était arrivé juste après sa transformation de cerf argenté en humaine !

« Oui, oui, c’est cela j’en suis sûre ! Enfin, si je mets de côté l’impossibilité de le savoir sans l’avoir vécu… cette Fertygus devait lire dans les souvenirs ! »

Elle repensa au mur immense et brun qui s’était brusquement renversé sous son poids et les arbres derrière elle pointant comme autant de flèches dans un carquois géant. Le ciel, juste devant elle… par la force des choses puisqu’il avait lui aussi suivi le mouvement. Après le renversement, elle s’était retrouvée devant la couleur du ciel, l’adjectif possessif « sa » lui appartenait !

« Le premier mot de la charade est donc bleu ! », clama-t-elle, ravie. Emportée par sa réussite, elle se lança à la recherche du second mot et relut le morceau de l’énigme le concernant : « En second c’est celui qui a été choisi qui vous attire ».

« Mmpf, qui m’attire… Ce qui m’attire est abstrait pourtant. La création de la maison, mon identité. Pourtant il est dit « celui qui a été choisi ». » Elle fronça les sourcils, perplexe, mais ne s’en faisait pas trop. Tout l’intérêt d’une devinette était de justement passer par des chemins détournés. Il fallait qu’elle vît les choses différemment comme pour le premier mot. « Il me faut appréhender quelque chose de physique, comme tout à l’heure. De toutes façons, j’y suis obligée, puisqu’il y a « celui », non ? Ou bien me ferais-je avoir encore une fois ? » Elle parlait à voix haute et son timbre un peu rauque s’étouffait sur les murs surchargés.

Voyant qu’elle n’y arriverait pas aujourd’hui elle rangea la bille, (qu’elle n’avait pas besoin de sortir mais le faisait pour trouver l’inspiration), puis se leva. Elle voulait revoir Shijab, l’ancien qui l’avait accueillie à sa première arrivée dans la maison. C’était un être de profonde sagesse et un excellent professeur. Il lui avait appris tout ce qu’il lui fallait pour ne pas se sentir mal à l’aise, au maximum, ainsi que le nom de beaucoup de créatures vivant par ici. Sa bonne humeur constante lui avait valu le surnom d’ « Éclat Vif » par la jeune fille qu’elle était alors, à cause de ses grandes dents blanches apparaissant à chaque rire et cela l’amusait encore plus. Quand elle y pensait, cela faisait trois ans qu’elle ne l’avait pas revu, trois ans depuis qu’elle l’avait quitté, un an après son arrivée ! Cela lui déchargeait le long du dos des émotions qu’elle n’arrivait pas à démêler car trop complexes et nombreuses. Elle ne savait pas son âge, comme elle ignorait beaucoup trop de choses à son sujet, mais avait pu suivre l’écoulement du temps grâce aux mesures humaines que lui avaient enseignées les livres. Jamais encore elle n’avait rencontré d’autres êtres de son espèce mais c’était sans doute à cause de sa volonté précoce de s’éloigner de tout type d’entités, dans un sentiment de perdition et de désespoir face au néant qui l’habitait. D’après ce qu’elle avait pu apprendre, son espèce était mortelle, comme la très grande majorité recensée, mais elle n’avait aucune idée des pensées qui traversaient les siens lorsqu’ils y songeaient. Pour elle, le simple fait d’introduire le temps dans l’équation de sa quête la laissait toute frissonnante d’angoisse et d’agitations.

Se retrouvant face à une excavation large d’au moins cinq mètres de diamètre, à la surface irrégulière, d’une couleur terreuse mais trop proche du métal et au grain inexistant pour la tromper, elle s’arrêta, ne sachant si elle devait le traverser.

