Fiction proche

Rendez-vous – suite (5)

Le voilier, nonchalant, filait doucement sur les vagues parées de planctons, dans un souple balancement. Trois nœuds. Pas de quoi faire du ski. Mes souvenirs s’égaillèrent un instant fugace, dix ans en arrière. Par une belle matinée d’été, sur le cotre de mon père qui filait ses douze nœuds dans la baie des Anges, avec un bon Levant Blanc d’est. Le génois gonflé à bloc, une bonne gîte bâbord, une mer brillante qui éclaboussait par saccades ; un des copains venu faire une virée, avait attrapé fermement l’écoute à deux mains et s’était laissé glisser sur l’eau essayant de surfer pieds nus sur la houle. Il ressemblait plutôt à un bonobo expérimentant un tapis roulant. Et les copains, hilares, de voir son caleçon doucement descendre, emporté par l’onde coquine. Vingt ans, le bel âge et du muscle dans les bras ! Envolées d’écumes, éclats de rires, photos classées…

Retour sur Terre ou plutôt sur mer.

Dan et moi regardions le vide sidéral, ce vide qui occultait les étoiles impassibles.

Rien, absolument rien dans le ciel, et pourtant ce noir semblait là pour nous. La peur était absente de nos esprits, cette angoisse viscérale qui prend les tripes et les tord dans de pénibles stimulus pouvait nous faire paniquer, mais non, nous sentions que l’heure était proche. Qu’allait-il se passer ? La forme noire semblait se rapprocher sensuellement, glissant sur bâbord. Nous retenions nos souffles, un peu crispés tout de même. Ma main s’incrusta dans celle de Dan, laissant des empreintes roses. La chose se stabilisa à moins de vingt mètres et s’avéra démesurée, bien plus grosse que le plus gros des navires. Comment un engin si colossal pouvait-il se tenir, là, à quelques mètres de nous, sans remuer le moindre souffle d’air, sans émettre le plus petit son, la moindre vibration ? Il suivait doucement le bateau, paraissant attendre.

S’il nous était impossible de « voir » ce défaut de lumière, une douce excitation nous picotait le dos. Dan m’avoua que les poils de son échine s’étaient dressés. J’avais moi aussi la chair de poule, pourtant il ne faisait pas froid, au contraire, une imperceptible aura d’énergie frôlait le voilier, affectueuse émotion qui nous enrobait comme un manteau, provoquant un étrange sentiment de chaleur. J’avais l’impression d’avoir bu une coupe de champagne tant le moment me paraissait évaporé. Je rigolai comme à une bonne blague. Dan, étonné, rigola lui aussi, trouvant la situation incongrue. Nous avions l’air de deux idiots, debout dans la nuit à regarder le vide, le nez en l’air, sur un voilier.

Qu’attendions-nous ? En bon gaulois que nous sommes, nous aurions dû avoir peur… que le ciel nous tombe sur la tête.

Le ciel ne nous tomba pas sur la tête, mais une voix.

La Voix.

Venant de nulle part et de partout à la fois. La voix d’Aadahn. Enfin celui que j’appelais ainsi depuis son infraction cérébrale. Naturellement, je ne pense plus la même chose aujourd’hui. C’est ce moment là que choisirent les piafs pour sortir leur tête décoiffée de l’écoutille. Nos chérubins se comportèrent tout à fait honnêtement, se mettant devant nous pour mieux apprécier. Mais apprécier quoi ? Le noir, le néant, le vide ?

« Dis maman, c’est quoi ça ? » demanda la grande pointant son petit doigt vers le noir cosmique.

Toujours des questions incommodes ! Après tout qu’en sais-je ?

« Comme vous le voyez les enfants, nous allons entrer en contact avec notre ami Aadahn. 

— On voit rien ! »

Certes, ils ne voyaient rien car il n’y avait rien à voir, si ce n’était cette absence. Alors, hésitante, je tentais mentalement un : oui ? vers celui qui était venu nous chercher. Le Magister du jeu, le Roi de la devinette, le Maître Queux de la grande tambouille universelle.

« Pourquoi me traiter ainsi Malou, t’ai-je froissée par une quelconque action ? »

Je sursautai.

Mourir, je sentais que j’allais mourir de peur à chaque fois ! Si cela était possible. Cette voix dans mon cerveau comme une obsédante épine. M’y suis-je jamais habituée ? Le timbre était doux mais Dan n’avait pas réagi. Il n’avait pas dû recevoir la com. Ha ! Drôle ! La com. ! Décidément même en la fuyant, la société laisse ses empreintes dans le cervelet. Je ris, ce qui fit tourner la tête de mon homme qui me regarda un sourcil levé en accent circonflexe. J’adore son sourcil ainsi arqué. Il est bien ouvert et je peux voir son œil étonné, rond, et bleu comme le ciel après la pluie. Et les mômes, ces trois chères frimousses, le visage levé, m’observaient d’un air interrogateur. Pouvais-je expliquer ?

« C’est Aadahn, il vient de me parler, tu n’as rien reçu ? 

— Rien. 

Tu n’as pas le bon réseau, plaisantai-je. 

Malin ! Et que t’a-t-il dit ?

Oh, rien. Nous philosophions sur la tambouille universelle. »

Le regard suspicieux que Dan me lança me fit rire et me détendit. Il est bon de prendre les événements ténébreux – c’était le cas – du bon côté, sinon, on sombre dans l’égarement et le délire suit.

Dans un faible effort, j’essayai à nouveau d’archiver mes questions, chose pas très aisée lorsque l’on a comme moi, d’une part la tremblote, d’autre part, les idées qui s’envolent comme nuée d’étourneaux. J’avais un rendez-vous capital avec Dieu sait qui, au milieu de l’océan, ce qui n’arrive pas à chaque mort d’évêque, et voilà que je tremblais à nouveau. Je me concentrai afin de fixer mes idées et mes questions car, dans ma tête tout bouillonnait et les mots s’entrechoquaient. Je n’avais pas l’habitude de structurer mes pensées aussi fermement. Les phrases prenaient des sens non souhaité. Tout s’emmêlait et je bafouillais en pensée. Merde, il allait me faire mourir de honte !

« Non, tu ne mourras pas, tu t’y habitueras, Malou, et merci de trouver ma voix douce ! »

« Oh ! »

Piètre réponse. Cet homme, quel qu’il soit, me troublait les méninges.

« Allons, allonsLes enfants, voulez-vous monter à bord ? »

Voilà un bon dérivatif, et ce qui était sûr, c’est que nous avions tous entendu, très clairement, comme si nous étions dans un salon bavardant ensemble. S’adressait-il aux trois mômes ou à nous cinq ? Qui appelait-il « les enfants ? » Avions-nous l’air tant demeurés ?

« Je m’adressais à tes enfants, Malou… voyons. »

Les trois, très naturels, me sortirent de l’embarras où je me trouvais. Ils nous regardèrent suppliant, le sourire aux lèvres.

« Allez mam, dis, on peut ? » Même pas effrayés d’entendre une voix sépulcrale. S’en étaient-ils rendu compte ? Il est vrai que depuis notre départ du Sénégal, nous n’avions pas arrêté d’en parler. Sans rien leur cacher, bien sûr. Nous avions tenté de leur expliquer avec beaucoup d’imagination et d’adresse ce vers quoi nous allions. D’une manière poétique et imagée. Ils le prenaient comme une aventure amusante, une histoire imaginaire. Un conte de fée.

Et cette voix qui nous demandait si l’on voulait monter ? Et d’abord, monter où ? La nuit nous entourait et sur bâbord, une nuit plus noire encore, grosse baleine glissant nonchalamment.

J’imaginais d’augustes êtres psychologiques venant sur Terre afin d’étudier la faune gluante d’une humanité en déliquescence. Quel titanesque travail ! Ils repartiraient bien vite, dégoûtés. Notre civilisation qui porte si mal son nom, loin d’être arrivée à son acmé, s’est vue rognée par les vers de la corruption. Seul un dieu pourrait rattraper ce magma, et encore. S’il ne l’a pas fait depuis, c’est qu’il s’en fout. Six jours c’est trop rapide. Il aurait dû prendre son temps, surtout quand il a compris la connerie qu’il avait faite ! Il est parti en vacances ailleurs, assez loin pour ne plus nous entendre nous lamenter, et nous laisser seuls retourner dans la fange de sa création.

