Fantastique

IV – Singulière approche

L’attaque sur Kirtan faisait des ravages, plus qu’ailleurs. Les ailés étaient furieux, surtout l’un d’eux, arrivé en fin de combat, pressé de donner un exemple pour rattraper son retard. Seregon, le regard fixe et les lèvres à peine remuantes, psalmodiait un sort de recul ; ses pensées, quoique jeunes, n’en étaient pas moins empreintes d’une concentration sans failles à cet instant. Une seconde de relâchement et, la chaîne se déséquilibrant, la première garde défensive serait submergée par le nombre et la furie des dragons. Aucune victime à déplorer pour le moment mais plusieurs habitats avaient été détruits, laissant dans le cœur de leurs propriétaires une amertume qu’il était de plus en plus difficile d’ignorer, depuis l’erreur, la folie commise par l’un des leurs à la poursuite d’un cerf. Le respect envers la vie se détournait parfois de son chemin sous l’immaturité d’un esprit et il en résultait de longs troubles ; mais jamais autant que lorsqu’il avait été oublié face à un de ceux qui battent des écailles… Ils l’avaient appris à leurs dépens. Et aucune solution en vue pouvant mettre fin à cette vive violence malgré leurs actives recherches en ce sens. L’impossibilité de communiquer rendait l’affaire très épineuse. Devraient-ils contre-attaquer ? Seregon ne le souhaitait absolument pas, l’irréversibilité qui en résulterait le lui apparaissait clairement. Ils ne pouvaient en vouloir aux mâchoires tranchantes de s’être vengés de la mort de leur compagnon en tuant le déclencheur de ce conflit d’ampleur, mais pourquoi poursuivre une peine sur des êtres ignorants d’une telle action ? Qui plus est, dépourvus de la moindre velléité de tuerie ? L’amour des arbres et de ses habitants, du plus petit au plus grand, faisait son chemin dans la tête de tout un chacun depuis leur arrivée au Du Weldanvarden, il y avait deux siècles. Bien sûr, Seregon ne s’en rappelait pas, n’étant pas encore né, mais on lui avait conté des histoires. Auparavant, lorsque les siens vivaient encore fort loin des conifères, près des longues plages du sud-ouest où ils avaient accosté, la viande faisait partie de leur menu hebdomadaire. Sachant qu’ils n’en avaient absolument pas besoin pour la survie de leur corps – au contraire – il s’agissait tout bonnement de massacres opérés pour le plaisir de la bouche. Il en frissonnait d’horreur. Quant à ceux qui ne pouvaient vivre sans (et il songeait à leurs attaquants), aucune orgie n’avait été soulevée ni aucune exagération morbide et la rumeur des pins conservait sa candeur, à peine frémissante parfois d’un repas pris et achevé méticuleusement par un ailé de passage.

Le jeune elfe eut un infime soupir de soulagement : les écailles brillantes refluaient sous l’ardeur des magiciens, irrités des foudres électrifiant leurs ailes, et bientôt s’en allèrent, dans le crépuscule illuminé de flammes. Les foyers furent éteints, livrant au regard de chacun les débris grésillants, les écorces fumantes piquetant la noirceur de la nuit de mille et un brandons.

Peine et ressentiment, les émotions flottaient à fleur de lèvres et les uns, dépourvus de chambrée, s’en réfugiaient chez les autres, leur front d’ivoire plissé d’une sourde inquiétude.

Le jeune être à la tresse de feu ferma les yeux, se détendant de brèves secondes ; son attention fut attirée par un souvenir des heures précédentes. La trajectoire inhabituelle de ce petit dragon bleu l’intriguait. Arrivé du désert, il n’était venu aider ses compagnons qu’en fin de lutte. Pour quelles raisons ? Seregon songea à ce qu’il avait entendu au sujet de cet étrange oiseau tombant du ciel. Et si le retardataire avait été lui aussi attiré par la pauvre créature et l’avait attaquée ?

« Impossible, pas dans cette situation de guerre. Il n’aurait pas délaissé ses frères pour un volatile, aussi curieux soit-il. Pas lorsqu’on les voit aussi unis face à la mort de l’un d’entre eux… Non, il s’agit d’autre chose. Je devrais avertir Gondolin. »

La lune seule éclairait les sentiers lorsque deux êtres doués d’une même vivacité s’en échappèrent, atteignant les abords de leur forêt. Leur ami, pourtant premier découvreur du phénomène, n’avait pu les accompagner – il s’occupait d’abriter chez lui les enfants dont les habitats avaient été touchés. À vrai dire, les deux étaient maîtres de l’esquive. Bien que conscients de l’importance et du danger des situations de leur époque, la jeunesse de leur sang les rattrapait et les envoyait bourlinguer un peu trop souvent au-dehors des frontières. Chevauchant leurs bels étalons blancs, ils sortirent enfin à découvert, repérant immédiatement la créature courant à leur rencontre. Toutefois, elle se dissimula au creux des dolines parsemant la colline, sans doute à leur vu ; il ne faudrait pas l’effrayer davantage mais ils avaient hâte d’en savoir plus, était-elle en lien avec ce qu’avait vu Maeglin ?

 

Éther perçut sa volonté mollir à deux détentes de l’air libre. Son nid de pierre présentait une nette sécurité. Pourquoi avoir songé l’inverse ?