Elle avait eu envie de parcourir les chemins détournés de la maison à pied, décidée à se départir de ses sombres et habituelles réflexions. Décidant de passer à l’instinct, elle avait marché un long moment droit devant elle dans la forêt de son habitat sans dévier d’un seul centimètre avant de rencontrer un arbre. Volontaire, elle l’avait alors traversé, sentant qu’elle ne s’y cognerait pas et était arrivée face à ce creux paraissant sans fonction. « Bah, si je vais au centre, il se passera sans doute quelque chose. Je ne sais quoi, mais cela arrivera. »

Depuis le début, ce qui la poussait était de revoir son ancien enseignant dont elle connaissait les traits et le caractère presque par cœur, ainsi que le lieu où elle l’avait connu. Elle était sûre de le retrouver où qu’elle allât grâce à cette volition qui occupait presque tout son esprit.

Puisqu’elle ne pouvait passer sur les côtés du lieu où elle se trouvait – la place y étant manquante –, elle n’hésita pas et glissa les premiers pas sur la faible pente de la concavité. Lorsqu’elle se retrouva au milieu, elle commença par entamer la pente montante suivante, s’agrippant comme elle le pouvait aux bosses et creux irréguliers qui la parsemaient.

Mais soudain ce fut comme si elle n’avait rien parcouru car la pente devint sol et se présenta sous son nez, maligne. Elle fronça les sourcils, releva la tête. Devant elle, tout était exactement semblable et elle ne comprit pas ce qui était arrivé. Secouant le chef, la jeune femme s’évertua à remonter la concavité mais à chaque fois se retrouvait au point de départ. Bien évidemment, elle ne tarda pas à deviner là-dessous une autre bizarrerie de la maison et mit ses mains aux hanches, soufflant une mèche de cheveux rebelle. Bon. Elle recula de quelques pas tout en prenant garde à ne pas faire tourner le sol sous ses pieds et se jeta en avant après un bref élan. Ses doigts frôlèrent le bord émoussé mais elle ne put s’y agripper et retomba durement par terre, se coupant la respiration. Grommelant une injure bien sentie, elle resta accroupie, à nouveau boudeuse. Puis se concentra. « Revoir Shijab, revoir Shijab, revoir Shijab… », pensa-t-elle de longues minutes à s’en éclater la tête. Mais rien ne survenait, pas même un frémissement de l’air ou du métal sous ses pieds. « Je ne comprends pas, je ne comprends pas, marmonna-t-elle. »

Devant, de l’autre côté de l’excavation, se dressait un ventail large de deux mètres, haut de presque autant. Une lumière dorée s’y déversait, attirante, douce, filetée de pourpre. Inspirant, expirant, elle finit par se relever, fouillant les alentours du regard, espérant y trouver n’importe quoi pour la sortir de là. Elle ne pouvait même pas appeler Silfi car elle ne voulait pas qu’il la rejoignît là-dedans, de peur qu’il ne restât piégé… De plus, sa fierté l’interdisait.

Pensive, elle continua de marcher, laissant le sol glisser sous ses pas sans qu’aucune distance ne fût parcourue, libérant les rouages de son imagination. Rien de concret ne lui venait cependant et elle entendait par là quelque chose qui ne la blesserait pas ou qui ne dépasserait pas ses compétences physiques.

Brusquement, elle tomba. L’environnement autour d’elle se noircit et elle finit par rebondir souplement sur une surface inconnue avant de se stabiliser… Mais cela dura bien peu, elle eut à peine le temps d’apercevoir une lumière au-dessus d’elle s’éteindre. Elle en déduisit qu’il s’agissait du trou par lequel elle avait chuté, qui s’était refermé. Seule cette explication lui paraissait convenable tandis que ce qui l’avait retenue un temps semblait se dissoudre sous son corps ; à force de faire tourner l’excavation en marchant, elle avait dû faire apparaître un espace alors caché sans s’en rendre compte.