« Tu es sévère avec ton peuple. La colère barricade la compréhension. On ne juge pas si durement des enfants qui apprennent à marcher. L’homme doit entreprendre la plus laborieuse des tâches : la connaissance de soi. Et cette connaissance entraîne l’humilité. Tu auras du chagrin si tu n’apprends pas à aimer Malou. Il faudrait te persuader que ce que tu veux apprécier est vrai, et l’amour est justement une base de la connaissance de soi. Laisse le temps réparer les erreurs du passé et emploie le présent pour changer l’avenir. »

« Il a certainement raison, par contre ce sera long ! » me dis-je in petto, ce qui ne servit à rien, mes pensées étaient captées. Vachement philosophes ces êtres venus d’ailleurs. Du reste, d’où venaient ces âmes sensibles et compréhensives ? Avaient-ils compris, au contraire des hommes, que les peuples devaient s’entendre pour avoir la paix ? Il est vrai que l’être humain dans sa majorité, n’aime pas les conseils, croyant tout savoir, mais a plutôt besoin de bienveillance. Je soupirai profondément, laissant de côté cette hargne viscérale pour l’incapable entendement humain. N’allons pas refaire le monde en commençant par râler, de toutes les façons, ce n’était pas dans mes ambitions. Mentalement je m’adressai à cette entité obscure et bienfaisante posant inconsciemment mes mains sur mes tempes et fermant les yeux. Je pense mieux ainsi, cela m’isole en un cocon où je peux charpenter mes réflexions.

« Nous voudrions bien monter à bord, seulement je ne vois pour l’instant aucune ouverture, si ce n’est ce vide immense. 

Amalia, tu ne dois pas te fier aux apparences. Ce que tu vois, ou plutôt, ce que tu ne vois pas, n’est pas forcément ce qu’il te paraît. Tu dois savoir que la matière est un assemblage de particules, le type même de la substance. Donc pour simplifier, nous nous servons d’une énergie encore ignorée des hommes pour l’instant, et qui nous permet de nous déplacer sans qu’aucune vibration ne soit perceptible. N ‘entrons pas dans le quantique, tu n’y comprendrais rien ou tu me croirais hystérique. Mais si sans se laisser charmer, ton œil sait plonger dans les gouffres… »

Lis-moi pour apprendre à m’aimer…

Âme curieuse qui souffre. Et vas cherchant ton paradis…

Plains-moi, sinon… je te maudis ! »

Nous éclatâmes d’un immense rire. Je n’en croyais pas mes oreilles ! Ce type, ou quoiqu’il fût, récitait du Baudelaire ! Ça alors, mon poète préféré ! Celui que j’adorais depuis l’âge de treize ans. Décidément, un être aimant Baudelaire ne pouvait être que … spécial. Nous allions nous entendre.

Dan, les yeux agrandis par l’incompréhension, m’observait d’un air interrogateur, se demandant si j’avais perdu la raison à rire de la sorte. Réciter des bouts de phrases qui n’avaient aucun sens, surtout dans un moment pareil… Je devais m’expliquer, car apparemment il n’avait pas reçu le message qui ne devait que m’être adressé.

C’est à cet instant que la transmission nous arriva à tous, clairement.

« Nous n’allons pas louvoyer toute la nuit, tout de même ! Décidez-vous !

Bien parlé ! Il a raison, dis-je à mon mari, décidons-nous ! Il est temps d’avoir de l’audace, nom d’un chien ! »

Nous n’allions point gâcher un moment pareil à tergiverser. Qu’ils fussent venus nous étudier n’était pas un problème en soi, nous pouvions le concevoir étant donné que nous faisions pareil sur Mars, excepté que sur Mars, les petits hommes verts s’étaient bien planqués.

« Tu as raison, me répondit Dan, décidons-nous. La Terre peut bien se passer de nous après tout. Nous ne sommes pas indispensables. Pourrie comme elle est, quittons-la sans regret. »

Je sentais bien que quelque part nous n’étions pas rassurés. Passer d’un bateau, somme toutes confortable, à quelque chose de… vide… Il y avait de quoi réfléchir. Ce n’est pas tous les jours que cela arrive. Il fallait bien se le dire. En revanche, étant donné que la Terre partait en biberine, nous pouvions la quitter sans histoire. Dan et moi, qui pensions la même chose sur l’évolution terrestre, n’aurions eu aucun mal à l’abandonner, cependant une question morale venait se greffer au problème, et pas des moindres. Nos chérubins ne voulaient peut-être pas s’exiler ad vitam aeternam. À notre grande surprise, les trois manifestèrent une envie pressante de rencontrer l’inconnu.

« Tu vois, Amalia, vos enfants sont moins hésitants que vous, et puis ce ne sera pas à vie, n’ayez crainte, c’est vous qui choisissez. »

Évidemment. Après quelques secondes interminables, à moins que ce ne fussent des siècles, notre noyau soudé, d’un commun accord, se décida à franchir le pas, si l’on peut dire, car pas, il n’y eut pas.

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Rendez-vous – Suite (4)

Le vent claquait dans la mâture gonflant la grand-voile. Le sel collait au bastingage, constellant de diamant le navire filant sur des moutons écumeux.

Dan, pipe au bec, digne d’un roman de Stevenson, humait les embruns cherchant la direction du vent. Le vol d’un fou de Bassan au-dessus du mât tentant une approche difficile, laissait son ombre caresser l’eau. Un rayon oblique traversa un cumulus. Tiède frôlement sur ma peau réchauffée. L’Afrique, loin derrière, avait gardé pour elle ses fragrances épicées, ses viciations corrompues, nous laissant reprendre haleine. Un vent constant d’est nous avait saturé en poussières venues des savanes et maintenant, à cent miles des côtes, nous remplissions nos poumons de senteurs marines, d’arômes iodés, d’air vivifiant, nettoyant en profondeur notre gorge irritée.

La tribu s’occupait comme elle pouvait. Lecture, jeux de société, dessin ou peinture, travail scolaire, c’était selon. La grande nous préparait des salades, car avant de partir, nous avions fait le plein de fruits et légumes. Cent trente kilos de primeurs en tous genres. Nous sommes des moutons sur la mer, comme disent nos potes. Quoi de plus normal ? Des véganistes non extrémistes, car il nous arrive de faire quelques écarts gourmands, bien que cela se traduise en général par une lourdeur stomacale assez déplaisante. Bien fait !

Cependant, douze jours de navigation ce n’est pas la mer à boire, heureusement, nous en aurions de trop ! Mais tout de même.

Un rendez-vous capital nous attendait au milieu de nulle part. Un rendez-vous que pour rien au monde je n’aurais voulu manquer. D’ailleurs, personne ici n’aurait voulu le manquer. Cette rencontre, sans vouloir me l’avouer, je l’avais toujours espérée mais n’imaginant jamais qu’elle arrivât un jour. Les enfants faisaient des prévisions fantaisistes et nous-mêmes essayions d’imaginer à quoi ils pouvaient ressembler, envisageant le pire, se préparant à une rencontre insolite et surprenante.

Dan me rappela, à juste titre, qu’ils pouvaient bien être à l’image de l’ange venu nous porter la nouvelle. Ou devrais-je dire l’archange, tant sa beauté était surprenante. Un mélange de déesse, de fée et d’ondine, le tout assaisonné d’une grâce naturelle jamais rencontrée sur notre pauvre Terre.

Nous nous regardâmes comme pour nous jauger, évaluant nos petites personnes sans prétention. Nous ne sommes pas, Dan et moi, d’une beauté suffocante. La nature, qui sait parfois se montrer généreuse, nous a saupoudrés d’un petit quelque chose que je nommerais charme. Dan a dans son ensemble, une harmonie certaine où se mêle une pointe d’élégance, un grain de piment, un soupçon de sex-appeal. En quelques mots, certaines diraient qu’il a du chien. Du chien oui, seulement pas n’importe lequel ! Un sloughi du désert. C’est assez racé comme bête et cela me plaît.

Pour ma pomme, on dira que la nature a dû m’oublier dans ses armoires, se rappelant de ma personne de temps en temps, ce qui a eu pour conséquence une taille que les enfants eurent vite fait de rattraper. Un mètre cinquante huit, pieds nus, pour cinquante kilos mouillée. Pas de quoi en faire un flan, je ne jouerai pas la nouvelle Lara Croft. Mes cheveux indomptables et bouclés dépassent mes épaules et ont la couleur du miel brun. J’ai les yeux assortis aux cheveux : noisettes fraîchement cueillies où quelques gouttes d’or y sont tombées. Certains me demandent si je ne suis pas italienne, car ma peau a aussi la couleur de l’ambre. En fait, je suis une automnale. Voilà. Je suis comme ces feuilles que l’on trouve au mois d’octobre sur le bord des chemins en Provence ou ailleurs mais je préfère en Provence, c’est mon pays de prédilection. Que cela ne laisse pas croire que j’ai atteint l’âge de la retraite, non, non. Mon tendre et moi cumulons à nous deux cet âge attendu par les travailleurs épuisés. Tout juste, en plus ! Soixante ans à nous deux et déjà quatre enfants ! Nous avons fait vite, c’est ce que nous voulions.