« D’ici, je pourrai facilement lancer des pierres sur les arrivants. Et ils ne pourront venir qu’un à un, vu l’étroitesse de l’espace. Qu’est-ce qui me pousse à sortir ? J’ai bien trop peur. »

Tout au fond d’elle, la jeune femme avait conscience de l’absurdité de sa situation. Elle qui avait tant espéré qu’on vînt la chercher durant ses derniers temps, se murait à présent, emplie de crainte. Une main à son front lui confirma ce qu’elle tentait de repousser depuis plus d’une heure, une fièvre maligne, rongeant ses capacités mentales. Quelque chose comme trente-neuf degrés sans doute, barre sèche sous les globes oculaires, cervicales en maraude, tout cela était très mauvais signe.

« Une telle voix ne peut appartenir à quelqu’un de foncièrement mauvais. Je me risque. »

Le vent était moins froid que ce qu’elle avait supposé, comme s’il avait tourné, apportant la chaleur de l’humus. Les deux jeunes hommes venus à cheval se tenaient en retrait et l’observaient, indéniablement curieux. L’un portait à la ceinture une épée courte protégée de son fourreau lié ; à sa vue, Éther recula instinctivement, un coup d’effroi bousculant son pauvre cœur. Aussitôt, ils levèrent leurs mains en un signe de paix, prononçant encore, en ces intonations musicales, quelques mots qui l’apaisèrent. Elle distingua leur visage, bien qu’ombrés par la nuit, comme deux feux étranges, emplis d’une impression d’ailleurs, couronnés de vivantes chevelures. Elle ne comprenait pas, s’approcha lentement, prudente quoique gênée de le paraître. Ils étaient vraiment… elle n’avait pas de mots. Sans la fièvre et l’angoisse, elle eût pu les qualifier de beaux, mais ils portaient pour elle en leurs étincelants regards les prémices de sa folie.

  • Bonsoir, s’il vous plaît, j’ai besoin d’aide. D’eau et de nourriture. Je reviens du désert, je suis tombée en parachute. Je ne sais pas où je suis. Je suis très fatiguée.

Les deux étonnantes personnes inclinèrent leurs sourcils avec circonspection. Apparemment, la communication s’annonçait difficile… Ils ne lâchèrent cependant pas l’affaire et l’homme roux (quoiqu’il lui parût de feu), fit un geste curieux, portant deux doigts à ses lèvres avant de laisser vibrer une courte mais incompréhensible phrase. La jeune femme resta interdite et, supposant toutefois qu’il venait de la saluer, s’inclina légèrement en retour.

  • Elle ne nous comprend pas, devina aisément Gondolin, mais elle n’a pas l’air très en forme.
  • Ce n’est pas ce qui me surprend le plus, cette femme n’est pas des nôtres, cela se voit et nous ne pouvons savoir pour l’instant si elle est bien en lien avec ce qu’a observé Maeglin. Que faisons-nous ?
  • Retournons au village avec elle, nous lui donnerons un abri.

Convenant qu’il s’agissait de la plus sage des solutions, Seregon claqua de la langue, un mot flûté s’échappant de sa bouche. Un des étalons blancs renâcla doucement, comprenant ce qu’il lui demandait.

Pendant ce temps Éther comptait son énergie, perdue dans le flot de paroles. Elle se sentait frigorifiée, malade, transpirante et fourbue, songeant qu’ainsi au pied du mur, elle se fichait bien pas mal de ce qu’ils pouvaient raconter, pourvu qu’on la prît enfin en charge. Les hommes étaient à contre-lune et la lueur de cette dernière, d’un puissant argent bleuté, affaiblissait sa vision ; elle songea à s’asseoir, brusquement faible. L’un des deux tendit une main à son encontre puis la ramena au cheval, très explicite dans son mime : elle allait devoir monter pour, sans doute, rejoindre la forêt. Sa situation allait-elle donc enfin se débloquer ? Elle l’espéra vivement, et, ignorant la douleur de son corps, approcha l’animal qui, d’un doux geste du museau, lui toucha l’épaule. Une onde bienfaisante parcourut le réseau de ses nerfs, elle la mit sur le compte du soulagement.

Elle avait déjà chevauché dans sa vie, jamais à cru cependant et, mal à l’aise à l’idée de tomber en arrière, agrippa les vêtements du cavalier à la tresse d’or, remarquant aussitôt comme ils étaient doux.

« De la soie ? De toutes façons, il faut être riche pour posséder de pareils étalons. Ils sont magnifiques ! »

Sous les rayons obliques qui ne l’aveuglaient plus, Éther remarqua soudainement la pointe fine dépassant des mèches flamboyantes et, interloquée, ne put la quitter du regard. Son cerveau s’était comme enrayé, elle n’était pas sûre de ses propres pensées et préféra attendre, un malaise grandissant glaçant ses membres. Un autre coup d’œil lui indiqua la même forme de l’autre côté de la tête.

« Parure ? Je connais des bijoux d’oreilles… oui, ça monte comme ça, dans le genre elfe. C’est plutôt chic sur un garçon. Je suis tellement fatiguée, la lune brille trop. Ses cheveux sont jolis, détachés ils doivent sûrement être très longs. Ils ont l’air riche, pourquoi vivent-ils dans une forêt ? Il y a une ville là-bas, j’ai dû atterrir bien loin de la civilisation. Heureusement qu’ils m’ont vu. Peut-être ont-ils un haras. Je serai donc bien en Algérie ? Non, tu sais bien que non. T’as déjà réfléchi à tout ça. Et alors je suis où ? Je suis fatiguée. Y a pas les mêmes étoiles, j’ai été enlevé par des extraterrestres et propulsée sur leur planète. »

Un gloussement lui échappa. Tout partait à la dérive et sa raison, dernier rempart, s’ébréchait de partout. Un grand saut dans l’inconnu. Ah ça oui ! elle avait son compte d’aventures. Il y aurait peut-être même moyen d’être wwoofer ici, avec un peu de chance et de diplomatie.