Un faible brouillard vert lui attira le regard, sous elle, et l’enveloppa tout à fait. « Comme il serait terrible de chuter ainsi pour l’éternité ! Et en même temps… si reposant ! Ne plus se préoccuper de rien… »

Des picotements lui parcouraient le corps en milliers d’étincelles brûlantes et glaciales mais là où elles se manifestaient le plus – à sa nuque –, ses muscles étaient crispés d’agitations nerveuses, spontanées. La jeune femme voulut y porter une main dans l’espoir de soulager une irritation naissante mais n’en eut pas l’occasion car un flash troua sa mémoire, la déportant immédiatement en plein milieu d’un souvenir perdu.

Une étoile brune qu’elle identifia comme une fissure dans une surface blanche, un bruit régulier, aigu, lent, qu’elle aimait et n’aimait pas entendre. Une forte odeur désagréable de produits qu’elle ne reconnut pas et, surtout, une douleur affreuse lui broyant toutes les parties de son corps des clavicules à la base du crâne, sans pitié, sans arrêt et sans possibilité de soulagement.

Un gémissement, plus qu’un cri, lui échappa alors et elle revint au temps présent, remarquant, sans trop d’étonnement, la disparition du brouillard vert. Elle se trouvait plutôt dans une sorte d’eau trouble où elle pouvait respirer – remarqua-t-elle. Autour d’elle, à une hauteur invisible et à une distance d’un bras, s’enroulait un mur étrange, pareil au métal, gravé de signes cabalistiques. « Voilà où ça te mènera de faire à l’instinct. »

Sous elle, la lumière était si vive qu’elle n’apercevait rien et au-dessus, une lueur verdâtre lui indiquait qu’elle était passée par là. Elle songea à remonter mais l’obscurité relative qui s’y trouvait ne lui disait pas grand-chose, elle se décida donc à « plonger » si cela était possible, passant la tête au travers de la lumière. Brusquement, les contours d’une salle à l’envers lui apparurent, sobres mais élégants, qu’elle aurait reconnue entre mille. « C’est pas vrai… »

Elle pencha la tête et détailla de plus près que jamais le plafond d’où elle sortait, au milieu de l’émeraude qui le sertissait depuis toujours, à la surface mouvante comme une eau mystérieuse.

Et alors Éclat vif releva sa tête garnie d’antennes fines et irisées et lui lança :

« Hé bien ! Heureux de te revoir ! Tu as encore pris des chemins détournés à ce que je vois, petite Sham ! »

Ne sachant comment descendre, la jeune femme adressa un sourire contrit mais néanmoins éblouissant à son ami et mentor d’un an. Ses longs cheveux se balançaient au-dessus de sa tête et elle craignit de faire une chute létale si elle sortait tout à fait de l’émeraude-eau mouvante. Le curieux était la sensation d’avoir seulement la partie du corps hors eau tirée vers le bas. Elle n’osait pas non plus se retourner car le sol était bien trop loin pour qu’elle ne risquât pas de se rompre les jambes.

« Si t’as une idée… », commença-t-elle. Ah ! Elle paraissait soudainement bien immature malgré les trois ans à rouler sa bosse le long des chemins détournés !

Qu’il l’eût appelée Sham l’avait fait sourire, cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas entendu ce qualificatif. Après tout… puisqu’elle ne se rappelait pas de son véritable prénom, pourquoi ne pas s’arroger totalement celui-ci ? Il lui venait de la petite barrette d’argent en forme de flèche qu’elle portait dans ses cheveux à son arrivée ; aussitôt la voyant, Éclat Vif avait dit : « Eh bien, maintenant, tu seras Sham, étoile de la constellation de la Flèche, d’après ton peuple ! »

Revenant à ses préoccupations présentes, elle songea qu’elle n’allait tout de même pas rester bloquée là juste par peur d’une chute, ce n’était pas de son caractère.

« Attends là, je reviens ! »

Elle fronça les sourcils, observant Shijab disparaître par une fenêtre illuminée de l’extérieur. Elle connaissait ces lieux, la plage, son île merveilleuse, la mer à perte de vue… juste derrière le balcon.