Depuis l’appel téléphonique ou plutôt l’appel télépathique reçu durant notre passage sénégalais, le destin de la smala avait changé. D’épanouis et heureux, nous étions devenus impatients et fiévreux comme des chevaux sentant l’écurie. Le temps qui passait nous semblait mortellement long et le soleil enflammait davantage nos esprits agités. L’Océan, bleu et calme pour l’instant, nous accompagnait jour après jour vers l’ouest et le mystère.

Dans moins d’une semaine, le point exact de la rencontre nous trouverait excités comme des lucioles face aux flammes brûlantes des lampes-tempête. Notre imagination effervescente bouillonnait dans un délicieux désordre. C’était à celui qui inventerait la plus terrible éventualité. Nous passions de grands moments à échafauder des solutions chimériques, histoire de le tuer… le temps. Ce n’est pas tous les jours qu’un événement pareil arrive. Pensez à notre enthousiasme frénétique. De toutes les façons rien ne se fait sans un peu d’enthousiasme comme le dit si bien Voltaire, et là, on l’était, enthousiastes, avec en plus, pas mal de mérite.

Ou du courage !

Ou de l’inconscience !

Inconscients ! Voilà ce que nous étions. Ne faut-il point l’être ? Partir, comme cela, au hasard d’un rendez-vous avec l’inconnu ? Et pas n’importe quel inconnu ! Un inconnu de taille ! Un étrange individu venu des étoiles. Un énigmatique mystère !

J’ai toujours aimé le mystère. Déjà enfant, je battais la campagne guinéenne au sens propre du terme, avec un long bâton de bambou à la recherche des serpents, derrière la maison, tout près de la brousse. J’adorais regarder se dresser le cobra cracheur de venin et partir en courant, hurlant comme une diablesse, lâchant le bâton pour aller me jeter dans les bras de Sahib qui me grondait que c’était très dangereux pour une toute petite fille. Ce n’est pas en grandissant que je me suis assagie. Je ne bats plus la campagne, ni au sens propre, ni au figuré. Quoi que…

Depuis deux jours, le vent avait tourné sud-ouest. Fou ce vent. Les alizés ont perdu le sens des convenances ! Ce soir, quelques cirrus filamenteux traînaient leur déprime sur fond rubis. Des dauphins argentés s’amusaient à l’étrave, frôlant effrontément la coque, moqueurs de notre curiosité passionnée. Nos trois boutures criaient et sifflaient à la proue du bateau, penchés redoutablement sur les flots, mains tendues vers d’improbables caresses. Mammifères mythiques, comprenant peut-être la passion des piafs, l’un d’eux nous fit une démonstration de ses talents d’acrobate, suivi par ses copains qui, en bande, bondissaient prodigieusement, pirouettant dans les airs telles des quilles de jongleurs.

Les cœurs enflés d’espoir, libérés des obligations théologiques et suivant les lumières de la raison, nous approchions, impatients mais philosophes du moment où la rencontre aurait lieu. Certes, je n’avais pas la prétention de délier les principes fondamentaux de la métaphysique, cependant, cette rencontre céleste éclairerait ma faible lanterne.

Dan occupait ses pensées entrelaçant interminablement des torons effilochés pour des épissures dont il n’avait cure, et moi, je scrutais l’horizon à m’en brûler les quinquets.

Un crépuscule impudent par sa beauté avait fait place aux ténèbres sinistres d’une nuit sans dame Séléné. Le voilier filait, tranquille, bâbord amure, gîtant mollement. La mer était assez calme, ce qui est préférable la nuit. J’aime bien voir venir les vagues pour anticiper s’il le faut. Notre pilote automatique tenait la route, infatigable, créant un léger ronronnement dans le carré. Relié à la barre à roue de la timonerie intérieure, le mécanisme tournait et retournait la roue, seul, comme un fantôme barrant en notre absence.

La tribu s’est endormie. C’est l’heure de mon quart. Un moment privilégié. Un instant volé au sommeil qui m’appelle ; instant magique de grande paix, de retour à soi. Les secondes s’égrènent suivies des minutes portées par le vent vers la nuit infinie. Tuer le temps ainsi est un passe-temps agréable ; écouter les flots taper sur l’arrière du voilier, regarder les étoiles et plus loin encore si l’on peut, vers le vide éternel, essayant de comprendre ou d’imaginer ce que serait la vie ailleurs, au-delà de notre perception. Je regarde les astres, et tout désespoir, toute inquiétude s’effiloche dans les méandres de mes pensées secrètes. Je vis, je respire, je m’envole et plane comme un aigle dans le noir du ciel, loin très loin, au-delà des nuages. Mon imagination fertile trouve toujours le repos en regardant le firmament et ses milliards d’étoiles folles qui dansent sous la voûte céleste. Ici, pas de pollution lumineuse ni de nuages souillés.

Dan, que le stress a vidé, ronfle, impunément affalé sur la couchette du carré, et, j’entrevois un avenir utopique, abandonnée à de vagues méditations. Toujours les mêmes questions sans réponses tournaient et retournaient comme une toupie lancée dans le vent : comment étaient-ils ? D’où venaient-ils ? Sauraient-ils nous comprendre, nous apprécier ? Pourquoi nous avaient-ils choisis ? Qu’avais-je de différent ? L’écriture de mon roman était-elle un prétexte ou simplement avait-il vu en nous cinq, l’archétype de la famille excentrique ?

Excentrique. Voilà un mot qui me plaît, qui me ravit. J’affectionne tout ce qui sort du centre, tout ce qui est « anormal. » J’ai par contraire, une répulsion de l’ordinaire, de tout ce qui est commun. La banalité ne fait pas mon affaire ; je préfère tourner les talons, aller voir ailleurs, ne pas perdre mon temps ; il passe trop vite, le temps, et je ne veux lui courir après que si le jeu en vaut la chandelle.

Perdre son temps, pour moi, c’est s’ennuyer, et lorsque je regarde les étoiles pendant une heure, je ne m’ennuie pas. C’est terriblement captivant. Toujours à la recherche d’une étoile filante, d’une lumière qui pulserait d’une manière différente. Ce n’est en rien ennuyeux. Pour moi en tout cas. Ce qui n’est sûrement pas le cas de la plupart des gens. Normal, ils sont au centre. Nous autour. Loin autour. Leur esprit, coulé dans un moule identique, se trouve bien. Ils veulent à tout prix se sentir normaux, normaux, normaux !

Deux heures du matin, la Dame se hissait pudiquement à l’est, orange et presque ronde derrière quelques vagues nues, étalant ses rayons sur la mer calmée. J’étais moins seule, elle colorait ma nuit et m’accompagnait dans mes réflexions solitaires. Allongée sur la plage arrière, une couverture enroulée, mes yeux se perdaient dans l’infini. La musique aux oreilles en sourdine, j’écoute du Satriani : Flying in a blue dream. Parfait pour moi, et le titre et la guitare. Il me tenait souvent compagnie pendant mes quarts. Mes idées s’échappèrent et la question revint, inlassable : comment seraient-ils ? À quoi devions-nous nous attendre ? À quoi ou à qui ? Des androïdes envoyés en éclaireurs, de vulgaires robots ou d’étranges humanoïdes le crâne rasé et les oreilles pointues comme le vulcain dans Star Trek ? Comment allaient-ils nous contacter ? Par téléphone, comme la première fois ? Par la pensée sûrement.

La pensée ! Cet ensemble neurologique compliqué par lequel l’être suprême, – l’Homme – au contact de la vérité concrète, organise ses idées, les unit entre elles et acquiert de nouveaux discernements. Oui mais là, il travaillait par télépathie tout de même ! Il est vrai que jusqu’à présent, je n’y adhérais pas trop, tant le sujet me paraissait improbable. La transmission de pensée entre jumeaux peut-être, or, scientifiquement… Et là, d’un coup, ça me tombait sur la tête comme un coup de bambou. Même Rhine, après de longues années d’études, avait essayé de prouver au monde cartésien, l’existence d’une aptitude à percevoir ces phénomènes de télesthésie ou transmission de pensées, sans grand succès je crois. S’il vivait encore, le pauvre vieux en serait tout heureux. Je pourrais le rencontrer et lui dire : Écoute Rhine.

Écoute…

dans ton esprit las le doux chant d’une voix éthérée qui te dit de l’attendre, de lui prendre la main, d’écouter ses secrètes pensées.

Oui j’écoutais, j’étais tout ouïe, pourtant rien ne bruissait à mes oreilles. Seul le silence relatif de l’océan me répondit et je crus tout à coup percevoir une forme plus sombre que la nuit, une masse énorme, là, juste au-dessus du voilier, qui éclipsait les étoiles, un truc cent fois plus gros que l’Enterprise, à faire frissonner de froid un Touareg au centre d’Azawagh.