« Toujours garder une ligne droite, un but. Très important. Je voulais faire du wwoofing, je vais faire du wwoofing ! »

Le second cavalier, à la coiffe moins longue et plus sauvage, d’une teinte profonde de terres du sud, tourna la tête. Elle s’inquiéta qu’il ne la songeât atteinte de vésanie et se composa un visage neutre, si tant était que ce fut possible. Mais lorsqu’il répondit d’un grand sourire, elle ne put s’empêcher de le retourner, surprise de la symbiose ressentit durant quelques secondes ; son séjour en cette terre (comment la nommer autrement ?) allait peut-être se poursuivre sous de meilleurs auspices.

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III – Létal ailé

Éther hésitait à repartir. L’air, d’une térébrante sécheresse, paraissait lui perforer les poumons. La forêt, encore, lui était invisible et elle commençait à douter de sa première vision. N’avait-elle été qu’illusion ? Un œil à l’empyrée la conforta dans son immobilité : un héraldique azur à trouer la rétine, une étendue royale qu’elle eût pu trouver belle en d’autres temps.

L’impression d’une rouge lumière sur le flanc des rocheuses, tout là-bas, s’était fondue dans l’incertitude d’un mirage. Après tout, elle se trouvait bien dans un désert et la chaleur montante d’un sol exsangue ne pouvait que la troubler. Sous la voile, elle étouffait malgré une ouverture laissée au faible vent. Son téléphone indiquait une température de cinquante et un degrés, de quoi joliment rôtir.

Une grosse goutte de sueur roula sur son échine sans qu’elle ne bougeât un seul muscle ; un enfer.

Elle en profita, après avoir mangé quelques fruits secs, pour faire l’inventaire de son sac : écouteurs, portefeuilles (quelle utilité, vraiment…), brosse et miroir, carnet et stylo, son livre « la faute de l’abbé Mouret » de Zola – parfait s’il ne faisait pas si chaud –, deux vêtements de rechange, un paquet de mouchoirs et ses chaussures à lacets.

  • Bon. (Son murmure s’évapora.) Je répugne à jeter quoi que ce soit. Si… si je trouve une brave âme, peut-être m’indiquera-t-elle où est-ce que je suis. Peut-être me dira-t-elle « c’est un rêve ! Réveillez-vous !

Elle éclata de rire avant de tousser, sa gorge en papier ponce. Une infime gorgée d’eau l’apaisa. Roulée en boule sur la terre mêlée de sable, elle ferma les yeux en soupirant, résignée à s’endormir pour ne pas voir passer le jour.

Quelques sons lointains parurent la sortir d’une brume comateuse. Nonobstant ce, elle rassembla ses affaires en désordre autour d’elle et, percevant la course solaire arriver à sa fin, eut un battement de soulagement. Son téléphone indiquait dix-neuf heures.

« Si je dois en déduire quelque chose, je dirais qu’il y a approximativement deux heures de plus en une journée et une nuit que… »

Un tic nerveux l’agita, son conscient se refusait à l’idée qu’elle perdait la tête. Il lui en fallait plus pour s’y résigner. Et si elle n’était pas folle ?

Il fallait se lever et repartir, sans réfléchir, avec l’idée seule de trouver un coin d’eau fraîche, un abri, de la nourriture.

Les heures filèrent en artistes couturières, piquant de leurs aiguilles les mollets de la jeune femme.

Éther, bien lasse, n’y crut pas lorsqu’une ligne verte tremblota à l’horizon. À bien regarder, il devait s’agir de la forêt ! La vapeur bouillante soulevée sous ses regards la désespéra toutefois d’arriver bientôt. Étant fille de voyageurs, elle savait comme la lumière et la chaleur pouvait déformer les distances ; cependant, il était certain qu’en tombant du ciel, elle n’avait pas inventé cette verdoyante étendue et atterri à perpète les olivettes non plus.

Aux premiers brins d’herbe, elle s’abaissa pour les mieux voir, détaillant leur grain, leurs teintes. Jamais gazon ne lui avait paru aussi enchanteur qu’en cet instant d’infini soulagement. Elle se sentait enfin proche de son but, et la clarté du jour, diminuant, apportait à l’air une douceur plus qu’espérée. La terre était plus tendre lorsqu’elle croisa une plante grasse bien curieuse, aux longues piques violacées.

  • Une espèce d’Aloe que je ne connais pas, marmonna-t-elle.

Elle aurait bien goûté ses feuilles si la crainte de s’empoisonner n’avait été si forte.

Le terrain se creusa de dolines enfouissant sous une terre moins aride de grosses roches concassées, créant un véritable gruyère où l’ombre devait être agréable, avec peut-être quelques recoins d’humidité. Claquant une langue de papier mâché contre un palais qui ne valait guère mieux, la jeune femme but la dernière gorgée, à peine suffisante pour lui faire oublier sa douleur. Les étoiles s’allumèrent une à une dans le crépuscule naissant, elle ne les observa pas, craintive. Cependant, ses yeux irrésistiblement attirés par la lune et sa traîne d’ablettes (des météores?), donnaient au palpitant une terrible sensation. Un mouvement à sa gauche la fit sursauter. Elle observa venir une sorte d’oiseau – c’est ce qu’elle crut tout d’abord – qui, en s’approchant, prit une allure menaçante.