Le Guhmîn revint portant… une échelle à plate-forme. Elle le regarda avec des yeux ronds, pas sûre de son sérieux. Mais comme il la posait juste en dessous de son visage elle en conclut qu’il l’était et se retourna aussitôt dans son émeraude, cherchant à sortir les jambes en premier. Lorsque la descente fut faite, elle s’arrêta en face de l’être qui avait été son mentor et éclata de rire.

Quelques instants plus tard ils étaient tous deux sur le balcon à observer l’horizon bleu au-delà de l’île ; la jeune femme racontait à son ami toutes les aventures qu’elle avait vécues durant ces années.

« Je suis surtout revenue bien trop souvent sur mes pas, cherchant à retrouver les passages par où j’avais cheminé. J’ai fait ça pendant un an et demi avant de me rendre compte de mon erreur. Il faut dire, j’étais persuadée que les pièces avaient tout de même un lien entre elles, malgré les changements.

— Tu avais peut-être raison.

— Mh, peut-être. Mais je n’ai jamais pu retrouver quoi que ce soit, je veux dire en lien, pas en pièces. Tant que je connaissais leur nom, celles-là… 

— Tu sembles énervée. »

La jeune femme soupira et releva la tête. Devant leur table en fer, couverte d’une belle nappe brodée blanche, les sinuosités de la balustrade renvoyaient son regard au loin, le plus loin qu’elle pût observer, jusqu’à la mince et quasi inexistante ligne de l’horizon.

« Sait-on ce qu’il y a là-bas ? – Elle pointa du doigt ce qu’elle voyait – Des personnes s’y sont-elles déjà aventurées ? » Sa phrase se termina dans un murmure. Qu’était la maison, après tout ? Un être avec tous ses atomes ? Les pièces étaient-elles des atomes ? Elle réprima un frisson.

« À ma connaissance, personne ne s’y est risqué. Je ne vois nulle part où trouver de quoi se reposer, dormir, manger… même avec un engin de transport maritime, où se ressourcer ? Mais j’avance au hasard. Peut-être y a-t-il là-bas une terre inconnue, invisible de tous. Peut-être y a-t-il nous, derrière notre balcon, observant l’horizon. Des nous pas tout à fait pareils. »

La jeune femme se retourna brusquement vers lui, inquiète :

« Ne dis pas des choses pareilles, c’est effrayant.

— Parce que cela déstabilise ton univers ?

— L’univers de tout le monde ! Se défendit-elle.

— Tu as vu de tes yeux toutes les possibilités de la maison. Tu ne semblais pourtant pas vraiment effrayée par elles, ni même lorsque tu es sortie par cette émeraude chatoyante au plafond des Accueillants ! Qu’est-ce qui t’effraie dans l’idée d’un double toi ? Continua-t-il, ignorant sa réplique.

— Tu l’as dit. Deux moi. Il y a déjà bien trop d’une Sham amnésique, émotionnelle et têtue. »

Shijab rit et ses dents réverbérèrent l’éclat du soleil. Ce dernier était à la bordure dentelée de la façade crème derrière eux. L’après-midi touchait à sa fin.

En secouant la tête, le Guhmîn fit voltiger sa chevelure d’antennes et la jeune femme reprit son récit, dans la hâte de mentionner le pays des piégeurs de lumière. Son mentor devait sans doute soupçonner, cependant, qu’elle n’avait pas répondu l’entière vérité à sa question du double ; pour elle qui se battait chaque seconde afin de retrouver l’Identité de la maison et quelque part, la sienne, quelle gageure serait-ce que de découvrir un monde miroir où chacun de ses désespoirs serait singé telle une parodie ! Et si c’était elle qui mimait, qui recopiait sans qu’elle le sût… la vie elle-même paraîtrait burlesque. Elle n’aurait soudain plus envie de vivre car seule la mort lui semblerait alors, peut-être, détachée de toute cette absurdité bouffonne.

