Fantastique

La grande malheureuse – Chapitre II

Le sac à dos solidement attaché, elle franchit la sortie en ogive située en haut d’une plate-forme qu’elle avait atteinte par quelques marches de bois. En route !

La jeune femme se retrouva sur un large balcon où deux rampes en vrilles descendaient de chaque côté ; la mosaïque sous ses pieds était précise et colorée et la balustrade s’enroulait tout autour en une symétrie gracieuse ; c’était une architecture nouvelle à ses yeux et elle ne put s’empêcher de laisser libre cours à son admiration. Se retournant, elle put encore apercevoir la porte en ogive mais seul le toit arrondi du temple était visible d’ici. « Peut-être nous reverrons-nous », pensa-t-elle, un vague pincement au cœur.

Elle s’engagea sur les quelques marches descendant à sa gauche et s’aperçut au bout de quelques secondes qu’en vérité cet escalier montait, ce qui était fort curieux car la rampe au-devant d’elle paraissait onduler vers le bas. Ce qui l’avait fait ainsi s’en rendre compte était le décalage progressif du bâtiment d’où elle venait ainsi que de sa disparition car bientôt le haut de la voûte fut à hauteur d’yeux ; en levant la tête la jeune femme se vit arriver directement dans une artère. Confondue de tant de passage, une sorte de malaise la prit à suivre du regard ce nombre impressionnant d’êtres de toutes espèces, c’en était étourdissant ! En se retournant, le choc de ne plus savoir d’où elle était venue la perturba un instant suffisant pour qu’elle ne prît garde à un rapide destrier qui dut faire un écart pour l’éviter.

« fichtre, je devrais peut-être appeler Silfi. »

L’escalier qu’elle avait emprunté il y avait à peine une minute était invisible et ce fut en haussant les épaules qu’elle prononça le nom de son cheval à voix haute, le voyant filer en sa direction quelques secondes plus tard seulement. La jeune femme était heureuse de le revoir (cela faisait des semaines qu’elle ne l’avait contacté) et caressa son museau de soie tandis qu’il démontrait sa joie réciproque de petits hennissements. En l’enfourchant elle ne sut soudain plus trop où aller et songea finalement à la Bibliothèque de la maison, qui lui permettrait, sinon d’avancer vers son but, d’en apprendre un peu plus sur les diverses mythologies étant en lien avec le cœur désiré.

L’avenue était assez peu large, recouverte d’une coupole hémisphérique de matière translucide qui laissait transparaître un flux énergétique mouvant par-derrière, des lignes la traversant régulièrement d’un côté à l’autre, fines et brillantes.

Au galop, Silfi eut tôt fait de dépasser les nombreux piétons et de rattraper un superbe étalon blanc à la crinière longue et blonde. Un être le chevauchait, vêtu d’un fin tissu blanc brodé d’or et à la lourde chevelure couleur de miel attachée en une complexe coiffe ; de côté, la jeune femme ne put qu’entrevoir un visage aux traits plutôt anguleux mettant en valeur une peau acajou.

L’être finit par tourner la tête en sa direction et lui lancer un bref salut qu’elle retourna, impressionnée de ses fins yeux sans blanc et dont l’iris presque doré montrait une appartenance peut-être aux Kyriens de la planète Amanès.

Le bel animal obliqua soudain sur la droite, emportant l’étrange cavalier au derrière d’une courbe de l’artère – elle le vit s’engager sous une étroite corniche et s’enfoncer sous le sol.

Quant à elle, la vitesse la mena aux abords d’une gigantesque salle circulaire dont une voie de lourde pierre croisait leur chemin, permettant ainsi de l’atteindre. Le vif équidé, sous l’ordre de sa maîtresse intéressée, bondit sans hésiter vers cette déviation où nombre s’engageait, foule polychrome et diverse.

La voûte de plein cintre qui bordait la voie générale s’ornait de dessins d’entités, de paysages et d’inscriptions explicatives en langage universel sur la fonction du lieu qu’elle ouvrait : commerciale ! Elle le connaissait d’ouïe dire (comment s’appelait-il, déjà ?) mais n’y était encore jamais allée. Parfait, ce lieu tombait à pic, et elle décida d’y stopper son cheval car malgré quelques galettes des piégeurs de lumière dans son sac, elle doutait pouvoir continuer son périple ainsi, sans affaires de rechange ni autre type de nourritures et boissons.

Le dôme surplombant ce monumental endroit la laissa un instant ébahie : quelques nuages là-haut s’effilochaient sous une brise que l’on eût cru réelle, (l’était-elle ?), et une superbe luminosité de marché de plein air s’infiltrait en tous recoins, donnant à l’ensemble une ambiance à la fois maritime, bon enfant, animée et champêtre. Des ventaux s’ouvraient à quelques mètres au-dessus des passants, laissant glisser un souffle chantant qui transporta la jeune femme de joie. Un bel escalier montait en cercle calme jusqu’aux hauteurs. Quel pièce-monde agréable ! Si vive, dynamique et dans toute sa splendeur ! Le sol était fait d’une unique dalle crème où les sabots de Silfi claquèrent harmonieusement ; c’était là une véritable réunion de l’univers entier en une concentration de dialogues étrangers, d’échanges amicaux en objets et aventures.

Levant la tête, elle remarqua des tapis volants passer d’un bord à l’autre du monument dans une douce ondulation colorée, des balcons vertigineux s’avancer avec grâce par-dessus la foule chamarrée, retenus uniquement par de complexes entrelacs de ferronnerie et enfin plus haut encore une large bande éclairée telle une ouverture mystérieuse sur un autre monde. L’envie la prenait déjà d’y jeter un coup d’œil mais la culture primait et elle se promit de revenir un jour ici, prenant connaissance de son nom.

Descendant de son cheval la jeune femme s’approcha d’un petit étal aux mets à première vue appétissants, toute une nourriture odorante qui la fit saliver et elle engagea la conversation avec le tout petit bonhomme assis sur un haut tabouret. La peau semblable à l’écorce d’un arbre, les quatre yeux petits et brillants, verts, et une grande cape brune sur un dos curieusement bosselé, il lui parut grincer joyeusement lorsqu’il répondit.

Elle fit finalement l’échange de gros fruits rouges serrés en grappes et de cannes bleues séchées contre deux bijoux de bras fort décoratifs.

Elle se rappela la toute première fois, lorsque son ventre s’était mis à crier famine et que la fatigue pesait sur ses jambes. Hormis de légers vêtements sur elle et une barrette brune décorée d’une minuscule flèche d’argent, elle n’avait eu alors rien à échanger pour satisfaire ses besoins essentiels. C’était à cet instant-là qu’était apparu son cheval dont le nom figurait en lettrines sur un collier d’étoffe, bel animal à la robe crépusculaire et au pétillant regard chocolat. Il l’avait amenée vers une sorte de garde-manger opulent qui se refermait derrière chaque nouvel arrivant, les laissant se rassasier avant qu’ils ne fussent portés encore vers des chambres toutes différentes les unes des autres. Après s’être reposée la jeune fille qu’elle était alors avait été amenée à un groupe d’êtres fort sympathiques qui les avaient instruits, elle et d’autres perdus, du fonctionnement extrêmement étrange de la maison, des mythes, des moyens si divers de voyager et des manières de subvenir à leurs besoins. Elle avait trouvé par la suite une façon de s’acquitter de sa dette en leur fournissant des plans de contrées qu’elle avait elle-même dessinés bien plus tard au cours de ses voyages.

Elle avait depuis lors changé de « chez-soi » et possédait une grande pièce surchargée d’objets qu’elle avait ramenés de ses aventures. Cela faisait bien longtemps d’ailleurs qu’elle n’y avait mis les pieds ! L’appel du large sans doute.

Le troc allait bon train et son sac s’arrondissait plus qu’il ne restait égal car ce qu’elle offrait en retour était plus petit : bijoux, fluorelampe, graines de plantes fructueuses… Même une de ses fioles de couleur récemment acquises. En la voyant, le marchand de sculptures avec qui elle faisait affaire s’extasia et avoua que c’était bien la première fois qu’un tel objet lui était montré et de surcroît échangé. Elle aurait beaucoup aimé lui indiquer le chemin de cet éternel paysage enchanteur mais à son grand désarroi, lui expliqua-t-elle, l’entrée avait disparu sitôt qu’elle s’en était éloignée.

« Étranges sont les choix de la maison, convint-il, dépité, nous pouvons aller où bon nous semble – même là où nous ne voulons pas forcément nous promener –, et lorsque des zones attisent notre désir, elles se dérobent et nous ferment leur accès premier. Est-ce une épreuve de notre mère à tous ? Un rappel à ce qui nous a amenés à elle ? Ce désir pur et inconscient. »

La jeune femme déclara ne pas être absolument d’accord sur la déification de cet univers qui, d’après les dires de tout un chacun, les avait sauvé d’un terrible destin ; si elle abondait dans l’idée d’un groupe ou même d’une civilisation de génies créateurs, le fait que la maison pût être penchée sur les souhaits de tout être existant en son sein lui paraissait sinon impossible, du moins improbable. Le marchand eut une vive défense :

« N’avez-vous jamais eu l’impression que vos pensées étaient aussi limpides qu’un cristal pour la maison ? Que quoi qu’il puisse se passer, vous ne serez jamais seule ?

— Ah, à ce sujet… permettez-moi de vous contredire, mais j’ai récemment eu quelques mésaventures où la solitude était reine. Je me suis sentie terriblement désemparée et ce durant plusieurs jours, blessée de surcroît – même si j’en ai guéri bien rapidement, évidemment et heureusement. J’ai prié, et ce n’est pourtant pas mon genre, pour qu’une solution m’apparaisse, en vain ! »

Le vendeur de sculptures à la figure teintée de bleue, (ou naturellement de cette couleur), exprima son étonnement ou son doute par un curieux mouvement du torse, comme s’il lui prenait un hoquet :

« Ne vous est-il donc venue aucune aide ? Pas même un signe d’espoir ou un changement particulier à un moment donné ? »

La jeune femme resta indécise car se rappela qu’effectivement elle s’était transformée en cerf afin d’échapper à la sombre forêt et qu’ensuite les éléments s’étaient enchaînés de curieuse manière, la menant à un pays que nombre rêvait de visiter. Étonnamment, elle n’eut pas envie de plus développer comme si par là même elle devait dévoiler un secret et une certaine gêne s’empara d’elle. Elle abrégea la conversation par une banalité et s’en alla marchander ailleurs, cherchant à mettre le plus de monde entre elle et cet être inquisiteur, (mais n’était-ce pas sa façon de voir ?).

Ne pouvait-elle pas un seul jour se débarrasser de ce sentiment constant de honte lorsqu’elle songeait à son « étrangeté » ? Elle le savait bien, pourtant, n’être pas la seule sans origine, statistiquement c’était impossible, mais non, il lui restait toujours la désagréable impression d’avoir fauté quelque part. Où ? Déjà qu’elle ne savait même pas pourquoi… 

Une grande serre de verre, de métal et de bois se présenta à son regard sur un hectare de dimension, haute de dix mètres au moins et respirant une fourmillante vie émeraude, chatoyante, lourde et épanouie en son sein. Un ingénieux système de stores sur toute la longueur de la structure permettait un contrôle de la température et de la luminosité en se fermant ou s’ouvrant selon le temps du dôme ; ce dernier n’était pas toujours au beau fixe et parfois même l’orage tonnait, obligeant tout ce monde à s’abriter.

L’entrée était libre et la jeune femme s’approcha et s’engagea en ayant l’impression de percuter un rideau de pluie tant l’air était humide puis elle s’habitua très vite, émerveillée par ce déploiement organique de végétations exotiques. Plus qu’une couleur forestière, c’était un camaïeu liquide qui descendait là du sommet de la serre, serpentant, grimpant, agrippant les sens, particulièrement la vue et l’odorat. Une odeur à la fois puissante et douce-amère, sucrée – parfois trop –, anisée, florale, piquante, accrocheuse, vivait ici, et sans pouvoir respirer plus encore cette atmosphère étrangère la jeune femme avança cependant jusqu’à un fabuleux tronc noueux, tout de travers, en spirale montante et aux branches basses latitudinales, énormes, si impressionnantes de grosseur et de légèreté !

Alors qu’elle l’observait, émerveillée, la tête envahie de tous les plus beaux qualificatifs, soudain le songe de l’avoir entr’aperçu quelque part la secoua tout entière ; c’était une myriade affolée dans son esprit au contact de cette flore arboricole et elle chercha aussitôt la source de son chaos. Comme un tintement une mémoire surgit, lointaine et si proche qu’il lui sembla bien trop facile de l’attraper et pourtant lorsqu’elle crut la saisir, elle s’enfuit, lui laissant une frustration grandissante.

Une sensation d’exploit accompli, un léger et excitant vertige comme lorsqu’on s’amuse à jouer avec le danger, les hauteurs particulièrement ; un souffle de vapeur devant son visage, deux yeux en amande l’observant par-delà la ramure. Mais ce fut tout et les souvenirs morcelés ne franchirent pas la barrière insondable de son amnésie revenue, tout était noir, opaque, sans fond.

Alors que la jeune femme s’évertuait en vain à recoller les fragments de réminiscence une voix soudain la fit sursauter :

« Bonjour, bonjour ! Êtes-vous sûre d’aller bien ? Un peu fatiguée aujourd’hui ? »

Elle releva la tête, ne vit personne et, mue par une logique encore très pragmatique, décida de contourner la grosse branche sujet de son malaise. Une fluette personne dont on ne savait si elle était humaine ou animale, de par ses nombreuses plumes colorées et fournies sur tout le corps, venait de lui adresser la parole de manière peu commune. Ses yeux étaient extrêmement mobiles, orange et teintés d’une pétillante lueur de malice ; une coiffe de rémiges qui lui sembla naturelle s’ébouriffait au sommet du crâne et descendait au creux du dos en vagues ondulantes. Les écailles de ses mains chatoyaient comme autant de pépites d’émeraude lorsqu’elle les agitait tout en parlant et la jeune femme resta un instant indécise.

« Ah, je vois que vous êtes inquiète, là… surtout, ne soyez pas bloquée par mon apparence. » Elle sourit puis ajouta :

« Je suis une espèce en voie de disparition. Non, non je blague, hein ! Bon, après, vous n’auriez pas tort de penser qu’on ne voit pas tous les jours des Fertygus. »

La voyageuse lui jeta un drôle de regard et sentit monter un rire lui chatouillant la gorge mais elle se retint et répondit :

« Bonjour madame la Fertygus, c’est en effet la première fois que je vois votre espèce et, même si je ne me permettrais pas de juger toute la population sur votre seule présence, j’aimerais bien le faire. Votre énergie fait plaisir et me remonte le moral. 

— Ahahah ! Vous ne pouvez pas, on me traite d’excentrique et de vieille folle sur mon monde ! Mais tenez, voici une graine d’une plante qui ne pousse qu’à un seul endroit. »

Elle avança sa main et montra une petite bille aussi orange que ses yeux.

« Mais où donc ?

— Voici une charade : en premier, après le renversement vous vous êtes retrouvée devant sa couleur ; en second c’est celui qui a été choisi qui vous attire ; en troisième, à travers eux vous ressentez la vie chaque temps qui passe tout en étant souvent dessus. Le tout est une flore nocturne.

— Heu attendez je marque ça. »

Elle sortit le carnet qui ne la quittait jamais et inscrivit l’énigme après que l’étrange femme l’eût répétée. Puis elle releva la tête, perplexe, tandis qu’était glissée la bille dans le creux de sa paume. Un léger frisson parcourut la Fertygus, une lueur fugitive au coin de son regard qui s’éteignit bien vite.

« Dîtes… pourquoi me donnez-vous ça au juste ? Je ne vous connais pas. »

La créature féminine fit vibrer ses rémiges et argua, comme ne sachant plus de quoi elles discutaient :

« Cela fait un moment qu’elle traîne dans un coin, je ne vois pas l’utilité de m’en servir… par contre, pour vous, voyageuse, cela sera très intéressant. Sans doute. Peut-être.

— Mais… pourquoi une charade ?

— C’est bien plus amusant comme ça, vous ne trouvez pas ? » Elle sourit, dévoilant de toutes petites dents orangées. Son caractère était vraiment curieux. À la fois joyeux et empreint d’une incertitude évasive, c’était ce que ressentait la voyageuse qui, étonnée, rangea la graine dans son sac, enveloppée dans un tissu noué. Cela lui servirait un jour, peut-être même lui permettrait de se rapprocher du cœur.

Elle voulut faire un échange mais la Fertygus refusa, véhémente, et la voyageuse n’insista pas.

«  Cette serre est bien jolie et j’aimerais la visiter plus profondément mais il me tarde de me rendre à la Bibliothèque. Cela fait tant de temps que je n’y ai pas fait un tour ! Je vais vous laisser et j’espère vous revoir. Vous restez ici habituellement, dans ce marché ? Il n’est pas bien difficile à trouver.

— Cela même, au Marché Multitude. On finit toujours par trouver ce que l’on cherche, peu importe le temps qu’on y met.

— Ah oui, c’est cela, le Marché Multitude. Je ne suis pas sûre d’être aussi optimiste que vous… mais j’espère ! À une autre fois, madame la Fertygus ! »

Quand elle fut dehors, elle leva le bras et s’éloigna, puis appela son cheval. Les « au revoir » étaient toujours très courts avec elle, ne préférant pas s’attarder à rompre le fil ténu d’une amitié naissante. La maison était ainsi pour elle, goulue et oublieuse. Rien ne restait, tout se perdait dans ses méandres infinis. Sa vision pessimiste ne lui avait jamais permis de se poser quelque part et de profiter de ce que le monde, les créatures, pouvaient lui apporter.

Au galop le long d’artères méconnues, parfois bondées, parfois désertes, la jeune femme enfouit son visage dans la crinière de l’équidé, douce et reposante. Elle ne voulait pas, cette fois-ci, observer les alentours avec sa curiosité habituelle, de peur qu’il ne lui vînt l’envie de partir ailleurs et de changer de destination, la Bibliothèque disparue de son esprit.

Bientôt Silfi stoppa sa course et secoua sa tête, ce qui fit relever celle de sa cavalière d’un brusque mouvement. L’excitation la gagnait à nouveau, cela faisait des années qu’elle voyageait sans avoir véritablement songé à plus se renseigner théoriquement et presque trois mois maintenant qu’elle cherchait ce cœur sans pauses. Il était temps de prendre du recul, d’apprendre, de se faire plaisir à lire des dizaines de contes et légendes différents.

Elle n’était pas entrée par la porte principale, s’il y en avait une, car le couloir était étroit, voûté et frais. Les dalles résonnaient sous les sabots qui la menaient à l’ouverture. Tout était très clair ici mais d’une clarté rassurante, diffuse et accueillante. Elle avait tout de suite l’envie d’aller se faufiler au milieu des rayons par milliers qui structuraient la gigantesque et merveilleuse pièce. Plus qu’une pièce, c’était un monde de livres. Des lampes en grappes lumineuses descendaient le long de flèches pendantes, torsadées, fixées au plafond. Ce plafond sublimement orné de peintures, de gravures, de sculptures, de fresques immenses et fusionnelles, laissant au regard une cartographie haute en couleur au-dessus de tous les lecteurs assoiffés de connaissances. Aucun désordre ne régnait, tout était méticuleusement rangé par thème, par date, par créature, langue, planète, de toutes les façons possibles et imaginables. Il devait donc, logiquement, y avoir un rayon, ou plusieurs, traitant des contes, légendes, mythes et autres fables.

Silfi s’était évaporé comme de coutume dans les murs de la maison, se fondant dans leur matière non organique, sans explication. Elle n’avait jamais pu comprendre comment cela était possible et avait fini par ne plus chercher. Il y avait des choses mystérieuses dans cette maison et parfois même carrément absurdes qui la jetaient en des abîmes de questionnement sans fin. Ne pas se connaître et ne pas connaître son environnement lui était souvent insupportable.

La jeune femme chassa les insidieuses pensées qui revenaient trop régulièrement l’assaillir ; ses pas l’emportèrent vers une épaisse moquette d’un or patiné. À chaque thème présenté dans la Bibliothèque, les alentours se transformaient afin de s’y adapter, laissant toujours de magnifiques impressions de véritables petits mondes. Une poussière d’étoile rougeoyante vint effleurer la joue de la jeune femme avant de s’accrocher dans ses cheveux, scintillante. Les doigts courant le long des livres de toutes formes et toutes tailles, créature parmi les créatures, la jeune femme attrapa du regard chaque titre, inscription qui pourrait la mener vers ce qu’elle cherchait. Si le traducteur (que recevait chaque être à son entrée dans la maison) lui permettait de comprendre et de parler n’importe quelle langue, il n’en était pas de même pour la lecture. Pour ceci, il lui fallait se faire aider par les grammairiens concernés ou bien trouver des ouvrages déjà traduits. Le langage écrit universel, bien que s’étant adapté à une grande majorité des espèces, n’avait pu parcourir tous les coins et recoins de la maison, et de surcroît elle ne le lisait pas très bien malgré sa simplicité volontaire.

Ses yeux accrochèrent alors un titre dans sa langue : « Contes et Légendes de l’Insondable ». Cela lui paraissait un ouvrage général, un bon commencement, et elle aimait cette façon de surnommer la maison. Trop heureuse d’avoir une mine de renseignements sous la main, la jeune femme s’en empara et alla s’asseoir à même la moquette, dos à un rayonnage. Les feuilles s’arrondirent sous ses mains, elle se sentait au chaud, en sécurité, reposée bien que son ventre réclamât. Il gronda avant qu’elle ne sortît quelques cannes bleues et ne les mordillât, tout en lisant la première page. Le goût acidulé, un peu sucré, envahit son palais ; cela calmait sa faim pour le moment.

Ce sentiment palpitant, juste avant de laisser courir son âme sur les lignes encrées, était fabuleux. Telle une chute vers un monde fantastique, un secret oublié, un mystère non résolu. Ha ! Son cœur était bien romantique. Mais peu lui importait, si cela lui apportait tant de plaisir ! Les premiers mots furent savoureux et la plongèrent définitivement en un ailleurs passé… 

« De toutes les plus belles contrées que j’ai pu explorer, aucune n’a su dépasser en sublime, en magnificence, inquiétante à mes yeux, celle du clocher maritime.

J’étais en hélicoptère loué depuis déjà trois jours à une base de congénères humains implantés à Technos, la région où je me trouvais. Le monde. Un des multiples mondes parallèles de la maison. La température avoisinait les dix degrés, l’air était électrisant, comme de coutume d’après les habitants, et chaque bourrasque qui chargeaient manquaient envoyer valser mon engin dans un tourbillon létal. Habile dans tout ce qui présente un tableau de bord, je sus gérer chaque coup féroce ; l’air semblait comme enragé et je dû trouver un terrain d’entente avec lui. Il me laissa atterrir, exsangue, aux abords d’un village que je trouvais fort à mon goût, à la fois sombre et merveilleux, comme si j’entrais au cœur même d’un secret inviolé. Je reconnais mon imagination un peu trop rêveuse et folâtre mais si vous aviez été à ma place, vous auriez sans doute eu le même élan. L’enceinte l’entourant était bien d’une épaisseur d’au moins quatre humains allongés, tête à pieds ; une arche de lourde pierre répartissait le poids de son appareil sur d’énormes pilastres dépourvus d’ornementations sommitales. Je la passai, impressionné par cette grâce figée dans le temps, plus ancienne que les possibles. Était-ce le début de toutes choses en la maison ? Le premier de tous les mondes, peut-être ?

De petits habitats, d’égales lourdeurs, comme si l’on avait voulu les ancrer à jamais dans le sol, se taisaient aux côtés de longues ruelles empierrées de dalles irrégulières. N’imaginez pas le silence car il n’existait pas, le fond roulait d’incessants orages, la mer, non loin, grondait sur les rocs déchirés, tandis que des craquements mordaient les oreilles – des éclairs sans doute, que je ne voyais pas – en même temps que l’air lui-même hurlait son avertissement sans répit. J’étais courbé en avant pour avancer, chaque pas plus difficile que l’autre et je dus me réfugier bientôt sous l’auvent d’une bâtisse plus importante que les autres. Je n’avais fait encore aucune rencontre et restais là quelques minutes afin de reprendre mon souffle. Ma veine de titane m’indiquait un taux d’électricité statique de quatre millions d’Hc, mais si vous n’êtes pas de mon pays, vous ne comprendrez pas ; imaginez plutôt une échelle de zéro à cent et qu’un milieu normalement non chargé est zéro, alors celui dans lequel je me trouvais était à quatre-vingts-dix… mais avec quoi donc pourrais-je comparer ? Je n’ai encore jamais trouvé d’équivalent. Curieusement la pluie ne tombait pas, tout était trop sec et je me sentais transporté en mon cœur, excité par cette ambiance inhabituelle. Voyageur dans l’âme, je ne recherche qu’à plus de sensations, toujours plus et je peux vous assurer qu’alors Technos me ravissait au plus haut point.

Lorsque les forces me furent revenues, j’escaladai le petit tertre me cachant le reste du village ; les lames de vent arrachèrent mon bonnet et je renonçai à courir après. Les tresses à l’horizontale et les larmes aux yeux, j’observai, ébahi, de terribles nues crépusculaires mener combat au-dessus d’un déchaînement de vagues en colère. L’horizon noir d’encre scintillait de mauve par intermittence, laissant brièvement apparaître, par flash, de curieuses formes au lointain. Mais le plus incroyable de tout ceci était le clocher maritime, solitaire dans la nuit et la mer, planté là au milieu des tourbillons et des marées, son seul lien avec la terre étant cette improbable passerelle surplombant les flots déchaînés. Je la suivis du regard, perplexe. Je n’avais pu auparavant l’apercevoir car elle se situait dans le prolongement de l’autre immense clocher du village où j’étais, mais cette fois-ci je pu parfaitement la voir s’accrocher à ce dernier, au sommet. C’était tout bonnement incroyable et pourtant bien réel ! À quoi donc servait ce phare gardien, luttant seul face à l’enfer naturel ? Je ne pris qu’une minute à me décider et redescendis du mont pour longer la rue me menant à la tour. La porte d’entrée n’était pas fermée, ce que je trouvai tout aussi curieux que l’absence d’êtres au village, mais n’hésitai pas à me faufiler jusqu’aux escaliers en vis menant forcément à la passerelle. Grimper s’avéra ardu car les marches étaient glissantes et creuses au centre – on les avait empruntées de très nombreuses fois, mais il y avait combien de temps de cela ? Je ne pu me résoudre à les compter, cela m’aurait sans doute découragé au bout de la centième car j’étais à peu près sûr qu’il y en avait le triple. L’impression d’être dans un rouleau vertical battu par le souffle de la mer et de l’air était si tenace que parfois le déséquilibre me prenait pour me jeter à quatre pattes contre la pierre. Ma langue goûtait le sel des embruns parvenus jusqu’à moi et c’est littéralement épuisé que je parvins enfin à franchir le dernier degré. Pourtant rodés à l’aventure, mes membres lançaient les signaux d’alertes liés au manque de sommeil et je me dépêchai de m’asseoir dans un coin plus ou moins abrité. Sous mes yeux, un large balcon de pierre menait à cette passerelle étrange que je n’eus soudain absolument plus envie d’emprunter. Pensez-vous, un pont de bois et de cordes malmené tant et si bien par les brusques souffles qu’il s’en retrouve tantôt en oblique, tantôt à l’envers ! Mon poids suffirait à peine à le redresser et je pressentais de grands malaises, mais j’étais habitué et ceci était mon choix pris dès le moment où j’avais franchi la porte du clocher. Je n’étais pas sujet au vertige, heureusement, mais le danger était réel. Et si le temps était passé sur ce fragile pont sans que je ne le visse ? Que les cordes soudain se rompissent et me plongeassent dans le plus terrible enfer ? Mon regard se porta un peu plus loin, vers la tour solitaire, oubliée au milieu de la mer, comme un gardien rongé par son travail. En valait-elle la peine ? Mais la peine était déjà consommée de moitié, rien ne servait de s’appesantir plus sur le trajet et je me relevai, fort, traversant le large balcon jusqu’aux premiers pitons de fer maintenant les cordages. J’eus une grande hésitation à cet instant, car même un enfant de bas âge aurait pu décrocher de ses mains ces crampons-là. Pas question de risquer aussi stupidement ma vie et je sortis de mon sac le filin d’acier, souple et mince bien qu’indestructible (ou presque) qui m’accompagnait toujours. En deux tours de main je l’avais lié à mes propres pitons de trôme, métal extrêmement résistant, fiché profondément entre deux blocs, et aux planches les plus solides que je pouvais atteindre, de la passerelle. Mais je souhaitais plus d’assurance et je m’entourai moi-même de mes filins, les crochant à ma veste d’aventurier, ainsi qu’à un crampon calé entre deux marches. Il était temps de se lancer, peut-être véritablement.