  • Qu’est-ce que c’est que ce truc ?!

Indécise, elle se déplaça près des rochers.

  • Ça vient vers moi…

Puis :

  • Nom d’un chat on dirait un ptérodactyle !! Puis ça va vite ! Oh là je reste pas, moi.

Percevant tout au fond d’elle une primitive terreur monter jusqu’à ses digues, Éther contourna la doline, repéra une cavité et s’y jeta à l’instant où l’ombre titanesque du volatile – projetée par la lune – l’écrasait de sa funeste promesse.

Grondement. Raclement de roches les unes contre les autres.

L’espace qui avait accueilli la jeune femme était déjà très frais. Elle perçut sous ses paumes le grain grossier, sentit son cœur battre au travers, sa pensée s’affoler.

Un autre rugissement l’aplatit contre la dure surface, elle cessa de respirer, son tambour en mitraillette.

« Brillant, énorme, volant… et carnivore ? Un dinosaure ? Dans quelle région de fou je me trouve ?! Il a échappé aux scientifiques ou quoi ? »

Le crissement à l’extérieur lui coupa toutes réflexions ; la bête cherchait-elle à dénicher sa proie ? Était-ce la fin de son voyage, une mort lente sous la dent d’un monstre ailé, engoulée comme un vulgaire morceau de viande ? Jamais elle n’avait eu aussi peur, même lorsqu’elle avait dû sauter en parachute pour la première fois. C’était une terreur panique, aucune issue, la nuit venant, le gel, se murer dans le silence.

« Je ne suis plus là, je ne suis plus là, je ne suis plus là… »

Un mantra de l’horreur.

Transie, la voyageuse n’osait bouger. Au loin, un autre cri bestial sembla perturber son attaquant. Elle l’entendit marcher tout autour de la combe, sa respiration rauque coupant la sienne. Puis, une lourde vibration, de nombreux claquements de voilures, un souffle grave. Le silence doucement revenant.

« C’est parti ? Je suis sauve ? »

Elle s’apprêta à remonter, se figea.

« Et si c’était un piège ? Un animal ne serait pas intelligent à ce point… si ? Si, j’ai déjà vu ça. Tous les animaux sont intelligents, à leur manière. Il veut me bouffer, c’est clair, il est capable de tout. C’est énorme, ça pourrait me déchiqueter en deux d’un seul coup de patte. »

Elle tenta de se remémorer ce qu’elle en avait vu. Pas grand-chose, sa peur et l’obscurité venant le lui avait dissimulé. Mais c’était assurément très gros, très lourd et très affamé.

Alors Éther pleura, sans larmes, tremblant de la tête jusqu’aux pieds. Elle se sentait fiévreuse, les lèvres gercées, les tempes bouillantes sous un marteau-pilon. Ses mains, gelées, ne l’apaisèrent en rien. Pourtant il fallait bouger, au mépris du danger ; c’était soit le tenter soit croupir des heures encore et elle n’était pas sûre d’en avoir l’énergie.

Doucement, tout doucement, la jeune femme remonta la pente faible des rochers, terrorisée à l’idée d’un comité d’accueil ; mais il n’y avait rien. Glacée, elle s’accroupit encore, contournant lentement la doline, finissant par se rendre à l’évidence : elle était seule.

La nuit était totale, le temps, si prompt à ralentir dans les moments d’horreur, lui avait pourtant paru bien court. Était-elle oublieuse de son calvaire, dans un inconscient élan de bonté envers elle-même ? Néanmoins il était tard, elle avait faim et affreusement soif. Quelques pas…

La forêt lui apparut dans toute sa royale indifférence, au bas d’une pente légère courant à ses frontières où, amoureusement, la lune laissait traîner sa robe d’apparat.

Éther en béait d’émerveillement, secouée d’une si vive émotion qu’elle se laissa tomber au sol, aspirée en un vorace siphon mental. Il devait y avoir… quoi ? Cinq kilomètres tout au plus ! Une heure de marche… Un rire incontrôlable lui échappa. L’espoir en fleuronnant redora ses pensées tantôt bien noires ; elle courut parmi les roches et les pelures d’herbes, dévalant sans fatigue telle une monture humant soudain l’écurie.

En face, deux taches blanches freinèrent son élan. Mouvantes, venant de sous l’arborescent couvert, leur allure était celle de chevaux au galop.

« Qu’est-ce que c’est que ça encore ? C’est pas vrai ! Je serai jamais tranquille ! »

Les événements l’avaient rendu prudente ; elle dévia sa trajectoire et rejoignit le plus proche amas de rochers, à nouveau tremblante d’une terrifique expectative. Il fallait se cacher, vite, plus vite.

La concavité comportait elle aussi un véritable petit labyrinthe, elle s’y perdit volontiers, les tempes humides sous l’angoisse. Ici, un petit lichen grignotait même les surfaces qu’elle lécha, à bout de forces. Qu’avait-elle vu ?

« Je n’allais tout de même pas faire demi-tour. Je vais me défendre ! Ceux-là ont l’air moins imposants, s’il le faut, je me battrai jusqu’au bout. Je ne mourrai pas sans combattre. »

Il n’y eut guère à attendre, les sabots frappant le sol à l’extérieur augmentèrent son taux d’adrénaline. Il était juste qu’un dinosaure volant carnivore et violent lui fasse plier l’échine, mais deux équidés, ça non ! Enfin, tout dépendait des cavaliers.

« Oui, les chevaux ne viennent pas tout seul comme ça. Je suis pas leur propriétaire. Il est clair qu’ils ne sont pas sauvages. » Elle se rencogna, un caillou à la main, les muscles tendus d’un guépard prêt au bond.