« Il y a eu tant de salles que je ne me rappelle que de certaines m’ayant fortement marquée. Bien sûr, j’ai la description de toutes celles par où je suis passée dans mes carnets dont un est ici, dans ma sacoche, mais ce serait trop long à lire. Non, je vais te parler des plus impressionnantes à mon ressenti. J’étais devant une porte, somme toute banale, et je l’ai ouverte, du moins, j’ai tourné sa poignée. Je me souviens bien, c’était une belle poignée ronde, en matière blanche veinée de gris. Ce qui s’est passé par la suite, je l’ai déduit. Je suis sans doute devenue minuscule si vite que tout s’est brouillé autour de moi car une fois le tournis passé, rien n’avait changé. La porte était la même. Cependant, lorsque je me suis retournée, le choc m’a fait sursauter, si tu savais ! Tout était prodigieusement immense, je m’en rappelle, c’est comme se trouver… je ne sais pas moi, sur un sol aussi grand qu’un océan et à côté d’un mur plus haut et plus large qu’une montagne ! »

Son professeur hocha la tête, imaginant parfaitement, un grand sourire aux lèvres. La jeune femme poursuivit :

« J’ai donc tourné la poignée à nouveau sans oser me déplacer ailleurs. D’ailleurs, je me pose la question, si j’avais décidé de me balader, que se serait-il passé ? Serais-je à nouveau devenue grande pour éviter de me faire écraser, (bien que j’en doute), ou bien serais-je restée petite à jamais… ?

— Cela paraît un tantinet mélodramatique ! Je pense plutôt à la première proposition.

— Moi aussi. Je préférerais. Enfin, donc, j’ai ouvert la porte et je suis arrivée dans un fabuleux pays. Si tu avais été là, tu aurais vu cette perle ! C’était la nuit, comme cela a été durant tout mon séjour ; le soleil semble ne pas exister là-bas. J’ai été fort convenablement accueillie par tout un peuple d’enfants volants. Ils portaient dans leur dos de fabuleuses ailes toutes différentes, des ailes de papillon ! Ils m’ont menée jusqu’à un escalier grimpant le long d’un tronc de bois géant. Plusieurs longues minutes après je suis arrivée à une terrasse de bois accrochée autour de ce qu’il me semblait la continuité du tronc. Des adultes m’attendaient là, également porteurs d’ailes et leur regard pétillait ! Je les ai suivis jusqu’à de nombreuses collines douces aux pieds chaleureuses et colorées de lanternes brillantes – l’herbe étrange qui y poussait me montait au-dessus comme s’il se fût agi d’arbres. Les enfants les portaient jusqu’à des… blocs de bois immenses et les déposaient un peu partout dans une harmonie irrégulière. Non je ne pourrais tout te décrire mais l’ambiance était magique. Je voyais des étoiles mais elles bougeaient plus vite que la « normale » et leurs couleurs variaient. Maintenant que j’y pense, c’était peut-être un mobile… 

— Un mobile ?

— Oui, ces jouets d’enfants qui tournent accrochés au plafond. Ce lieu se nomme « Chambre des Petits », pour te dire… 

— Il s’agit donc d’une chambre d’enfant où vivent des êtres… devenus miniatures, comme toi lorsque tu y es passée ! Je pourrais y aller un jour, j’aimerais bien. Mais tant de devoirs me retiennent ici… »

Ils restèrent un instant silencieux, leur taunière à la main. Cet ustensile servait à boire toutes sortes de boissons, autant chaudes que froides, versées à l’intérieur de la panse de mosaïque par un trou à clapet à son sommet. Un col en forme de paille s’évasant à la base sortait près du pied rond et s’élevait au-dessus du taunière en S étiré, terminé par une sorte de sifflet. L’objet portait à l’intérieur un revêtement contrôlant les extrêmes de température pour éviter de se brûler les paumes. La jeune femme le porta à sa bouche et aspira encore un peu d’infusion sucrée, claquant la langue contre son palais à cause de la chaleur puis continua :