Holà, je m’envolais sur un fil imaginaire au gré du vent. Je fabulais fixant les étoiles au-dessus de ma tête depuis une heure. La Lune peut-être m’avait touché le système nerveux, et je partais en déconfiture. Mais non, décidément, je ne rêvais pas, un trou noir, plus noir que le ciel se trouvait juste au-dessus, occultant la pâleur de cette nuit lunaire. D’un bond, je fus debout sur le pont, plissant les yeux pour tenter de mieux apercevoir l’invisible. Silence. J’en avais mal au cou, j’étais mieux couchée.

Aucun murmure, aucun chuintement, aucun souffle aussi léger fut-il ne vint effleurer mes oreilles. C’était le calme plat, hormis le doux bruissement des vagues sur la coque. L’air sembla s’épaissir et une sensation de chaleur plana alentour, comme le souffle léger d’une haleine d’enfant sur le bras. L’air un peu endormi, souriant sereinement, mon tendre sortit à mes côtés et me prit la main, enchâssant ses doigts dans les miens. Elle était chaude et légèrement moite. Il regardait autour. Avait-il ressenti quelques troubles suspects ? Quelques vibrations extrasensorielles ?

« Tu as le sommeil léger ce soir, soufflai-je, une inquiétude quelconque ? 

Seulement un pressentiment, appelle ça comme tu veux. Un truc étrange dans le cerveau, un essaim d’abeilles électriques.

Normal. Lève la tête et regarde ! »

Les yeux scrutant le vide, il semblait hésiter dans ce qu’il apercevait ou n’apercevait pas.

« Et que faut-il voir ? dit-il les yeux levés, j’ai loupé quelque chose ?

Rien que le vide. Tu n’as rien loupé, mais cet abysse de néant, cet insondable abîme me tourne les boyaux. Tu ne remarques rien ?

Ma foi, il est vrai que là, dit-il pointant son index dans la bonne direction, on dirait qu’il manque quelque chose.

Ah ! Tu vois qu’on n’y voit rien !

Heu… si tu veux. Ce que je vois, moi, c’est qu’il n’y a plus d’étoiles.

Voilà ! Tu as tout compris ! Elles ont disparu ! D’un coup, comme ça ! fis-je en claquant des doigts.

Tout est relatif. Ce noir est bien là, et ça c’est absolu.

Absolument ! »

Nous avions beau plaisanter pour nous rassurer mutuellement, le fait est qu’ils approchaient, ça se sentait au creux du plexus.

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RENDEZ-VOUS du 3ème type – Élisabeth POGGI – Ch 3

Ange et grenouille.

Confortablement installée à l’ombre d’un fromager et sirotant un jus de bissap, cela faisait un quart d’heure que je m’évertuais à faire partir mon courriel, tout en observant une petite équipe de tournage qui travaillait sur la plage. À mieux regarder, ils semblaient filmer un jeune Noir qui marchait avec un oiseau sur l’épaule. Mon courriel traînait à partir. Cela arrive toujours lorsque l’on a décidé d’envoyer des nouvelles aux copains ou à la famille, bien que la mienne se réduise à deux personnes disséminées dans le monde. Une grande fille à Mahé aux Seychelles et une sœur à Honolulu. Internet ce jour-là, était comme tous les habitants du coin, un peu indolent. Je regardais l’écran de ma messagerie, lorsqu’elle s’est approchée de moi en me tendant son smart phone pour que je prenne la com. Je ne l’avais jamais vue au centre, mais ses yeux, bleu outremer, me souriaient d’un air mystérieux tout en m’invitant à écouter. Deux secondes plus tard, j’avais l’appareil à l’oreille bien qu’il n’y eût aucune raison à ce que je prenne le téléphone d’une inconnue…

J’écoutais un instant le silence et lançai un « oui » interrogateur, m’attendant à tout, mais pas à ce qui allait suivre. Ma vie, à partir de là, allait être chamboulée, transformée comme un dessin ou une peinture qui ne plaît pas et que l’on efface d’un coup rageur d’éponge. Notre vie, devrais-je dire, irait comme un fleuve de montagne, serpentant, s’enroulant et suivant des pentes versatiles, tantôt langoureusement mais souvent ardemment.

La fille me regardait, les yeux mutins. Elle n’avait pas bougé d’un pouce et attendait patiemment la suite des événements, une esquisse de sourire sur ses lèvres nacrées. Je l’observai mieux et regrettai de ne pas m’être mise au mieux de ma personne. Bon sang qu’elle était belle ! C’était une injure à toutes les femmes du monde. Jamais aucun visage ne fut plus beau que celui que j’avais devant les yeux.

« Amalia ? »

Je sursautai ; la voix ne m’était d’aucun secours, je ne l’avais jamais ouïe de ma vie. Néanmoins, de bonne grâce, je tentai un oui plutôt hésitant.

Qui pouvait savoir où ma vadrouille m’entraînait au hasard des vents capricieux ? Et cette ondine mystérieuse qui m’observait du coin de l’œil. Ce devait être une blague organisée par ma moitié pour me faire sourire, et, justement, je levai les yeux vers l’homme de ma vie, m’attendant à le voir pouffer sous cape, mais lui, penché sur son P.C., paraissait absorbé, (bordel de connerie d’informatique) dans sa tentative de se connecter. Ah ! L’Afrique et ses beaux paysages, sa savane et ses lions… J’interrogeai la fille du regard, mais elle s’obstinait à paraître évasive et taquine.

« C’est moi, Aadahn. »

J’étais assise, ce qui m’empêcha de tomber à la renverse. J’avalai avec difficulté, me disant que oui, décidément quelqu’un devait se marrer à mon insu. Qui était l’imbécile qui devait se poiler à l’autre bout du fil ? Même si fil, il n’y avait pas.

« Qui ça ?

Voyons Malou, tu sais de qui je veux parler puisque tu m’as créé dans ton dernier roman, celui que tu n’as pas encore terminé. »

Ce type-là m’intriguait vraiment. Personne n’avait lu mon manuscrit, et je ne voyais pas comment cette déesse que je ne connaissais pas, pouvait savoir qui j’étais, mais surtout, la voix du portable m’avait appelée Malou, nom que seule ma grand-mère employait dans ses longs moments de tendresse.

« Si c’est une blague, je ne suis pas sûre d’apprécier. Qui est à l’appareil ?

Ce n’est pas une blague ! Parfois il m’arrive d’en faire, mais aujourd’hui ce n’est pas le cas. Tu as du mal à imaginer que je sois Aadahn, n’est-ce pas ? C’est normal, c’est un personnage inventé, sorti tout droit de ton imaginaire. Tu as d’ailleurs beaucoup d’imagination ! Mais je vais t’en dévoiler un peu plus pour que tu me croies. Voyons Malou De La Creuse Pégnalver par ton arrière-grand-père, tu ne me crois toujours pas, tu veux que je continue ou ça te va comme ça ? »

Picotements insolites du bulbe en fusion ; les mots que j’entendis agirent en acide ou rayons X, transperçant mon cortex comme autant d’aiguilles. J’articulai un « continuez » inaudible et pourtant bien compris.

« Bon. Née en Guinée, tu es rentrée d’urgence à trois ans avec des amibes et c’est mamie Marie Suzanne qui, avec tout son amour, t’a soignée et sortie des griffes de la mort. À quatre ans tu manques t’étouffer en avalant un jouet et c’est ta mère, qui ne perdait jamais le nord, qui te sauve. À cinq, c’est toi qui sauves ta grand-mère en avertissant son mari qu’elle commence à brûler devant son fourneau. À dix, une balle de fusil de chasse

Stop ! Qui êtes-vous bon sang ?

Je te l’ai dit, Aadahn. Bon, je l’avoue, ce n’est pas mon vrai nom puisque c’est toi qui me l’as donné, mais tu dois bien te douter, non ? Je ne suis pas un personnage de roman. Je désire te rencontrer, toi et ta famille. »

Ma tête chauffait à gros bouillons et mes cellules s’entrechoquaient produisant une sensation de vertige. Je m’approchai de Dan, essayant de lui demander conseil sur cette folie passagère, mais lui, toujours occupé à ses tableurs, (putain de merde !) n’avait même pas remarqué mon trouble. Il est vrai que je ne lui en avais pas montré les signes. Je jetai un œil vers la fille qui, impassible, s’était assise à l’écart sur un fauteuil de paille et attendait, regardant nonchalamment les ongles de sa main. Ébranlée, songeuse, je cherchai qui pouvait bien connaître ma vie aussi profondément. Même mon tendre époux n’avait pas en mémoire les noms de mes ancêtres. Et puis quoi ! Cela semblait inimaginable ! Cette fille et cette voix m’étaient totalement inconnues. Très terre à terre, je redemandai qui il était.