Un éclat de voix percuta sa conscience apeurée ; filet, ruisseau, cascade douce aux talons des galets gris.

Insensiblement son bras se détendit et, le percevant soudain, la jeune femme manqua manifester sa présence d’une involontaire exclamation.

La voix se fit plus vive, fléchissant ses défenses et elle osa tourner la tête vers l’entrée par où elle avait fui. Seules les pattes des chevaux étaient visibles, d’un crin d’argent aux sabots noirs. Leur manière de se mouvoir, légère et sage, l’apaisa.

Lorsqu’un des cavaliers mit pied à terre, laissant ses jambes apparaître par l’ouverture, Éther hésita. Il était vain de rester ainsi terrée, dans l’attente d’une descente – elle ne serait pas à son avantage, si bagarre il devait y avoir.

Prenant son courage en bouclier, elle sortit de sous les roches.

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II – Égarements

L’eau monta, grossit, tremblota. Le rose canyon – sous nasal – s’emplit avant de déborder, frémissant de ses centaines de longues tiges pâles.

Éther passa une main lasse au-dessus de sa lèvre supérieure, pour la énième fois en cette brûlante journée. À transpirer ainsi, son corps serait sec dès la fin du jour, si elle tenait jusque-là. Combien de temps ? Elle n’avait pas même jeté un œil à son smartphone depuis l’atterrissage. Le sable avait dû envahir sa cervelle, elle n’arrivait plus à réfléchir ; douleur, douleur, douleur. Son crâne allait imploser sous la chaleur et ses longs cheveux noirs, redressés à la hâte en un chignon sauvage, n’aidaient absolument pas. Heureusement qu’elle portait des vêtements d’été, la tenue de rigueur à Fortaleza au mois de juillet, saison sèche, mais elle avait rapidement compris qu’il lui fallait marcher pieds nus si elle ne voulait pas provoquer une surchauffe suivie d’une mort lente et cruelle.

Palais sec, peau humide. Goût de sel à chaque coup de langue sur les lèvres qui commençaient à friper.

La grosse boule jaune toutefois descendait à l’horizon, emportant avec elle l’ardeur de ses rayons. Elle la vit décliner, un vrombissement désagréable emplissant ses tympans.

Finalement Éther lâcha prise. Assise dans le sable, elle ne bougeait plus, apathique. Son rond visage aux yeux de pluie (bridés comme ceux de sa mère coréenne) paraissait s’être hâlé de malvenues rougeurs et elle eut envie de pleurer.

Frelons dévastateurs, les interrogations assaillirent les remparts de son esprit, ne lui laissant pas même la chance de s’en prémunir ; trop de fatigue et de peurs.

« Eeeh ben ma vieille… »

Le désert avait laissé sa place au reg, bossu de petites crêtes et craquant de cailloux ; des rais de sable soufflés par un indolent zéphyr venaient lécher le sol, polissant et polissant encore, éternellement.

« Bon sang ! La jeune femme sursauta. Pourquoi n’ai-je pas aussitôt appelé les secours ? Parce que j’avais peur ? Peur de m’arrêter, de réfléchir ? Parce que tout ça c’est… absurde ? »

Son smartphone indiquait trois heures du matin, l’heure de Fortaleza. Si elle partait du fait que l’accident était arrivé vers minuit, deux heures après avoir pris l’envol, le temps clochait. Il n’aurait pas tant dû changer ! S’était-elle assoupie dans l’avion au point d’en oublier le voyage ? Ou bien, une fois larguée, avait-elle perdu conscience, ratant la véritable longueur du trajet de son parachute, pris en des courants chauds et ascendants ?

« Je serais donc dans le Sahara ? L’avion allait y passer. C’est dingue, pour me retrouver dehors, il a dû se briser en deux ! Mais qu’en est-il des débris ? Je ne vois aucune fumée, aucun feu… En plus, je ne me souviens pas m’être endormie aussi longtemps, c’est n’importe quoi, je m’étais réveillée après mon rêve. Et si tout ça n’était qu’un cauchemar ? »

Elle se frappa violemment la joue, criant sous la souffrance. Coups de soleil. Les pulsations l’affaiblirent, elle s’allongea, laissant la nuit venir.

« Oui c’est sûr, je rêve pas, malheureusement. Alors, où ? Sainte-Hélène ? Mais non, trop loin et puis les Alizées tournent pas dans ce sens, pareil pour Georgetown et puis c’est civilisé là-bas. Et puis y a pas de désert ! Ce que j’ai vu est sans fin, si grand ! Je peux pas être retourné en Amérique non plus, c’est trop vert…

En plus, réfléchis : au Sahara, il serait environ… quatorze heures. Mon tél indiquerait dix heures du matin, sauf s’il s’est déréglé. Si j’oublie que la nuit tombe ici. Wow, ou je perds les pédales, ou j’ai loupé quelque chose… quelque chose de très gros. De toutes façons, pas la peine de m’angoisser pour les secours, zéro réseau. Non, non, calme. Calme-toi. Est-ce que je suis folle ? »

Elle se releva, secouée de frissons. Seuls soutiens à son regard, les monts au loin, grisant de plus en plus.

« Merde, faut pas que je les perde de vue ! »

A l’opposé du soleil en goutte d’or, une lune, énorme et éclatante, à la robe cuivrée.

« Mais… c’est pas… »

La jeune femme se sentit opprimée. Comme un étau à sa gorge, l’empêchant de respirer.