« Mais ce n’est pas tout, loin de là… ils m’ont invitée à un banquet et j’ai pu y goûter de fabuleuses nourritures, je ne pourrais te les citer, mais crois-moi, c’était tout simplement délicieux ! Ensuite, j’ai été invitée à dormir chez un de ces êtres qui avait une belle et grande maison. Mais, devine quoi ? Cette maison était une maison de poupée, j’en suis presque sûre ! (Elle éclata de rire.) C’était juste merveilleux. »

Shijab hocha la tête, fermant ses yeux félins aux grands iris bleu-vert. À brûle-pourpoint, le voyant faire ce geste, la jeune femme constata :

« J’aime beaucoup tes yeux, ils me font penser à un des deux morceaux de souvenirs que j’ai récupérés ces derniers temps.

— Oh, vraiment ? Tu en as trouvé deux en peu de temps ?

— Oui, c’est étrange que cela m’arrive maintenant. Depuis que je suis arrivée, presque rien n’est revenu, et ces quelques jours… 

— Raconte moi ?

— J’étais dans une serre du Marché Multitude et… tu connais ce coin, j’imagine ?

— J’y suis déjà allé effectivement, c’est un endroit magnifique et très vivant ! J’aimerais tant pouvoir y retourner!

— Tu pourrais délaisser les devoirs que tu t’imposes un temps et en profiter pour voyager.

— En effet, un jour, sans doute… et donc, tes souvenirs ?

— Dans cette serre, j’observais un superbe arbre lorsque, dans un flash, j’ai vu deux yeux brillants me regarder au travers d’une ramure, et un nuage de vapeur qui devait se situer devant ma bouche. J’en ai déduit qu’il devait faire froid à cet instant-là. J’ai aussi l’impression que j’étais très jeune. Le deuxième souvenir est nettement moins agréable, il est arrivé il y a quelques heures, lorsque je suis venue par l’émeraude du plafond, (elle eut un bref geste en arrière), et j’entendais un bruit aigu et répétitif, je voyais une fissure dans une surface blanche, peut-être un plafond ou un mur. Il y avait dans l’air une odeur de produits que je ne qualifierais pas de désagréable mais que je n’aimais pas. Et surtout, j’avais tellement mal ! Affreusement partout des clavicules à la tête.

— Il y a plus de détails dans le second.

— À quoi cela te fait-il penser ?

— Mmh… je ne pourrais pas trop t’en dire pour le premier, si ce n’est que ce doit être un souvenir d’enfance d’après ce que tu m’as dit. Un arbre, il faisait froid, des yeux… brillants ? À qui appartenaient-ils ?

— Heu… des yeux comme les tiens mais sans blanc et plus obliques. Ah ! Et aussi ! Leurs pupilles étaient légèrement oblongues. C’est difficile… je n’arrive pas à me rappeler de ce qu’il y avait autour, c’est flou… comme si à cet instant j’étais obnubilée par eux.

— Pour le deuxième souvenir, j’ai également du mal à établir une comparaison. Tu es humaine, tu viens donc de la Terre puisque tu étais nouvelle arrivante. Je ne connais pas bien les us et coutumes des terriens mais je sais qu’ils se divisent en de nombreuses peuplades aux mœurs très différentes les unes des autres. Si tu veux savoir à quoi se réfère ton morceau de mémoire, il va falloir que tu te penches sur ta planète. »

Il lui jeta un regard en coin. Il savait sans doute qu’elle se hérissait à cette idée. Elle-même ne savait pas pourquoi, comme s’il ne fallait pas qu’elle cherchât à savoir qui elle était. Le fait d’avoir déjà en sa possession deux réminiscences la faisait se sentir mal à l’aise, comme si elle avait commis un larcin ou fait une bêtise, un sentiment de honte. Et cela, elle ne se l’expliquait pas.