Sachant très bien que dans mon livre, Aadahn est un être venu d’une planète lointaine, je m’attendais à une réponse fautive, dévoilant radicalement sa verve railleuse, mais mon trouble persistait, ne sachant si je devais plaisanter ou m’irriter. Cette histoire avait assez duré. Mon roman n’avait pas été publié, ce ne pouvait venir d’un quelconque lecteur ; certes, j’avais écrit une fiction où je racontais la vie d’un extraterrestre venu sur Terre afin de remettre un peu d’ordre. Aventure imaginaire sortant de mon frénétique cortex. Tout auteur se doit d’inventer, surtout dans les romans de fiction, mais lui, ce curieux personnage, n’inventait rien, il reportait des faits réels. Qui pouvait connaître autant ma vie et mon roman ? Qui ? Je passais en revue les rares amis qui avaient lu mon manuscrit, mais aucun ne connaissait mon enfance. Qui était-il ? Quel était son pouvoir ? Comment s’y prenait-il pour lire dans mes souvenirs les plus intimes ? Où avait-il bien pu obtenir autant de détails sur mon enfance africaine, mes grands-parents paternels ? Cet artiste se prenait pour un extralucide ou quoi ?

« Pas spécialement extralucide mais plutôt pour un être plus sage venant de très loin afin d’essayer d’entrer en rapport avec quelques personnes pour établir des échanges. »

La voix grave venait de répondre à une question que je ne lui avais même pas posée ! Je faillis m’étouffer en croassant lamentablement.

Au bruit incongru sorti de mon larynx, mon mari leva la tête, étonné de me voir debout, un portable à l’oreille, les yeux agrandis par la panique qui commençait à me soustraire le reste de cohérence que j’avais du mal à conserver. La fille souriait comme un ange tombé du ciel. Justement ! Je ne croyais pas si bien dire. J’avais l’impression d’avoir le cerveau pris dans un maelström impétueux. Je ne prononçai plus un mot et, la main serrée sur l’épaule de mon philosophe, je pensai fortement :

« Alors, vous venez d’où ? »

La réponse fusa comme à travers un fil de haute tension :

« De la planète Edéhen tu le sais bien pourtant, c’est toi qui l’as écrit. »

Je sursautai telle une grenouille sur des braises ou comme si un courant de deux mille volts était passé sous mes pieds, en poussant un petit cri de porte rouillée. Je faillis m’étrangler en avalant de travers.

« Doucement Malou, voyons ! Je pensais que tu rêvais de rencontrer des êtres venus d’ailleurs ! »

Certes, mais du rêve à la réalité… Il y a mille différences ! Et la planète Edéhen n’était que pure invention, je n’ai pas créé – au sens propre – un monde de toutes pièces, je l’ai inventé ! Ce n’est qu’une suite d’interprétations qui m’a traversé l’esprit et que j’ai couchée sur du papier. Je suis capable de transposer des éléments authentiques ou fictifs dans le cadre original de mes aventures romanesques, mais de là à les faire vivre au sens véritable ! La conception d’une idée fictive aurait-elle l’audace de devenir réalité ? Non, Edéhen n’existait que dans mon esprit imaginatif !

« Il est vrai que nous l’appelons Ollaris, toutefois j’aime bien le nom Edéhen. Mais ne pense pas si fort, je t’entends très bien sans que tu brailles de la sorte. » 

« Mais je ne braille pas ! Je pense ! Je pense donc… je ne suis pas folle. Non, je ne suis pas folle et je suis en ce moment dans un club à Dakar, proche de mon homme là, à côté, et qui s’en fout royalement d’ailleurs. Il y a même ce jeune Noir qui me regarde, et oui, tiens, c’est vrai ! il a un oiseau sur l’épaule. Ce doit être l’acteur de tout à l’heure. Ça alors ! non, je ne rêve pas, ce serait trop réel. Pourtant, à mieux le regarder, il a un œil bleu, c’est étrange un œil bleu. Peut-il y avoir un ado avec un œil bleu et un oiseau sur l’épaule ? Apparemment, donc je ne dors pas… et ce type du téléphone… tiens, l’adolescent redescend vers la plage, toujours aussi réel. Je ne suis pas folle. »

Je me laissai tomber lourdement sur la chaise face à mon tendre, lâchant le portable qui rebondit sur le ciment comme un objet inutile, un peu tremblante, abasourdie. Le dit tendre, les sourcils levés en signe de perplexité, à moins que ce ne soit d’étonnement, consentit, après avoir jeté un œil interrogatif au portable, à me poser quelques questions auxquelles j’essayais de répondre, me perdant dans de rocambolesques explications. Il n’y comprit rien et dut penser à une crise de palu. Je ne trouvais aucun éclaircissement à cette nébuleuse histoire.

« Une galéjade, dis-je. Sûrement !

Une galéjade ? reprit mon doudou, de quelle blague parles-tu ? Tu en fais une tête ! C’était qui au téléphone qui se trouve curieusement par terre ? »

D’un œil torve, je regardai le dit téléphone qui reposait, par miracle, intact au sol. Mes yeux se vrillèrent dans ceux de Dan. Son air innocent me garantit sa sincérité. En deux mots j’essayai de lui expliquer toute l’histoire. Ses yeux, d’abord dubitatifs, s’agrandirent d’étonnement, puis, son air perplexe me fit comprendre qu’il n’y croyait pas. La lèvre supérieure étirée en coin, avait la caractéristique de la moquerie. Je lui soufflai à l’oreille que normalement, l’autre, au bout du fil, devait suivre notre conversation comme au cinéma, ce qui fit rire mon mari cartésien. Très pragmatique, mon doudou ne croit que ce qui est tangible. Du coup, je ramassai l’appareil, dans l’espoir qu’il n’eût pas coupé, et lui passai afin qu’il écoute.

D’un mouvement crâne, il attrapa le mobile, le regarda une fraction de seconde qui ne m’échappa pas, comme pour peser le pour et le contre, un léger malaise dans le geste.

Je ne sais pas comment raconter ce qui se passa à ce moment précis. Se doutait-il de quelque chose ? Lui toujours très rationnel, allait-il croire ce qu’il était censé écouter ? Ou était-il devenu anxieux lui aussi ? Me faisait-il croire que cette histoire nous arriverait un jour ? Sa réaction me laissa angoissée.

Mais à l’instant où, un sourire narquois aux lèvres, convaincu qu’il s’agissait d’une blague, il prit le portable et le porta à l’oreille, son visage se décomposa. Nous étions au bord du gouffre

Dans la vie il est des moments où nous ferions mieux de rester couchés.

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RENDEZ-VOUS du 3ème type – Élisabeth POGGI – Ch 2

LES CANARIES

Rien à signaler de très spécial. Îles fantastiques climatiquement et botaniquement parlant, car côté tourisme, surtout Gran Canaria et sa ville européenne Las Palmas, ont rejoint depuis longtemps le club des grandes destinations touristiques. Mais ne soyons pas mauvaise langue, sur les sept principales îles, nous avons trouvé notre bonheur dans plusieurs endroits oubliés des vacanciers. L’île Graciosa, peu polluée, assez déserte et rocailleuse, offrant un petit port très intime et engourdi où la lumière crue se déverse en cascade entre les murs blancs des quelques maisons. Quelques grèves sablonneuses où l’esprit aime à languir et de grandes collines volcaniques.

Lanzarote aussi m’a beaucoup attirée car peu visitée. Ses kilomètres de plages désertes, baignées d’un implacable soleil, déploient sous les pieds un magnifique spectacle. Paysages grandioses balayés par un sempiternel vent qui pousse parfois les sables du désert africain à venir remplir les plages et saturer les poumons.

C’est sur l’île de La Gomera que nous vîmes pour la première fois, une lueur étrange et bleue. Nous étions basés à Valle Gran Rey sur la Côte ouest, à l’ancre dans le petit port de pêche, au pied d’une falaise où bon nombre de puffins cendrés viennent nicher.

Le soir, alors que le soleil s’était couché sur la mer et que les oiseaux faisaient leur sarabande, hurlant leurs cris semblables à des pleurs de bébés, ma grande et moi étions allongées sur le pont arrière admirant les étoiles au travers d’une légère brume, lorsqu’une vive lueur bleutée apparût plein ouest, au-dessus de l’horizon, à l’endroit même où une demi-heure plus tôt s’était caché le soleil. Elle se déplaçait plus vite qu’un ballon-sonde, moins rapidement qu’un avion, sans autres lumières que ce bleu intense qui ne clignotait pas, mais surtout, en ce calme nocturne, dans un extraordinaire silence. Je l’estimai assez loin, bien que cela fût difficile en pleine nuit. Elle était très lumineuse. Bien plus vive que les feux de hunes des autres mâts au repos. J’eus le temps de prendre les jumelles qui sont toujours à portée de main, et d’observer de plus près la surprenante lueur.