« Attends de la voir arriver, c’est peut-être une pleine lune. Tu parles, c’était un croissant ! Oh merde c’était un croissant. Ok. Ok, c’est pas grave. Note l’heure. À Fortaleza, il doit être dans les dix-sept heures trente, le soleil se couche. Voilà, au moins, j’ai un repère. »

Elle se sentait fébrile, les mains tremblantes. Tournant le dos à l’astre nocturne, Éther sortit la voile du sac à parachute pour former une tente de fortune soutenue par des cailloux en tas. Rudimentaire mais elle ne pouvait faire mieux.

Une étoile apparut, puis deux. Elle cligna des yeux, à genoux sur la terre, frappée d’horreur.

« M-mes étoiles ? Et la ceinture d’Orion ? Vénus ? La Grande Ourse ?! »

Silence dans la nuit du désert.

Éther s’était endormie, terrassée de fatigue et de crainte. Son cœur, douloureux de tant d’inquiétudes, lui mangeait les côtes. Une pierre mal logée dans son dos ne cessait de la faire remuer, incessamment, empêchant son esprit de prendre un repos mérité. Puis vint le froid, mordant, impitoyable. La jeune femme s’éveilla presque en sursaut, transie. Sans un mot, les extrémités gelées, elle attrapa la voile pour s’en entourer avant de remarquer son humidité glaciale.

  • De l’eau ? De l’eau… mais oui, la rosée se dépose !

Sa voix, rauque, parut mourir sous l’atavique lueur lunaire. Toutefois, un dilemme s’imposa : soit elle étalait sa voile au maximum et gelait sur place, soit elle se couvrait et risquait bien de se trouver sans eau… Un coup d’œil au reste de la bouteille la laissa dubitative. Un quart, tout au plus, et elle s’était privée ! Le choix fut pris, elle dormirait sous la toile étendue, tout en bordure, laissant l’humidité se déposer des deux côtés. Peut-être ne mourrait-elle pas, avec un peu de chance, songeait-elle cyniquement. Sportive ou pas, quelques degrés à peine au-dessus de zéro, si ce n’était moins, suffiraient à casser ses murailles ; fièvre et autres délires s’ensuivraient.

« Bon bah on verra bien, suis crevée. Bonne nuit. »

Sous la rumeur de conifères, trois êtres menaient un vif débat. L’un, à la chevelure ocre d’une oubliée montagne, fronçait ses fins sourcils, observant son compagnon de jais rapporter d’étranges événements.

  • Je vous assure qu’il y a eu un drôle d’oiseau, peu de temps après le mi-jour. Il devait se trouver à bien douze lieues si ce n’est plus. Si je n’avais eu mes yeux, je n’aurais su le voir.
  • Et tu nous répètes que cet oiseau ne possédait qu’une seule et unique grande aile blanche rayée de plumes noires et vertes ?

Les mèches rouges scintillèrent sous la lune ; un demi-sourire creusa une fossette ronde.

  • Vous ne me croyez pas ? Il y avait en dessous un étrange objet, comme si les fines pattes, si c’en fut, tenaient en leurs ergots un être, un animal sans doute.
  • Ce n’était pas un dragon, au moins ? intervint le troisième, une longue tresse de feu tombant jusqu’à ses reins.

Sa voix, plus grave, portait en ses nuances une notable agitation.

  • Non… non, rassure-toi. Ça n’y ressemblait pas du tout. Je me demande ce qu’il est devenu, il ne semblait pas bien voler, tantôt droit, tantôt penché. À cette heure, il a dû joindre la terre.
  • Devrions-nous nous mettre en quête ? proposa l’inquiété.
  • Nous avons mieux à faire, je le crains. Kirtan aura besoin de forces face à ceux qui battent des écailles. Nous ne savons lorsqu’ils se décident à frapper. Ah ! Malheur à celui qui a tué l’un d’eux !

Les trois compagnons disparurent sous la nef des grands arbres.

 

Bien qu’elle fût harassée, Éther avait pensé à mettre son réveil, ne souhaitant pas ouvrir les yeux en plein jour, l’eau tout évaporée de sa pauvre couverture. Elle avait bien gelé mais le malaise disparut à la vue des creux formés par le poids du liquide : elle n’avait pas souffert sans récompense !

La petite bouteille d’eau s’emplissait joyeusement et ce son chantant ravissait ses oreilles, bien qu’il n’y eût pas grand-chose. Au moins, la moitié était atteinte. Elle se pencha pour lécher le reste puis se releva, observant que l’aube à peine venait teindre l’horizon en bandeaux gris. Six heures au téléphone.

  • Ce devrait être l’aurore… les nuits sont longues. Je ne sais même pas si ça a du sens. Enfin, bref, allons-y.

Marcher, encore et toujours, ignorant les crampes et la cuisson de son cuir chevelu.

« Si je mets un œuf là-dessus, il grille, c’est sûr. »

Dans un soupir, elle releva son sac qui commençait sérieusement à peser sur son bras, sciant son épaule. Mais pour rien au monde elle ne l’abandonnerait, pas avec toutes les précieuses choses qu’il protégeait, ces choses qui la liaient encore à son voyage, l’avion, ses rêves et ses plaisirs. Plaisir de lire, d’écouter, de se sentir à l’aise. D’ailleurs, à la prochaine pose, elle prendrait le temps de se coiffer. Ses cheveux prenaient une tangente sauvageonne assez désagréable au toucher. Bah, elle n’était pas coquette, mais cela la détendrait.