Mon poids stabilisa effectivement le passage, suffisamment en tout cas pour que je pusse avancer, planche après planche, quasiment accroupi sur mes talons afin de réduire ma prise sur les rafales incessantes. Ma veine de titane m’indiquait quatre-vingts-quinze sur l’échelle de cent et je m’étonnais de ne pas subir encore la foudre des cieux. En tout cas il était sûr que si mes filins avaient été d’un acier conducteur, à l’heure qu’il était, j’aurais été bien grillé. Vous m’imaginez bien, agrippé aux cordes, balancé d’un côté à l’autre ; dire que beaucoup rêvent de ce genre de manège ! Je leur aurais bien cédé ma place à ce moment-là.

Je ne pourrais dire exactement combien de temps je mis pour accéder à l’autre tour, mais ce fut interminable. Étendu sur la pierre humide, les oreilles me chantant leurs stridulations d’épuisement, les muscles tressautant et la respiration rauque, je me laissai aller à la limite de la perte de perception puis retrouvai des lambeaux d’énergie. La mer rugissait à mes tympans mais j’étais en sécurité. Tout du moins, plus que sur le pont. Les doigts enroulés serrés autour de la rambarde du balcon de cette tour, je laissai ma vision s’égarer sur l’horizon noir, dont les crépitements mauves semblaient s’être accélérés, sur le village au loin – si loin de moi ! – perdu sur le rivage, sur les flots furieux tout en bas usant sans relâche les racines du clocher. Et à l’instant même où je remarquai un taux d’électricité statique de cent, quelque chose d’incroyable se produisit, me propulsant, inconsciemment sans doute, contre l’appareil de la tour, haletant. Je ne savais plus que faire, si ce n’était de subir ; le spectacle me paralysait. Voyez cette mer sombre, mangeuse de rocs, tout illuminée de l’intérieur par d’effroyables éclairs sortant de son ventre infernal et déchirant l’écume ; fulgurantes lueurs blanches et bleues, tonnantes à l’envers, pointant leurs tridents vers un dôme tourmenté. J’étais figé, stupéfié de tant de beauté ravagée, électrisante, c’est le cas de le dire ! Et alors que le monde semblait avoir atteint son paroxysme de lumière, des formes m’intriguèrent au loin, de plus en plus précises et rajoutant à la scène son lot d’absurdités fantasmagoriques. Cette fois-ci je me jetai contre le garde-corps, penché en avant, les yeux grands ouverts, scrutant désespérément la nuit ; apparurent alors dans la lumière de la foudre, nombre de serpents métalliques ondulants au creux des vagues comme si elles ne les touchaient pas, glissant sans bruit au-dessus et, surtout, avalant par je ne sais quel moyen chaque branche de feu les atteignant. À vrai dire, ces engins-là semblaient attirer à eux chaque éclair, formant une formidable sphère étincelante et crépitante qui allait jusqu’à m’illuminer moi, jetant par flash mon ombre sur la pierre. Et ils étaient silencieux, furtifs, rapides ! Leur coque s’embrasait à l’instant où les explosions électriques se rejoignaient en arcs fabuleux, avant de disparaître.

Bientôt, semblables à des baleines repues, des vers de mer géants rassasiés, chacun s’en est allé au loin, retourné vers je ne sais quelle contrée, qui m’attire tant en pensée que je regrette n’avoir pas eu d’ailes pour me jeter à leur poursuite. Je n’aurais pu non plus rejoindre l’hélicoptère à temps, tout serait redevenu normal… 

Effaré, je contemplais la mer rugir encore quelque temps avant de s’apaiser dans un murmure grondeur. Mes oreilles sonnaient du bruit qui avait fait rage pendant peut-être huit séquences, un temps bien court à vrai dire, un événement éphémère mais non moins fantastique. Le vent soufflait tout aussi fort et je restais assis contre le mur du clocher suffisamment longtemps pour me repasser, en boucle, ce à quoi je venais d’assister. J’en avais pourtant vu, du sensationnel, du merveilleux, de l’invraisemblable ; mais cela ! Pouvez-vous seulement l’imaginer ?Je ne sais pas, cela paraît fou.

Après avoir retrouvé un peu d’esprit, je retournai sur mes pas, tanguant d’un bord à l’autre de la passerelle, ramenant à moi mon filin d’acier ; puis redescendis les centaines de degrés de l’autre tour, manquant glisser trop de fois. Je retraversai le village, toujours désert et, quelque peu mal à l’aise, retrouvai mon hélicoptère à l’abri entre deux monts. Il n’avait heureusement pas été abîmé par la férocité des éléments et je m’installai sur le siège, fatigué. Je ne pensais pas à cet instant inscrire ce qu’il m’était arrivé dans mon carnet de voyage, j’étais trop étourdi pour y penser. Je ne le fais que maintenant, bien longtemps après et chaque détail est toujours gravé en ma mémoire, aussi vivement que l’embrasement des éclairs sur ma rétine. Je vous engage à retrouver Technos, il vous suffira de dire son nom à votre cheval. Pour ma part, j’y suis retourné. Et j’y ai rencontré du peuple. Ces gens-là ont coutume des grands serpents de métal avalant la foudre de la mer, et lorsque j’y étais allé, personne ne m’avait vu, et pour cause : tous s’étaient réunis en un autre village, plus loin, pour une fête. Mais ils n’ont pas su m’expliquer quels étaient les mystérieux engins que j’avais aperçus, ils ne savent pas ce qu’ils sont, ni ce qu’ils font. Une vieille personne m’avait laissé entendre qu’ils pouvaient « récolter la foudre pour s’en nourrir », mais ce n’était qu’une théorie. Je la marque cependant ici car elle me paraît quelque part sensée et aussi parce que c’est la même qui m’avait alors traversé l’esprit, face à ce stupéfiant spectacle. Ces bêtes-là, sans doute maniées par des êtres, peut-être même à l’intérieur, pourraient se recharger et fonctionner ainsi, ou bien transporter cette énergie quelque part, vers leur contrée, leur monde. Mais toutes les autres fois où je me rendis à Technos, le taux d’électricité statique n’était pas suffisamment élevé pour permettre un tel événement et je finis par me décourager, sans pour autant ne plus y aller car j’ai là-bas des amis et aurai peut-être la chance de revoir un jour les étranges engins métalliques. »

La jeune femme releva la tête, encore égarée. Quelques mots qu’elle n’avait pas saisis comme hélicoptère, pilastre, « veine de titane » et séquence la laissèrent songeuse. Elle avait déjà entendu parler « d’humains », on la disait de cette espèce, mais elle n’avait jamais eu envie, étrangement, d’approfondir plus, de connaître leur mode de vie et leur planète d’origine. Quelle dualité bien embêtante ! Là serait donc la raison de son but ? Tout savoir sur le commencement d’une autre vie, afin de moins craindre le propre sien.

Elle relut rapidement quelques passages en vue de les noter sur son carnet de voyage, des éléments pouvaient la mettre sur une éventuelle piste, comme par exemple retrouver ces fameux serpents avaleurs de foudre et les filer… Cette idée l’excitait particulièrement. Arriverait-elle ainsi en un monde encore tout à fait inconnu, le prélude des préludes ? Ou cela ne serait-il qu’une déception, tout comme le coquillage sans fond ?

Il lui fallait aussi réfléchir à chaque possibilité lui entravant la route une fois arrivée à Technos, comme une tempête sans pitié, une passerelle trop vieille, (mais oserait-elle passer par là ? Et y serait-elle obligée pour rejoindre dans leur course silencieuse ces « baleines repues » ?), ou bien encore le moyen de voler au-dessus de la mer sans se faire repérer… ni griller. L’hélicoptère semblait tout à fait être un engin de transport volant, mais était-il en métal conducteur ? Si oui, l’homme de l’histoire avait eu chaud, un peu plus et il y serait passé. Il lui fallait donc quelque chose de volant, de non conducteur, (elle n’y connaissait rien en matière d’électricité), de petit, de maniable, d’invisible peut-être ? Cela faisait déjà beaucoup de critères. Où allait-elle trouver tout ceci ? Et puis, une « veine de titane » lui serait bien pratique en vue de juger du taux d’électricité dans l’air. Qu’était-ce, au juste, une « veine de titane » ? Pas les veines qu’elle apercevait au niveau de son poignet, elle l’espérait. Sans doute une technologie qui lui était encore inconnue – de son monde ? Ah, voilà un rapport qui avait le mérite d’être fourni d’indices sur son lieu, elle avait même le nom du monde parallèle, quoi demander de plus ?

Il lui prit soudain l’envie de se lever et d’y aller, là, tout de suite, sans aucune préparation. C’était bien bête, et elle ne le fit pas, mais son cœur était ainsi, véloce et fonceur.

Alors qu’elle allait poursuivre sa lecture, un bruit de pas l’alerta ; un être vint dans son rayon observer les livres à son tour. La jeune femme eut un choc, il s’agissait d’une si belle personne ! Peut-être de sexe féminin, ou peut-être masculin, elle ne savait pas, peut-être était-elle d’un genre qu’elle ne connaissait pas, ou des deux. Peu importe, sa prestance, sa splendeur l’éblouirent et la laissèrent fragile. Elle n’osa plus regarder, son cœur battait trop fort, on allait l’entendre ! Mais sa mémoire l’assaillit d’images rémanentes. D’immenses ailes d’or nonchalamment étendues, rivière précieuse, le long d’un dos arc-en-ciel, des plumes chatoyantes couvrant une beauté nue, une longue queue fournie, panache flamboyant battant la cadence des pas. Son visage, elle n’avait pas assez vu son visage, il lui fallait relever la tête, affronter ses émotions. La jeune femme, fébrile, avala les informations transmises par ses yeux, rencontra la courbe de la nuque dont les longs poils roux se poursuivaient jusqu’à la queue, les mains papillon, graciles et opalescentes, les doux pieds nus recouverts de plumes colorées. L’être, occupé à lire les tranches des écrits reliés, ne semblait pas se préoccuper de cette soudaine force d’attention. Mais il finit par tourner la tête en un geste que la jeune femme trouva si fabuleusement réconfortant, qu’elle ne se sentit plus elle-même. Le regard outremer, à peine dissimulé sous l’épaisse chevelure d’or cuivré, en boucles lourdes, établit un lien avec ceux, chocolat, de la jeune femme. L’air parut comme crépiter et le cœur subitement affligé, cette dernière baissa les yeux et rompit le contact.

« Bonjour, humaine. » La voix lui parvint, bien que traduite, avec l’intonation chaleureuse de la créature. Comme elle aurait aimé s’y blottir ! Y rester pour toujours, éternellement protégée !

« Bonjour… », répondit-elle, la gorge serrée. Tant d’émotions !

« D’où venez-vous ? », osa-t-elle enfin.

La créature sembla esquisser un mouvement d’hésitation. Avait-elle compris sa question ? Venait-elle de quelque part ?

« Je suis née dans la maison, et vous ?

— Oh… également. Enfin… oui, non, de même. » Elle sourit faiblement. Pourquoi se comportait-elle comme une idiote ? Elle se sentait très mal à l’aise, comme si la douleur en son esprit se répandait petit à petit dans tout son corps. La pièce se brouillait doucement sous ses yeux lorsque soudain une main se posa sur son épaule et les sublimes iris outremer la fixèrent, ancrés dans son cœur. Elle retrouva alors toute sa lucidité, de manière pétillante. La tristesse s’effaça et sortit de sa bouche un mot très étrange, qu’elle n’avait jamais prononcé et dont la signification lui semblait lourde de conséquences mais pourtant si légère !

« Maman ? »

La créature retira sa main, mais d’une douce façon. La jeune femme ne saisissait plus rien, elle se sentait complètement perdue. Elle connaissait ce mot qu’elle venait de chuchoter, elle devinait sa valeur, son poids affectif. Mais elle ne savait pas pourquoi il était sorti à cet instant précis.

« Excusez-moi, ne faites pas attention… je suis fatiguée en ce moment, j’ai dit n’importe quoi… »

Elle se releva, esquissa un geste de rejet puis se retint. Elle avait suffisamment fait de bêtises aujourd’hui.

Le livre sous le bras, après avoir remis une mèche derrière l’oreille, embarrassée, la jeune femme salua la belle créature d’un hochement de tête, murmura un dernier pardon avant de s’éloigner rapidement, mettant le plus de rayons entre elles. Elle ne voulait pas réfléchir, pas revenir sur ce qu’il venait de se passer, trop de gêne, trop d’imbécillité de sa part.

Adossée à un canapé de velours bleu nuit, doucement se remettant, elle ne pensa à rien. Ou tenta en tout cas de ne penser à rien, mais l’événement avec l’étrange créature lui revenait sans arrêt, tel un leitmotiv de remords. Pourrait-elle un jour se comporter normalement ? Disons, avec un minimum de bon sens ? Comme si une malédiction la poursuivait. Elle n’était pas superstitieuse mais avait entendu beaucoup d’histoires décidément bien inquiétantes…

Le mieux serait qu’elle continuât de lire, continuât de poursuivre son but, se plonger au cœur de sa préoccupation majeure : découvrir le cœur de la maison. Mais cette préoccupation n’était-elle pas vaine ? Ne devrait-elle pas plutôt se construire un avenir plutôt que de chercher inlassablement dans le passé ?

Elle finit par déposer le livre à ses côtés et se relever, agacée. Lionne en cage, ses pas la ramenaient devant le sofa bleu, interminablement. Ses pieds finirent par buter sur son sac et elle se rattrapa de justesse en jurant. Par une subite envie, elle le fouilla pour en extraire la petite bille orange que lui avait donnée précédemment la Fertygus. Elle se répéta mentalement la charade : « en premier, après le renversement vous vous êtes retrouvée devant sa couleur ; en second c’est celui qui a été choisi qui vous attire ; en troisième, à travers eux vous ressentez la vie chaque temps qui passe tout en étant souvent dessus. Le tout est une flore nocturne. »

Elle cala son menton sur la paume de sa main droite et croisa les jambes au sol.

« Après le renversement… il faudrait déjà savoir de quel renversement il s’agit. Et « vous » ? Comment ce fait-il que ce me soit particulièrement destiné ? Il est très étrange que cette femme connaisse tout de mes pérégrinations au point d’en faire une charade. C’est absurde ! À moins qu’il ne s’agisse des êtres de la maison en général ? En ce cas, quel type de renversement ont-ils connu ? » Elle eut beau retourner la question de multiples fois dans sa tête, il ne lui semblait pas avoir lu ou entendu quoi que ce fût au sujet d’un bouleversement ayant marqué les esprits. Des choses comme cela ne se passaient « qu’au-dehors » là où les guerres faisaient rage, pas ici.

« Bon sang ! Ce n’est vraiment pas mon jour. Allez, je tente le tout pour le tout. Le « vous » particulier et tant pis pour la rationalité. J’en ai marre ! »

En tournant la chose ainsi elle réfléchit à chaque renversement qu’elle avait pu subir. Tout d’abord d’ordre psychologique, elle finit par abandonner. Lors de son entrée dans la maison, choc assez éprouvant ? Mais elle ne se souvenait pas d’une quelconque couleur l’ayant accueillie. Et si elle tentait de se rappeler tous les endroits l’ayant choquée ? Trop de lieux, trop de nouveautés. Trop de couleurs. Elle finit par se tenir la tête en gémissant. Sa nature indécise et tourmentée la poussait à se lever, à courir tout le long des rayons innombrables et à appeler Silfi pour s’enfuir quelque part, loin, bien loin de tout cela, dans un néant réparateur.

Reposant la bille orangée dans la sacoche, en manque d’inspiration, la jeune femme se redressa et emporta le bouquin avec elle. Elle n’avait pas envie de recroiser la belle créature, elle préférait aller lire chez elle, Nyalstrada ou « Chaumière » en langage universel.

Appelant l’équidé couleur de nuit, elle le vit apparaître au sortir d’un rayon. Si rapide ! D’un leste bond, elle passa la jambe gauche par-dessus l’encolure et lui murmura le nom de son chez-soi, une fois bien installée. Ils sortirent au trot par une pente de bois remontant, bordée de caisses métallisées dont elle ignorait l’utilité puis passèrent dans une petite pièce rectangulaire aux coins embellis par de belles lampes de tissu ouvragé. Leur lumière diffusait une calme ambiance qu’elle n’eut pas le loisir d’apprécier longtemps : sa monture se mettait au galop et franchissait un palier nuancé de blanc et de noir. La salle suivante s’agrémentait à l’inverse de la précédente de moquettes moirées sombres et d’un plafond imposant tout en panneaux hexagonaux assemblés comme un puzzle pour former des signes incompréhensibles.

La jeune femme ne savait jamais par où passait Silfi, des raccourcis sans doute, toujours de nouveaux endroits depuis le temps qu’elle le connaissait.

Dans un miroitement de flammes artificielles – du moins le supposa-t-elle car elle n’en sentit la chaleur – l’animal bondit à travers un monde flou. Ses yeux refusaient de lui rendre une image nette de ce qui l’entourait et elle finit par laisser tomber, étonnée.

« Curieux », murmura-t-elle pour elle-même.

Elle aurait aimé connaître le nom de cet endroit pour pouvoir y retourner. Si le Guide existait, quelles connaissances universelles devait-il posséder !

Un morne couloir poussiéreux succéda aux chatoiements du feu vivant, une brève lueur grise au lointain dont elle ne put déterminer la source car le cheval filait sur le côté dans un renfoncement qu’elle n’avait pas eu le temps de remarquer. La grotte par-derrière la laissa bouche bée. Des stalactites et stalagmites se rejoignaient en de formidables sculptures du temps, torsadées, luisantes d’humidité ; un souffle glacial, odorant la mousse et le calcaire, lui envahit les narines. Le sabot avant-droit de Silfi dérapa soudainement sur une roche traîtresse et elle crut recommencer les mésaventures de la forêt mystérieuse. Il se rétablit heureusement promptement, d’une manière acrobatique, redressant le poitrail jusqu’à n’être plus que sur deux pattes. La jeune femme s’accrocha fermement, légèrement inquiète. Par une formidable détente, sa monture franchit l’obstacle presque avec aisance et s’en fut au milieu d’un faible cours d’eau. La terre ici accrochait, car boueuse, et ils purent continuer leur route sans danger cette fois-ci. Plus qu’une grotte, elle se rendit compte qu’il s’agissait d’une caverne tant sa largeur et sa hauteur étaient impressionnantes. Ses salles glacées se succédaient à un rythme effrayant et leur position labyrinthique ne lui permettait aucun repère. De plus, elle ne savait comment se nommait ce lieu et ne voulait pas le chercher. Y retourner volontairement ne lui disait vraiment rien.

Un siphon d’eau se présenta brusquement devant eux mais l’animal ne chercha pas à l’éviter. Sous un cri de surprise apeurée de sa cavalière, il bondit en son cœur… et atterrit sur un sol chargé d’aiguilles de conifères. L’eau furieuse n’avait même pas touché les deux êtres et son grondement s’éteignit dans leur dos comme un ancien souvenir. La cavalière se retourna vivement pour ne voir qu’un sous-bois moucheté d’éclats lunaires. Son chez-soi, Nyalstrada, découvert il y avait de ça maintenant trois ans… 

Elle descendit du cheval, chancelante, et lui flatta l’encolure avant de le laisser partir. Devant elle, une douce chaumière l’attendait, son humble porte de bois lui promettant un intérieur inchangé, chargé de récits et de doux repos.

Publié par Ruby Quartz dans Ruby Quartz, 0 commentaire

La grande malheureuse – prologue et chapitre I

Il était une fois une maison…

une maison vivante, curieuse, généreuse, mystérieuse, taquine, intelligente.

Cette jolie petite bâtisse, à la bordure d’une clairière modeste, passait son temps à observer les nuages se dorer aux rayons du soleil, les oiseaux créer leur nid sous la corniche, ses volets s’écailler doucement sous le passage du temps et des intempéries discontinues…

Les jours passant, puis les années, la petite maison commença à ressentir un léger vague à l’âme. Après tout, cela faisait bien longtemps qu’elle avait été abandonnée par ses propriétaires. Depuis leur départ, plus personne au monde n’était venu lui rendre visite n’y même s’était approché par hasard de sa clairière chérie.

L’humble demeure s’ennuyait ; ses fenêtres semblaient des yeux larmoyants avec leurs grands verres empoussiérés, sa toiture s’effondrait par-ci par-là, emportant avec elle des morceaux d’espoir.

Rien ne paraissait vouloir changer.

Alors, un jour, la maison se résigna. Son cœur se ratatina tout au fond d’elle, son souffle s’amoindrit. Une dernière fois avant de s’abandonner, elle prit une grande inspiration…

Et, brusquement, éternua ! Il y avait sans doute bien trop de poussières chez elle, mais cela la secoua tant qu’une nouvelle pièce apparut ! Toute menue avec quatre colonnettes dans les coins, supportant sur leur imposte de marbre rose les écoinçons du dôme de ce nouvel endroit. Résolument chaleureuse.

Étrangement cependant, la bâtisse n’observa pas de porte et en fut très surprise, plus que par le fait d’avoir créé par un simple éternuement une autre place en son intérieur. Elle la sentait confortable, chaude, mystérieuse bien sûr… différente. Pourquoi ne pouvoir y entrer ?

Les années se mirent alors à fuir comme une eau de rivière autour d’un puissant rocher, ne la touchant pas d’un seul doigt invisible ; elle était devenue immortelle par le don de ce cœur étrange.

Un autre curieux événement se produisit dans le même temps, c’était comme si des millions de veines parcouraient ses murs, apportant un regain d’énergie chaque aube nouvelle, et elle grandit, grandit, grandit tant que l’univers lui-même parut n’être qu’un ballon d’enfant.

Bientôt, son esprit décida d’accueillir des gens chez elle. Après tout, maintenant qu’elle était si grande, il eût été bien triste que personne n’en profitât. Ainsi vinrent foultitude de peuplades toutes différentes qui occupèrent bientôt chacune de ses pièces.

Elle continua donc de se développer sans cesse, pendant des milliers puis des millions d’années… Jamais elle ne s’arrêta de créer ni d’accueillir. D’humeur changeante, ses propres lieux s’amusaient à vagabonder, ne rendant pour personne l’orientation aisée (si ce n’est impossible).

La seule et unique pièce qui resta à jamais méconnue fut le cœur qui lui avait permis tout ceci.

Et elle fit toujours en sorte que personne ne l’atteignît, peut-être tout d’abord par crainte (qui sait si une fois pénétré, celui-ci ne disparaîtrait ou sa magie ne s’enfuirait ?), puis par la suite par habitude… Puis elle oublia. Son esprit était si vaste qu’il songeait à mille choses à la fois et il ne se préoccupait plus d’un endroit que personne depuis tant de millénaires n’avait pu découvrir.

Portons-nous sans arrêt notre esprit sur l’organe tambour qui nous fait vivre ?

Chapitre I

 

Sous sa main, l’humide et froid rocher lui parut être le seul élément stable du décor ; les paupières serrées à la limite d’un mal de tête, elle inspira avec force les effluves de terre grasse, fraîchement trempée.

Se firent échos les inquiétudes de son cœur sous l’artère du cou en contraste de la lente et puissante respiration qui soulevait sa poitrine à intervalles réguliers.

Plus les secondes s’égrainaient plus ses songes s’évaporaient en un brouillard bienheureux d’où elle finit par se relever légèrement, comme craignant le retour de ces images fugitives.

Une aube aux doigts fantomatiques apparut sous l’ourlet de la nuit, faiblement éclairante, guère rassurante mais lui permettant de se situer un peu mieux qu’il y avait… une heure ? Combien de temps avait-elle souffert sur ce bloc de pierre si peu accueillant ? Elle observa ses paumes sales, ses avant-bras aux multiples traces sanglantes – ce qui restait après la cautérisation – provoquées par les bords de feuilles coupantes, les ronces et autres plantes peu agréables.

La démarche chancelante, elle tenta de se diriger à la pâle lumière du jour naissant, essayant d’éviter des trous d’eau particulièrement nombreux après l’averse nocturne.

Elle était d’ailleurs complètement inondée et le moral absent, comme atone ; la seule idée qui trottait en son esprit pour le moment était un désir puissant de se retrouver près d’un délicieux feu de cheminée, vêtue d’habits chauds et secs… mais elle savait pertinemment ne pouvoir s’y retrouver lorsque même le soleil serait haut dans l’éther.

C’était une question de volonté.

Malgré tout, elle n’en pouvait plus, l’épuisement la gagnait à nouveau, engourdissant ses muscles absolument pas reposés d’une nuit sur un roc.

À l’est, une pointe d’or épingla l’horizon clair et ce fut un véritable écheveau qui lui brouilla l’esprit sous l’impassibilité des différentes espèces d’arbres plus ou moins grands mais surtout désespérément nombreux.

Elle s’effondra au bout de quelques centaines de mètres, lasse de résister face à l’épuisement.

Serrant une poignée de feuilles mortes collées à une motte de terre gorgée d’eau, un sourire d’absence barra son visage lorsqu’elle se retourna sur le dos, les prunelles fixées à la ramure s’égouttant des bois. Était-elle morte sans même s’en rendre compte et continuait-elle à diverger ? Le monde après la mort serait bien cruel, loin des mythes contés à l’abri des chaumières.

Mais c’était absurde… et impossible. Pas ici, pas seulement avec ce qu’elle avait subi.

Elle songea, avant…

Elle se tenait devant l’entrée du coquillage. Des jours et des jours à marcher et parcourir à cheval les infinités d’espaces de l’intérieur sans relâche, retombant très souvent sur ses pas sans savoir si elle avait véritablement tourné en rond ou si les pièces avaient changé de place, comme à leur habitude.

Après la découverte d’une jolie entrée en trompe l’œil, représentant un petit tunnel de nacre – qu’elle avait failli emprunter sans réfléchir avant de remarquer un creux de la taille d’une main, très discret –, elle s’était retrouvée au bord d’une plage idyllique, dont le sable si blanc et fin avait étourdi son sens du toucher…

Tout au bord d’une eau incroyablement nuancée de teintes dont son regard se régalait comme d’une gourmandise imprévue, elle voyait cette immense coquille trop éclatante pour des yeux déjà emplis de la magnificence naturelle de ces lieux.

L’entrée… telle une jolie petite maison.

La croyance d’avoir atteint son but fit fleurir son cœur d’une joie difficilement supportable après ces longs temps d’attente et d’espoir.

D’une main tremblante elle effleura l’ondulant contour de cette maison maritime, du sel se déposant sur le bout de ses doigts. La voûte intérieure se dissimulait en tournant de manière concentrique, du sablon saupoudrait sur quelques pas la coquille de calcium qu’elle foula sans hésiter. Elle était persuadée d’avoir enfin trouvé le cœur, ou du moins le chemin l’y menant.