Elle finit par secouer le chef en un signe de dénégation. Elle lui conta la mer voyageuse, la pluie qui tombait sans arrêt dans une très haute et large pièce carrelée dont les murs semblaient n’être qu’averse, le tourbillon de vent rose qui paraissait cacher un immense sourire énigmatique dans les replis de sa tornade, le labyrinthe de couloirs reflétant tous ceux qui s’y promenaient au-dessus de lui comme un miroir géant jusqu’à ce que l’on ne sût plus qui l’on était, personne ou reflet… 

Le Guhmîn l’écoutait avec grand intérêt, laissant quelques commentaires appréciateurs au gré de ses aventures. Elle en vint finalement à lui décrire ses péripéties dans la forêt où, transformée en cerf argenté, elle était arrivée jusqu’au mur brun qui s’était renversé sous son poids. Puis le pays des piégeurs de lumière, qui le ravit tout à fait.

« Regarde, j’en ai encore sur moi. Attends… »

La jeune femme fouilla dans son sac et en sortit une des quatre fioles restantes, bleu lagon.

Son mentor se pencha dessus, des étincelles dans le regard. Elle la lui passa pour qu’il pût l’observer tout à loisir et commenta :

« Je crois que celle-ci a été faite peu avant le coucher de soleil, j’adore ses nuances, sublimes, n’est-ce pas ?

— Comme tu dis ! J’ai déjà vu cette couleur dans le ciel par ici mais je ne pensais jamais la retrouver dans un petit flacon comme celui-ci. C’est fou !

— Tant de choses sont folles dans la maison », le taquina-t-elle, reprenant sa façon de parler. 

Il lui jeta un regard amusé avant de lui rendre la fiole, un peu à regret. Mais elle lui referma la main dessus en secouant la tête.

« Garde-la, cadeau. » Elle sourit.

« Merci. », murmura-t-il, ému et lui offrant un superbe sourire étincelant. Sham hésita un instant : devait-elle lui parler de sa rencontre avec l’étrange créature dans la Bibliothèque ? Son hésitation dut se lire sur son visage car Shijab s’était figé et semblait attendre une parole de sa part. Elle se mordilla la lèvre inférieure avant de se décider :

« À la Bibliothèque… j’ai rencontré quelqu’un de très étrange… » Elle lui décrivit la créature et termina : « Je l’ai appelé maman. » Bizarrement, le rouge lui monta aux joues et elle se sentit mal à l’aise.

« Ma réaction était puérile… j’ai honte de moi », murmura-t-elle, gênée.

« Non… enfin, si. », admit-il. « Mais on apprend toujours et tu n’étais pas préparée à un tel choc. Le fait de l’avoir appelé maman n’était pas honteux mais partir ainsi, peut-être un peu. Ceci dit, c’est normal, comme je te l’ai dit… personne n’est parfait.

— Merci bien, grogna-t-elle (puis se rendant compte que sa réponse était idiote, reprit). Oui, je sais… Enfin ! C’est passé, je n’y peux plus rien. Je ne suis pas sûre de vouloir à nouveau la… ou le rencontrer. Plutôt la, vu que je l’ai ressentie comme une présence maternelle. Je serais embêtée pour lui si ça n’était pas le cas.

— Je ne connais pas son espèce, d’après ta description. Désolé. Je me demande s’il s’agit d’un être de la maison ou venant d’une planète.

— Tu m’avais dit que c’était possible en effet, car cela fait des millions d’années que ces endroits existent !