La terre, plus dure, plus plate, lui permit une bonne allure qu’elle maintint, vaillante, jusqu’à ce que le soleil fût au zénith, à peu d’écart. Son smartphone indiquait à nouveau une heure aberrante, toutefois logique lorsqu’elle la comparait à celle de ce matin : quatorze heures de l’après-midi.

« De toutes façons, je suis pas mathématicienne, même s’il est clair que la journée va me paraître très très longue… »

La douleur de l’astre cru l’obligea à se réfugier sous le parachute qu’elle n’avait pas jugé bon de replier avec soin. Ses jambes la lançaient et elle devinait plusieurs cloques se former sur son visage, ce qu’elle confirma par un petit miroir de poche. Une grimace augmenta sa souffrance, elle s’évertua à rester impassible, le cœur serré.

Le temps était bien long… si long ! Elle ne s’assoupissait qu’avec peine, la pupille vissée sur les montagnes.

« C’était quoi, ça ? » La jeune femme s’était légèrement relevée, soudain alerte. N’avait-elle pas vu quelques incongrus éclats sur ces blanches parois ? Un éclair de rubis, un tracé fugitif…

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I – L’appétit des nuages

Une pente nuageuse s’offrait à ses regards endormis. Il aurait été si facile de croire qu’ils passeraient en un autre monde une fois cette nuée franchie ! Mais l’avion se redressait déjà, laissant l’horizon reprendre ses droits céruléens ; Éther ferma les yeux.

« Si tu ne veux pas être déçue, n’espère pas. Le voyage va être long, prends sur toi… »

Fortaleza, Brésil, à Milan, Italie. Encore dix bonnes heures à s’efforcer de ne pas songer au temps qui restait à subir, la tête lourde et l’esprit brumeux, le corps ankylosé sans véritables possibilités d’étirements. C’était peu dire. Elle n’aimait pas cette oppression constante à l’idée d’un problème technique. Un souci dans les moteurs.

« Arrête… ça va être la trentième fois que tu penses à ça depuis le départ. Faut respirer ma fille, sinon t’es bientôt bonne pour écrire avec ton sang tant il sera noir. »

La jeune femme hésita à piocher les fruits secs à l’abri dans son sac ventral. Ce sac où s’abritait le parachute rectangulaire en cas de…

Elle grimaça. Sa peur des hauteurs était censée s’effacer sous la confrontation directe avec l’avion !

Depuis l’enfance, son esprit avait toujours été ainsi : frondeur. Aucune irraison ne pouvait venir faire trembler son cœur sans qu’il ne fonçât aussitôt sur l’objet de ses inquiétudes, espérant désamorcer les prémices de l’angoisse.

Le souffle des ventilateurs internes avait au moins le succès de la bercer. Elle resserra son sac en bandoulière autour du cou, vérifia qu’il était bien fermé puis s’autorisa à s’assoupir, malgré tout. L’épuisement gagnait du terrain, il serait bon qu’elle se reposât un peu si elle ne voulait pas être totalement claquée en arrivant. Un léger sourire ourla ses lèvres : une fois là-bas, une nouvelle vie pourrait débuter… Nouveau pays, nouvelles rencontres. Le wwoofing était vraiment une idée géniale. Enfin, elle l’espérait, c’était son premier essai. Une famille italienne très charmante, les parents et trois enfants ; elle s’occuperait avec eux de leur grand jardin, des chats, des moutons et du gros chien blanc tout doux dont elle avait vu la photo.

Éther rêva. L’astre déversait son miel sur la chaleur des roses, elle en prenait soin, délicatement, heureuse d’être tout simplement. Pititou le chat brun roulait sa tête sur les dalles de terre sèche, elle se baissa pour caresser le ventre rond, si moelleux. Le chien aboya pour prévenir de l’arrivée d’une voiture. Celle-ci ne cessait de klaxonner, c’en devenait irritant pour la jeune femme qui se boucha les oreilles ; le bruit envahissait son corps, branlant sa tête sans qu’elle ne pût s’arrêter. Finalement, elle s’éveilla, grimaçante. L’avion bougeait beaucoup. Beaucoup trop à vrai dire. Une voix de femme répétait aux passagers de garder leur calme, les perturbations allaient s’apaiser d’ici un quart d’heure.

Il n’y avait pas de quoi frissonner.

« Oh merde je savais que ça allait arriver cette histoire, je le savais, je le savais ! J’avais pas tant de mal à me rassurer pour rien. Ça va aller, tout va bien. »

Sa voisine n’était pas moins pâle et ses doigts s’étaient férocement agrippés à l’accoudoir central. Éther le lui laissa volontiers, une pulsation amère tordant son estomac ; elle descendit le voile à la fenêtre, ne souhaitant plus voir le noir chaos de l’extérieur. La blancheur des nuages avait laissé place à une opacité dangereuse et titanesque.

Une autre secousse ébranla la carlingue ; Éther serra les paupières et les lèvres, livide. Sa main s’était sporadiquement crispée sur la poignée du parachute. Elle l’avait gardé de son ancien club de parachutisme – une idée bien sadique pour se libérer de sa peur, qui avait finalement viré au cauchemar dès le premier saut. Mais c’était le sien à présent et elle savait le replier.

L’orage tonna, elle perçut même le déchirement caractéristique du ciel, ce crépitement électrique qui conseillait à toute âme vivant à la ronde de fuir le plus loin et plus vite possible. Il n’y avait pas moyen. Elle était piégée, piégée et terrorisée.