L’excitation la gagna et, une paume glissant le long de la paroi, elle avança et tourna, tourna encore. Il lui semblait que le temps s’était allongé, la piégeant dans un léger tournis ; le calcium brut laissa sa place à une nacre délicate et brillante, douce à sa peau asséchée qui, reconnaissante, retrouva soudain une souplesse étonnante. Elle s’arrêta, un peu interloquée, et l’observa : comme elle était soudain belle et polie ! Ses ongles eux-même chatoyaient étrangement, propres et limés. Une curieuse démangeaison à la tête, au-dessus des oreilles, l’alerta et elle se tâta avant de retirer les mains, choquée et légèrement inquiète. Pas d’erreur, il y avait bien là quelque chose d’à la fois dur, solide et velouté. Ses paumes se portèrent à nouveau au crâne pour discerner par le toucher des sortes de bois de cerf continuant de grandir jusqu’à atteindre la longueur d’un avant-bras, sublimement torsadés. Ces nouvelles cornes à plusieurs branches tiraient gracieusement vers l’arrière de la tête, parfaitement équilibrées.

Il n’en fallut pas plus pour que sa bouche s’ouvrît sur un « oh ! » muet, et un impérieux désir d’observer son nouveau visage l’agita avant qu’elle ne se reprît – les tours de cette sorte ne pouvaient être que normaux en s’approchant du cœur. Elle continua donc sa progression sous l’écho de la lumière extérieure emprisonnée et réfractée par les multiples facettes de la coquille, des frissons lui parcourant le bas du dos et remontant le long de la colonne vertébrale…

Ne subissait-elle pas encore une transformation ? Pourvu qu’elle ne perdît totalement son apparence originelle, cela pouvait perturber son objectif ou sa marche. Sans vraiment y penser et sans s’arrêter, elle porta ses doigts à l’endroit de la faible irritation pour, sans autant de surprise que la première fois, y deviner une petite touffe lisse de poils qu’elle pouvait, en se tordant le cou, découvrir d’un beau blanc argenté. Allons bon. Était-elle devenue une sorte de cerf ? Mais un cerf blanc ?

Alors qu’elle se posait la question, la fin du coquillage apparut brusquement, aussi hermétique que la déception qui lui tordit à l’instant même le ventre, aspirant tout son courage. L’amertume l’envahit et la secoua, il devait forcément il y avoir une sortie, quelque qu’elle fût.

Poussant, scrutant minutieusement, elle ferma les yeux puis les rouvrit, tapota. Rien ne se modifiait. Tout ce chemin pour… une impasse ? S’était-elle trompée ? Était-ce juste une de ces illusions prisées par la maison ?

De dépit, elle détourna son visage de ce triste dénouement et refit le chemin en sens inverse.

Choquée d’apercevoir la sortie après quelques tours seulement, elle mit cela sur le compte de son esprit lassé puis poussa une exclamation de réelle surprise.

Un puissant effluve de terre et d’herbe lui prit le sens olfactif tout entier et elle resta là, saisie par ce qu’elle voyait. D’énormes troncs verts, bizarrement plats ou incurvés et recouverts d’un fin duvet pâle, très curieusement plantés dans des collines brunes extrêmement irrégulières, se prêtaient à son regard. Tout cela était très embrouillé, chaotique. Où étaient passés la plage, la mer, l’air marin ? Ici, les parois de calcium étaient translucides, orangées, striées de noir.

Elle se décida à faire un pas à l’extérieur…

Tout devint flou, précipitant sa vision en un tourbillon d’incohérence où le sol, fuyant très vite et très loin en dessous d’elle, était à peine distinguable, et où les troncs émeraude disparaissaient de sa vue.

Le terrible mal de tête qui l’étourdit quelques secondes lui donna une sensation de déjà-ressenti et lorsque enfin ses yeux retrouvèrent un semblant de stabilité, la nausée la plia en deux, essoufflée.

Elle venait d’arriver dans une forêt… et ce qu’elle avait pris pour des arbres sans branches, sans feuilles, n’étaient que l’herbe à ses pieds.

Pas de temps pour y réfléchir car une angoissante pensée traversa son esprit, la jetant quatre pattes au sol qu’elle s’empressa de fouiller. Avait-elle perdu tout moyen de retour à ce lieu si propice au cœur ? Devait-elle tout recommencer, elle qui paraissait s’être si fortement rapprochée de son but ?

Lorsqu’un léger calme lui revint, laissant ses yeux s’accoutumer à la faible luminosité sourdant de sous les rameaux, sa main continua de chercher, plus méthodiquement cette fois-ci, l’entrée ou la sortie par laquelle elle venait forcément de passer et qui, peut-être (avec beaucoup d’espoir), pourrait la ramener à cette blanche plage.

Ses doigts heurtèrent alors quelque chose qu’elle vit rouler sous son regard perplexe. Un petit coquillage…

À cet instant la question fut de savoir par quelle injustice de telles émotions existaient, si puissantes qu’elles peuvent jeter dans les affres du désespoir.

Elle, voyageuse aux multiples découvertes, qui avait tant vu, tant résisté à moult chocs émotionnels sans jamais se retrouver en pareil état ! Il y avait une limite à tout, notamment à sa désillusion, et elle venait de la franchir.

Retrouvant lentement un semblant de stabilité, elle glissa précieusement la minuscule coquille dans une poche de son grand sac de tissu et se mit en marche, car c’était tout ce qu’il lui était possible de faire (mais quand avait-elle transformé le non vouloir en non pouvoir ?).

Le soleil glissa quelques rayons au travers des troncs nombreux ; c’était un astre finissant, au pourpre manteau et partant éclairer d’autres contrées déjà.

Pourquoi un tel endroit, pourquoi à cette heure, elle ne le savait pas, et cela à vrai dire lui importait moins que de trouver une porte de sortie le plus rapidement possible.

Curieusement à l’aise dans cette forêt pourtant très irrégulière, aux trous et mottes assez nombreux pour la faire chuter quinze mille fois sans succès, elle se dirigeait sans trop de mal, espérant tout de même ne pas se perdre en d’inutiles circonvolutions.

Tandis qu’elle évitait habilement les branches mortes tombées au sol, l’obscurité l’avalait à chaque pas un peu plus jusqu’à ce qu’elle ne pût avancer sans danger, danger qui ne tarda malheureusement pas à survenir, car chaque instant de répit a sa fin.

Se baissant pour éviter de justesse une grosse branche horizontale, un entrelacs de ronce lui emmêla méchamment les pieds et lui fit connaître une douleur encore jamais ressentie.

La pente se situant juste derrière lui donna l’élan suffisant pour aller rouler-bouler et s’écraser la tête la première sur un gros rocher malvenu. Sonnée, elle ne ressentit même pas la pluie glacée se déversant un peu plus tard.

À présent qu’elle avait bien retourné ces pensées malheureuses avec beaucoup de remords (mais pourquoi ? Ce n’était absolument pas de sa faute, si ?), elle songea à son pitoyable état présent.

Il lui était trop risqué de rester ainsi effondrée sur le sol spongieux, immobile toute une journée, laissant l’espoir la quitter peu à peu…

Allons, n’avait-elle pas déjà surmonté pire situation ?

« Non », lui chuchota la tristement sincère partie de son esprit, « le pire c’est quand tu as dû courir pour rattraper la mer qui s’en allait sans toi et, optionnellement, la barque qui t’a permis de traverser le désert brûlant que ce lieu était devenu et que tu aurais dû subir si justement tu n’avais pas sprinté très vite ». En effet, cette angoisse-là n’avait duré que quelques minutes… dures et longues minutes mais tout de même, comparée à l’affreuse situation dans laquelle elle se trouvait à l’instant même et qui, elle, durait depuis maintenant plus de douze heures, en se référant à son temps, ce n’était que pacotille. Néanmoins, elle ne pouvait abandonner.

Se relevant tout doucement sans réussir à éviter un trouble de la vision, elle resta un instant chancelante. Une goutte de sueur lui chatouillait la narine depuis tout à l’heure et sa main, agacée, essuya ce qui se révéla être le sang restant ayant coulé du front au nez. Elle s’était salement amochée tout à l’heure mais le front saignait toujours beaucoup pour peu de chose, ça n’avait peut-être pas été si grave. Elle ne pouvait s’attendre à moins après s’être explosée sur une matière aussi dure que la pierre, et puis, cela guérissait vite, comme toujours.

Utilisant l’écharpe de laine de son sac, elle improvisa un bandage pour l’une des ses cornes dont le bout pendouillait déjà, brisé par le choc. De ce côté-là apparemment et heureusement, elle ne ressentait pas de douleur. « Ce serait trop fort que je subisse mille maux à cause d’une chose qui ne m’appartient pas ! Enfin… qui s’est greffé là sans mon accord ».

Cependant elle était d’une suffisante bonne foi pour accorder qu’elle se sentait plutôt à l’aise dans ces bois en les parcourant, si l’on mettait de côté sa récente mésaventure, et c’était sans aucun doute lié à cette métamorphose. Bien sûr, la forêt était le domaine de prédilection d’un cervidé… drôle de coïncidence ! Mais elle ne pensait pas du tout que cela en fût une, au contraire. Peut-être une épreuve avant de toucher le cœur tant désiré ? (L’espoir n’a pas de fin.) Pourtant, qui se soucierait donc d’une aventurière comme elle ? Encore moins la maison ! Elle n’était qu’une fourmi, une poussière à ses yeux, si des yeux elle avait. Alors pourquoi…  « Oh, tu le sais bien, il y a toujours ce genre de choses qui arrive, ça n’a rien à voir avec ta quête ». Ainsi en avait-elle fait une quête… mais quand ? Devait-elle vraiment se mettre à penser sans arrêt au passé depuis qu’elle se traînait dans cette forêt interminable ? Était-ce la fin qui lui était réservée ? Et il n’y avait rien de pire que de ressasser, tourner sans un seul instant de répit les questions sans réponses sous un crâne qui tourmentait déjà par la fatigue.

« Peut-être devrais-je trouver un abri et m’y poser quelques instants le temps que je me sente un peu mieux. Mais si je suis dans une de ces parties ou rien n’avance ? Ou bien ne suis-je pas la seule à parcourir cette forêt, avec un peu de chance ? (Il était rare qu’elle songeât ainsi.) S’il m’arrivait malheur, qui se rendrait compte de ma disparition ? Je le sais, il faudrait que ce soit bien terrible, mais personne n’est à l’abri d’une chute dans un profond ravin. Oui j’ai quelques connaissances, mais au bout de combien de temps s’inquiéteraient-elles ? Quand bien même Silfi son cheval Vlaamperd – pourrait me les trouver, j’ai des doutes quant à sa capacité à les ramener à moi… en particulier à cause du moyen d’entrée en ce monde qui est en ce moment même dans ma poche ! Peut-être existe-t-il un autre moyen d’y accéder ? Devrais-je tout abandonner et repartir à cheval ? À quoi servent ces questions idiotes et absurdes ? »

Elle poussa soudainement un grand cri de rage qui se résorba rapidement dans les feuillages rouille puis continua de marcher, une force renouvelée, venant d’elle ne savait où, irriguant ses muscles endoloris.

Néanmoins sa vision allait de mal en pis, les taches se multipliaient et se troublaient sur sa cornée, elle avait l’impression que sa tête était prête à exploser et que son corps se déformait ; bientôt, ses jambes dont l’adrénaline avait permis qu’elles pussent fonctionner puissamment, se dérobèrent sans avertir, la faisant chuter durement sur les genoux. Sans ne plus savoir ce qu’il se passait, tous ses sens se confondirent comme si elle… oui, elle était devenue une substance molle, quelque chose d’indéfinissable, quelques secondes d’absence et de grande lucidité, un passage d’un état à un autre.

Cette transition prit fin, laissant à la place de la jeune femme un superbe cerf au pelage gris argent. S’acheva alors la pensée de l’être qu’elle était pour n’être plus qu’animal. Et l’animal bondit entre les troncs qui défilaient, frôlant leur écorce rugueuse, soulevant moult mottes de terre à ses lestes sabots… il courut tant et tant que l’astre emplit le ciel de sa poudre blanche, rayonna de félicité dans son royaume pervenche puis descendit lentement les marches jusqu’à l’horizon, non point ensommeillé mais décidé à réchauffer d’autres terres.

L’ombre panachait l’orient, ses larmes pétillaient déjà et les couleurs fusionnèrent pour étreindre le pays d’une nuit implacable.

Bientôt ne luisaient par intermittence dans l’obscurité que deux globes mouvants, si rapides qu’ils laissaient presque dans leur sillage une réminiscence étoilée. Cette course aussi vive que s’il était poursuivi par une horde de monstres sanguinaires ne se termina qu’avec le retour du soleil et la fin de la forêt… une fin brutale. C’était un mur qui s’étendait ici, aussi haut qu’une montagne, aussi large qu’un océan, absolument perpendiculaire au sol et sans aucune aspérité. De bois sombre, veiné de rouge terreux, il paraissait aussi inébranlable qu’un roc ; l’animal le longea par instinct, poursuivant son chemin cette fois-ci au trot, le museau lâchant une vapeur blanche dans le frais matin.

Les heures se suivirent, accompagnant l’astre dans sa marche au sommet du royaume et lorsque ses rayons tombèrent en bruine sur le doux pelage du cerf, un autre mur fit son apparition, aussi brun que l’autre avec lequel il formait un angle droit.

Ou bien la malchance accrochait ses pas, ou bien il n’était pas parti du bon côté.

Le soir approchait lorsque l’animal disparut après avoir suivi la limite, laissant sa place à la jeune femme, étourdie et perdue. Elle leva la tête, ne sut combien de temps était passé, se rappela uniquement de très vagues instants, d’odeurs et de sons beaucoup plus marquants que ses sens habituels. Quel était donc cet étrange mur qui l’interpellait et où la lumière oblique du soleil couchant venait caresser les nuances ? Il lui était arrivé quelque chose de très étrange et inhabituel et qui plus est dont elle ne pouvait réellement se souvenir.

Elle s’adossa à cet immense barrage et leva les yeux au dôme outremer qui la surplombait. Elle réfléchissait.

Bien que cherchant, rien d’intéressant ne lui venait. N’y avait-il aucun fichu moyen de s’échapper d’ici ?!

C’est alors que tout bascula et en moins d’une seconde la terre fit obstacle et le mur devint sol.

Confuse mais s’adaptant très rapidement, elle se remit debout, soulagée que les arbres qui pointaient très étrangement à l’horizontale fussent suffisamment espacés du… de ce qui était sous ses pieds, pour qu’elle n’eût pas à courber la tête. Devant elle, le ciel… 

Essayant de réprimer une sensation de malaise face à ce retournement littéral de situation et de se dire que ce qui était sous ses pas était bien définitivement dans le bon sens, la jeune femme avança jusqu’à finir par dépasser la cime des arbres. Lorsqu’elle se retourna, la forêt hérissait ses milliers de flèches vertes et cette simple vision lui donna la nausée. D’autant que loin au-dessus ce n’était bien sûr plus le bleu qui dominait, tout comme à sa droite où elle pouvait apercevoir l’imprécis barrage de bois, ainsi qu’à sa gauche, si distant qu’il disparaissait partiellement dans une brume nouvelle. Elle ne remarqua pas que ses cornes et sa queue avaient disparu ; la boîte était renversée, maintenant il ne lui restait plus qu’à plonger dans l’océan céleste… 

Il lui semblait qu’elle marchait depuis des heures et des heures, mais que voulait donc dire le temps ici ? L’impression était tenace de progresser en vain, un peu comme remonter un tapis roulant à la même vitesse. De surcroît, le paysage ne changeait quasiment pas, c’était à peine si les arbres diminuaient dans le lointain, et l’espace éthéré qui s’étalait au-devant de sa trajectoire n’était en aucun cas un repère de distance.

Puis, petit à petit, le ciel emplit totalement son champ de vision et les murs finirent par disparaître en une opalescence bleutée ; elle baignait en un univers azur où singulièrement des formes glissaient çà et là, à moins d’un mètre, mouvantes et furtives. Enfin, elle s’arrêta. La sensation était trop forte d’avoir un mur invisible juste en face, à un bras de distance ; elle tendit la main très lentement jusqu’à ressentir dans ses doigts une drôle d’aimantation qui lui courut jusque dans le coude avant qu’elle ne se retirât.

« Je n’ai aucun autre choix que de foncer de toutes façons. Je ne vais pas rester là à tergiverser cent mille ans ! »

Elle plongea. Littéralement. La force d’aspiration, ce chatouillement si particulier lui envahit tout le corps, la projetant au travers de la barrière ; les formes qu’elle n’avait qu’à peine distinguées se précisèrent et elle put observer, les yeux grands ouverts et avec émerveillement, des centaines d’étranges losanges rosés à carré central, ce dernier variant entre le blanc et le bleu dans toutes les nuances possibles.

Alors qu’elle en prenait conscience, l’apesanteur disparut et ce fut brutalement une sensation de chute qui la fit crier de surprise mêlée de peur. Un de ces engins volants l’effleura et s’éloigna en spirale, un moment déstabilisé par le courant d’air provoqué ; le cœur de la jeune femme battait follement ! Elle était complètement paniquée, s’écraserait-elle tout bonnement sur une terre qui ne manquerait pas d’apparaître au-dessous d’elle ? Ou bien le monde se serait-il encore inversé et ne ferait-elle que filer à travers les cieux à l’infini ? Quel horrible avenir… 

Des nuées de ces formes quadrangulaires fuirent sous ses yeux et ce fut par réflexe qu’elle essaya de s’y accrocher, tentant de freiner sa longue chute. Malheureusement, aucun ne se présentait à ses mains désespérément tendues. Allons, vite vite, il allait bien devoir se passer quelque chose la sauvant d’une mort certaine ! Pourquoi ne lui pousserait-il pas des ailes à présent ? Elle s’était bien métamorphosée en cerf dans la forêt, il ne serait que justice que… 

Sa pensée s’arrêta lorsqu’elle se rendit compte qu’elle n’allait plus aussi rapidement que précédemment. Son corps lui semblait être un pollen au vent et le sol aux nuances verdoyantes s’approchait tout en délicatesse. Un peu maladroitement la jeune femme atterrit, le cœur battant de tant d’émotions, les jambes tremblantes mais déjà l’esprit sûr. Elle observa l’immense étendue herbeuse qui s’allongeait sous ses yeux, interrompue par quelques buissons, des bosquets de magnifiques arbres aux rouges fleurs charnues et des… habitations !

La maison qui se trouvait devant elle – après qu’elle eût marché quelques minutes – comportait quatre faces, était munie de tourelles à chaque angle et devait bien s’élever sur trois étages pour atteindre cette hauteur. De surcroît toute tordue, sa pimpante couleur attirait l’œil, avec ses fenêtres sans volets comme autant de cavernes ouvertes sur une montagne. Elle était plantée là sans barrière, sans chemin, sans rien qui n’indiquât une quelconque appartenance, mais de ça aussi elle avait l’habitude. Une créature humanoïde en sortit et la regarda un bref instant avant de la saluer comme il se doit – les visites devaient être rares. Elle clama un mot universel signifiant le bonjour puis fouilla dans son sac pour y sortir le mini traducteur qu’elle colla sous sa gorge. (Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas vu d’êtres.)

« Quel est ce pays ?

— Une vaste campagne. »

Eh bien, tant pis pour elle, il n’y aurait pas moyen d’y retourner, sauf au hasard. Apparemment eux-mêmes n’avaient pas donné de nom à leur monde. Et elle n’aurait voulu s’en arroger ce droit, même si elle en avait eu la possibilité, ce n’était pas très respectueux. De toutes façons, elle avait déjà usé de son passe, pour son propre chez-soi.

« Qu’y faites-vous ? reprit-elle.

— Nous recueillons le ciel.

— Seriez-vous la fameuse corporations des accrocheurs d’aurore ou piégeurs de lumière ?!

— C’est ainsi que l’on nous nomme, oui. »

Elle dissimula son émerveillement en un réflexe qu’elle ne comprit pas, modérant ses émotions, puis continua :

« Oh eh bien puisque j’y suis… où puis-je trouver des fioles de couleurs ?

— Traversez le bosquet que vous voyez là-bas, il y a derrière un petit village. »

Après avoir remercié, la jeune femme poursuivit son chemin en direction du bois.

Les arbres qui l’entouraient étaient énormes bien qu’assez râblés et leur efflorescence charnue dégageait une capiteuse odeur d’amande amère. Elle ne connaissait la corporation que de nom et n’avait jamais eu l’occasion de les voir travailler. C’était bien par hasard qu’elle était arrivée ici ! Les curieux « cerfs-volants » qu’elle avait vus tout à l’heure devaient sûrement faire partie de la récolte, d’une façon ou d’une autre ; peut-être bien aussi ces végétaux, elle avait eu vent d’une utilisation de fleurs… celles-ci mêmes ?

Au détour du petit chemin emprunté surgit une bâtisse totalement ronde et, à l’inverse de la précédente, très basse ; sa couleur majoritairement jaune soleil semblait sourire de son ovale entrée sans porte, et son unique fenêtre – du moins ainsi la jeune femme l’apercevait-elle – lançait des clins d’œil au tout venant. Sans s’en rendre compte son propre visage s’illumina tandis qu’elle en observait d’autres, cossues, aux multiples angles, posées là de manière désordonnée mais parfaitement charmante.

Des êtres s’affairaient dans une large et paisible clairière, son oreille captait le miaulement d’une scie et la chute d’un de ces arbres, mais elle ne s’inquiétait pas, elle connaissait d’ouïe dire le respect des habitants pour leur lieu de vie et de travail. Enchantée de l’activité qui régnait ici après tous ces jours de solitude et d’effroi, le stress la quitta et la laissa défaillante ; elle crut qu’elle allait s’effondrer et un voile descendit une brève seconde angoissante sur son regard. Les personnes qui l’entouraient sans lui avoir vraiment porté d’attention l’observèrent soudain, ressentant son épuisement extrême (cela faisait plusieurs jours qu’elle n’avait rien avalé… son sac ne contenant plus de vivres ; obstination oblige) et une vint à son secours, lui tenant ces propos :

« Bienvenue étrangère, souhaites-tu te reposer en nos contrées ? Notre nourriture est excellente et notre métier pourrait t’intéresser un temps. Qu’en dis-tu ? »

Il lui proposait un échange tout à fait honnête, un peu de son aide contre le gîte et le couvert. Elle accepta immédiatement, trop contente de pouvoir se poser un peu après toutes ces aventures pour le moins troublantes. Son guide la mena alors vers une habitation de forme triangulaire car les deux pentes du toit allaient jusqu’au sol et étaient recouvertes d’une épaisse mousse. Toutes les maisons ici étaient apparemment sans porte pour en fermer l’entrée, prouvant, comme partout ailleurs dans la maison, une confiance sans bornes qu’elle ne pouvait toujours qu’apprécier malgré l’habitude qu’elle en avait. Comme si un jour elle avait connu autre chose !

Revenant à sa visite, elle écarquilla grand les yeux pour ne pas perdre une miette de ce que lui réservaient ses fabuleuses tribulations. L’intérieur était sobre mais douillet par son bois d’une douce couleur crème, ses épais tapis faits d’une matière inconnue, ses lampes magnifiquement ouvragées dans toutes les nuances en encorbellement sur les murs et ses couloirs ronds dont toute la longueur était recouverte d’émaux chatoyants. Le tout dégageait une impression de chez-soi et une odeur délicate, inconnue à son nez mais proche de celle du pêcher, de l’amande et de la délicate fragrance du miel d’oranger.

Elle découvrit une merveilleuse petite pièce aux angles adoucis par d’épaisses tentures chamarrées, prometteuses de clair-obscur lorsque les aériennes lampes torsadées seraient allumées la nuit venant ; une table ronde aux pieds baroques supportait divers objets dont un miroir et un pot de fleurs sèches embaumant la chambre d’une délicieuse odeur qu’elle ne pût définir encore. Un lit modeste bien que paraissant sans aucun doute extrêmement moelleux à souhait, rebondi avec sa couette aux motifs réguliers (comme la Chambre des Petits !), l’attira dans son assurance de profond repos. Elle se retourna vers son hôte, lui sourit et lui exprima son intense satisfaction d’un tel endroit avant qu’il ne la laissât.

Ah ! Qu’il était agréable de s’effondrer tout à son aise dans le frais édredon ! Avant de s’endormir, elle jeta un bref coup d’œil au miroir et nota par réflexe que la blessure à son front n’existait plus. Elle ne tarda pas à plonger dans un sommeil réparateur et laissa filer les heures et la lumière à l’horizon…

Le lendemain la trouva disponible et guillerette, elle avait vraiment très bien dormi, la nuit ici était tranquille, un peu fraîche (d’où le duvet) et un silence murmurant régnait. Elle en sourit de contentement, l’heure était parfaite pour aller manger : mais y avait-il quelque chose à grignoter dans la maison ou bien les êtres lui avaient-ils préparé quelques nourritures ? Elle sortit et resta un instant immobile dans la très légère brise exquise qui soulevait les mèches fines de ses cheveux chocolat. Le vert gazon invitait à courir et rouler comme un enfant, les capiteux bouquets rouges des bosquets environnants à s’emplir les poumons d’air vivifiant. Se mettant à marcher, elle aperçut au détour d’une bâtisse de plus grandes dimensions – sûrement un lieu de réunion – des tables de bois plus ou moins alignées où quelques êtres étaient installés et semblaient manger. Il s’agissait bien du petit-déjeuner et elle trottina jusqu’à eux avant de s’installer à quelques places d’écart des premiers venus. Elle n’osait pas les aborder trop ouvertement alors qu’hier leur sympathie l’avait tellement touchée ! Après s’être morigénée, elle entama la conversation :

« Bonjour ! Avez-vous bien dormi ? »

Ils se retournèrent vers elle et lui répondirent :

« Très bien ! Et vous ? La nuit vous a-t-elle été douce ?

— Excellente. Cela faisait des mois que je n’avais plus approché un seul lit digne de ce nom, je me sens véritablement régénérée. »

Ils marquèrent un instant de surprise avant de reprendre :

« Des mois ? Cela se voit que vous êtes une voyageuse mais, tant de temps ! Avez-vous volontairement évité les lieux fréquentés ?

— On peut dire ça, sourit-elle, ce lieu est sublime, j’y suis arrivée totalement par hasard. Je veux dire, je ne savais pas que vous habitiez en un tel endroit. Vous êtes célèbres dans les autres contrées, vous savez ! »

Ils rirent et l’un lui passa un pot empli d’un épais liquide émeraude, semblable au miel d’acacia. Elle le remercia d’un hochement de tête avant de continuer :

« À vrai dire, je suis perdue. Je pense rester ici quelque temps, il me serait impossible d’ignorer votre incroyable hospitalité et gentillesse. De plus je suis très curieuse de votre métier ! J’ai pu apercevoir assez… rapidement il faut dire, d’étranges cerfs-volants roses à carré central blanc ou bleu là-haut dans le ciel, décrit-elle. Vous servent-ils vraiment à « absorber » les couleurs du ciel ?! Je trouve ça incroyable ! ».

Un des êtres qui étaient restés en retrait sans vraiment s’impliquer dans la conversation tout en écoutant, se leva et vint à elle. Il lui proposa de l’accompagner après le petit déjeuner sur les lieux de travail et de les voir à l’œuvre, ce qu’elle accepta immédiatement, trop heureuse de pouvoir découvrir davantage nouvelles cultures.

Se dépêchant de terminer la gelée de fruits et les galettes légèrement salées qu’elle avait recouvertes de miel, elle finit par se lever et saluer ses compagnons de repas avant de suivre l’être jusqu’à un grand bassin où l’eau jaillissait comme d’une fontaine horizontale, permettant un lavage efficace.

Ceci fait, plus rien ne l’empêchait d’aller au fameux chantier des accrocheurs d’aurore !

Arrivés sur place, d’autres êtres leur proposèrent une visite explicative et son compagnon la quitta, mission accomplie. Elle le remercia, réjouie, et se retourna, oreilles grandes ouvertes.