Soudainement, elle sembla virer de bord afin de s’approcher. Je criai à Dan de monter venir voir lui aussi le phénomène. Aux jumelles cela ne donnait rien d’autre qu’un fort éclat flouté. Les deux autres piafs, qui n’avaient pas leurs oreilles en poche, et Dan, grimpèrent prestement les trois marches en levant la tête, quand aussitôt la lueur s’arrêta net, là, juste au-dessus du voilier. Dans ma gorge une boule de crainte se forma, mélangée d’exaltation et d’attente. Mes vertèbres vibrèrent d’un léger frisson, répandant dans mes nerfs une douce chaleur.

J’avais toujours rêvé de faire une rencontre du troisième type, à condition, bien entendue, qu’ils soient pacifistes, cela va de soi. J’avais lu un nombre prodigieux de commentaires, de livres scientifiques, de reportages et de témoignages en tous genres, écrit par des passionnés, des ufologues reconnus, des pilotes d’avion militaire ou civil, ou des astronomes et je m’imaginais moi aussi, en rapport avec une intelligence venue des étoiles. J’écrivais des romans de science-fiction, et cela me passionnait. Mais de là à le vivre, ce soir, sans préambule, sans s’y attendre, était une toute autre histoire ! Bien sûr, on ne s’y attend jamais. En général cela arrive par surprise, au détour d’un chemin, le jour où l’on part se promener sans aucun moyen pour graver l’instant, de sorte qu’il n’y a que votre parole pour faire comprendre aux autres ce que vous avez vu, au risque de passer pour des fous.

La vive lumière resta là un instant, je n’aurais su dire combien de secondes, mais un temps assez court tout de même qui ne me permit pas d’aller prendre la caméra. Puis, comme elle était apparue, elle vira de bord et repartit, lentement, au-delà de la falaise, plein est, et nous la perdîmes de vue.

Nous attendîmes quelques jours dans l’espoir secret de la revoir. Sur l’île, autant dire que personne n’avait rien vu. Certes, il était tard ce soir-là, mais mystère, aucun bougre n’avait levé la tête au bon moment. Désolés d’être les seuls observateurs d’une énigme aussi lumineuse, passablement satisfaits de cet arrêt îlien, et la météo aidant, nous reprîmes la mer sous un léger crachin, vers des contrées plus clémentes.

נּӝנּӝנּӝ

Ce matin-là, je me levai plus tôt. Je travaille assez tard et ce n’est pas dans mes habitudes de me lever à la diane car j’aime traîner au lit, m’étirer mollement tel un chat, et passer d’un bord à l’autre en étreignant les coussins pour caler une jambe.

J’écoutais.

Le clapotis léger de l’eau sur la coque en alu, les petits poissons voraces venant brouter les algues vertes qui adhérent sur la ligne de flottaison en faisant des bruits de ventouses, les quelques mouettes qui osent se poser sur le balcon avant. Si limpides sont les bruits, que je percevais chaque sonorité : cristallines ou cuivrées, mates ou crissantes, et je souriais de toutes ces incohérences assemblées.

Les yeux mi-clos, j’essayais de grappiller quelques instants supplémentaires. Si Morphée, fils de la nuit m’abandonne, mes yeux s’ouvrent tous seuls, alors c’est fichu, je ne m’endormirai plus.

Les pensées volaient dans mon crâne comme des abeilles au petit matin, frileuses mais déjà pleines de projets. J’écoutais les petits bruits de la tribu. Étaient-ils déjà réveillés ? Travaillaient-elles leurs devoirs ces âmes adorées ou bien déjeunaient-elles ? Vaquaient-elles déjà à quelques tâches dont l’urgence ne m’effleurait jamais ?

Ce matin, alors que le bateau ancré dans la baie de Dakar depuis un peu plus d’une semaine roulait doucement ses flancs sur une mer glauque, mes yeux abandonnaient une douce somnolence et refusaient un supplément soporifique.

Nous avions décidé, d’un commun accord, de passer au large du Cap Vert. Nous connaissions déjà ses îles où l’envie de détente vous prend à l’ombre des palmiers, mangeant des mangues qu’un enfant vous offre le sourire aux lèvres, sans rien faire d’autre que d’écouter les mômes jouer avec leurs camarades à la peau caramel et au rire merveilleux.

Nous étions pressés, je ne sais par quel mystère, d’arriver au Sénégal, bien que je trouve Dakar bien moins attirante. Néanmoins, ce matin j’étais en forme et d’un bond (enfin pas trop haut car dans une cabine…) je me levai.

Les enfants, tranquilles, étudiaient leurs leçons et mon roi leur préparait des fruits fraîchement achetés au marché du coin, chez les mamas locales.

Parfois la vie est étonnante de simplicité. Un sourire soyeux, un câlin chocolaté, beaucoup d’amour, et le jour prend une exquise saveur de printemps. Ma tribu c’est l’oxygène de ma vie, chacun restant des électrons libres. Sans eux je n’existe qu’en apparence. Dans mon être c’est le spleen, un vide qui ne se remplit qu’en leur présence. Depuis maintenant douze ans, nous ne nous quittons pour ainsi dire jamais. Chacun est une part des autres. Je m’oxygène de leur présence.

Je m’assieds avec eux, les yeux encore mouillés de rêves, remerciant la vie de tant de délices. Le dernier blondinet, le seul garçon sur les trois vivant à bord, s’empiffrait de corn-flakes chocolatés le sourire béat. Le soleil était déjà haut dans le ciel pâle et voilé de brume salée. Les aigles de mer planaient très haut sur les vapeurs légères. Je monte sur le pont humide et, les yeux mi-clos, je regarde les mâts des voiliers au mouillage.

Combien de marins, combien de voiliers étaient partis ainsi sur des mers incertaines, abandonnant maison, amis, copains sur un monde de misère, préférant de loin la compagnie des poissons, aux ignobles exhalaisons. Disparaître à jamais des affaires délétères, laissant aux requins le soin de bouffer les esclaves du temps et de l’argent venus tremper leur corps abîmé aux bords des plages contaminées.

Au club de voile devant lequel nous avions jeté l’ancre, les navigateurs, plaisanciers, retraités et loups de mer se retrouvent pour le petit déjeuner, pour l’apéro ou pour les échanges. Échanges d’info météo, de nouvelles du pays, du taux de la pollution, du niveau radioactif ou de bavardages futiles mais indispensables à la bonne humeur. Je n’arrive pas trop à m’intégrer. J’observe, j’écoute mais ne retiens pas grand-chose. C’est difficile à dire ; une espèce d’agoraphobie. La foule m’excède, au-delà de cinq personnes… Je suis sauvage, et rares sont ceux qui m’attirent. Nous n’avons pas les mêmes idées. Mes rares amis doivent s’accrocher s’ils veulent me garder. Nous restons en contact phonique, même à l’autre bout du monde, et il nous arrive parfois de prendre un avion pour leur rendre visite, comme ça, sans crier gare.

Le temps libre que la tribu veut bien me laisser, je le passe à faire des films et à écrire des romans. Science-fiction, fantastique, fantasy. J’adore inventer des histoires abracadabrantes. Des mondes imaginaires où se mêlent fantastiques et réels. Les univers lumineux et féeriques, les rêves illusoires, m’exaltent. Je laisse courir mes pensées sans essayer de les rattraper. Les lignes filent comme la laine sur un fuseau. Je m’enivre d’images fantasmagoriques et les pose sur le fil de mes idées, créant des rêves chimériques ou des lampes d’Aladin, cela dépend de mon état. Bref, j’invente des mondes meilleurs. Quand je peins ou écris, j’aime me retrouver en dehors du temps. Le passé, l’avenir, mais rarement le présent. Mon passé est ancré dans mon cœur, comme un voilier au mouillage. Mon avenir, je le rêve plus que je ne le vis, mon présent c’est l’instant où j’écris ce mot.

Le soir, avant de reprendre l’écriture, il m’arrive de sortir mes pinceaux et de laisser aller mes rêves sur la toile blanche. Je n’ai pas de préférence ; cela peut donner de l’abstrait, du surréalisme, des campagnes provençales, des portraits d’enfants ou des natures mortes ; c’est selon.

En fin de matinée, nous sommes descendus de la pirogue qui nous sert de taxi entre le voilier et le ponton de la plage, histoire d’aller surfer sur l’écran lumineux qui nous sert à rester en contact avec la prétendue civilisation. Certes, comme cela, pas de problèmes relationnels ; on s’entend bien, l’ordi et moi. Il ne m’enquiquine que lorsqu’il plante. Dans ces cas-là, j’hésite entre le faire voler par-dessus bord ou aller l’enterrer sous un mètre de sable. La première action est facile à faire, l’autre est plus fatigante.