« J’embrasserai la terre dès arrivée saine et sauve à Milan. Si je veux raconter mon rêve à Pititou, il me faut garder l’esprit clair. Je n’ai pas envie de faire une crise de panique. Ok, il n’y a pas vraiment de rapport. N’importe quoi pour me distraire. »

Brusquement, ce fut un déluge d’éclairs qui manga la vapeur des nuées, croquant sans remords, et dans un même instant, le métal de l’intrus. Éther perçut nettement ses oreilles siffler et ses poils se dresser, la tablette lui servant de table osciller vers le bas, son ventre remonter dans sa gorge et un énorme hurlement – le vent ? Son propre cri ? – percer son crâne. L’impression d’être arrachée au siège fut si réelle qu’elle ne réfléchit pas deux fois avant de tirer sur la poignée du parachute, son inconscient seul dictant ses gestes.

Que s’était-il passé, au juste ? Elle ne se rappelait que du choc des sangles contre son corps puis… sa vision, comme éteinte, ne laissant plus filtrer qu’un magma grisâtre et turbulent. La tempête ? Un éclair de lumière transperça ses iris, elle poussa une plainte, le souffle court.

« Qu-quoi ? »

Elle volait.

Ou plutôt non, elle chutait. Lentement, retenue par son parachute rectangulaire. Et il faisait jour. La lumière était ce soleil indécent de splendeur qu’elle s’était pris dans l’œil, une seconde. Automatiquement, la jeune femme enregistrait ce qu’elle pouvait percevoir : une étendue sans fin, blonde et sèche, quelques pics au lointain, plutôt en face, une forêt peut-être, extrêmement fournie, longue et dense, entourant ses monts blanchis. Le ciel, d’un azur criant de vérité, sans un seul petit nuage. Éther se sentit nauséeuse, elle avait mal à la tête, mal aux jambes, aux bras, mal partout ; elle ne pouvait sombrer. Non, pas maintenant, pas dans cet absurde état, c’était une question de vie ou de mort.

  • Reprends-toi, tu réfléchiras plus tard. D’abord, atterrir. Et le plus proche de cette zone verte serait le mieux, pas envie de mourir dans un désert.

Se parler à haute voix était une de ses habitudes, quand elle pouvait se le permettre. Cela l’aidait à se concentrer et elle en avait terriblement besoin.

Le sol devenait plus visible, plus aride, aussi. Elle sentit un remugle de peur ardente broyer son estomac lorsqu’elle se rendit compte qu’elle n’atteindrait pas la forêt. Qu’elle devrait marcher, et pendant combien de temps ? Son souffle était néant, sa gorge, couteau. Jamais une chute ne lui avait paru aussi longue.

Elle réussit à se positionner légèrement en retrait par rapport au matériel, se prépara au choc, ploya les jambes. La rencontre fut rude et elle partit en roulé-boulé, s’emmêlant totalement dans les fils ; un peu de sable sec envahit ses narines et sa bouche, elle toussa, ne bougea plus, laissant la voile soulever les fins grains dorés à l’arrière.

« J’ai mal… et tellement fatiguée. Envie de dormir, de m’abriter sous la toile et de dormir. »

Toutefois, l’idée de carboniser seule en un pays inconnu lui rendit l’énergie nécessaire au pliage.

  • Si je dois me protéger du soleil, que ce soit efficacement, sous plusieurs épaisseurs.

Se rappelant qu’elle possédait une petite bouteille d’eau et des fruits secs dans le bagage ventral, ainsi que son sac en bandoulière heureusement toujours solidement attaché et bien fermé, un soulagement non négligeable la fit s’asseoir à nouveau, tremblante. Eh bien on pouvait dire qu’elle était chanceuse dans son malheur. Jamais l’idée de ne manger que lorsqu’on avait faim ne lui parut aussi sensée ; qu’aurait-elle fait si elle s’était mise à grignoter dans l’avion toutes ses réserves ?

Une fois le matériel à nouveau bien rangé dans sa poche, quoique certainement alourdi de sable, Éther fit un tour d’horizon, repéra de nouveau les pics lointains aperçus du haut du ciel et s’y dirigea, le cœur battant à cent à l’heure.

  • Faut te calmer ma belle sinon tu vas pas survivre. Putain, me calmer ?! Non mais je suis sérieuse là ?! Je viens d’arriver dans un foutu autre monde alors que j’étais dans… dans !!

Elle poussa un grand cri d’impuissance, sentit monter en elle une irréversible rupture et stoppa sa marche, haletante. Il n’y avait pas grand-chose à comprendre : soit elle s’adaptait, soit elle mourait. Elle ne se laisserait pas dominer par l’absurdité d’une situation où elle ne s’appelait plus Éther.

Cousant au pilori de la volonté ses restes de courage, la jeune femme avança, pas après pas, vers ce qui lui semblait son seul espoir de survie.

 

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La descendante – Présentation

Éther, jeune femme tirée de notre réalité dans le monde de Christopher Paolini, bien avant le Serment du Sang et l’arrivée des humains en Alagaësia, se retrouve confrontée à elle-même et diverses créatures toutes plus fantastiques les unes que les autres. Saura-t-elle s’imposer ou se noiera-t-elle définitivement en un univers qui n’est pas le sien ? Quel est pourtant cet étrange sentiment familier qui la pousse sur des traces oubliées ?

Mon histoire emprunte à l’univers de Christopher Paolini et n’a aucune fin lucrative. Mon seul but est de faire plaisir aux lecteurs tout comme je me fais plaisir, tout en espérant faire connaître le présent site, plumevagabonde.fr

Les chapitres se font suite en tant qu’articles, par chiffres romains.

Bonne lecture à tous ! 🙂

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