Tout d’abord les bûcherons coupaient tous les mois un grand chêne rouge de leurs cultures, après qu’ils en eût replanté un à la place – ce fut là qu’elle apprit qu’ils poussaient en un mois environ ! – puis l’équarrissaient parfaitement jusqu’à ce qu’il ne restât plus qu’un tronc dont ils enlevaient l’écorce pour le donner, par la suite, aux tailleurs. Ces derniers trempaient le tronc dans une eau claire et froide de source pendant quinze nuits, permettant ainsi à toutes les différentes couches de l’âge de se séparer. Il fallait perpétuellement surveiller cette délicate transition entre le bois sec et compact et la fragile matière qu’il devenait sous l’action de l’eau au risque de perdre un arbre pour rien. Une fois les cercles de bois libres les uns des autres, chacun était pris pour être fendu sur toute sa longueur afin d’en faire de grands panneaux aplatis sous d’imposantes meules mécaniques de pierre lisse jusqu’à devenir d’immenses feuilles presque transparentes. Ici terminait le travail des tailleurs et commençait celui des affineurs qui s’empressaient de découper les feuilles tant qu’elles étaient encore humides, étalées sur de grandes tables de pierre, à une dimension raisonnable de un mètre par un mètre. Ces feuilles étaient alors mises sous deux lourdes plaques les débarrassant de l’eau de source encore contenue dans leurs fibres, pendant trois jours. Une fois bien sèches, un coup de ponçage était nécessaire pour éliminer toutes aspérités. Entre-temps, les cueilleurs qui avaient récolté toutes les fleurs rouges du chêne, les avaient écrasées pour en faire une bouillie dont l’essence même était recueillie au travers d’un alambic puis déposée dans un bassin. Les affineurs mettaient donc les feuilles en fin de traitement dans cette essence.

Dix jours étaient à compter à partir de cet instant, ni plus ni moins. Passé ce temps d’attente, les feuilles étaient sorties puis séchées ; elles étaient devenues absolument blanches et avaient acquis une solidité et une souplesse sans pareil, défiant jusqu’aux tranchants les plus aiguisés.

Les fixateurs, avant-derniers maillons d’une chaîne extrêmement bien organisée, construisaient les structures aériennes permettant l’envol de la blanche feuille dans le ciel, reliée au sol par un mince fil quasiment invisible dont l’emplacement était indiqué par des cercles colorés surélevés. Au bout de quelques heures, ces systèmes volants étaient ramenés au sol où les extracteurs décrochaient la feuille imbibée de ciel pour la plonger dans un grand alambic qui, suite à de nombreuses manipulations complexes, sécrétait au goutte-à-goutte toute la pure couleur contenue dans les fibres, couleur que l’on transvasait dans un tube fermé d’un bouchon de liège. Ce tube était ensuite étiqueté d’un nom et de l’heure et date de prise de la couleur, ainsi que le temps qu’il y faisait.

Après ces longues explications très instructives, la jeune femme resta silencieuse et légèrement perplexe : comment diable faisaient-ils pour « absorber » le ciel ?! Elle eut beau poser des questions et retourner en boucle leurs réponses, le résultat restait le même. Personne ne savait vraiment comment cela se passait tout là-haut mais en revanche que la maison fût ô combien facétieuse, oui, il n’y avait donc pas plus d’étonnement que ça ! « Après tout, la magie existe et ce doit en être…  d’ailleurs je ne devrais même pas en douter… », songea-t-elle. Les quelques souvenirs qui tournaient dans sa tête ne semblaient pas vouloir y croire, eux ; mais enfin, quelle importance ? Pourquoi toujours vouloir les accorder à sa « post-renaissance » ?

On lui proposa de rester autant de temps qu’elle le souhaitait, hôte de l’être qui l’avait accueillie dans sa maison en premier ; à cette idée charmante un large sourire illumina son visage et elle se dit que sa quête du cœur pouvait bien attendre un peu, elle n’en aurait que plus d’ardeur ensuite pour la poursuivre.

Le jour suivant la jeune femme se décida à observer le travail des extracteurs du début à la fin.

Debout, à une distance respectueuse des êtres à la tâche, elle s’empressa de noter tout ce qu’elle voyait, comme elle le faisait depuis le début ; ses carnets s’empilaient quelque part en un chez-soi de la maison qu’elle avait nommé d’un nom totalement farfelu grâce au passe reçu comme tout le monde à l’arrivée. Le cahier qu’elle portait dans son sac ne tarderait pas à devoir être changé et les gribouillis s’accumulaient au fil des jours passant.

Assidue et le crayon sûr, elle croqua les structures volantes des fixateurs ramenées au sol et ne perdit pas une miette de la maîtrise des extracteurs. Quelle délicatesse pour retirer cette si fine feuille sublime de nuances célestes ! Une fois plongée dans l’alambic, la vapeur emprisonnait la couleur, montait dans le tube réfrigérant où, à son contact, se liquéfiait… 

À la suite de ses observations la jeune femme proposa son aide dans la traction des feuilles du ciel jusqu’au sol et ne s’en sortit pas trop mal. Pouvoir dire que l’on avait soi-même participé à une partie de l’énorme travail des piégeurs de lumière était plutôt génial !

Elle ne voyait pas le temps passer et bientôt le pourpre habilla l’horizon, déjà paré d’une lactescence dorée qui ne semblait curieusement venir d’aucune source solaire. En effet, même en scrutant avec attention, rien ne paraissait être une boule de feu et pourtant l’avait-elle vu, cet orbe enflammé brûlant ses espérances lors de son périple forestier ! Aurait-il disparu avec le renversement ? Ou bien tout simplement était-ce parce qu’elle était passée en un autre monde ?

Cela faisait déjà deux jours et demi qu’elle apprenait en ces lieux si charmants, il faut dire, et elle ne se sentait pas prête à repartir ; les êtres, le paysage, les activités… allait-elle en oublier ce qui l’avait amenée ici ? Trouver le cœur, la pièce inaccessible, son vœu le plus cher ! Mais ô combien de personnes avaient tenté avant elle cette folle quête, parfois jusqu’à leur mort avant de se rendre compte de leur illusion…  Une infinité d’années sans jamais un seul être pour avoir découvert le plus fabuleux des trésors, bien qu’il courût une légende sur un unique ayant réussi… Mais les légendes restent des légendes et la jeune femme se savait n’être qu’un grain de sable sur la plage du monde.

Le matin suivant elle prépara ses affaires, déterminée : la nuit lui avait porté conseil, elle partirait dans l’après-midi. Avant ceci il lui restait quelques questions à poser au sujet de cette fameuse légende qui lui était revenue en tête hier ; même si ce n’était qu’un conte, toute piste était bonne à prendre et il lui fallait plus de détails.

Ainsi, assise entre ses compagnons sédentaires pour le deuxième repas du jour, elle tint ces propos :

« Auriez-vous connaissance de la légende du Guide ? »

À ce nom, ils s’animèrent et tous se mirent à parler en même temps :

« Bien sûr ! Cette légende est très célèbre, où que l’on aille ! Nous avons l’originale.

— On dit que ce Guide était un être follement amoureux qui avait perdu sa compagne… 

— Qu’il la chercha si loin et si longtemps qu’il finit par découvrir le cœur même de la maison !

— Non c’était un voyageur avide de connaissances qui parcourut tant et tant l’insondable qu’il finit par se voir révéler le Secret par quatre belles et mystérieuses dames.

— N’était-ce pas à sa mort ? Un ange lui serait apparu et lui aurait confié ce lieu mystérieux.

— Sa femme sans doute !

— Il me semble qu’il s’agissait d’un des propriétaires de la maison, il y a des temps si reculés qu’aucun livre d’histoire ne le mentionne… et qu’il est le gardien de ce cœur.

— S’il est le gardien, il ne peut en être le Guide, non ? Les légendes racontent qu’il mène les êtres qui le trouvent jusqu’au Secret !

— Il y a plusieurs versions. J’en ai lu où il était nommé le Maître Guide, Celui Qui Sait Tout ou encore Le Secret Vivant. »

Perplexe devant tant d’ardeurs venant d’êtres lui semblant plutôt réservés, elle interrompit :

« Vous avez l’air d’aimer les légendes, non ? Je n’ai pas encore eu la chance de lire la version originale de ce conte et j’adorerais que vous me le détailliez, si vous voulez bien !

— Nous en serions ravis ! » s’exclama l’un d’eux, suivit immédiatement de tous les autres.

Installés en rond dans l’herbe, la jeune femme et les êtres firent une place pour celui qui revenait muni du gros livre des légendes, contenant parmi tant d’autres celle du Guide. Attentif à ce qu’il allait lire, un silence impatient s’installa, rapidement apaisé par les premiers mots… 

« Quelque part en des contrées lumineuses, rafraîchies par d’incessants zéphyrs, allait une tribu nomade, indolente ou fugitive ; sous son passage les empreintes de pas s’effaçaient rapidement et au-devant se traçait un chemin toujours changeant.

Ces femmes et ces hommes tous plus ou moins liés par le sang et encore plus par l’amitié n’avaient pour la plupart jamais connu d’installations, d’emménagements durables en des lieux précis. Leur âme appartenait au voyage, leur esprit éternellement curieux ne pouvait imaginer d’arrêt total sans la mort du corps qui venait avec. Car à ces instants seuls, le peuple nomade stoppait sa marche et faisait son deuil durant un mois.

Si au regard des étrangers leur nombre était insuffisant pour former une ville, peu leur importait car ils l’étaient bien assez pour une complexe famille, libre et joyeuse. Durant les merveilleux moments de naissance, leur chemin s’arrêtait quelque temps en de belles oasis ou riches horizons et tous s’extasiaient sur cette nouvelle vie au sein de la tribu.

Ainsi naquit Askonahi, petit garçon aux grands yeux d’ambre et déjà à la poigne solide, le duvet si clair sur la tête qu’il paraissait chauve à la première année ! Il fut choyé, aimé, entouré toute son enfance et grandit avec l’image d’un monde parfait et si doux que rien ne pouvait venir l’interrompre ; à ses quatorze ans, tout ce qui l’intéressait était de vivre encore plus d’aventures, apprendre un maximum de choses toutes différentes, toujours plus et plus encore…

Alors que tout allait pour le mieux, un jour, la tribu prit la décision de passer par une planète qu’elle ne connaissait pas pour un commerce inhabituel. Askonahi s’y blessa bêtement en sautant de rochers en rochers contre l’avis de ses parents et ne put aller marchander avec eux, malgré toute son envie. Resté dans le tipi il remuait de tristes pensées et un amer remords, les yeux dans le vague ; les heures passèrent et l’inquiétude lui serra le cœur lorsqu’il n’entendit personne revenir.

Au soir, un bruit de pas précipité le fit sursauter et il vit entrer son meilleur ami, essoufflé et terrifié ; ses parents étaient morts. Un éboulement de falaise avait eu lieu et ils n’avaient rien pu faire chargés comme ils l’étaient. Trois autres personnes s’étaient éteintes également et cinq, grièvement blessées, arrivaient tout juste au camp, supportées par les valides. L’horreur l’électrocuta et le jeune garçon dont la vie venait de basculer s’effondra, inconscient.

Lorsqu’il revint à lui, la tribu préparait ses morts et on l’avait allongé et protégé d’une couverture qu’il repoussa, terrassé de chagrin, espérant que tout ceci ne soit qu’un affreux cauchemar. Oubliant sa cheville bleuit il sortit et s’approcha des autres qui étaient debout au centre du camp, la tête basse et les larmes brillantes. Quelques-uns levèrent la tête à son approche et lui lancèrent un douloureux regard car pour eux également était mort un proche, de sang ou d’amitié, peu importait, la famille venait de perdre cinq de ses membres et l’amputation était aussi terrible que réelle.

Cinq êtres reposaient au milieu du cercle formé, un linceul pour seule protection cachant leur corps et leur visage… Les dégâts avaient dû être monstrueux car du sang tâchait déjà le lin tissé et le jeune garçon tomba à genoux, l’esprit comme aspiré par un néant sans pitié.

Jusqu’au soir la tribu continua de veiller les morts tout en préparant un immense bûcher funéraire dont elle récupérerait les cendres à la fin pour les disperser au vent comme le voulait la tradition ; Askonahi allait et venait furieusement à la tâche, sans un repos et sans une plainte, sourd et muet dans son désarroi.

Le lendemain matin le soleil se leva sur les montagnes verdoyantes, réchauffa les humbles habitations et les tanières animales mais ne put apporter de chaleur au sein de cette famille en chagrin ; les défunts furent installés sur le bûcher et le feu y fut mis. On regarda d’un œil éteint les étincelles monter haut dans le ciel, la fumée s’évanouir, le bois craquer et les corps disparaître…

La cérémonie terminée, le jeune garçon prit ses affaires et quelques-unes de ses parents pour s’en aller. Il ne pouvait supporter rester plus longtemps. Si la tribu tenta de le retenir, il n’y prit garde et jamais il ne la revit, malgré tous les chemins qu’il put emprunter par la suite. Peut-être ne le voulut-il jamais.

Il parcourut le vaste univers pendant neuf années où il s’efforça d’oublier le grand vide qui habitait son cœur, jusqu’au jour où il rencontra, dans une tribu nomade presque comme la sienne, la femme de sa vie. Elle se prénommait Zérua et savait faire chanter son être comme personne encore. Leurs regards, leurs mains et leurs esprits se lièrent, et ils décidèrent de rester pour toujours ensemble, vagabondant au hasard de la maison. La jeune femme ne pouvait se résoudre à quitter sa famille et par amour pour elle le jeune homme resta en sa tribu qui l’accueillit comme un nouveau proche, ce qu’il était déjà presque par de lointains liens de parenté.

Cependant sa blonde chevelure était sans égale face à leurs cheveux noirs et contrastait fortement avec celle de son aimée, longue et si sombre qu’elle lui semblait disparaître dans la nuit. Ils s’aimèrent si fort qu’on ne pouvait les voir l’un sans l’autre et ils reçurent quelques gentilles taquineries sur ce lien qui les unissait, auxquelles ils répondaient toujours en souriant : « Elle est la vie qui comble mon cœur meurtri ; il est la clef de mon bonheur. Nous ne pourrions vivre séparés tout comme l’oiseau ne peut se séparer de ses ailes. »

Ils prévoyaient des enfants, de nombreux enfants riants et quémandant réconfort, des enfants à choyer, à protéger, à élever et éduquer de la meilleure des façons, la chair de leur chair réunie autour d’eux, vivante.

Deux ans après leur fabuleuse rencontre, Zérua mourut foudroyée dans son sommeil par une maladie contractée sur la planète qu’ils visitaient alors. Insidieuse car invisible et indolore, ils n’avaient pu savoir. Dévasté par ce terrible second coup du sort, Askonahi déserta la maison et se laissa errer à travers les galaxies de l’univers, haïssant cet insondable monstre qui lui avalait tout ce qui était cher à son cœur, abandonnant les siens lorsqu’ils n’étaient plus à l’intérieur… 

Durant vingt années ses pas le menèrent d’un endroit à l’autre sans repos mental ni guère physique.

Il est dit qu’il devint si érudit de toutes choses, si instruit des mondes qu’il finit par devenir à lui seul une encyclopédie étourdissante de sujets. Sa mémoire exceptionnelle lui valut d’être nommé « Celui Qui Sait Tout » par ceux qui avaient eu l’honneur de converser avec lui ; en particulier de nombreux rois et personnes influentes le supplièrent de rester à leurs côtés, allant jusqu’à lui proposer des richesses si grandes qu’il n’aurait pu les imaginer même en ses rêves les plus fous. Sa liberté en fut menacée car il refusait toujours et pour fuir l’avidité sans fin de ces puissants – à l’égale de sa connaissance – il dut recourir à de nombreuses ruses pour rester hors d’atteinte.

Son périple semblait devoir prendre fin sur une misérable petite planète aride, austère, aussi sèche que son cœur ; la faim et la fatigue l’avaient laissé affaibli et perdu aux abords d’un reg couleur de rouille. C’est là qu’il vit apparaître son cheval, un noble Aztèque qu’il n’avait pourtant pas appelé depuis la mort de sa compagne et qui n’était pas censé quitter les entrailles de la maison. Il se demanda donc ce qui avait poussé son fidèle animal à venir jusqu’ici, aux confins d’un univers oublié…

Le quadrupède faisait mine de repartir puis s’arrêtait et le regardait d’un air insistant comme pour dire : « Allez viens, je t’attends ! Monte sur mon dos. »

Sachant qu’il n’avait plus rien à perdre et que sa propre mort était proche, Askonahi haussa les épaules et s’en fut, chevauchant à travers les plaines, les déserts et les étoiles à la vitesse de l’éclair. Son esprit était vide et il ne retrouva qu’un peu de lucidité lorsque l’animal le mena au fond d’une profonde grotte, sur un roc inconnu de ses voyages. Une poignée d’or étincelait au fond, tel un œil solaire impératif mais il recula violemment sous cette injonction qui ne pouvait lui être destiné : lui qui avait honni toutes formes de la maison au fil de ces années douloureuses ! Ce ne pouvait être vrai, ce ne pouvait lui arriver ! La rage et le chagrin le submergèrent et il s’enfuit, fébrile, laissant son pauvre cheval hennir sous la roche humide ; il n’y prit garde, ses émotions l’aveuglaient en éternelle obscurité et il se retrouva sous la fade lumière du jour, écorché, vivant de corps et mort d’esprit.

À ce moment-là, la voix de sa femme retentit sous son crâne, chaude mais moralisatrice. C’était un souvenir qui remontait de si loin qu’il crut être déjà parti de ce monde et il s’adossa au bord de la caverne sans s’en rendre compte, laissant la voix sincère glisser en lui :

« Si tu ne cesses de t’enfuir, mon amour, tu ne feras que reculer pour mieux sauter ! Un jour viendra où tu devras prendre conscience n’être que seul responsable de ce qui t’arrive. Je te préfère sûr de toi, sûr dans ce que tu as surmonté et doté d’une grande confiance te permettant de vaincre les obstacles futurs. Rien ne peut plus détruire qu’une perte d’estime de soi, perte d’estime qui peut survenir de maintes façons et qu’il te revient d’éviter en te sachant responsable des événements, du moins tous ceux te touchant de manière directe ou indirecte. La douleur est réelle, mais il t’appartient de souffrir ou non. »

C’était suite à une discussion sur ses parents où il avait maudit le sort de ce qu’il leur avait fait et elle l’avait gentiment grondé par ces mots. Askonahi avait cependant continué :

« Ainsi, si mes parents sont morts, est-ce de ma faute ? »

Elle avait secoué la tête :

« Non, bien sûr ! Mais les choses arrivent suite à un enchaînement d’actions et nous, êtres, en sommes responsables. Ne maudis donc pas un destin qui n’en est pas un mais pense dorénavant que tout ce que tu fais sera la cause des conséquences à venir, bonnes ou mauvaises. Les gens sont liés et nous avons tous quelque chose à faire dans ce qui arrive. Avec cette façon de penser tu pourras devenir fort et généreux, volontaire et réfléchi. »

Lorsqu’il revint à son état présent, l’homme remarqua que son cheval l’attendait et du sabot l’invitait à reprendre le chemin de la porte, ce qu’il fit cette fois-ci après ce souvenir rassérénant. Il avait aimé et haï ce monde mais il lui revenait de décider de l’aimer encore. Jusqu’alors, éviter toute réminiscence et tous lieux pouvant le faire souffrir ne l’avait absolument pas fait avancer, voire l’avait même plutôt fait régresser, il était temps qu’il reprît sa vie en main et arrêtât de songer que tout était de la faute de la maison… Surtout que, quand on y songeait bien, ses parents et sa femme étaient morts hors de ses étendues ! Comment avait-il pu être aussi inflexible, injuste ? La souffrance s’était immiscée en tout son être, le possédant jusqu’alors.

Avançant la main, il effleura la frêle poignée d’or avant de la tourner, sûr, mais le cœur battant chamade. Tout un pan de la grotte s’effaça alors devant lui et il arriva, dit-on, en un intérieur de grand tipi coloré qui le laissa figé, un flot d’émotions contradictoires tempêtant sous son crâne. Le tipi de son enfance, comme aux premiers jours… celui où il aimait se réfugier le soir venant, lorsque les fraîcheurs de l’atmosphère venaient mordre ses joues de bébé. Il eut l’impression de revoir ses parents se tenant au centre, riant de sa rouge figure et de son souffle inégal ; il courait alors dans les bras chaleureux et, blottit, observait d’un œil déjà endormi le feu central crépiter… Tant de doux souvenirs remontaient à présent !

Askonahi s’effondra près du tas de cendre entouré de grosses pierres irrégulières et pleura toutes les larmes de son corps. Enfin les émotions retenues durant plus de vingt ans s’échappaient et lorsqu’il se releva, son cœur était apaisé et confiant. Il sut alors qu’après le deuil de ses parents il devait faire celui de sa belle Zérua et qu’avec cet acte, il ne la perdrait pas mais la gagnerait dans la lumière de sa victoire sur les sombres sentiments qui l’habitaient depuis trop de temps. Par des gestes mesurés, l’homme aux cheveux clairs déposa son sac et tout ce qu’il contenait de cher à ses yeux sans distinction, ainsi que les bijoux, afin de poursuivre la tradition tribale qui était de céder son héritage à la génération suivante lorsque le temps venait. Bien qu’en son cas ce fût l’inverse, il réussit à chasser les quelques nuages qui s’attardaient puis sourit tristement, songeant qu’il se sentait bien nu et qu’on ne pouvait rêver mieux pour un tout nouveau départ…

Les pans du tipi s’écartèrent sous sa poussée, laissant une lumière d’un jour naissant s’infiltrer et l’enrober d’une agréable chaleur qu’il reçut les yeux fermés, paisible. En les rouvrant, la familière crainte et tristesse s’agita dans ses pupilles car il était sur les lieux douloureux de leur rencontre ; une oasis verdoyante comme après la pluie, aux palmiers chargés de dattes appétissantes, aux mares réfléchissantes et à la délicieuse fragrance d’épices et de rosée. Oh ! Cette oasis, comme il l’avait sublimée, comme il l’avait maudite et adorée ! Ici qu’ils avaient échangé leur premier regard, décidant un jour d’y revenir dans le but de fonder une famille, ici qu’il avait décidé de rompre tout lien avec la maison… ici qu’ils avaient cru en des jours heureux, entourés de leurs enfants !

Il tituba jusqu’à un imposant palmier, bien plus gros et grand que ses congénères où tous les deux s’étaient embrassés ; il en ferait le deuil, comme il avait fait le deuil de sa famille pour retrouver peut-être un jour une forme de bonheur.

L’homme prononça ces mots d’une voix rauque dont l’amour ne suffisait pas à cacher la blessure profondément enfouie :

« Tu vois ma tendre amie, les événements se sont enchaînés dans un monde où je ne suis qu’un minuscule grain de poussière… et pourtant j’ai été l’instigateur de nombre d’entre eux et cette imputabilité que j’assume à présent me permet d’avancer. Si j’avais été seul dans l’univers, rien ne serait arrivé mais je ne t’aurais pas rencontré non plus et ma vie n’aurait eu aucun sens. Nous avons vécu trop peu de temps ensemble mais quitte à en prendre la responsabilité, je choisis un bref instant d’intense bonheur à un éternel désert de sentiment… C’est ce que tu m’as appris n’est-ce pas ? Toujours faire en sorte de penser que l’on a eu son mot à dire… et rester positif. » Les larmes inondèrent ses yeux, coulèrent sur ses joues, glissèrent à terre ; il ne put continuer à parler et eut l’impression qu’un couteau venait de fendre la plaie infectée de son cœur. Le chagrin l’assourdit, le musela mais il s’efforça d’exprimer sa peine :

« Je souffre, je souffre tant ! Le monde est bien pâle sans toi et mes nuits ne ressemblent à rien… Ta disparition m’a rendu exsangue comme si l’on m’avait brisé les ailes. Oui, oui, te souviens-tu ? Tu es la vie qui comble mon cœur meurtri ; je suis la clef de ton bonheur. Nous ne pouvons vivre séparés tout comme l’oiseau ne peut se séparer de ses ailes. Mais depuis tant de temps… je ne suis qu’un oiseau meurtri aux ailes cassées. Elles n’ont jamais pu guérir. Oh, je sais ce que tu penses, je suis seul maître de mon destin, si j’applique le bon remède, mes ailes me seront rendues… Je veux que tu soies fière de moi, ma belle Zérua. Pour toi je me redresserai, pour toi j’avancerai. »

L’homme releva la tête et décrocha le dernier bijou protégé sous son fin tricot, un modeste collier de perles fines alourdi d’une jolie pierre chamarrée ressemblant vaguement à un visage d’enfant souriant qu’elle lui avait offert un mois après leur rencontre. S’adressant à la nature, au soleil, à la terre, Askonahi exprima :

« Je vais partager mon savoir au plus grand nombre possible, sans fuir et sans remords. Je serai un guide car je souhaite le devenir et aurai l’honneur d’être écouté. Que ce chemin de croix n’ait pas été inutile et qu’il puisse s’éclairer de sentiments positifs dans mes souvenirs. Je t’aime, Zérua. Retrouvons-nous un jour, lorsque j’aurai dispensé tout ce que je sais… »

Cette pierre dont il ne s’était jamais séparé scellerait pour l’éternité leur amour gravé au pied de ce grand palmier ; il avait connu un début mais ne verrait jamais de fin.

La lumière matinale glissait de furtifs regards sur le bijou chancelant qu’il lâcha et vit s’éteindre lentement au creux des ombres, avant qu’un rayon ne perçât jusqu’à lui, l’illuminant brièvement une dernière fois, en clin d’œil rassurant. Le Guide se retourna tout simplement et s’en alla entreprendre ce qu’il avait décidé ; apprendrait qui voudrait, il ne cesserait de diffuser la foultitude d’éléments qui couraient en sa tête ni de voyager, encore et encore. Il avait de nombreuses années devant lui avant un repos mérité !

Il est dit qu’un jour, lorsqu’il fut encore plus célèbre qu’il ne l’était auparavant de par son immense savoir, un étrange personnage vint lui rendre visite et, lui touchant le front d’une main délicate, lui sourit avant de lui chuchoter Le Secret à l’oreille. De longues paroles audibles à lui seul qui le laissèrent aussi figé qu’une pierre, bouleversé, presque autant qu’à la mort de ses parents ou de Zérua mais empreint d’une autre émotion, magnifique et poignante ; une sorte de soulagement et d’unité effaçant enfin les cicatrices fragiles de son âme, tandis que l’étrange personnage disparaissait dans un doux halo avec un dernier signe de la main, complice. »

L’être qui contait la légende se tut et chacun médita sur les paroles qui avaient été dîtes. La jeune femme retint ses sanglots, ses yeux étaient humides et sa gorge se serrait : quelle histoire terriblement triste ! Elle avait vraiment envie de pleurer et pensait ne pas être la seule en voyant les autres baisser la tête, encore sous le coup de l’histoire.

Après quelques instants de recueillement elle songea que cela ne l’avait guère avancé. Après tout, les lieux n’étaient pas indiqués. Aucun nom, aucun indice qui pût la mettre sur une piste ! S’il ne s’agissait que de faire ses recherches sur une planète, passe encore, mais les galaxies et la maison ?! Des planètes arides avec des grottes il y en avait sûrement tout un tas, d’après ce qu’on lui avait mentionné et des oasis, c’était encore pire ! Et surtout, la légende ne mentionnait nulle part la découverte du cœur de la maison… seulement qu’un secret lui avait été confié. Tout ceci restait bien vague, comme tous les contes mythologiques. Désemparée, la jeune femme songea à ce qui l’avait poussé dans sa recherche perpétuelle du centre mystérieux, du véritable commencement de ce qu’elle nommait sa quête.

Comme s’il devinait ses pensées, un être se pencha vers elle et l’interrogea :

« Pourquoi vouliez-vous entendre une telle légende ? »

Intéressés, tous les autres écoutèrent attentivement et ce fut embarrassée qu’elle balbutia, soudainement timide :

« Oh, eh bien j’étais en train de me le remémorer… c’est assez complexe… enfin non, j’ai juste découvert un livre quelque part parlant d’une légende et… c’était la légende de la maison, sa création. J’ai trouvé ça incroyable ! Je veux dire, c’était comme si on mettait un début à une chose qui n’en a pas, je suis un peu pareille alors – elle rougit – enfin bref, les mythes m’ont intéressée par la suite et j’ai pu en lire pas mal. J’aimerais trouver ce cœur.