La plage, d’un jaune grisâtre crasseux, était jonchée de détritus indéterminés. À quelques mètres de notre approche je fus intriguée par une envolée subite de vautours. Les vagues mourantes et mousseuses léchaient par intermittence un corps flasque et pâle, dont le mouvement ondoyant laissait croire qu’un souffle apaisé soulevait encore les flancs suintants de la bête. Moussa, notre taxi marin, nous expliqua que les vautours Rüppel étaient très utiles dans leur pays.

« Ils nettoient tout ou presque. Les bêtes mortes ne restent pas très longtemps ! »

Effectivement, la pauvre chèvre n’avait plus que ses cornes et ses sabots d’intacts. Nous n’avions pas mis nos masques et par chance le vent portait à l’est. Nous n’eûmes que quelques effluves musqués faisant se tordre les piafs dans d’excessifs gargouillis.

Confortablement installée à l’ombre d’un fromager et sirotant un jus de bissap, … (suite au prochain post …)

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RENDEZ-VOUS du 3ème type – Élisabeth POGGI – Ch 1

FLASH EN MEDITERRANEE

« Ici c’est parfait. L’eau est claire. Personne à l’horizon. Je rentre le génois et on y va !

— Juste le temps de finir ma pomme et je te suis. »

Un fait est certain : nous en sommes arrivés là. L’humanité déborde. Elle crache son agonie sur presque toutes les surfaces habitables – c’est là une litote.

« Je vais me baigner ! »

Oublié le sens des mots honneur, partage, parole, respect ; termes devenus obsolètes. Seules réalités : rendements, productivités, bénéfices, rentabilités.

Restons zen. Respiration, expiration, respiration, plongée.

Corps nu avalé par l’onde bleue.

Fatalement, cela ne se fait plus que sous masque filtrant sous peine de voir ses poumons se liquéfier.

Mais ne voyons pas là un monde abominable puisque c’est le nôtre. Enfin, presque.

Et dans tout ce merdier, quelques marginaux fuyants ce nid de frelons, ne voulant pas le moins du monde croiser ces affairistes entêtés.

Nous.

Une famille. Trois enfants encore obéissants. Un voilier audacieux lançant sa coque loin des turbulences insalubres d’une civilisation en dérive. Seul moyen trouvé pour s’évader comme on s’évade de prison, loin de l’air vicié des mégapoles sans âme. L’océan, malgré les alarmes lancées plusieurs années en arrière, expire lentement, mais reste l’ultime espace où la brise salée ne vous perfore pas les alvéoles.

« Elle est bonne ?

— Parfaite !

— J’arrive ! »

Arrêtés quelque part sur des flots tranquilles, loin de tout humain secours, avec pour seul horizon une ligne droite, nous profitions d’une baisse de vent pour rafraîchir nos idées. Dan remonta à bord, histoire de ne pas laisser le voilier sans capitaine.

Mer Ionienne, fosse de Matapan. Nous étions à 5121 mètres de la plus proche terre… en sens vertical. La fosse la plus profonde de la Méditerranée. Je plongeai de l’arrière du bateau et l’eau sur ma peau chauffée s’enroula et m’engloba.

« Tu as raison, elle est parfaite ! »

Les enfants me rejoignirent et sautèrent dans l’eau comme des grenouilles dans la mare à la saison des pluies. Le soleil à son zénith plongea avec eux ses rayons ardents, jouant sous l’eau en rides turquoise. L’eau cristalline renvoyait des milliers d’éclats d’étoiles qui flottaient et vibraient sous les assauts des petiots. Nous buvions la lumière par les yeux, par la bouche, par le corps tout entier, nous laissant balancer mollement, les yeux rivés dans ce bleu absolu, cet espace colossal, cet infini domaine qui nous soûlait étonnamment.

Un crabe de la taille d’une capsule de bière, pattes comprises, avait élu domicile sous la jupe arrière du voilier et s’accrochait aux algues chevelues lorsque le bateau filait dans les vagues. Voilà plus d’un mois qu’il suivait, indolent compagnon de voyage, le navire glissant sur des gouffres amers… Nous lui donnions parfois de l’exocet, que nous trouvions desséché, après une malheureuse tentative d’envol, étalé sur le pont et raide comme un passe-lacet. Le petit crabe, heureux de la manne, l’attrapait de ses minuscules pinces et s’enfuyait cacher son trésor dans les bras souples des algues.

« Chhhhuuuuuiiiiiiiiiiiiiiii… 

— C’était quoi ça, bon sang ! criai-je. »

Des rides frissonnantes ondoyaient sur l’eau comme sous la brise d’Éole.

— C’était quoi, c’était quoi ! T’en as de bonnes ! Comment veux-tu que je sache !

— Maman, maman ! J’ai peur !

— Et si c’était une baleine !

— Ou un énorme requin ?

— Mais non, poussin, tu ne risques rien, c’était juste un avion militaire qui passait un peu bas.

— Mais j’ai rien vu !

— Moi non plus, j’ai rien vu !

— Bon, on sort de l’eau, les enfants. Allez ! Ouste ! »

Avec autant de fonds sous nos fesses, la tranquillité n’était plus au beau fixe. Je n’avais pas spécialement peur des baleines, nous en avions déjà croisées, cependant je n’eusse pas aimé en avoir une sous la coque, encore moins un énorme requin… Un requin blanc… mais en Méditerranée… !

Dan me tira de mes sombres pensées.

— Je peux t’assurer que ce n’était pas un avion militaire, ni un drone, ni rien de tout ça ! Un avion à réaction fait beaucoup plus de bruit que ça. Là, on aurait dit un énorme bourdon !

— Peut-être mais un faux, sûrement…

Je vis ses yeux se froncer juste assez de temps pour comprendre que «faux-bourdon » en anglais se disait « drone ».

— Malin ! Oui, t’as raison, ce devait être un faux-bourdon. Mais de la taille d’un Airbus, alors !

— Sauf qu’on n’a rien vu ! »

Depuis déjà quelques années, ce voilier nous traîne où le vent tourbillonne sur des flots incertains. Escargot des mers, alangui sur la houle placide. C’est exactement çà. Un escargot, cocon douillet où l’on vit, rigole, travaille et s’émerveille de ne pas s’étriper.

Le monde fou où nous vivions, nous l’avons largué pour la liberté. Métro, boulot, dodo, ce n’est pas pour nous, les vicissitudes de la vie nous ayant épargné d’incertaines actions. Quand je dis vicissitudes, je devrais plutôt dire circonstances atténuantes, car la vie a eu pour nous la main douce. Nous sommes passés au travers d’obstacles, comme des pilotes à une épreuve de gymkhana. Le slalom c’est notre affaire, surtout en voilier pour remonter au vent.

Mon tendre s’est trouvé en accord avec mes pensées et nous avons mis cinq ans, (ah bon, cinq ans seulement !) pour mener à bien notre projet.

Libres. Fous et libres navigateurs suivant les caprices du vent comme les sternes sauvages. Nous allions de ports en ports, de criques en calanques, de baies en anses, nous mirant dans le reflet des flaques oubliées que la marée au milieu des rochers abandonne. Nous suivions nos envies, les désirs de rencontres ou les besoins de solitude. Chaque jour était différent, prenant plaisir à tout comme d’autres à rien. Nous vivions ensemble un rêve éveillé, un rêve sans fin.

Est-il lieu plus magique que le milieu de nulle part ? Loin de la pollution des mégapoles, loin de l’irrespirable monde et sa stupidité. L’horizon sans fin et le bleu de la mer et le ciel mélangé et l’écume mousseuse comme les nuages qui dansent et s’étiolent. Et les nuits douces où les étoiles innombrables imprègnent la rétine qui en boit l’éclat.

La Méditerranée, un des berceaux de l’humanité, éclaboussait les flancs de notre voilier. Les fines algues accrochées à sa coque tanguaient en ondulant comme des danseuses orientales, laissant courir dans l’onde des fils de cheveux émeraude.

Le soleil imperturbable, ami des troubadours, dardait ses rayons obliques sur la voile tendue. Quelle autorité a ce dieu égyptien pour remplir à ce point mon cœur et ma bouche, et ma peau salée par les embruns amers « … Viens à moi, Amon le valeureux… Fais que j’atteigne la limite du désert : viens à moi, Amon, celui qui sauve le naufrag­é ; fais que j’atteigne la terre ferme. »

Le soleil dans les yeux, le vent mêlant mes cheveux.

Le temps arrêté. Toujours.

Le navire approchait de la côte maltaise, vent en poupe, génois tangonné tribord, grand voile bâbord, petite houle arrière, pas de gîte, le pied total.

Le soir approchait et le vent tombait. Ni Zéphyr ni Sirocco ne voulurent renforcer leur haleine chaude sur nos voiles découragées.

Vingt heures.