— Exactement, ce qui voudrait dire que la légende si célèbre relate des faits datant d’il y a si longtemps. Honnêtement, cela paraît peu probable… bien que le temps passe différemment ici, ailleurs dans la maison ou sur les planètes, je n’arrive pas à imaginer quelqu’un écrivant ceci de la même façon qu’aujourd’hui. Il y a bien eu des traductions dans toutes les langues donc sans doute depuis très longtemps et le conte s’est modifié au fur et à mesure mais dans ce cas, cette légende n’est pas d’origine.

— Bah… c’est un conte pour enfants. Moi, c’est la légende du Guide qui m’intéresse. J’aimerais le rencontrer et lui demander et le Secret, et l’emplacement du cœur de la maison.

— Eh bien ! Tu ne manques pas d’ambition, rit-il. Pour en revenir à ce que nous disions, s’il s’agit d’un être de la maison, il en fait partie intégrante. C’est donc un être spécial, comme les chevaux… »

La jeune femme soupira. Puis elle redressa la tête, un sourire espiègle sur le visage.

« J’ai aussi vu un Kyrien de la planète Amanès ! J’aimerais bien le revoir, lui… 

— Ah, je vois. Je ne ferais pas le poids, hein ?

— Pfff !! » Ils rirent tous deux face à l’azur sombre du firmament.

Lorsque le soleil eût tout à fait sombré derrière les blanches murailles, ils restèrent encore là jusqu’à ce que la mer se parât de reflets d’obsidienne et que le ciel s’y confondît à l’horizon. Une étoile apparut puis une seconde. Le silence s’était installé parmi eux, comme un voile de méditation apaisé. La jeune femme fut la première à le briser, dans un chuchotis à peine audible :

« C’est celui qui a été choisi qui m’attire… 

— Hm, quoi ? »

Elle répéta un peu plus fort, expliquant qu’il s’agissait d’une devinette.

« À ton avis ?

— La première réponse qui me vient est qu’il s’agit de ton Guide. Il a été choisi, d’après la légende, par ce personnage éthéré qui lui a chuchoté le Secret à l’oreille. »

Elle ouvrit la bouche, surprise de sa réponse. Puis cela lui parut soudainement évident.

« Tu connais une plante qui commence par « Bleuguide », toi ? Ça ne me dit rien… ce doit être une plante nocturne.

— Ah ! Non, vu ainsi « Guide » ne semble pas le bon mot. Cependant je reste sur mon choix… c’est bien lui qui t’attire. Il faut l’appeler autrement. « Celui qui a été choisi… » Je crois bien que ce soit cette phrase-là qu’il faille renommer.

— J’ai bien fait de t’en parler. On s’approche de la solution, deux cerveaux valent mieux qu’un, hein ! Qui a été choisi. Qui a été choisi… » Elle réfléchit un long moment puis Shijab s’exclama :

« J’ai trouvé !

— Quoi ! Vraiment ? Dis !

— Non non, trouve toute seule, je suis sûr que tu vas y arriver. » Il sourit, malicieux.

La jeune femme grogna et redoubla d’efforts. Bon sang, s’il avait trouvé, elle aussi ! Puis brusquement le déclic se fit et, victorieuse, elle s’exclama :

« Élu ! Le mot est élu !

— Bravo, ce qui fait… Bleuélu… hein ?! »

Ils répétèrent jusqu’à ne plus savoir ce qu’ils disaient et que tout perdît son sens. Finalement son ami conseilla d’aller dormir et qu’ils seraient plus reposés le lendemain pour réfléchir à tout ceci.

« Peut-être trouverons-nous la solution, ne désespère pas. »

Tous deux déplièrent leurs membres – la jeune femme dépassant naturellement son mentor de trente bons centimètres – et allèrent se coucher sur d’épais matelas dans un coin de la pièce fermée par de belles tentures soyeuses. La jeune femme sombra très rapidement dans le sommeil, à peine sa tête posée.

Entendant la lente respiration de son amie et élève, le Guhmîn ne tarda pas à en faire autant.

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