— C’est un très joli but, nous te souhaitons de trouver ce que tu cherches… 

— … Et ce que tu trouveras, même s’il n’est pas véritablement le cœur de la légende, t’apportera sans doute les réponses à tes questions.

— Si j’ai bien compris, tu pars cet après-midi ? Nous en sommes tristes, tu es d’agréable compagnie.

— Nous voudrions que tu acceptes quelques présents pour la suite de ton voyage. »

La jeune femme les observa tour à tour, émue. Comme ils étaient gentils et généreux ! Elle qui voulait faire un échange de fioles contre des objets de son sac, n’osa plus et ne sut plus quoi dire. Mais ils la rassurèrent vite en riant de son désarroi et, comme s’ils devinaient ses pensées, lui assurèrent que cela ne devait pas l’empêcher de faire du troc si telle était son envie ; les cadeaux n’y avaient rien à voir, il s’agissait juste d’une marque d’amitié !

Ainsi donc, après avoir échangé cinq fioles de couleurs différentes contre une bombilla et sa calebasse, une irish whistle ou flûte irlandaise, un peigne en ivoire incrusté de pâte de verre et damasquiné de cuivre et enfin une perle de feu d’un des pays de la planète Austère-mâchefer, la jeune femme se vit offrir des présents fort utiles. Heureusement son sac s’était libéré et de surcroît on lui en donna un autre bien plus gros à attacher sur le dos et autour de la taille, ce dont elle s’extasia :

« Je n’ai jamais vu une telle façon de porter les objets, c’est amusant ! On m’a pourtant passé de nombreux et curieux accessoires venant le plus souvent de planètes comme vous avez pu le remarquer, mais ça, jamais !

— Il nous vient d’un être te ressemblant très fortement. Il n’y a pas de ça sur ta planète d’origine ?

— Oh… sûrement… je n’ai pas fait attention » Elle rit, embarrassée.

Qui la croirait si elle disait n’avoir jamais connu cette « planète » ? Même en inventant être née ici… pourquoi ses parents ne lui en auraient-ils pas parlé ? Elle pouvait carrément dire qu’elle était de la xième génération dans la maison et que tout le monde avait oublié d’où il venait réellement. Mentir à ces êtres si bons ? Elle baissa la tête, penaude puis la redressa, impassible.

« Je suis de la cinquième génération, nous ne connaissons plus notre planète d’origine et les récits qui nous en parviennent sont mélangés et un peu fantaisistes – elle haussa les épaules – nous ne voyons pas d’intérêt à la connaître. Après tout, il y a tant à découvrir ici ! Et puis on dit que c’est dangereux, n’êtes-vous pas d’accord ?

— Mh, c’est vrai que les planètes ne sont pas réputées pour être très accueillantes, cependant… nous pensions que, aimant voyager, tu aurais eu la curiosité d’aller la visiter. Peut-être un jour ?

— … Sans doute. »

Et voilà, elle avait menti. Pourquoi ? Pourquoi cette crainte de dévoiler qu’elle n’était pas comme les autres ? Qu’en savait-elle après tout ? Il y avait infiniment plus de monde dans cette « maison » que sur sa planète, elle en était sûre. Des gens différents, par conséquent, il devait y en avoir en pagaille, des amnésiques, oui sans aucun doute ! Elle prit une inspiration pour tout dévoiler puis se ressaisit in extremis, cela eut été bizarre de parler d’elle comme ça, à des gens qui ne la connaissaient pas et à qui elle venait de mentir.

La jeune femme, après avoir salué une dernière fois ses « amis » s’en alla par le grand temple qu’elle avait pu apercevoir en arrivant. Il s’agissait d’une sorte d’accueil d’où pouvaient arriver et partir tous ceux en trouvant l’entrée. Elle songea qu’elle devait être bien cachée ou dans un coin guère fréquenté car elle n’avait vu aucun étranger à ces contrées depuis qu’elle y avait atterri.

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XIV – Espoir fumeux

La démarche pouvait paraître simple de prime abord mais il fallait bien avouer qu’il en fût tout autrement. Il avait déjà fallu que les dragons lui fissent confiance lorsqu’elle leur avait demandé de se retenir ; ç’avait été les contraindre à l’abandon d’une vengeance qui les tenait à cœur depuis des années. Fort heureusement, le fait qu’elle les comprît améliora considérablement les négociations ; qu’on fît preuve de compassion face à eux ne s’était pas vu depuis… des siècles. Il était évident qu’il y avait là une opportunité à ne point gâcher et bientôt la nouvelle passa d’ailés en ailés. Beaucoup rugirent de déception, sans toutefois oser remettre en cause la décision d’Éridor en personne, leur Roi dont la puissance mentale et physique dépassait de loin la leur. Il devait y avoir une bonne raison derrière cette impossible reddition. Quelque chose de fascinant, bouleversant le monde tout entier.

Soudainement conscient de la pression spirituelle incroyable de leurs ennemis, les elfes ne s’étaient pas révoltés quoique l’arme prête au combat. Ils observaient Éther, la fragile Éther et sa main posée contre la mâchoire d’écailles brillantes qui pouvait, d’un seul mouvement, déraciner le plus gros arbre du Du Weldenvarden. Mais ce n’était pas son intention, comme ils l’apprirent très vite. Car, oui, l’humaine comprenait leurs pensées. Comment était-ce seulement possible ? Elle ne le savait pas elle-même. Ce n’était que l’instinct de survie qui l’avait poussée à plonger en une magie qu’elle n’imaginait pourtant pas posséder, un lien imprévisible entre son esprit et ceux des dragons, un lien qu’ils n’avaient jamais réussi à créer, faute d’avoir essayé peut-être, ou parce qu’ils en étaient de toutes façons incapables.

« Même maintenant, nous n’y arrivons pas alors que la situation nous le commande. Elle seule peut faire l’intermédiaire, quelle gageure alors qu’elle ne peut nous parler que par images ! » Ainsi songeaient la royauté, les gardes, ses amis. Ils avaient raison. C’était la plus grande blague jamais vécue, et de très mauvais goût.

Mais il fallait s’y plier.

« Nous ne pouvons tenir discours si important en un lieu perdu de la forêt… Ils devront nous suivre jusqu’aux montagnes de l’Ouest s’ils veulent négocier leurs vies futures », gronda Éridor sous le crâne de la jeune femme qui grimaça.

« Je… si vous me permettez, je ne pense pas que ce soit d’une excellente… hm, diplomatie. Peut-être devrions-nous choisir un lieu qui ne soit ni montagnes ni forêt et y appeler tous les membres de chaque peuple. »

Elle restait infiniment concentrée, tête baissée au sol, mains à nouveau plaquées contre son corps. Rester calme, calme et faire preuve d’intelligence. Ne pas regarder les elfes et dragons l’entourant. Un petit nuage sortit des naseaux de son interlocuteur télépathique, augmentant d’un cran son anxiété.

« Pas tort, petite humaine. Restons… diplomatique. (Le mot paraissait l’amuser, si Éther avait osé songer juger ses propos, ce qu’elle évitait tout justement de faire.) Bien, nous irons… parlementer aux abords du désert. Que l’on convoque tous les dragons ! 

  • H-hein, attendez, je devrais peut-être quand même en parler aux concernés elfes ?

  • Nous ne les plions pas à nos monts ni à nos règles pour l’instant, qu’ils s’en estiment heureux ! Nous partons et tu viens avec nous !

  • Que je… glp… comment ça ? (La panique grimpait, elle ne voulait pas se séparer de ses amis !)

  • Je t’accorderai de monter sur mon cou, petit être peureux. Dis-leur vite avant que je ne change d’avis. »

Alors Éther permit au Roi d’entrer dans son esprit (du moins, il attendit pour ce faire) afin d’y voir ce qui se préparait. Il hocha brièvement la tête, impénétrable. Mais elle avait eu le temps de ressentir, au contact de leurs deux esprits, un sentiment d’espoir mêlé de lourde crainte… Il suivrait. Et le peuple suivrait avec, aussi vite que les obligeaient les dragons. La jeune femme en fut extrêmement soulagée avant de s’agripper aux piques des pattes du dragon vert, tremblante. Pour un peu et elle s’embrocherait dessus… Il n’y avait pas vraiment de place appropriée, bien qu’en cherchant, elle finît par trouver endroit où s’installer, à la base du cou. Mais ces écailles ! Si longues et tranchantes ! Elle avait l’impression d’être installée sur du verre pilé, pria pour que le voyage fût court.

Avant de se rappeler qu’elle avait peur des hauteurs.

« Oh non non non ! J’ai… peur des… » Le hurlement qui s’arracha de sa poitrine lorsqu’ils décolèrent ne l’aida pas à se sentir mieux, tout au contraire. Une bourrasque de feuilles fouetta son visage alors qu’ils dépassaient déjà la cime des conifères ; cette mer verdoyante paralysa son regard. Elle ne pouvait s’en détacher, malgré les lents puis de plus en plus rapides battements d’ailes, malgré la distance augmentant, malgré un terrible vertige et une douleur aiguë à peine ses jambes frottaient contre le cou du dragon. Au loin déjà se profilait la pâleur du sable dévoreur de tout espoir, celui qui l’avait cuite puis gelée avant de la bouillir. Celui qui avait mangé ses pieds, son crâne et sa raison.

« Je n’aurais jamais pensé retourner en ce lieu de désolation.

  • Pas pour nous, frêle humaine, pas pour nous. Il est un endroit des plus agréable, si chaud…

  • Oh. Vous n’aimez pas le froid ?

  • Il ne nous gêne pas. Mais nous préférons le sable à la neige, cela polit nos écailles et les rend plus brillantes.

  • Hum, je vois. »

La conversation fut close car l’esprit du dragon s’était fermé à l’approche du terrain décidé. Éther ne s’était pas rendu compte du temps passant, bref sans doute, mais pour elle qui vivait chaque seconde en hauteur comme une torture, voilà qui était un exploit ! Elle devina bien vite que la télépathie était à mettre en cause et lui permettait de s’isoler bien plus efficacement qu’auparavant. Mais n’aurait-elle pas moyen de protéger ses propres pensées comme le faisait Éridor ? Ce mur étonnant paraissant d’acier… n’était-ce pas ce qu’on pouvait appeler une « barrière mentale » ?

« Je ne m’y connais pas du tout mais je parierais beaucoup qu’il s’agit bien de cela. Si j’apprenais, je pourrais éviter de mauvaises intrusions. »

L’arrêt sur le reg en bordure des premières dunes la fit glisser vers l’avant, déchirant son pantalon. Elle se sentit blessée, mordit ses lèvres. Le dragon eut la prévenance – elle n’osait lui demander quoi que ce fût – de baisser sa tête afin qu’elle sautât sans trop de difficultés. Malheureusement elle chuta durement sur les genoux et s’affala sur la terre, étourdie. Les elfes mettraient assurément quelque temps avant de venir, heureusement qu’elle avait sa gourde d’eau ! Ces êtres-là, ces ptérodactyles férocement malins, ne lui auraient laissé aucun temps de plus pour se préparer. Et tout le monde savait qu’il fallait venir à cette réunion, parce que le Prince avait failli mourir et que cela pourrait se reproduire, parce qu’Éther s’était malgré elle constituée interprète et otage, parce qu’enfin la guerre stérile pourrait cesser. Les dragons n’attendaient qu’un mot de leur chef pour s’emparer de la vie de toute la royauté, encerclée et désarmée. Ils faisaient face, pour la première fois depuis leur arrivée en Alagaësia, à des créatures bien plus effrayantes et puissantes qu’une Ombre, ancien être vivant possédé par les démons. Une telle occasion d’entente ne devait absolument pas être manquée.

Assise sur le sol, Éther patientait. Des dizaines de dragons arrivaient des montagnes de l’Ouest et du Nord, de toutes les couleurs de l’Orient et Occident, somptuosité de pierreries, glacier d’aurore, poudre de nuit sans lune. Émerveillée, la jeune femme n’en était pas moins très effrayée. Elle se rapprocha de la patte de son intermédiaire, se retenant pour ne pas crier sous la douleur cuisante de ses jambes ; du sang tâchait déjà le tissu de ses vêtements. L’envie de pleurer était forte, car encore une fois elle s’était mise en une situation vraiment peu confortable ; d’ailleurs depuis qu’elle était arrivée ici, avait-elle eu un seul instant… ?

« T’oublie vite. Respire. Les choses vont s’arranger. »

De la forêt déjà parvenaient des troupes constituées de centaines d’elfes sans armes, comme l’avait ordonné leur Roi. Un faux mouvement et tout pouvait virer au cauchemar. Leur vitesse de préparation était effarante ! Éther se prit à songer à une armada de fantômes, sous cette lune presque gibbeuse, s’avançant vers une toute nouvelle perspective.

La royauté était immédiatement repérable, première arrivée, toute cernée par de puissantes écailles brillantes, véritablement gigantesques ; s’il avait été possible de leur donner un air, la jeune femme aurait opté pour une malignité empreinte de colère et cela ne la rassura pas du tout. Mais tout était sous contrôle… Son regard se porta sur la masse émeraude d’Éridor. Son musculeux cou tendu vers les volants et « deux pattes », il ne lui prêtait plus attention bien qu’elle sût parfaitement qu’au moindre essai de fuite… Ce n’était même pas la peine d’y songer. Que n’aurait-elle fait pour ne pas accompagner la garde, finalement ! Les étoiles lui renvoyèrent sa muette prière, la narguant de leur étrangeté.

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XIII – Champ de ronces, dôme de granit

Dans le crépuscule, les êtres et leurs montures n’étaient plus que des silhouettes fantomatiques rayant l’espace d’une évanescence silencieuse, à peine rompue par une brindille brisée sous un sabot. Il y avait des regards invisibles et discrets observant leur allée ; des vagabonds ou officiels voyageurs au corps alerte et mystérieux. Un frisson secoua la jeune femme qui n’était pas assez couverte et Maeglin, prévenant, glissa sur ses épaules une capeline où elle s’enfouit, reconnaissante. Elle n’osait plus regarder la famille royale, à l’avant, séparée de sa monture par d’autres chevaux de garde. Sa honte, bien que diminuée, n’en était pas moins toujours présente et elle regrettait amèrement sa réaction ; elle n’aimait pas être le centre de l’attention, surtout… en repensant à ce bref amusement au cœur des yeux du Prince, si bref qu’elle songeait parfois se l’être imaginé, dans sa gêne.

Pourtant, il allait bien falloir briser la glace. Non pas que ce fût une urgence – après tout, il faisait partie de la royauté et elle n’était qu’une inconnue ramassée au bord du désert (l’idée était un poil hilarante) – mais elle allait vivre dans sa capitale et…

« Toi, tu te cherches des excuses. Avoue que tu t’intéresses à lui, ça sera plus simple. Ouais mais juste à moi-même. Bien sûr, je veux pas passer pour une cinglée ou une fanatique… ça existe ici les fans ? »

Une brise s’enroula autour de son corps, elle resserra les pans de son manteau. Le vent soufflait encore, ployant les cimes, amalgamant les nuées. Jetant un œil craintif vers l’éther (ah ah) crépusculaire, l’humaine renifla, s’attirant un regain d’attention de la part de ses amis. Elle secoua la tête. Non, elle ne tombait pas malade… Qu’ils ne la crussent pas si fragile, tout de même !

Soudain, un concert de hennissement brisa la fausse quiétude. Les elfes créèrent un cercle de protection immédiat, sur le qui-vive. L’un clama quelque chose à l’instant où un énorme dragon vert surgissait de l’obscurité naissante. À la lueur des lampes magiques, ses griffes parurent à Éther d’une longueur extrême et elle sentit le sang quitter son front. Un rugissement lacéra ses tympans, sa monture frémissait mais ne cherchait pas à s’enfuir.

« Quel courage ! », eut-elle le temps de penser alors que brusquement deux langues de feu impressionnantes brûlaient en un clin d’œil les alentours. Elle perçut leur cuisante chaleur sur ses joues, baissa la tête, terrorisée. D’où venaient-elles celles-là ? Était-ce une embuscade ? Les archers visèrent, il y eut de longs grognements qui lui donnèrent la chair de poule mais ils paraissent provenir de partout à la fois. Le premier dragon bondit, manquant de peu arracher la tête de l’un des gardes qui ne dut sa vie sauve qu’à sa seule vivacité. Chacun se concentrait où il pouvait, tentant d’affronter les dangers immédiats. Un sort fut lancé, illuminant l’ensemble et quatre ailés les encerclant. À l’instant où l’éblouissante lumière coulait entre les troncs, une ombre s’abattit du ciel, imposante d’une mort certaine.

Le cheval du Prince se cabra sous les griffes, faisant chuter son cavalier au sol. Ce dernier n’eut qu’à peine le temps de se relever qu’une grimace crispait ses traits. Éther le vit nettement s’abattre, prunelles luisantes sous l’incendie, luttant sans aucun doute, mais contre quoi ?

D’énormes crocs filèrent à son encontre. Tout était fini.

Tout se brouillait.

Et tout se figea. Le hurlement s’éteignit, paralysant chaque opposant, chaque allié. Le létal poignard d’ivoire s’était bloqué à quelques centimètres à peine de la tête du Prince immobile, parfaitement conscient de l’instable et miraculeux instant. Il n’aurait pas le temps de s’écarter. Il mourrait… sauf si ce prodige se poursuivait.

Quant à la jeune femme, elle ne bougeait pas non plus, la gorge cassée. Elle n’avait aucune idée de ce qui venait de se passer. Enfin, si, peut-être une, mais c’était tellement improbable, tellement fou…

Venait-elle réellement de crier « stop ! » avec une force peu commune et plus dingue encore, venait-on de lui obéir ?! Le dragon vert releva la tête et plongea en avant, droit sur elle.

Droit sur elle !

La panique submergea sa conscience à l’instant où un sentiment étranger l’affleurait.

« Qui… es-tu ? Pas comme eux. Qui es-tu ? » Un éboulement de falaise ne lui aurait pas fait meilleur effet. Prise entre les griffes du dragon, yeux dans un œil immense chargé de frustration et de perplexité, Éther aurait pu passer pour un cadavre tout juste déterré. Son cerveau couina une réponse malgré elle :

« Je suis Éther. Une humaine. Pitié, ne me tuez pas. 

  • Hmphf… hu-maine… cela ne me dit rien. Rien du tout. Je te mangerais si tu n’avais pas réussi… à me parler.

  • Oui je… (L’incongruité de la situation lui revint.) Mais heu… c’est normal de vous parler, non ?

  • Nous n’avons jamais pu dialoguer avec ces stupides deux pattes vives… tu es la première. »

Éther se rendit compte alors communiquer uniquement par pensée. Puis qu’un affreux silence tendu s’était installé, percé de souffles contenus. Et qu’elle était tombée de sa monture, que sa vie ne tenait qu’à un fil… Jamais son cœur n’avait battu si fort, si vite, si sèchement. Mais il battait et c’était l’important.

« Heu je… puis-je… me relever ? », osa-t-elle alors, glacée à l’idée de commettre un impair. Elle ne voulait pas froisser ce… dragon, oh non. Pas alors qu’un début de communication s’installait, à brûle-pourpoint, dans tous les sens du terme.

« Non. Nous voulons savoir qui tu es et pourquoi tu suis ces êtres vils ! Pourquoi ton cri nous a fait tant d’effet, comme si tu lançais un sort. Aurais-tu osé lancer un sort et de cette envergure, sans en être affaiblie ? Tu ne serais pas sous mes crocs… Alors ?! » Et son grondement lourd perfora la poitrine de la jeune femme plus morte que vive. L’œil s’était rapproché, la plongeant en un océan émeraude particulièrement traumatisant. Personne ne bougeait, conscient de la délicatesse extrême de la situation tout autant que d’être pris au piège par les autres ailés. L’air lui-même paraissait avoir subi un enchantement, un de ceux utilisés par Maléfique dans la belle au bois dormant. C’en était si oppressant que l’humaine ne savait plus si elle respirait encore ou si ce n’était qu’une illusion. En ce cas, elle était morte ou bien vivait ses derniers instants.

« Un sort, non non je ne suis pas du tout… magicienne. Je ne suis pas comme eux, je… »

Elle n’aurait pas dû se montrer si sincère et le regretta amèrement. Être inconnue, avoir été capable d’arrêter la mort en personne – donc être potentiellement dangereuse –, tout cela aurait pu la servir. Les rendre méfiants à son égard, les tenir éloignés de son esprit. Mais c’était trop tard et l’océan l’engloutit.

Le nuage du Roi semblait bien frêle en comparaison, ainsi que la violence d’Anar.

Un tsunami. Ce fut la dernière claire image qui se forma sous son crâne avant qu’elle ne hurlât à en perdre ses cordes vocales.

Et tout s’arrêta.

Un champ de ronces, un dôme de granit lentement l’écrasant. C’était tout ce qu’elle en avait retenu et c’était bien suffisant. Si l’enfer pouvait se matérialiser, elle lui aurait sans contexte donné cette représentation ; la douleur était latente, encore là mais déjà s’échappant. Pas un sens n’y avait survécu durant ces quelques affreuses, éternelles, innommables secondes.

« Je vois, souffla alors le dragon dans son imaginaire – et une fumée noire venait lécher ses synapses – tu n’es pas comme eux, effectivement… mais je ne puis toujours pas répondre à ma propre question… à notre question. Nous allons te laisser la vie sauve, puisque tu n’as rien à voir avec ces mécréants. Cependant, n’interfère pas dans notre tâche qui est de tuer ce vermisseau de Prince… »

S’il était resté une goutte d’eau dans sa bouche, elle se serait asséchée encore plus. Un froid mordant descendit à son cœur, l’arrêta le temps de deux battements.

« Non ! » Involontaire. Mais elle ne pouvait les laisser poursuivre leur querelle ! La véritable fumée de son bourreau l’étrangla, impulsant à son esprit une très curieuse pensée, absolument trop logique en cet instant :

« Ça fait l’effet de trois paquets de cigarettes ça au moins. Et dire que je ne fume pas ! »

Le dragon perçut sa pensée mais il ne sut comment y réagir. Il ne comprenait pas, pas plus que ses semblables tendus en un geste d’attaque. Concentré de violence qui pouvait exploser à tout instant… un suspense intolérable éprouvant les plus aguerris jusqu’au fond de leur moelle.

« Ne te mêle pas de nos affaires, hu-maine ! » L’avertissement sonnait en avalanche de rochers destructeurs. Elle ferma les yeux, un haut-le-cœur soulevant sa poitrine. Elle devait le sauver. Parce qu’elle ne voulait pas de morts sur les bras, parce qu’elle aurait été incapable sinon, elle, l’unique pouvant communiquer, de faire entendre raison à une bête assoiffée de sang.

« Je ne suis pas assoiffée de sang, ni une vulgaire bête !! » Le rugissement la rendit sourde, un tintement vrillant ses oreilles.

« Non… non, s’il vous plaît, je suis désolée, mon cerveau pense tout seul, il… Essayez de communiquer avec eux à travers moi… s’il vous plaît. Pourquoi, pourquoi vous battez-vous ? Parce que l’un des leurs a tué l’un des vôtres ? Mais vous vous êtes vengé, pourquoi poursuivre cette guerre ? »

Les dragons semblèrent se concerter puis un raz-de-marée inévitable emporta la frêle conscience de l’humaine telle une barque au milieu de la tourmente. Leur histoire – celle qu’ils voulaient bien livrer – lui fut imposée sans manière. Son esprit dut faire face à de si grands pans de souvenirs qu’elle eut l’impression de perdre la tête une seconde fois depuis l’attaque. Criait-elle ? Ce long gémissement de proie blessée était-il le sien ? Des voix se mêlaient à la sienne, malgré la peur et le danger. Des voix connues. Maeglin, Seregon… oui, c’était bien eux, elle s’éveillait enfin de ce cauchemar.

La douleur diminua ; ouvrant les yeux pour se retrouver à nouveau plongée dans la gigantesque pupille, Éther comprit, saisit toute la rage et la puissance des dragons, leur rancœur si vieille et leur fierté mise à mal par tant d’incompréhension, leurs regrets d’un peuple ancien, si bons à leur encontre. Alors, doucement, sa paume se posa à l’angle de l’énorme mâchoire, en un mouvement prudent.

Ils n’étaient pas les brutes sanguinaires que les elfes avaient toujours imaginées. Ils étaient intelligents, conscients des vies et de leur force, et elle le prouverait parce que son cœur était uni aux leurs.

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XII – Sous terre ou dans les airs

  • Cette ordure l’a bien mérité ! cracha-t-elle encore sous le coup de la colère.

Maeglin et Seregon l’avaient raccompagnée à sa demeure, décidant d’un commun accord de rester – du moins tant que leur charmante humaine ne les jetait pas dehors. Sous son ton, les elfes se mordirent la lèvre, gênés ; Maeglin posa une main apaisante sur l’épaule d’Éther qui souffla.

  • J’aimerais bien savoir ce qu’il a dit. Est-ce qu’il va vraiment être puni comme Cerenthor me l’a annoncé… (Elle s’était renseignée, c’était bien son nom.)

Au nom du Roi, ses deux amis sursautèrent. Ils se sentaient mal à l’aise face à leur incompréhension. Et puis, ils devraient bientôt partir pour Ellesméra, faisant partie de la garde rapprochée décidée par la Princesse, gérante des affaires diplomatiques. Comment le lui annoncer sans la brusquer ? Par un léger partage de pensées, Maeglin avait fait part à son comparse de la solution du dessin qu’il approuva ; ils n’avaient pas mieux pour l’instant…

Un murmure de l’un d’eux et le stylo sortit tout seul du sac sous le regard choqué de la jeune femme. Elle avait déjà été confrontée à la magie elfique mais sans vraiment s’en rendre compte (les boules lumineuses) et avait toujours mis cela sur le compte de l’hypnose. À présent que le doute s’était lové en elle telle une bête habituée, chaque manifestation la frappait de frayeur, bien qu’elle tentât de se maîtriser. La décomposition de son visage n’échappa naturellement pas aux deux jeunes hommes qui hésitèrent.

  • N’aie pas peur de la magie, Éther, souffla Seregon. Même si tu ne nous comprends pas, n’aie pas peur. Ce n’est qu’un élément naturel comme… respirer.

La jeune femme scruta son visage, n’y vit que de la gentillesse et se tranquillisa.

« Jour après jour, je perds la boule, constata-t-elle. De la magie, bien sûr (et elle observa son carnet s’envoler à son tour au-dessus du lit), après des dragons, pourquoi pas ? Tout ça n’est qu’une science encore non démêlée… enfin, pour moi. Ah, que ne puis-je parler leur langue ! »

Face à elle, ils commencèrent à dessiner, apportant l’un l’autre des détails jusqu’à compléter la fresque qui allait se dérouler dans peu de temps à présent. Lorsqu’ils la lui tendirent, elle resta un long moment silencieuse, décryptant ces traits d’encre puis, saisissant leur ampleur, plongea en une profonde réflexion.

Seregon et Maeglin… allaient partir ? En cette ville, Ellesméra, accompagnant le Roi, le Prince et la Princesse. Que ferait-elle ici, si tous ses amis n’y étaient plus ? Gondolin n’étant pas mentionné, il semblait ne pas devoir s’en aller, mais elle ne voulait pas rester ici, elle. Non, pas avec l’autre vilain. Et s’il voulait se venger ? Comment leur faire comprendre son désir de les rejoindre ? Le pouvait-elle seulement ? Elle n’était pas combattante, loin de là, malgré ses capacités sportives. Elle ne pourrait jamais vaincre qui que ce fût munie d’épée, d’arc ou de n’importe quelle arme d’ailleurs mais il n’était pas question de s’enfermer en un seul bourg. Même s’il était fascinant, elle ne doutait pas que l’autre le fût plus encore. Alors Éther s’appliqua à se représenter aux côtés des deux elfes puis les entoura tous trois sous leurs regards étonnés.

  • Je viens avec vous, leur affirma-t-elle avec le plus d’assurance possible.

Jetant un œil à son griffonnage, ils restèrent un instant immobiles, lui faisant craindre le pire. Puis Maeglin dit à son compagnon :

  • Je vais en parler au Roi. Après tout, personne ne sait encore d’où elle vient, il ne serait guère judicieux de la laisser ici, aux prises avec… (il évita le nom, conscient que l’humaine le comprendrait puis continua) Enfin, le mieux serait qu’elle vienne. L’Äthalvard1 pourra plus efficacement s’occuper de cette étrange histoire.

Seregon hocha la tête. Il n’avait pas non plus envie d’abandonner Éther ici, seule à seule avec des elfes sombres et sans honneur. Même si Gondolin restait et s’occupait à présent du cas d’Anar, ainsi que l’avait choisi Cerenthor. Rétrograder quelqu’un de sa place de Capitaine sous les ordres du Roi à celui de subordonné d’un guerrier de premier rang à Kirtan (Gondolin, justement !) était une sévère punition quoique nécessaire face aux actions de l’arrogant qui n’avait cessé de prouver sa malignité à travers la piètre attention qu’il donnait à la vie en général, au respect et à la compassion. Mieux valait ne pas se mettre sur son chemin en ces délicats instants, la dernière fois dans la clairière le leur avait prouvé.

Bien ! Il était temps de se préparer. Comme la jeune femme suivait attentivement leur échange, elle fut prise au dépourvu lorsqu’ils se relevèrent, n’ayant encore une fois rien compris. Elle espérait que ce fût en sa faveur… ce que confirma Maeglin en lui souriant avant de s’en aller, la laissant seule avec son complice. Le jour poudrait le ventre des nuages, il était bientôt l’heure d’y aller, mais était-elle du voyage ? À en croire le visage de l’homme aux cheveux noirs, oui. Si toutefois elle ne se méprenait pas. Mais Seregon se dirigea alors vers ses sacs, les rassemblant sur la courtine. Il n’était pas absolument certain qu’elle fût autorisée à venir mais son intuition le lui soufflait. Le Roi souhaitait également en savoir plus, c’était évident, elle était une inconnue difficilement évitable dans l’équation de leur monde. Aussi, il était presque sûr qu’elle fût admise dans leur garde. Elle ne serait qu’un être de plus à protéger, à l’égal des autres… même s’il ne pouvait ignorer le fait que sa vie passerait au second plan si un accident devait survenir. (Il essayait de ne pas y penser.) Joyeuse, Éther attrapa ses affaires et patienta, sourire aux lèvres.

« Apparemment, je viens. Je suppose que Maeglin est allé parler de ma volonté au Roi, espérons donc qu’il revienne avec une réponse positive. Oh, j’ai tellement hâte ! »

Elle se rallongea tandis que son ami s’asseyait au bord du lit.

Bientôt des pas se firent entendre, ils se relevèrent tous deux, apercevant la mine réjouie de Maeglin. Comprenant aussitôt qu’elle était acceptée parmi eux, la jeune femme bondit et l’enserra en une étreinte qui les surprit beaucoup. Puis ils éclatèrent de rire, la douce musique de leur voix se mêlant à celle de l’humaine. Les préparatifs furent rapides, il n’y avait que ses deux sacs à emporter ; les elfes avaient déjà tout préparé au-dehors, ils s’y dirigèrent donc, le pas alerte. Une foule s’était rassemblée autour d’un arbre énorme, si gigantesque qu’Éther s’étonna de ne pas l’avoir aperçu auparavant. Mais la forêt était vaste et ils venaient de parcourir une bonne distance à pied.

Des chevaux – aussi nobles et blancs que ceux qu’elle avait pu voir à son arrivée – étaient montés par la lignée royale et quelques cavaliers archers ou guerriers. Le peuple s’écarta à leur arrivée, embarrassant la jeune femme qui n’en pouvait plus de toute cette attention accrue ; ses yeux se portèrent alors involontairement vers son méli-mélo d’ivoire et de nuit, assez proche pour remarquer comme ses iris étaient verts, un vert étonnant mêlant mille nuances, mais lesquelles ? Elle aurait voulu le rejoindre, oublier ses soucis au fond de ces prunelles. Sans s’en rendre compte, sa foulée s’était allongée jusqu’au Prince et le silence – un silence gêné, outré – s’était fait tout autour, la figeant brusquement dans un nouveau solo de basse. Son cœur devait à coup sûr s’entendre à un bon kilomètre à la ronde ! Quelle honte ! Et ces regards ! Elle n’en pouvait plus, souhaita instantanément s’enterrer ou bien s’envoler très haut, là où on ne pourrait plus la voir. Aucun sentiment n’effleurait la face de l’homme mystère mais elle aurait juré percevoir, le temps d’un clignement d’yeux, une lueur d’amusement tout au fond des pupilles. Quant aux autres, elle ne préférait pas vérifier, écarlate. Même ses pensées étaient hachurées, brisées de coups de chaud intolérables. Ses amis finirent par la tirer de ce mauvais pas en lui présentant un bel étalon qui vint la dissimuler partiellement à la foule.

  • Éther, la prévint Maeglin, tâchant de rester impassible face à l’incongrue situation, ganga fram… (Il mima là une avancée avec ses mains puis poursuivit.) Ganga aptr… (C’était un recul.) Blöthr… (Il termina sur un arrêt.)

  • Ho, heu… c’est pour… quoi ?

Voyant qu’elle n’arrivait pas à saisir son explication, il monta sur son propre cheval et lui intima les mouvements qu’il venait de décrire en sa langue. La voyageuse comprit et fut soudainement mise devant un fait bien ennuyeux : elle ne savait pas monter. Non seulement elle venait de se ridiculiser mais en plus, elle ne savait pas monter !

  • Maeglin, murmura-t-elle, angoissée, Maeglin je… je sais pas comment grimper sur le cheval, moi… Il est trop grand et en plus, c’est à cru…

Elle se retenait aux crins de l’animal pour ne pas flancher. Oh, tous ces regards ! Quand allaient-ils cesser ? C’était si gênant… troublant. Que n’aurait-elle pas donné pour que la nuit tombât comme une pierre ! L’elfe, ressentant sa solitude, claqua de la langue, intimant à la monture d’Éther de se baisser, ce qu’elle fit tout naturellement, réconfortant infiniment sa pauvre cavalière qui passa ses jambes sur son dos. Enfin, ils purent partir, après un dernier geste de la main du Roi à son peuple attristé.

Enfouie dans un cocon d’embarras, Éther s’était fermée, réduisant sa perception aux deux fines oreilles de son étalon blanc, agitées de temps à autre par quelques infimes tressaillements.

1Association d’elfes dédiée à la conservation de leurs chants et de leurs poèmes.

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XI – Un ennemi

Dans la journée suivant l’attaque, des elfes messagers vinrent avertir Cerenthor de la situation à la capitale et autres cités. Le Roi, une ombre sourde grossissant sous son crâne, écouta les tristes nouvelles. Chaque bourg elfique sans exception avait été assailli, tous par le même nombre de dragons qu’à Kirtan, excepté à Ellesméra où la masse soudaine et impressionnante d’ailés rageurs avait manqué les perdre. Le Prince ainsi que la Princesse écoutaient avec tout autant d’attention, inquiets de l’avenir, furieux de ces bêtes énormes et puissantes qui n’étaient finalement pas si stupides. Elles avaient à coup sûr tenté de renverser la plus grande des communautés lorsqu’ils n’y étaient pas…

  • Il est donc certain qu’ils savent que nous sommes forts et respectés des nôtres ; il nous faut nous méfier plus. Nous avons été pris de surprise cette nuit, leurs attaques sont de plus en plus resserrées et nous sommes épuisés de tant de hargne, exprima leur père, soulevant un concert de murmure dans la foule revenue pour les nouvelles. Toutefois, leur intelligence semble limitée, tout comme leur nombre. Pourquoi perdre de leur force sur d’autres villes ? Je ne vois là qu’une simple vengeance, peut-être même une division d’idée. Nous devons rentrer à Ellesméra dès aujourd’hui.

  • Père, contra alors le Prince Aerandir d’un ton fluide, n’est-ce pas là ce qu’ils voudraient afin de nous attaquer en chemin ? Il est exact que toutes leurs forces n’étaient pas concentrées sur notre capitale, mais il me semble que cela peut être un piège. Nous doutons… car nous ne savons rien d’eux. Pourquoi nous mordre sans relâche malgré la mort de celui qui est en faute ?

  • Ellesméra a besoin de nous, intervint alors sa sœur Tarmunora, je ne les imagines pas suffisamment intelligent pour nous tendre un traquenard. Nous sommes forts, nous pourrions les repousser aisément.

  • Peut-être, mais je n’aime pas l’idée de tomber dans une embuscade, reprit l’homme, sourcils froncés.

  • S’ils avaient voulu nous attirer à la capitale, ne l’auraient-ils pas assaillie tous ensemble ? Mettre de l’eau dans leur vin afin de ne pas attirer trop de soupçons me semble bien trop retors pour leurs capacités… Sinon, comment expliquer que l’un des leurs se soit fait tuer par l’un des nôtres ? contesta la belle femme, une main tapotant son accoudoir de bois.

  • La surprise, Tarmunora, tempéra leur père. Aerandir pourrait avoir raison, cependant, nous ne pouvons laisser Ellesméra sans plus de protection. Notre peuple y est épuisé, si les dragons se décidaient la nuit suivant ce jour, cela pourrait finir bien mal. Je pense… qu’ils n’ont cherché qu’à se venger au plus d’endroits possibles. Au cas où, notre garde est puissante, ils n’arriveront à rien en chemin.

Le Prince et la Princesse se turent, méditatifs. Aerandir craignait les dangers d’un tel trajet, leur méconnaissance des dragons finirait par les perdre totalement, un jour… Tarmunora au contraire songeait qu’avec de pareils esprits – si rustres – rien de véritablement grave pourrait arriver. Elle n’avait jamais ressenti de pressions spirituelles de leur part et s’ils en étaient capables, ils le dissimulaient fort bien pour des êtres ne cherchant que la guerre et la mort. Non, la décision était prise. Après un peu de repos et entourés de leur garde personnelle, ils se mettraient en route. Ils avaient déjà prévu de le faire quelques jours plus tard ; les problèmes ici attendraient, particulièrement celui nommé « Anar »…

Toujours endormie, Éther rêvait. La forêt, vaste et claire, lui présentait tous les plus mignons petits sentiers à visiter sous ses pieds nus. Elle les traversait, guillerette, percevant la faune et la flore autour d’elle saluer son chemin. Une délicate odeur tombait des feuilles nouvelles et leurs fleurs à peine écloses ; le soleil rayait ce paysage enchanteur de fins rayons d’or troublés par l’ombre ingénue des rameaux. Un coup de vent les fit clignoter et elle s’arrêta, perplexe face à leur subite couleur rouge. Des feux de signalisation ? L’on aurait plutôt dit des gyrophares… De nombreux nuages s’amoncelaient, gonflant le ciel de bourrasques glacées. Éther s’agita, serrant les couvertures entre ses doigts. Puis la nuit l’étouffa comme s’il se fût agi d’un linceul d’obscurité ; elle tenta d’y échapper, vainement. Sa gorge refusait de prendre les bonnes goulées d’air, ce n’était toujours que celles qu’elle expirait, toujours plus amoindries en oxygène.

  • Non, non, marmonna-t-elle dans son sommeil.

Puis un hurlement sinistre, tout près de son oreille, la réveilla d’un bond. En sueur et paniquée, elle ne comprit pas où elle était ni pourquoi la lumière du jour brillait si fort au-dehors ; son cauchemar avait été terrifiant ! Elle percevait encore l’écho du cri prometteur de mille morts tout contre son tympan. Quelle horreur ! La jeune femme courut se débarbouiller, s’habilla puis sortit, soulagée d’observer un superbe pervenche au-delà des aiguilles ; un écureuil chicota, la faisant sourire. Ouf, tout semblait aller pour le mieux ! Puis elle se rappela la veille, les dragons, la crainte et toute trace de joie disparut de son visage.

  • Se-Seregon ? balbutia-t-elle, de nouveau en proie à l’inquiétude de ses débuts.

Un homme se laissa plus ou moins tomber du haut d’un arbre, atterrissant habilement et souplement devant l’humaine. Reconnaissant aussitôt son ami, le soulagement revint, calmant un peu les battements de son cœur. Elle aurait voulu lui conter son cauchemar, grimaça devant l’impossibilité d’un tel acte avant d’imaginer qu’il ne serait pas forcément judicieux de remettre l’histoire des dragons sur le tapis. Mais le jeune homme, remarquant son désarroi, lui tendit une main chaleureuse qu’elle accepta ; au milieu des plantes à foison bruissantes de senteurs, elle essaya de ne pas songer à son cauchemar. Tout le lui rappelait, jusqu’aux traits de soleil mouvant. Bientôt ils arrivèrent en une petite et coquette clairière où, assis, Maeglin et l’autre premier cavalier dont elle ne connaissait encore le nom, semblaient savourer l’ardeur descendante du jour. Ils se levèrent à leur approche, souriant à l’humaine qui en profita pour faire plus ample connaissance, apprenant que celui à la crinière ocre et sauvage se nommait Gondolin.

  • Vous avez de curieux mais beaux prénoms, assura-t-elle, la mine fatiguée.

Bien que n’y comprenant rien, ils rirent puis lui proposèrent de s’asseoir parmi eux, ce qu’elle fit, avant de lui tendre un gros fruit pourpre aux écailles blanches.

  • Pour un peu, on dirait une goyave ! Et, mmh, c’est délicieux !

Ces gens-là étaient vraiment gentils, elle sentait pouvoir leur faire confiance, indubitablement. Tout en eux, leurs traits, leur allure, leur voix, prouvait une vive bienveillance à l’égard du vivant, du monde. Elle leur sourit puis se rigidifia soudain lorsqu’un groupe perturba leur joie. Parmi ces elfes, Anar. Éther ne bougea pas mais son nez froncé affichait nettement son dégoût et un éclair de colère noircit les pupilles du visé. Il clama quelques mots à l’adresse de ses compagnons puis s’adressa à ceux de l’humaine, d’un ton glacial.

« Apparemment, la punition… n’a pas été encore donnée. Il la mérite ! Je le déteste ! »

Mais elle n’allait pas se laisser faire non plus, quand même ! Ce serait un comble ! Elle se releva donc, furieuse, poings serrés. Chaque elfe se figea, regard braqué sur son visage. Oh oui, son mépris était lisible et ne devait pas plaire…

  • Eh, toi ! cria-t-elle, oui, toi, Anar !

Silence ; un oiseau lâcha son trille. Qu’elle eût connu son nom sans le demander devait troubler. Elle ressentit Gondolin comme une main qui tirerait sur son poignet, afin de l’attirer ailleurs. Elle l’ignora, s’avança plus encore vers l’homme aux yeux lagon qui, de près, la dominait d’au moins vingt centimètres. Ne se démontant pas, son doigt se pointa vers le corps imposant :

  • Tu n’es qu’un sale morveux qui ne sait qu’utiliser la force pour maintenir son rang ! Si tu avais quelque chose entre les deux oreilles, je te conseillerais de faire preuve d’un peu plus d’humilité, mais je crains que tu n’en sois définitivement dépourvu ! Méprisable, jeta-t-elle dans un accès de rage.

Au fur et à mesure de sa tirade, la fragile impassibilité de l’homme se fissurait, laissant apparaître un être bien plus terrible qu’elle ne l’avait imaginé. Bien qu’il n’eût pas compris, le simple regard de l’humaine le renseignait quant au contenu de ses propos mystérieux et il franchit le dernier mètre qui les séparait, attrapant la main tendue dans une étreinte douloureuse. Éther tenta de s’en défaire, mais c’était comme vouloir s’évader d’une gangue de pierre. Ses amis grondèrent, tout se passait bien trop vite.

  • Tu me lâches, grosse brute débile ! l’invectiva-t-elle, une peur insidieuse commençant à grimper jusqu’au cerveau.

Le venimeux sourire d’Anar, suivi d’un resserrement de ses doigts sur son poignet, acheva de la paniquer. Alors qu’elle allait lui donner un coup de pied bien placé, la voix de Gondolin claqua. Brusquement relâchée, Éther tituba en arrière avant d’être rattrapée par Maeglin ; il lui lança un coup d’œil où se mêlaient reproche et fierté, elle ne sut donc pas comment réagir et se contenta d’un hochement de tête. La confrontation était rude entre les deux opposants. Personne n’osait s’y mêler et, au bout d’un long moment d’intense fixation, Anar abandonna, une rage rentrée luisant en ses prunelles. La jeune femme frissonna lorsqu’il la lui envoya, dans un dernier mouvement de fureur, avant de tourner talon, drapé dans une rigidité à faire pâlir une barre de fer. Ses acolytes le suivirent et le calme retomba sur la clairière, allégeant l’atmosphère. La jeune femme avait encore beaucoup à apprendre parmi ces êtres, si elle ne voulait pas se retrouver blessée un jour ou l’autre… et l’attitude de ses compagnons le lui fit bien comprendre. Ils l’entourèrent en soupirant tandis que Gondolin prenait congé, son visage à la fois inquiet et attristé dirigé sur l’humaine.

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X – Au stylo à bille

Un rugissement lui glaça les sangs. L’eau dégoulinait de ses cheveux, elle venait à peine de s’enrouler dans une serviette et le vent au-dehors s’était levé, sifflant au travers des branches noueuses du toit. Sa maison tanguait. Oh, pas grand-chose, mais suffisamment pour lui rappeler ses voyages en voilier, ce qui était tout à la fois amusant et inquiétant. Elle espérait qu’une tempête ne se préparait pas, histoire de pouvoir passer une bonne nuit de sommeil, espoir qui s’effondra lorsque « quelque chose » de très effrayant hurla sa rage. De la rage, oui, sans aucun doute, les mêmes sonorités perçues durant l’attaque du ptérodactyle ! Il y avait de quoi bondir. Un autre rugissement vint appuyer le second, plus grave encore et bien plus long. Éther sursauta et fila dans sa chambre pour s’habiller, ne prenant pas la peine de sécher ses cheveux ; la zone rouge du thermomètre de la crainte venait d’être atteinte à nouveau.

  • Reprenons, souffla-t-elle, respect, entraide… et on verra pour le dernier. Donc, allons voir si ces charmants elfes n’ont pas besoin de… ma présence. Après tout, je ne comprends pas du tout comment j’ai pu en arriver là mais ça se fera bien un jour, alors adaptons-nous d’abord au lieu. (Grincement crissant d’arbres tordus.) Heu… s’ils n’ont pas besoin de moi, ça serait parfait, aussi… j’ai pas envie d’affronter un autre monstre préhistorique.

Toutefois, comme il aurait été quelque peu fruste de rester abritée alors que des ennuis semblaient se pointer à l’extérieur, elle sortit, descendant les quelques marches en colimaçon jusqu’au sol. Le vent la cueillit, frappant de froideur. Une nuit noire, nuageuse, les seules sources de lumière provenant des lampes suspendues çà et là, près des portes ou des fenêtres, des croisements de chemins, aux nœuds de pins (ou ce qui y ressemblait). Elle se dirigea donc à ces lueurs, courbant la tête sous les rafales à moitié brisées par les ramures. Ses cheveux humides glacèrent si vite qu’elle eut l’impression de congeler du cerveau. Des cris lui parvinrent, des bribes de phrases qu’elle ne pouvait traduire, la douleur de troncs arrachés par quelques forces obscures ; un troisième grondement fatal vibra à ses tympans. La bête, les bêtes devaient être proches.

« Pourvu que je ne tombe pas nez à nez avec ces horreurs ! » Mais ce n’était qu’une façon d’oublier la terreur tout au fond d’elle. Où étaient-ils, ces curieux hôtes ?

Soudain, tout autour d’elle, ce ne fut plus que chaos. Éclairs, cris, rugissements, des frôlements pressés, une onde volontaire pleine de colère et de fatigue. Elle s’était avancée jusqu’à la source des bruits, inconsciente sans doute du véritable danger. Des traits de feu jaillissaient du sol et montaient bien haut, illuminant de grandes voiles de couleur, la brillance d’écailles, des pointes acérées, blanches et luisantes. Éther eut peur, se remémora son expérience à la sortie du désert et comprit qu’ils étaient attaqués. Quelqu’un l’attrapa par le bras, elle voulut se dégager et la lueur d’une lampe éclaira un visage apprécié : l’homme à la tresse de feu. Il l’emporta à bonne distance du champ de bataille jusqu’à ce qu’ils se retrouvassent en un intérieur inconnu (elle n’avait rien remarqué, c’était comme suivre quelqu’un à l’aveuglette).

  • Sitja dlaeh, finit-il par lui dire, d’un ton pressant.

  • Ça me dit quelque chose ça…

Il la força à s’asseoir, répéta ses mots et partit à reculons avant de disparaître dans la nuit.

« Il ne veut pas que je bouge… je ne vais pas non plus être stupide et retourner au carnage. Je ne sais pas ce qui se passe là-bas mais c’est vilain. J’aurais dû rester chez moi. » Le bruit des combats s’était tu sous le souffle du vent et la distance ; parfois un grondement féroce ébranlait l’atmosphère.

« Pourvu qu’ils s’en sortent… ces monstres-là ont l’air plutôt costauds. Qu’est-ce qui m’a pris aussi ? Si tout cela n’est pas un rêve comme je le suppose de plus en plus, j’ai risqué ma vie ! »

Le sommeil l’avait quitté, une main de fer ouvrant ses paupières, malgré le lit où elle s’était roulée. Au bout d’un temps qui lui parut infini, le calme revint, sonnant à ses oreilles perplexes. Était-ce enfin terminé ? À la façon de réagir des elfes, elle sut que ce combat n’en était qu’un parmi d’autres et qu’ils devaient se tenir en permanence sur leur garde. Mais pourquoi rester alors en une forêt grouillante de viles bêtes volantes et furieuses ? Depuis quand y habitaient-ils ? Toutes ces questions nouvelles, heurtaient sa conscience égarée. Après de vains efforts pour s’endormir, la jeune femme se releva et, tâtonnant, chercha la sortie ; elle n’osait décrocher la lampe à l’opposé, de toutes façons bien trop haute pour sa taille. Une main attrapa son poignet à l’instant où elle trébuchait contre un meuble invisible, la sauvant d’une mauvaise chute. La sphère lumineuse apparut à l’instant lui permit d’identifier celui qui l’avait emmenée ici, un petit sourire aux lèvres, quoiqu’en ses prunelles restât un tourment évident.

  • Tout va bien ? s’enquit-il dans sa langue.

  • Heu… je suppose que tu me demandes si je suis ok ? Ben, oui. Mais toi, ça va ?

Il fronça des sourcils, détaillant son visage quelques secondes avant de hocher la tête, étonnamment. Bon, c’était un début de dialogue ! Et ce langage commençait à lui plaire, il faudrait qu’elle l’apprît, le plus vite possible étant le mieux. « Mais à les voir, j’ai bien l’impression qu’ils sauront parler ma langue avant que je sache parler la leur. »

Ils s’assirent tous deux sur le lit, silencieux. Pas facile d’engager une quelconque conversation ! Elle avait pourtant tant de questions… Si elle pouvait… Une idée surgit. Si elle pouvait dessiner les événements, il était probable que tout serait plus compréhensible qu’un simple mime. Elle avait laissé ses sacs en la demeure prêtée par la Princesse, il fallait qu’elle y retournât et se releva vivement, surprenant son compagnon.

  • Comment t’appelles-tu au fait ? Moi c’est Éther, reprit-elle de la même manière qu’avec Maeglin.

Il répondit instantanément, connaissant déjà le nom de l’étrangère et elle l’observa un instant, réfléchissant à la manière de lui faire comprendre sa volonté. Elle sortit, il la suivit, éclairant sa route. Une fois dehors, comme elle ne reconnaissait rien, elle exprima un désir de sommeil, espérant qu’il l’emporterait ainsi jusque « chez elle ». Il n’en fallut pas plus pour le perspicace jeune homme et ils furent de retour au logis d’Éther en moins de cinq minutes. L’humaine eût tôt fait d’y récupérer son sac, sortant carnet et stylo. Puis elle tapota le lit à ses côtés, satisfaite ; l’elfe s’y assit en riant – elle crut entendre des grelots chanter.

  • Regarde bien. Là, je dessine… ce que j’ai pu voir la dernière fois. Ce ptérodactyle. Je ne pense pas utile de mettre un point d’interrogation, vous ne devez pas savoir ce que c’est non plus. Hm… je me demande si c’est ressemblant…

Un corps hérissé, deux grandes ailes, de longs crocs. Voilà tout ce qu’elle en avait vu mais cela avait au moins eu le mérite de retenir l’attention de son nouvel ami. Côte à côte, les deux détaillaient le dessin, l’une dubitative, l’autre concentré. Puis il tendit la main, les yeux brillants.

  • Tu veux… ?

Il lui prit délicatement le stylo des mains, un instant perdu face au contact étrange du plastique puis, vif et habile, commença à dessiner. Éther ne tarda pas à rester bouche bée face à son talent et, interloquée, ne quitta pas des yeux ce qui prenait forme sur le papier. Cela ressemblait terriblement à…

  • Dragons ? balbutia-t-elle, choquée.

Seregon lui jeta un coup d’œil sans s’arrêter, emplissant bientôt plusieurs feuilles d’un univers époustouflant de détails. Enfin, il lui tendit le carnet, sérieux. La jeune femme plongea au cœur de l’encre dont les formes lui révélèrent un monde agencé d’une façon si complexe qu’elle s’y perdit un instant, revint sur ses pas imaginaires, étudia sans faillir. Il s’agissait bien de dragons, du moins, leur corps était celui des mythes et légendes ; il y en avait de tailles variées, tous cependant étaient tournés, flammes jaillissant de leurs gueules ouvertes, vers le peuple elfique et sa cité. Tournant les pages, Éther retraça l’histoire, comme elle put. Il y avait apparemment plusieurs villes forestières, chacune attaquée par les ailés enragés, à des heures différentes puisque la lune ou le soleil se cédaient mutuellement la place au-dessus des combats. À la fin, un seul homme tuait un dragon. Elle n’y saisit rien, se mordilla la lèvre, cherchant le sens de cette histoire. Des détails devaient lui avoir échappé, à trop être fixée sur les « dragons ». Sous le regard attentif de Seregon, Éther reprit le carnet aux premières pages (il était vierge lorsqu’elle l’avait emporté avec elle), remarqua soudain de petites formes sur chaque elfe dessiné, des formes qui différaient selon les villes représentées. Était-ce une manière d’exprimer des appartenances différentes ? Là, un autre assemblage de maisons mêlées d’arbres, mais beaucoup plus grand.

  • C’est une ville ? demanda-t-elle en la pointant du doigt.

  • Ellesméra, répondit-il sur-le-champ. Pömnuria Könungr, Cerenthor.1

Sa main, toujours détentrice du stylo, traça une tête qu’elle reconnut aussitôt. Le Roi ! Ainsi, elle était donc arrivée dans sa cité ?

  • C’est ici, Ellesméra ? (Sa main fit un tour d’horizon.)

Mais le jeune homme secoua la tête, prononçant le mot « Kirtan ». Puis il entoura une autre ville déjà griffonnée (fort adroitement) sur les feuillets. Éther réfléchit. Ellesméra devait être logiquement la capitale, royauté oblige. Si ce Roi (Pömnuria, Könungr ou Cerenthor ? Il faudrait qu’elle sût, ce serait plus diplomate) était à Kirtan, c’était alors qu’il y avait de gros problèmes par ici. Des problèmes sans doute liés aux dragons… mais peut-être aussi à des elfes perturbateurs (l’homme aux yeux de lagon, le vilain brutal, par exemple, songea-t-elle inopinément). Toutefois, il était peu probable qu’il restât longtemps par ici, ce que confirma Seregon par moult cerclages et mentions. Bon ! Voilà qui éclaircissait quelques points. Mais une chose restait obscure. L’elfe, à la toute fin, pourquoi tuait-il un dragon ? Était-ce ce qui était censé arriver ? Aux pages précédentes, il n’y avait aucune mort de représentée, que ce soit dans un « clan » ou un autre…

« C’est bizarre, plus je revois ces dessins, plus j’ai l’impression qu’ils s’expriment à rebrousse-poil. Et si je les lisais dans l’autre sens, comme les mangas ? »

La voyant parcourir son carnet de droite à gauche, Seregon sourit. C’était exactement cela et elle n’avait pas eu besoin de plus d’aide pour le trouver. Alors, Éther comprit que si les attaques avaient débuté, c’était à cause de cette unique personne et son acte irréversible…

  • Fichtre diantre ! ne put-elle s’empêcher de clamer, c’est la première guerre mondiale qui recommence ! Et moi, je fais quoi dans tout ça ? Moi j’atterris et je mets de l’absurdité dans le chaos. Bah !

Seregon l’écoutait, très attentif. S’il ne comprenait rien pour le moment, il mémorisait. Il savait qu’il finirait par trouver la clef de ce langage, même si les temps n’étaient pas idéaux pour une telle entreprise. Sa curiosité sans limites se jetait par les fenêtres de ses yeux depuis que l’étrange jeune femme était arrivée chez eux, emportant des morceaux d’un ailleurs encore jamais vu en ce monde.

Au-dehors, l’aube se levait, poussant chaque être épuisé à rentrer se coucher. Ç’avait encore été une éprouvante bataille mais dont le faible nombre d’opposants les rassurait quant à la moindre intelligence de ces derniers. Ils ne reviendraient pas avant quelques jours, comme de coutume.

1Notre Roi, Cerenthor.

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IX – Tentative échouée

Sous la couette, Éther éternua pour la énième fois.

  • Fallait que je tombe malade, gronda-t-elle en attrapant un de ces derniers mouchoirs.

Toujours pas de réseau téléphonique. Elle se rappela lorsque, dès la fin de « l’entretien royal », elle leur avait demandé s’ils pouvaient la dépanner à ce sujet…

La foule, bruissante, lui remit en tête son désir d’explication (les réalistes, bien sûr). Ses sacs serrés contre son corps, elle hésita un instant avant d’ouvrir la bouche, ne sachant s’il lui fallait mimer – et se ridiculiser tout en jouant le jeu – ou parler franchement, leur prouvant une fois encore qu’elle se refusait à leur scénario. Quelque part, une petite pensée s’agitait, si petite qu’elle ne lui prêtait pas attention. Monsieur le Prince et son regard mi-lame mi-miel (une épée sous un ruisseau de sucrerie ?), la Princesse aux mains athéniennes, la douce montagne lumineuse dans sa droiture, tous l’observèrent alors face à son évidente volonté d’expression. Elle ne s’en trouva que plus embarrassée. Bon, elle opterait pour le geste et la parole…

Tout en sortant son smartphone du sac, elle se concentrait pour ne pas stresser. C’était plus fort qu’elle, sa nature émotive reprenant le dessus, surtout avec autant de regards la détaillant.

  • Je voudrais savoir s’il y a du réseau par ici, puisque apparemment personne ne veut me faire sortir de mon hypnose. J’ai au moins le droit d’avertir ma famille de mon atterrissage quelque peu dévié… Je n’ose imaginer leur état sans nouvelles de ma part depuis quelques jours ! (Elle se rendit compte trop tard de la contradiction majeure de ses paroles.)

Tout en parlant, elle secouait son téléphone, le pointant du doigt puis le collant à l’oreille ; ah, elle avait l’air fine ! Surtout qu’ils paraissaient ne rien saisir. N’auraient-ils pas eu déjà l’air si malin de nature qu’elle le leur aurait trouvé idiot, pour le coup. Quoi, n’avaient-ils donc jamais vu de téléphone ? Ils poussaient le bouchon un peu trop loin, elfe ou pas…

Ce fut alors qu’Il s’avança. Éther cessa aussitôt son monologue, interdite. Sa démarche même était plurielle, elle ne pouvait la qualifier autrement. Il s’arrêta aux côtés de son père, tendit la main.

Cessant de réfléchir, la jeune femme lui prêta son appareil du bout des doigts, voulant à tout prix éviter un contact fortuit – le genre de chose qui la mettait mal à l’aise comme respirer dans le courant d’une personne croisant son chemin (elle bloquait toujours sa respiration quelques secondes, le temps que l’air habituel revînt).

« Je viens vraiment de lui céder mon tél sans mot dire ? »

Elle n’en revenait pas. Venait-on de lui lancer un sort ? L’objet tournait et retournait entre les mains agiles du Prince, l’amande de ses yeux à demi plissée en un intense effort de réflexion. Alors, comprenant qu’il jouait à l’inculte, Éther s’approcha, paume ouverte, évitant toutefois son regard, dans un réflexe dû à ses précédentes expériences. Il accepta de lui rendre l’objet et elle ne put esquiver le frôlement de ses doigts sur sa paume, ce qu’elle ignora comme elle en était capable à chaque fois qu’une telle situation survenait (mais elle savait qu’elle y réfléchirait, plus tard, et c’était bien ça l’ennuyeux !).

  • Regardez, c’est ainsi qu’on allume… (Soupir.) Sérieusement, j’ai l’impression de parler à des hommes de la préhistoire, maugréa-t-elle, avant de reprendre à voix plus claire. Vous voyez ces petits traits verticaux ? C’est le réseau. Ré-seau. J’en ai besoin pour rassurer ma famille !

Silence gênant.

  • Non mais c’est pas vrai, j’espère au moins que je vais bien me marrer quand je serai derrière l’écran…

La foule remua, étrangement invisible au-derrière des rameaux fins. Éther la ressentait comme on ressent la vie ; depuis toujours sensible à ce qui sortait de l’ordinaire, ici cela devenait une litote. Bien qu’elle ne sût absolument pas pour quelle raison. Il fallait se sortir de cette impasse, poursuivre son but, ou du moins en trouver un qui eût un point commun avec celui-ci. La jeune femme recula, crispée sur son appareil qu’elle éteignit d’une pression prolongée. À quoi bon l’user si ce n’était que pour récolter ignorance, pire, incompréhension ? Elle avait mieux à faire.

  • Bon, c’est terminé. J’arrête de jouer, peu importe si vous, vous continuez. (La basse accéléra, pulsant son sang plus rapidement. C’était un solo, pauvre d’elle !) Je ne sais qui m’a donné ces habits – pincement de tissu – mais voici de l’argent, c’est tout ce que j’ai, j’en suis désolée. (Elle sortit les billets restants de son portefeuille et leur montra.) Je ne peux même pas vous payer le temps passé dans le logement gracieusement prêté mais dès que je retrouve un distributeur (elle secoua la tête, certaine cette fois-ci de se moquer d’elle-même), soyez sûrs que je le ferai.

Figée face aux trois personnages, la monnaie de papier entre ses doigts moites, elle ne sut plus comment réagir. Le silence s’étirait, oppressant le solitaire instrument à percussion. Princesse Athéna se décida à le briser la première, sur un ton mélodique – mais n’était-ce pas leur façon de parler ? Les paroles fluidifièrent l’oxygène, fuyant à ses oreilles éperdues. La petite pensée s’agita, osant une morsure à la conscience qui rebiffa sous la douleur du refus ; secousses.

Tendant avec force au Roi son argent, la jeune femme espéra vivement qu’il le prît, ce qu’il fit soudainement, à sa grande surprise. Le soulagement dut être visible sur son visage puisqu’il lui sourit, levant la main tenant les bouts de papier rectangulaire, d’un air entendu. La voyageuse eut brusquement l’impression qu’ils n’étaient rien de plus que cela… du papier. Tout en elle s’effondrait, lentement, la petite bête à l’intérieur griffant sans relâche la peau fine de ses convictions. Encore ces mêmes mots répétés, d’une voix pleine de compassion ; elle les écoutait à peine, un voile à ses pupilles. La Princesse, venant à ses côtés, l’invita gracieusement à la suivre. Pourquoi ce sentiment de n’être qu’une enfant ? Une orpheline ? Elle eût mieux fait de se renseigner un peu mieux sur les possibilités hypnotiques lorsqu’elle en avait encore l’occasion, assurément. Au moins, elle en aurait le cœur net à présent.

Suivant le pas de la belle femme, Éther se retourna une dernière fois, son regard passant du vieil homme au Prince étrange qui ne lui accorda plus qu’une attention superficielle. Elle s’en sentit blessée et s’en voulut.

« Nous reverrons-nous ? Le voudrais-je ? Devrais-je m’en faire ? M’a-t-il déjà cernée ? Y réfléchit-il ou bien est-il passé à autre chose ? Me suis-je ridiculisée ? »

La nef retrouva sa paisible rumeur des faunes et flores endormies ; père et fils, immobiles, s’étaient plongés en un mutisme qui n’en était pas un. Amusement, bienveillance. Curiosité, inquiétude. Écho de chevelures d’encre, dragons. Les perceptions venaient de se diviser en deux chemins distincts. Cependant, lorsque les émeraudes et pierres d’ambre s’entrechoquèrent, leur conscience des bouleversements à venir était parfaite.

Éther renifla. La maladie ne gagnait pas de terrain, contrairement à ce qu’elle pouvait croire. Ce n’était qu’une faible rechute sans doute due au stress récemment subi. Comme prévu, le frôlement de main sur sa paume ne l’avait pas quittée mais elle s’était concentrée sur les pas de sa splendide guide. Chaque personne rencontrée sur leur chemin s’inclinait, effectuant ce geste presque usuel à son esprit des deux doigts posés en travers des lèvres. Murmures (cours d’eau sous la bruyère), faces pâles et curieuses, tendant parfois à la circonspection, bras diaphane appuyé sur la hanche d’un platane (l’était-ce ?).

  • Est-ce que j’aime ou déteste ce peuple ? finit par se demander Éther, enfouie sous les couvertures et revenant à son état présent.

Un bel abri que lui avait proposé la Princesse, tout en courbes, à l’effluve boisé, celui de la résine de sapin rose. Apaisant, si apaisant qu’aux premières inspirations chaque gramme de peur s’était évanoui, allégeant son esprit. Et la chambre, suffisamment grande pour qu’elle s’y sentît à l’aise mais parfaitement taillée pour ressembler à un cocon des jours de pluie ; lampes douces et pastel caressant les nuances. La chute de tension l’avait affaiblie et la fièvre était montée, légère. Rien de grave, si ce n’était un éternuement à tout bout de champ, prouvant qu’elle se battait efficacement contre le microbe. Il y avait des feuilles dans la salle de bain attenante en cas de panne de mouchoirs, elle s’y résoudrait si son défi personnel ne marchait pas : celui d’être guérie dès la fin du paquet !

  • Traître ! pesta-t-elle lorsqu’il bailla sa vacuité.

Le plancher, tiède, la porta au bassin attirant de promesses. Un bain lui ferait le plus grand bien, elle y avait déjà goûté la première fois en arrivant et l’avait trouvé fort agréable ; cet espace s’emplissant de buée chaude, température idéale, calme absolu. Que pouvait-il lui arriver de mieux en ce monde où personne ne semblait comprendre le fonctionnement d’un téléphone ? L’eau jaillit, remplissant le creux en demi-œuf. Tout ceci ne pouvait être hypnose. L’inquiétude était de savoir à présent si elle pouvait remplacer la réponse négative par une autre solution. Une solution concrète. Ses pieds pataugèrent un instant puis elle se laissa glisser tout à fait, soupirante.

« Le plus important… qu’est-ce que le plus important ? »

Éther bulla sous la surface, indécise. Il était bon de lâcher prise au milieu du confort, mais était-ce juste ? Elle ne pouvait ignorer les tensions, sa famille et…

L’angoisse mangea ses côtes, lui faisant avaler la tasse. Elle ressortit en toussant, s’assit dans une indentation du bord avant de poser le front sur ses genoux repliés.

Exactement. Elle ne pouvait oublier la lune et les étoiles, le ptérodactyle, l’inconnu à chaque instant, les stupides oreilles en pointe. Quelle méchanceté ! Quelle douleur !

  • Je ne vais quand même pas en faire une allergie ? Moi qui aimait tant ça, l’ailleurs, la fantaisie, les elfes, oui ! C’est une mauvaise association, voilà tout. À cause de tout cela, je me sens énervée dès leur tête aperçue !

Mais cet agacement était plus qu’une simple colère. Ne jamais laisser la généralité l’emporter, songeait-elle. Si plus rien ne semblait vouloir garder de stabilité en ces lieux, au moins ses trois principes de base se devaient de rester immuables, tels les piliers imputrescibles d’une citadelle en miettes. Quoi qu’il restât là-haut, eux conserveraient leur solidité à toute épreuve, lui apportant un soutien sans failles au milieu des tempêtes.

Respect.

Entraide.

Dialogue.

Au dernier, elle éclata de rire.

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VIII – La douceur d’une montagne

Trouée de feuillages. Mouvements, couleurs brumeuses. Obscurité.

Le réveil fut douloureux, allongée sur une couche ; le plafond renvoyait les lueurs d’une pierre incarnate accrochée au linteau naturel d’une fenêtre. Éther se releva sur un coude, fragile, cherchant un élément familier du regard. La pierre pulsait ; des pas se firent entendre à gauche, attirant son œil sur deux personnes, un homme et une femme dont le physique lui rappela instantanément tous ses problèmes.

Ils la saluèrent gracieusement avant de vérifier son état par de doux gestes, ne cherchant pas à l’effrayer ; elle se laissa faire, à bout de forces. Infini cauchemar duquel elle ne s’éveillerait probablement jamais et cette unique pensée blanchit encore ses traits, inquiétant les « médecins » l’entourant. Ils lui présentèrent un plat de fruits charnus coupés en morceaux sur lesquels elle se jeta, si affamée qu’elle ne ressentait plus qu’un énorme trou béant à la place de l’estomac.

Voilà ce qui s’appelait revivre ! Un délice, elle n’en avait jamais goûté de pareils, mais ne se posa pas la question de leur origine, trop occupée à manger.

On lui avait confectionné des vêtements à sa taille qu’elle enfila, surprise de leur légèreté, confort et douceur ; elle craignit un retour de monnaie face à toutes ces attentions tout en sautant sur ses pieds, encore fatiguée quoique résolue à dénouer l’affaire. Elle avait hâte que le spectacle se terminât.

On la guida jusqu’à l’extérieur où une foule d’elfes patientait entre les conifères et autres plantes inconnues. Percevant le vent tourner, la jeune femme se raidit malgré la présence apaisante de ses accompagnateurs, cherchant parmi les figurants ceux qu’elle connaissait déjà, excepté le manipulateur. Ce fut toutefois sur lui qu’elle tomba en premier, malgré ses efforts. Un haut-le-cœur la prit, qu’elle dissimula dans un geste d’agacement avant de comprendre, trop tard, qu’on la confiait à cet homme de malheur. Perdue au milieu de ces êtres (parfois cette appellation surgissait par-dessus les plus logiques, sans qu’elle ne sût trop pourquoi), Éther garda les yeux fixés droit devant elle, glacée de la présence à ses côtés de celui qu’elle détestait. Ici, l’herbe avait laissé sa place à de grandes plaques de schiste portant vers quelques marches blanches qu’elle franchit, le cœur pesant. Des lianes épaisses de plusieurs pouces faisaient office de colonnades sur les bas-côtés, ornées de chapiteaux en fleurs rondes déversant leurs calices odorants par masses bouclées.

« Une merveille de décor, est-ce la réalité ? »

Une mousse de fougère dévalait les collatéraux, débordant entre les lys blancs de la nef, éclairée en oblique par sa claire-voie, canopée mouvante hachurée de coups de soleil couchant. Un manteau de roses charnues, à la corolle verte et lissée, riait sous la voûte brune d’arbres sévères, éclatant de tous ses pétales délicatement refermés ou pâmés de langueur ; ils froissèrent sous les pas incertains de l’humaine, abasourdie de cette explosion végétale multicolore.

« Assurément, j’invente. Cela ressemble tant aux jardins de Zola, cette splendeur à foison ! »

Au fond, un haut siège ouvragé entouré de deux autres plus petits où étaient assis trois augustes personnages qu’elle supposa du sommet de la hiérarchie, puisque hiérarchie il semblait y avoir (d’après les gestes de son accompagnateur avant qu’elle ne tombât dans les pommes). Mais, de ce qu’elle avait pu ressentir, des tensions existaient, peut-être dues aux différents niveaux sociaux entre chaque, un sentiment de jalousie, une amertume dans laquelle elle n’aimerait pas tremper si l’eau venait à virer noire. Folie ou survie, où se trouvait donc son esprit ?

L’homme qui la guidait jusqu’à présent s’avança, s’arrêtant à quelques mètres du chœur puis s’inclina avec déférence avant de prononcer un petit discours dont elle ne comprit pas le moindre mot. Elle en profita pour détailler avec plus d’attention les auditeurs qui s’étaient relevés, attentifs.

La sagesse de celui du milieu la frappa : il paraissait parfaitement au courant de tous les événements se passant sous sa juridiction et capable de les contrôler sans hésitation ; sa force et son intelligence se trouvaient en tous ses traits, du haut front à la longue chevelure d’argent ; les yeux d’ambre (parfaitement visibles malgré la distance) sous d’assurés sourcils, la ligne de ses lèvres même exprimait volonté et compassion, un altruisme évident qui lui fit chaud au cœur après toutes ces mésaventures.

La superbe jeune femme se trouvant à sa droite avait tout autant de maintien, de grâce et de vivacité soulignés par ses pommettes aiguës, son nez droit et sa lourde coiffe indiquant un futur royal. Éther ne douta pas qu’elle fût Princesse et sûrement la prochaine reine du pays. Elle semblait mécontente des propos tenus par l’homme froid et la lumière rougeoyante d’un astre finissant jouait d’un même accord sur les traits du plus âgé, comme s’ils lui reprochaient tous deux les récents événements (ce qu’elle trouvait rassurant !).

« Quel est le nom de cette actrice ? Son jeu… leur jeu à tous est formidable. Est-ce ma vision des choses qui se déforme et s’adapte ? Drôle de sentiment… comme un déjà-vu… »

À gauche, celui qui devait être le Prince – était-il en conflit avec sa sœur pour la place du trône ? L’agencement de sa physionomie la laissa confuse, ne sachant comment l’interpréter. Il y avait tout à la fois, dans ce visage et ce corps, la curiosité infinie d’un homme de lettres et de science, la force sauvage d’un guerrier brutal doublée de la dangereuse sensualité d’un aconit tue-loup. L’impressionnante chevelure d’encre retombait sur le torse, attachée par de fins lacets aux extrémités et dégageant les oreilles en pointe ornées de boucles. Éther finit par se rendre compte qu’elle ne le lâchait plus des yeux, le cœur tambourinant face à tant d’étrangetés.

« Allons bon. Reprends-toi ma belle, t’es quand même pas là pour tomber en pâmoison face au premier inconnu un peu plus charismatique que les autres… on va se moquer de toi à l’écran. » Une gifle mentale l’obligea à retourner en une voie plus sécuritaire alors que l’observé lui renvoyait soudainement son regard, énigmatique. Une bouffée de chaleur l’envahit et elle se sentit rougir, drôlement embêtée (il y avait des réactions viscérales difficilement évitables !). En ces cas-là, elle détournait son mental, fixant ses chaussures. Pas question de s’embourber plus encore, il y avait plus préoccupant.

La discussion termina ; elle percevait dans son dos la foule d’hommes et femmes patients et curieux de son cas, qui s’était avancée jusque dans la nef végétale. Mal à l’aise et dans l’attente, la jeune femme ne souhaita pas relever la tête. Son guide en revenant à ses côtés l’y obligea, immobile, comme s’il n’était là que pour l’empêcher de fuir. N’importe quoi ! Elle voulait leur expliquer, à tous ces bouffons délurés, de quel bois elle se chauffait, pas prendre ses jambes à son cou ! (Quoique.)

  • On peut en finir ? finit-elle par gronder avec tout le mépris dont elle était capable.

Seul le silence lui répondit alors que le « Roi » s’approchait, un doux sourire aux lèvres. S’il ne l’avait pas eu, elle se serait sûrement reculée, en vérité ; sa taille, bien plus grande qu’elle ne le supposait de loin, n’était pas le seul motif de sa frayeur. Tout en cet être criait une puissance incommensurable, une maturité de roc qui lui donnait la sensation de n’être qu’un nouveau-né.

  • Ach néiat waise eld woër, maela1. Maela, répéta-t-il d’une telle façon qu’elle comprit parfaitement qu’il lui demandait de conserver son sang-froid.

Sauf qu’elle n’en fut pas plus rassurée. Quelque chose dans son attitude lui fit deviner une sincère excuse vis-à-vis de ses actes futurs, mais lesquels ? Sa bienveillance presque palpable avait un effet non négligeable sur les sentiments de la jeune femme qui se demandait, sans trop de crainte encore, ce qu’il comptait faire. Ce fut alors qu’elle reconnut les prémices d’une situation déjà vécue. Une forme de défragmentation de son esprit qui l’avait épuisée dans l’après-midi ; qu’avait-elle ? Pourquoi maintenant et face à tout ce monde, telle une crise imprévisible ? À quoi était-ce dû ? Puis elle comprit, ses pupilles agrandies plongées dans celles du vieux Roi. Bien que le nuage fût différent, l’inspection lente et son intégrité respectée, il y avait dans la manière un écho à l’autre fois qui l’avait tant bouleversée. Était-ce cela, un contact télépathique ? Comme le lien se raffermissait entre leurs deux esprits, une compréhension beaucoup plus nette lui parvint : L’homme « froid » s’appelait Anar et avait fait montre d’un déplorable manquement à leurs codes d’altruisme en brusquant ses pensées pour y récolter tout ce qu’il souhaitait savoir à son encontre, et ce avant même d’en discuter avec le peuple et son roi. Elle sut qu’il serait puni pour cet acte mais resta dans l’ignorance des détails. Les précautions prises obligèrent à prolonger le contact spirituel et, comprenant l’intérêt d’une telle initiative, la jeune femme livra d’elle-même ses propres souvenirs. La gratitude coulant au travers de ses nerfs lui fut si perceptible qu’elle entrevit un nouvel espoir, étonnamment tranquille, malgré le sentiment grandissant que l’hypnose n’avait plus rien à voir avec ce qu’elle était en train de vivre. Et le Roi le lui confirma sans forcer puisqu’elle ne voulut pas le croire, dans un premier temps. C’était bien trop effrayant.

Le nuage se retira et, bien qu’il eût été fort doux, laissa derrière lui l’impression d’un gouffre froid. Si seule ! Comment pouvait-elle avoir vécu de cette façon-là, depuis toujours ? Une inextinguible mélancolie envahit son âme, perlant son désespoir sur tous les beaux sentiments entrevus lorsqu’ils avaient été liés. Grandeur, puissance, sagesse, justesse, bienveillance… elle n’était à nouveau qu’une enfant perdue. La main de l’elfe se posa sur sa tête, un instant, puis il recula, ouvrant les bras, fermant les yeux tandis que l’observait Éther, une grosse envie de pleurer étreignant sa gorge, sa tête et sa poitrine. Ce fut à peine un frôlement d’ailes de papillon mais elle y fut sensible ; une énergie passait du Roi à tout le peuple présent à l’opposé. Et à cet instant seulement son subconscient se détacha du conscient, comme s’il décidait seul de la réorganisation à venir.

Le processus de véritable adaptation venait de s’enclencher.

1Ne t’inquiète pas, calme. (ou litt : ne sois pas une inquiète)

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VII – Sous l’ombre d’un esprit

Comme la conversation s’éternisait, étincelant parfois de quelques accents froids et colériques, l’humaine songea à s’éclipser le plus discrètement possible, désirant échapper aux cauchemars qu’on pouvait lui faire subir au travers de l’hypnose. Elle ne pensait pas avoir la moindre chance mais le scénario virait vilain et, imaginaire ou pas, elle n’était pas d’humeur à y conserver sa place d’ « héroïne bien malgré elle ». À peine avait-elle fait trois pas qu’une des femmes lui barra le passage, d’une ferme gentillesse ; sa coupe mi-longue, totalement blanche, encadrait un gracieux ovale serti de deux gemmes noires. Éther fut un instant subjuguée mais se reprit bien vite, agacée des sentiments qu’elle laissait un peu trop sans maîtrise depuis qu’elle se trouvait… en ce monde intérieur. Et particulièrement en présence de ces êtres fascinants.

  • Sitja dlaeh1.

  • Comme si je pouvais comprendre ! Allez, cessez un peu ce manège, je sais parfaitement que vous jouez un rôle mais y a des limites, non ?

L’elfe secoua la tête tout en continuant de sourire ; la jeune femme se sentit sortir de ses gonds. Elle la contourna d’un pas vif, les poings crispés. Personne ne chercha à la retenir cette fois-ci mais elle sentait leurs regards peser lourdement sur sa nuque tandis qu’elle s’éloignait à grands pas furibonds.

Malgré l’heure avancée, l’ombre sourdait à tous les creux et les taillis, emplissant l’air de son grand souffle triste. Son chemin de colère l’avait portée en un lieu plein de touffes et d’arbres hauts, épais de tronc, aussi sages et versatiles que des lutins, qui finirent par mettre l’inquiétude sur la première marche du podium en son cœur. Elle s’arrêta, vacilla. Sa rencontre avec Maeglin lui avait fait oublier le manque de nourriture et elle n’était plus sûre à présent de pouvoir continuer ainsi ; non pas qu’elle se sentît en danger, mais elle ne s’était pas préparée à un jeûne et n’avoir rien mangé depuis… elle ne savait combien de temps exactement, la laissait pantelante. Le doute s’immisça perfidement, profitant de ses brèches et de sa fatigue malgré la nuit passée ; la jeune femme se recroquevilla contre un buisson de feuilles douces, les bras enroulés autour des genoux, yeux mi-clos. Un rai de soleil, faufilé jusqu’au sol, clignait de l’œil, comme cherchant à la rassurer. Elle tendit la main, le laissant réchauffer sa peau moite, se concentrant sur cette légère sensation la rappelant à de doux souvenirs.

Elle se promenait le long du trottoir, tentant d’éviter les trous, fils, et branches sortantes des jardins entretenus d’un seul côté ; la journée était sublime, comme toujours. Un ciel prunelle, un astre énorme et chaud, si chaud contre sa peau. Petit sac à dos, baskets, short et débardeur, une balade somme toute très agréable, comme elle en avait l’habitude. Les autochtones la saluèrent de loin, elle leur répondit, grand sourire aux lèvres ; une vendeuse de jus de fruits la fit s’arrêter prendre un verre. Observant d’un œil distrait la louche plonger au milieu du bac à fruits frais, empli de jus d’orange et de gros morceaux de glace, Éther songea à ses parents aux Canaries et son grand frère en Croatie. Petite famille de voyageurs, les pieds qui fourmillent dès un an passé au même endroit (et encore, en bourlinguant de-ci de-là !), une âme adaptative, un esprit ouvert, un corps flexible aux changements.

« Et où donc est passée cette bonne humeur constante, cette volonté, merveilleuse adaptation ? Serait-ce l’hypnose ? Je ne devrais pas me laisser abattre aussi « facilement ». Je ne sais pas où je suis, ni qui sont ces gens, ce qu’ils me veulent. Mais, a priori, ce Maeglin est gentil, tout comme le sont les deux roux. Quant à celui qui est arrivé… non, je devrais me méfier de celui-là. Les femmes, je ne sais pas. Je devrais aussi me méfier de mes émotions. Ne te laisse pas influencer par la beauté, elle peut cacher de bien sombres histoires… Même si tout ceci n’est qu’imaginaire. Après tout, autant faire le show. »

Et sur cette pensée positive, elle revenait à son environnement, remarquant comme le faisceau de lumière s’était déplacé avec le temps. Elle eut un frisson de froid, occasionné par l’ombre trop présente tout autant que son sixième sens, alerté. On l’épiait, mais d’où ? Et pour quelle raison ? Pouvait-elle ressentir les caméras, était-elle enfin entrain de s’éveiller ? Tendant l’oreille sans bouger afin de simuler un prolongement à sa pause, la jeune femme frissonna derechef : n’y avait-il pas eu un léger frôlement d’aiguilles ? Un rongeur sans doute.

Brusquement, ce fut comme si l’éclat d’un miroir au soleil venait de percuter sa rétine, lui faisant perdre toute vision cohérente de son environnement. Une courte mais vive douleur transperça son cortex de la tempe droite à celle de gauche et elle se protégea de ses bras en criant, plus surprise qu’effrayée. Sonnés, ses sens lui renvoyèrent une image insensée, un sombre nuage l’enveloppant tout entière de son implacable puissance ; Éther ne sut y résister, n’y comprit rien, rentra de plein fouet (à moins que ce ne fût l’inverse ?) avec cette masse vivante. Brouillard. Pensées, les siennes, celles datant d’il y avait fort longtemps, mais comment était-ce possible ? Beaucoup d’images et de sons souvenirs, ses chagrins et ses rires, ses espoirs déçus, les opportunités saisies au vol, aiguillant son chemin en d’autres contrées pleines de nouveaux choix. La jeune femme réalisa qu’elle revoyait sa vie comme on déroule un ruban de film, mettant parfois en lumière des éléments clefs ou bien d’autres dont elle ne voyait pourtant pas l’importance : un trajet en voiture, en train ou en bateau ; un coup de fil ; une danse tardive en boîte de nuit ; un cinéma ou des recherches internet. Puis, son premier saut en parachute où le vertige avait été si fort qu’elle avait cru en mourir ; le départ de Fortaleza, la montée en avion, l’ennui, l’espoir, la crainte. L’orage…

Soleil, sécheresse, chute, terreur ; Éther revécut tous les instants jusqu’à son arrivée près de Kirtan, au Du Weldenvarden. Le nuage s’en alla aussi vite qu’il était arrivé, toutefois avec plus de douceur. Elle s’effondra sur l’herbe molle, haletante. Le temps de rassembler sa réflexion devenue débris, une main entra dans son champ de vision, compatissante. Elle l’attrapa, à bout de force, de souffle et de logique.

Le jeune homme à la longue tresse lui sourit avec peine, comme s’il cherchait à s’excuser pour le mal qu’elle venait de subir. À peine se remettait-elle de sa confusion que le petit groupe de tout à l’heure – il y avait une heure, deux, plus ? – apparaissait à nouveau de sous les branches, vif et silencieux, la mine pâle, sérieuse mais soulagée quoique absolument intriguée. Éther se rétracta, sur le qui-vive.

« Que me veulent-ils ces elfes de pacotille ? »

Parmi eux, Gondolin et Maeglin, furieux, jetant de fréquents coups d’œil à celui qui s’était méfié de la jeune femme ; il ne paraissait plus l’être d’ailleurs et cela la confondit. Néanmoins, son regard ne perdait en rien de sa sévérité et son maintien, plus imposant que celui de ses comparses, l’agaça profondément. Elle le fixa délibérément puis, comprenant son erreur, baissa la tête, incompréhensiblement tremblante. Qu’avait-elle fait de mal ? Ces pupilles, glaciales, semblant parfaitement tout connaître de sa vie, jusqu’aux moindres détails ! Arrivèrent alors encore trois autres figurants, une femme et deux hommes, la peau plus sombre et l’air attique, qui l’observèrent avec une curiosité non feinte.

« Je me prends à mon propre piège d’imaginaire. Tout cela EST feint. Et je commence à en avoir raz le bonbon de leur histoire. Qu’est-ce que je fais ? Ils sont sacrément nombreux maintenant. Neuf, ça en fait un paquet à esquiver si je veux me barrer sous le soleil. Et qu’ils cessent de me regarder bon sang !!! »

De la fumée aurait pu sortir de ses oreilles. Elle eut la curieuse impression que ces gens-là n’étaient pas silencieux, mais qu’ils communiquaient d’une autre manière, une manière qui lui échappait clairement. Signes ? Impossible, ils étaient presque immobiles. Pas de la télépathie tout de même !

  • Dîtes, ça vous dérangerait de m’expliquer ce qui se passe ? s’exclama-t-elle sans cacher son agacement.

Une onde parcourut l’assemblée subitement agitée, du moins suffisamment pour qu’elle le perçût.

  • Est-ce que je parle l’extraterrestre ? J’ai dit que j’en avais marre de cette hypnose, marre, vous comprenez ? Si vous n’arrêtez pas sur l’instant, je vous jure que je lance un procès dès la fin de cette mascarade !

Son cri s’étouffa sous les ramures, effrayant quelques oiseaux de passage. Gondolin s’avança mais un infime geste de la part de l’homme aux yeux froids l’arrêta. Un courant désapprobateur arriva jusqu’à l’humaine, perplexe. Cette personne était officiellement désagréable, orgueilleuse sans doute, impressionnante, oui, sans compassion, absolument. Et cette personne allait à sa rencontre. Éther se tint coite et silencieuse, le regardant venir d’un air qu’elle espérait plus revêche qu’effrayé.

  • Éther.

Les intonations rappelaient ce qu’elle pensait de l’être mais une nouvelle facette l’interpella, hormis le fait qu’il l’ait appelée par son prénom d’une façon presque parfaite. La manipulation. Le serpent de l’angoisse resserra sa prise tout autour du cœur de la jeune femme, retirant le sang de son visage.

Percevant sa détresse, Seregon se rapprocha jusqu’à entourer ses épaules de son bras, lui diffusant un peu de chaleur au milieu des glaciers de l’atmosphère ; elle tremblait. Elle ne pouvait s’en empêcher. La faim, ce sentiment de perdition qui ne la quittait pas depuis son atterrissage, le regard aigu de cet… homme ? Elfe ? Apollon de la justice ? tout cela ruinait son sang. Comme une vague émétique remontait de son estomac pour l’envahir tout entière, Éther s’évanouit.

1Reste s’il te plaît.

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VI – Eld thorta du vanyali

Une grande envie d’uriner réveilla la pauvre Éther, les yeux humides et les muscles irrités. Elle avait bu toute la nuit durant, à moitié endormie, jusqu’à ce que le broc fût vide. Ainsi, assise sur le lit, totalement perdue, elle remarqua comme ses pieds étaient rouges et sales, ses cheveux emmêlés, des grains de sable crissant sur le cuir chevelu ; son ventre en profita pour grogner la faim qui le tenaillait depuis les derniers fruits secs.

Hébétée, la jeune femme se releva tout à fait, grimaçant sous les douleurs qui l’assaillaient de partout à la fois. Où était-elle ? L’urgent besoin la poussa à faire le tour de la pièce de bois, aux contours incurvés, comme si elle n’était que l’intérieur d’un tronc, ce dont elle se fichait bien pas mal pour le moment. Elle commençait à paniquer ; si elle ne trouvait pas de toilettes très vite, elle risquait bien de devoir aller se soulager dehors ! Mais c’était impossible ! Quant à revoir ses hôtes… oh, oui, ses hôtes. Tiltant et se rappelant dans le même instant sa fâcheuse situation, elle se rabattit sur les couettes, les serrant entre ses poings, prête à pleurer.

« Pas vraiment le temps d’être émotive, j’ai trop envie de faire pipi. Je vais quand même pas devoir mimer ça ?! »

L’affolement la fit se relever d’un bond avant qu’elle ne laissât ses mains courir le long de la paroi. Si rien n’était trouvé après cette inspection, il n’y aurait plus qu’à se résoudre pour l’extérieur, regards ou pas. Fort heureusement, une encoche lui permit de découvrir une salle d’eau, du moins c’est ce qu’elle déduisit après un coup d’œil soulagé au large bassin central creusé à même le bois. À ces côtés, un trou « à la toilette turque », songea-t-elle, était fermé d’un rabat qu’elle s’empressa de soulever. Une vive odeur d’humus monta des dessous invisibles, terre fraîche et autre chose qu’elle ne sut déterminer.

  • C’est vraiment des toilettes ? grommela-t-elle, bien ennuyée à l’idée de pouvoir se tromper.

Puis, haussant les épaules (il y avait des urgences qu’il ne valait mieux pas faire attendre), elle se positionna. Un petit tas de feuilles très douces à sa gauche la rassura ; il n’y avait pas de raisons qu’elle se fût méprise ! Puis vint le souci du lavabo ; s’il y avait une petite vasque à mi-hauteur, elle ne voyait pas comment y faire couler de l’eau. Seul un petit trou juste au-dessus semblait le supposer mais elle ne réussit pas à l’activer, malgré de longues recherches. Finalement, le fonctionnement du bassin fut plus aisé, avec ses deux gros boutons sur lesquels elle appuya, pleine d’espoir : une vague clapota jusqu’au fond, projetée d’une fine ligne creusée sur les abords. Laissant l’eau monter, après quelques tests de température, la jeune femme retourna dans la chambre afin d’y récupérer ses sacs jetés en vrac dans un élan d’inconscience. Quelle chance qu’elle eût songé à emporter des vêtements de rechange dans l’avion !

Son pouls augmenta. Tout ce qui se rapportait à ses mésaventures lui creusait un gouffre d’incompréhension dans la poitrine, peu importaient les efforts mis pour garder le sens commun.

Le bain la détendit, elle tenta d’oublier, se concentra sur la paix doucement revenant en son corps.

Enfin lavée, soulagée, habillée un peu plus proprement et ses chaussures aux pieds, Éther inspira un bon coup, se rasseyant sur le lit :

  • La fièvre est tombée, je me sens carrément mieux… physiquement. (Elle ramena ses jambes sous elle, mordillant un ongle.) Mais qu’est-ce que tu vas devenir ma pauvre fille ? Trouve une solution, trouve une solution pour ta santé mentale. Bon, pas la peine de supposer que j’ai dégringolé de l’avion, c’est trop absurde. J’aurais été blessée, il y aurait eu des débris, du feu… Et je suis pas passée par la fenêtre (elle partit d’un rire nerveux). Toutes mes suppositions n’avaient donc aucune raison d’être. Imaginons maintenant que… que j’ai été, je sais pas moi, droguée ? Faut un truc surpuissant pour un tel délire, je me serais réveillée depuis le temps si ça n’avait été qu’un rêve. Si ça continue, c’est que… je sais pas. Réfléchis. Tu peux pas avoir été droguée dans l’avion, ça aussi c’est totalement dingue ! Bon, il me reste quoi comme option ?

Pensive, une main sous le menton, son cerveau s’ingéniait à créer une voie de sortie dans tout ce méli-mélo. Petit à petit, une idée se faisait jour, suite à certaines expériences vécues dans le domaine qu’elle suggérait. L’hypnose.

  • Ah ba voilà. T’as été hypnotisée. On t’a fait croire que tu prenais l’avion – c’est sûr que t’as dû parler de ton désir d’aller à Milan – et hop, t’es en train de vivre un truc de dingue inspiré de l’histoire créée par l’hypnotiseur. Je vois que ça. Et là, y a des caméras, tu les vois pas – logique –, mais maintenant c’est terminé cette mauvaise blague, j’en ai marre, je sors de l’illusion. Bon, plus qu’à aller chercher les figurants et le leur dire. L’hypnotiseur ne doit pas être loin, question de sécurité, si ça se trouve il est même en train de me regarder ! Oui c’est ça, je suis dans Stars Sous Hypnose !

Sautant sur ses pieds, elle rejoignit l’entrée fermée d’un rideau végétal, le repoussant vivement. Au derrière, ce qu’elle avait pris pour un couloir de bouleaux, se transformait confusément vers le centre en une forêt sauvage, sans aucun repère lui permettant de rassembler ce qu’elle avait vu la veille. Il était évident que le jour s’était levé depuis un bon bout de temps, au vu de la lumière. S’érigea sous son crâne la cause de sa nouvelle réalité, la piquant à nouveau d’un vilain pressentiment :

« Mais je ne suis pourtant pas une star ? On ne réserve d’aussi longue hypnose, avec figurants et tout le tralala, qu’aux gens connus… »

Puis, se retirant des sables mouvants dans lesquels elle s’embourbait :

« Bah, ce ne serait qu’une suggestion d’amnésie rajoutée sur le tas. Malin, très malin. Je suis certaine de déceler les supercheries à présent, ou alors je suis sacrément partie ! D’ailleurs, je me suis toujours demandé si on pouvait devenir lucide sous hypnose comme en rêve, sans en sortir… c’est le moment de le vérifier. »

Elle ne cessa alors de jeter coups d’œil en surnombre vers les hauteurs, persuadée de pouvoir y apercevoir les fameuses caméras. Même les fourrés avaient droit à son inspection forcenée, puisqu’il n’y avait personne pour subir son mécontentement.

À force d’avancer, la jeune femme se perdit. Elle ne sut depuis quand, tourna en rond un bon moment avant de s’appuyer contre un tronc, passablement énervée. Faim, une faim dévorante qui ébranlait ses nerfs mis à rude épreuve la harcelait sans pitié.

Alors que son estomac criait comme un bébé, un bruit de branchages lui fit dresser l’oreille et la tête, puisque sa source paraissait provenir d’au-dessus. Une forme bondit, Éther fit de même, s’égratignant à l’écorce. Elle n’avait pas pour habitude de crier, sauf cas extrêmes.

L’être qui de façon insensée se trouvait précédemment dans les arbres, s’inclina aussitôt, s’excusant sans doute pour la peur qu’il lui avait occasionnée. Ses traits, son allure, ses yeux solaires lui rappelèrent ceux qui l’avaient amenée jusqu’à la chambre ; il portait néanmoins, contrairement aux autres, des cheveux noirs en coupe courte.

  • Bonjour, créature, dit-il, aimable.

  • Heu… je suis désolée, je ne comprends pas du tout… (Puis elle se rappela ce qui l’avait emportée jusqu’ici.) Mais, dîtes, au final, ça n’a pas d’importance. Je veux sortir de mon hypnose, j’en ai marre. Allez dire à l’hypnotiseur que je ne suis plus dupe.

Il la regarda avec l’air de celui qui était venu vérifier une chose s’avérant juste et, posant une main sur sa poitrine, prononça deux fois, séparant les syllabes :

  • Maeglin. Ma-e-glin.

« Il se paie ma tête ou quoi ? Qu’est-ce qu’il continue à charabiaber alors que je lui ai clairement dit que j’en avais marre ? Et le respect de la liberté, alors ?! » Puis elle convint qu’à sa place, elle aurait fait de même : pousser son rôle jusqu’au bout. Comme elle l’observait, une mimique de résignation sur le visage, il répéta ce qui devait être son nom, à n’en pas douter, un doux sourire venant éclaircir de larges pommettes.

  • Heum… toussa la jeune femme, un peu déstabilisée. Je m’appelle Éther. Éther, répéta-t-elle en l’imitant.

  • Éther, reprit-il plutôt habilement.

Il avait même un accent ! Un véritable pro ! Cela en devenait amusant et la voyageuse revint sur sa décision de rompre l’aventure ; après tout, peu avaient l’occasion de vivre un tel rêve éveillé, aussi charmeur et aussi fou ! Elle avait presque hâte d’en partager les facettes avec ceux qui ne manqueraient pas de venir l’applaudir, une fois ses esprits retrouvés.

  • Bonjour Maeglin, répondit-elle alors en s’inclinant comme elle les avait vu faire, fière de s’en être rappelé.

L’elfe (mais oui, bien sûr, les oreilles pointues ! Elle adorait la fantaisie, c’était un véritable cadeau hypnotique !) sourit plus encore avant de s’exclamer, montrant dans le même mouvement la blancheur perlée de ses dents :

  • Eka eddyr ai älfr. Un ono ?1

Oula, bon là, il l’avait carrément perdue. Voyant qu’elle n’y saisissait goutte, il répéta plus lentement, d’une patience impressionnante, tout en mimant ses propos, jusqu’à ce qu’elle finît par deviner, amusée de la tournure des événements.

  • Donc… « Eka eddyr », ce doit être « je suis »… et ai älfr, ce que tu es. Enfin, je suppose. Peut-être « ai » signifie-t-il « un ». Ah ah ! Comme c’est drôle ! Tu joues très bien. Finalement, j’aurai de bons souvenirs, ami elfe. (Et elle rit plus encore avant de continuer son apprentissage.) « Un ono » est une question, à ton intonation. Tu me demandes ce que je suis à mon tour ? Ou t’inquiètes-tu de ma santé ? Je tente. Eka eddyr… ai humaine. J’espère ne pas me tromper.

Cela ne sonnait pas aussi joli dans sa bouche et le mot français faisait tache. De surcroît, ses babillages confondaient le jeune homme qui avait grand peine à ne pas éclater de rire, bien qu’il le dissimulât merveilleusement bien.

Alors qu’il prononçait ces mots : « Ono eru ai humaine.2» avec une facilité qui eût paru déconcertante si la jeune femme ne s’imaginait pas être sous hypnose, quatre, cinq autres personnes apparurent tout autour d’eux. Éther sursauta. Elle ne les avait absolument pas vus ni entendus venir ! Quel exploit ! À moins que ce ne fût, encore une fois, une facette du jeu l’obligeant à ne pas prendre en compte presque tous les bruits logiquement causés par la marche en forêt. Elle reconnut parmi eux ses deux hôtes aux cheveux roux – quoiqu’en des nuances diverses –, deux femmes (deux anges ! Ils n’avaient pas lésiné sur le casting !) et un autre homme aux sourcils sévères. Elle ne l’aima pas, bien qu’il fût, lui aussi, d’une beauté troublante, car ses yeux de lagon s’emplissaient de méfiance à sa vue. Une discussion s’instaura, l’excluant tout à fait. L’atmosphère bon enfant qui régnait jusqu’alors s’était enfuie, remplacée par une tension qui rappela à Éther ce qu’elle ne voulait plus subir.

L’incertitude de la peur mais surtout la peur de l’incertitude.

1Je suis un homme elfe, et toi ?

2Tu es humaine.

« Eld thorta du vanyali » signifie « ceux qui parlent l’Ancien Langage »

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V – Réunions et décisions

La course, d’une étonnante fluidité, lui permit d’observer à son aise les premiers arbres se précisant dont elle ne sut déterminer l’espèce.

« Tout comme la plante dans le désert. »

Les chevaux s’engagèrent sous l’épaisseur des ramures, louvoyant parmi les troncs nombreux comme s’ils n’étaient qu’une extension de la forêt. La part inconsciente de la jeune femme en était admirative et elle regretta de ne pouvoir se sentir ainsi à chaque instant de faiblesse. Après tout, son cerveau seul était maître de sa vision des choses, souffrir n’était qu’une décision de sa conscience étriquée au contact de l’improbable inconnu. Elle saurait s’adapter, son âme de voyageuse y était « habituée », quoiqu’il s’agît là de changements permanents et non d’un confort où aimait à se nicher l’esprit frileux.

Éther sourit. Malgré l’enfer des jours derniers, elle arrivait encore à réfléchir avec elle-même, laissant le fil de ses pensées se dévider sous l’obscurité des feuillages. Elle ne pourrait rester éternellement en tension contre l’environnement, c’était d’une naturelle impossibilité, à moins de vouloir épuiser ses synapses en de vaines rondes perplexes. Une base, il lui fallait une base. Boire, manger un bout, poser des questions, par mime si personne ne parlait son idiome (ça promettait d’être ardu). Ensuite, aviser. Elle n’était tout de même pas sur Saturne !

Quelque chose perturba son regard jusqu’alors fixé aux garde-à-vous arboricoles. Un infime changement dans la structure forestière qu’elle reconsidéra plus attentivement, intriguée ; un clignement d’yeux et tout se modifia, imbriquant des détails qu’elle n’avait alors perçu qu’inconsciemment. La racine d’une sorte de chêne portait en marches fines jusqu’à la porte haute d’une maison cossue montant sur deux étages, cernée de blancs végétaux dont les feuilles retombaient en grappes pâles sur de rondes fenêtres. À droite, c’était un toit pentu qui se dissimulait entre deux troncs rugueux, couverts de mousse et de lichen, et le chemin qui y menait n’avait de réalité que son nom tant il paraissait n’être que le simple passage de petits animaux. La clairière s’étendait lentement, découvrant ses recoins avec prudence et mystère sous les rayons lunaires tombant en faisceaux éthérés. Les éléments étaient si subtils qu’elle se surprit à béer d’émerveillement malgré les événements.

Les montures stoppèrent, ils descendirent, la jeune femme à son tour avant qu’ils ne renvoyassent les étalons d’une caresse et d’un mot doux (du moins, à la consonance entendue). Éther, sous le choc de son saut, fléchit, proche d’une rupture mentale. Un voile blanc passa sur ses pupilles, suivi d’un long acouphène si violent qu’elle baissa la tête, souffrante ; une main se posa sur son épaule en signe de réconfort.

Bien que la nuit tapissât chaque fourré, les deux hommes n’avaient aucun mal à se mouvoir, guidant bienveillamment l’humaine à l’orée d’un couloir formé d’ormes peut-être ou bien de peupliers si hauts qu’elle en perdait la cime. Le chatoiement intermittent des tissus lui faisait songer à quelques spectres en maraude, la menant, sans qu’elle ne le devinât, à l’autel du rêve lucide ; ses pieds – toujours nus – choquaient chaque pierre ou touffe qui pouvaient se trouver au-devant, contrairement à ses compagnons parfois si silencieux qu’elle s’inquiétait qu’ils n’eussent disparu. Percevant son trouble d’une façon qu’elle ne saisissait pas, par intermittence leur visage se retournaient sur le sien, la rassurant d’un de ces francs sourires qu’elle ne pouvait que retourner, brusquement plus à l’aise. Elle ne savait si les circonvolutions étaient faites pour tromper les étrangers à la forêt (mais une telle pensée était-elle sensée ?). Enfin, alors qu’elle ressentait à fleur d’esprit d’inconnues présences, ils s’arrêtèrent.

Une sphère lumineuse pulsa sous ses pupilles éblouies, éclairant soudain tout un intérieur de boiserie. Depuis quand les bouleaux étaient-ils devenus une chambre, ou bien était-ce la chambre qui s’était subrepticement glissée sous les arbres ? Éther, qui se demandait comment elle pouvait encore tenir debout, repéra immédiatement une moelleuse couche surmontée d’un dais de lierres ; les deux jeunes hommes la saluèrent alors de la même manière que la première fois avant de la laisser. Ils disparurent si rapidement qu’elle doutât de leur réalité avant de se jeter sur les draps tièdes.

« Tièdes ? Il est vrai que… l’air est chaud. C’est agréable… »

Alors que Morphée la prenait irrésistiblement en ses bras, la soif ardente les repoussa sans ménage et elle rouvrit les yeux, la gorge enflée.

  • De l’eau… de l’eau, murmura-t-elle, désespérée.

Sur un guéridon, un broc ; son anse, illuminé de blanc par quelques audacieux rayons, lui fit l’effet d’une oasis. La première gorgée d’eau fut la vie. À la seconde, un bonheur simple et sans limites soulagea instantanément ses maux, lui faisant apprécier comme jamais encore ce liquide frais et bienfaiteur, comme s’il se fut agi d’un morillon sucré, sans le goût de l’alcool gâchant ses propriétés désaltérantes. Enfin, elle put sombrer, après avoir presque vidé le contenant.

 

Seregon et Gondolin avaient rejoint leur ami Maeglin sous le couvert d’un pin centenaire, à quelque distance du village. Ils ne savaient encore si la jeune créature qui avait attiré ce dragon bleu était en lien avec l’oiseau curieux vu par l’elfe aux cheveux noirs, toutefois elle représentait un mystère équivalent.

  • Ses oreilles étaient rondes, Maeglin. Je n’ai encore jamais vu ça.
  • Elle a parlé ?
  • Oui mais nous n’avons rien compris et elle ne saisissait pas non plus notre langue. Ce qui est certain, c’est qu’elle était mal en point. Elle portait deux sacs, un en bandoulière, un autre ventral. Nous en saurons plus demain.
  • Vous lui avez donné un lit. (C’était une affirmation.) Avait-elle besoin d’autre chose ?
  • Elle n’a pas été très explicite mais il nous semblait qu’elle avait soif. Comme nous n’avions pas emporté de gourde pour cette courte escapade, elle a dû attendre jusqu’à la chambre. Le broc était à côté, il est certain qu’elle l’a vu. Nous n’avons pas voulu plus la déranger et puis nous avions hâte de te raconter tout ceci.
  • Nous devrions peut-être en parler à notre roi…

Ils se turent, méditatifs. Il était vrai qu’en ces temps où les conflits faisaient rage, protéger une personne qui semblait sortie de nulle part n’était pas la plus intelligente des idées. Surtout quand elle ne paraissait d’aucune race connue jusqu’alors et que son trajet indiquait une origine désertique. Impossible d’y survivre. À son visage, elle en avait souffert mais n’avait pas dû non plus y passer trop de temps. Alors, d’où venait-elle ?

  • Espérons qu’elle ne soit pas une Ombre, grommela Maeglin, la ligne de ses sourcils formant un V de sourde crainte.
  • Non… non, je n’ai rien ressenti, et Seregon non plus. Quelques-uns de nos confrères ont également sondé son esprit, sans inquiétude. Elle est fragile et faible, nous ne risquons rien. Si elle venait à se retourner contre nous, nous n’aurions aucun mal à l’arrêter. Et puis, une Ombre ne se jetterait pas aussi bêtement dans nos filets, elles savent comme nous sommes forts et doués de magie. De plus, nous n’en avons pas revu depuis notre arrivée au Du Weldenvarden et je doute qu’elles puissent se transformer ainsi.
  • Pensez-vous que certains songent déjà à en parler à Cerenthor ? Notre peuple est discret mais nous devons nous méfier, le zèle existe ainsi que la couardise, rappela Seregon, à califourchon sur une branche basse.
  • Peut-être, c’est à garder en tête. En tout cas, nous devons attendre qu’elle se remette, la nuit devrait l’y aider, ainsi que les sorts tissant nos habitats, murmura Gondolin avant de sauter sur ses pieds et s’étirer.

Les deux autres firent de même et, alors que la lune dardait son œil immense sur un monde de ténèbres, le suivirent au creux des bois vers une destination connue d’eux seuls.

 

Au-delà de l’À-pic de Tel’naeír, en une profonde grotte creusée à flanc de montagne, dix dragons communiquaient, laissant leurs pensées profondes fuir jusqu’aux têtes de centaines d’autres plus lointains. La délicate variance de leurs écailles sous le feu de leur ventre dénotait d’une rage immense et contenue. Ces minuscules petits mages à deux pattes continuaient de les offenser sans vergogne, malgré leur évidente compréhension de leur situation. La forêt ne leur appartenait pas, elle appartenait aux dragons, à eux, maîtres incontestés des cieux et des rocs, et s’ils avaient toléré jusque-là leur existence en un lieu empreint de l’ancienne présence du sage Peuple Gris, c’est parce qu’ils leur ressemblaient. À présent, tout cela était terminé. La mort de Biir’ar, le fils du très aimé Eridor, éclatait cette paix accordée depuis deux siècles comme la glace sous la griffe ; l’ultime attaque, celle qui mettrait fin à cette lourde colère qui durait depuis maintenant trois ans, trois ans d’une vengeance jamais aboutie, arriverait bientôt. Le fils de leur roi devrait mourir et ils chasseraient ces orgueilleux, comme on les avait chassé eux, il y avait fort longtemps, des montagnes du Beors…

Peu importait le peuple, ils ne voulaient plus être considérés comme les animaux qu’ils mangeaient, tout comme ils n’acceptaient plus qu’on envahît leur domaine.

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