Le soleil toujours là, déclinait sur la mer calmée, la teintant d’or. Deux nœuds dix au G.P.S. Pas fameux mais agréable. L’horizon bosselé par les falaises à l’ouest, semblait se gausser de notre lenteur. Le vent abandonna ses piètres efforts. Les voiles faseyèrent sur une mer plate comme l’encéphalogramme d’un spectre. J’en profitai pour me laisser traîner à l’arrière comme un ballot jeté. Un long bout de vingt mètres chargé de nœuds et terminé par un anneau, me retenait au bateau. Et puis deux nœuds c’est lent. Je pouvais en un crawl vigoureux rattraper et dépasser le voilier. D’une main accrochée à l’anneau, un masque de plongée, je m’immergeais tout en essayant de rester sous l’eau, chose assez malaisée, n’ayant pour cela qu’une main, l’autre tenant fermement le bout. Je ne sais si c’était la saison du plancton ou du frai, mais à chaque plongée, des animaux microscopiques, en nombre incalculable, me frôlaient le masque au passage. Dan, à l’arrière du bateau, surveillait mes pirouettes aquatiques comme un berger ses moutons.

Puis, aussi soudainement qu’un éclair orageux, le ciel se couvrit de lumière. Un flash énorme et bleuté ne dura que le temps de dire ouf.

« C’était quoi, encore ?

— Que veux-tu que j’en sache ? J’avais la tête sous l’eau !

— Mais, tu as bien vu ? Bon sang ! C’était fort et cette lumière, c’était pas un éclair ?

— Non, un éclair par un temps si limpide, si dégagé ? Je n’y crois pas… et puis… »

Une deuxième décharge, plus vive et plus bleue, plus concentrée aussi, là juste au-devant du voilier, comme un phare en plein jour. D’un bond dont je me serais cru incapable, j’attrapai la jupe du voilier et sautai à bord comme un exocet apeuré. Un sentiment étrange enroula le navire, comme un souffle léger, tiède. La trouille naissante se calma un peu.

« Un éclair, c’était un éclair !

— Un flash ! Un énorme flash ! Comme si Dieu voulait nous photographier !

— Dieu ou le diable ! Pfff ! Et pourquoi pas un centaure ou une pieuvre géante tant que tu y es ! »

Dans ma tête mille suppositions s’enchaînaient à la suite. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Un éclat de satellite ? Un reflet de ballon-sonde ? Un avion peut-être ? Nous ne pouvions savoir, avec leurs satanées expériences, jusqu’où pouvaient-ils aller ? Pourtant, aucun bruit ne parvenait à mes oreilles que celui paresseux de la mer tranquille.

Puis, tout à coup, une ombre titanesque nous cacha le soleil couchant. Je m’accrochai à Dan comme à une chaloupe, les poils dressés sur mes bras nus, les cheveux tout autant hérissés me faisant ressembler à un hérisson. Dan n’en menait pas large non plus, mais tentait illusoirement de me réconforter. Le ciel, immensément pâle, comme nous sans doute, s’était assombri en une fraction de seconde, puis, plus rien. Comme une éclipse solaire en version ultra-rapide, le tout ayant pris tout au plus cinq secondes.

Le soleil, fâché qu’on lui vole la vedette, était revenu saluer avant le tomber de rideau. Une hirondelle de mer ou un goéland passa au-dessus de nos têtes en lançant un rire strident. Nous n’étions plus très loin des côtes, l’horizon vers la terre ferme se voilait d’une brume épaisse et jaunâtre.

« Que vas-tu dire de ça Dan ? Et ne me dis pas que c’était un nuage ou quelque chose d’approchant !

— Là j’avoue ne plus rien comprendre. Désolé, je ne sais pas ce que c’était. Peut-être tes amis E.T. qui viennent te dire bonjour.

— Pfff… Laisse mes romans tranquilles. Je ne plaisante pas. Ce que nous venons de voir était bien réel. Enfin… je crois.

— Non, tu n’as pas rêvé. Ou alors c’était une illusion collective. »

ӝנּӝנּӝ

Un mois s’était écoulé sans apporter une conclusion satisfaisante à nos flashs mystérieux. Ni à l’ombre suspecte. La Méditerranée et ses îles estivantes continuaient de vivre sous un ciel étouffé, recevant son lot de touristes, de curieux, de pèlerins masqués en tous genres et de tous poils. Personne n’avait remarqué quoi que ce fût, si ce n’est les flashs des photographes excursionnistes prenant leur madone devant une statue rongée par les pluies acides ou sur la plage colorée de parasols protecteurs. Il est vrai que lors de cette aventure, nous étions au milieu de la mer, éloignés encore des côtes polluées. Peut-être étions-nous trop distants d’une quelconque paire d’yeux, si ce n’est celle d’oiseaux vagabonds.

Après quelques jours de repos et de visites, jouant nous aussi les touristes, masque au nez, léchant peu de vitrines et beaucoup de glaces, le voilier reprit sa course vers le soleil couchant et un air plus respirable. Les nuits suivaient, indolentes, les journées occupées par les enfants. La famille flemmardait sur le pont, faisant bronzette, lisant des histoires de vampires et de monstres marins, ou simplement profitant du calme en rattrapant le sommeil. Gibraltar pointait au loin son rocher érodé, encapuchonné d’un brouillard bilieux.

Les Anglais n’avaient pu se défaire de leur fog adoré et d’un commun accord, l’avaient emmené avec eux au sud de l’Espagne. Le reste d’Andalousie baignait dans les rayons ardents d’un après-midi d’été. Le vent, ce jour-là, se montrait fort peu cavalier, nous poussant vers les colonnes d’Hercule comme on pousse un chariot sur une route cahoteuse. Le vent plein est et la marée sortante nous permirent de franchir les dix nœuds. Nous saluâmes de loin, les Anglais, les singes et leur caillou encrassé, pressés de passer cette marmite agitée d’écume bouillonnante et de mousse puante.

La sortie de Gibraltar en voilier n’est pas une mince affaire et la rencontre des deux mers ressemble à un chaudron de sorcière sur les flammes de l’enfer. Le calcul des marées est primordial. Il vaut mieux sortir avec la marée descendante, sous peine de faire du surplace. Le vent doit évidemment venir du nord-est ou sud-est, c’est plus facile. Ainsi, la mer n’est pas à contre. De plus il faut raser la terre afin d’éviter la route des cargos qui eux sont prioritaires à cause de leur taille. N’allez pas vous trouver sur leur route en plein Atlantique, en général, ils vous ignorent et vous frôlent quand ils sont aux commandes, sinon…

Nombreux sont les cargos, pétroliers et même paquebots croisés. En règle générale, lorsque j’en vois un après quelques jours de pleine mer, je l’appelle sur le seize à la V.H.F. « Cargo boat, cargo boat, from sailboat, do you receive me please ? » Habituellement, la réponse ne se fait pas attendre. « Freighter to sailboat, I receive you » « — Hello. Have-you the weather forecast if you please ? » et là, un moment de papotage avec la radio n’est pas désagréable, même si c’est un anglais sorti de ma Provence. De toute façon, à l’autre bout de la radio, bien souvent j’ai affaire à un Coréen ou un Grec et leur anglais est parfois aussi bon que le mien, alors… mais tout de même, un partage d’info au milieu de nulle part, la prise de quelques renseignements sur la météo ou sur les nuages contaminés est bien pratique, surtout après plusieurs jours sans voir âme qui vive à part les dauphins.

Nous longions la côte marocaine avec un bon vent nord-est. La mer était relativement calme puisque le vent venait de la terre et une légère houle trois quarts arrière nous poussait dans la bonne direction. La chaleur augmentait sensiblement au fur et à mesure des jours qui passaient. L’air, par ici, sentait le sable chaud. Nous avions parfois la visite inattendue d’une libellule perdue, poussée par le vent vers les flots redoutables, et voyant notre bateau, le prenait pour une grosse planche de salut. L’aînée s’empressait alors de lui donner refuge, nourriture et soins.

Nous en étions à notre sixième jour de navigation, lorsqu’un souffle puissant et chaud nous passa au-dessus, suivi du bruit d’un ballon qu’on dégonfle en cent fois plus fort. Inexplicablement.

« Encore ! Tu as vu quelque chose ?

— Pas plus que toi, il me semble.

— Papa, maman, c’est quoi ?

— Eh bien…

— Peut-être que c’était… »

Un flash énorme venu de nulle part, formé là, du néant, comme si un photographe géant, invisible, venait de prendre une photo. Et sur l’eau ! Cela venait de l’avant du bateau alors qu’il n’y avait strictement rien que l’horizon infini. Pas un seul navire alentour. Loin des côtes, nous naviguions à soixante-dix miles au large d’Agadir, un peu plus de 110 kilomètres. Trop éloigné pour venir de là.

« C’est la même chose que nous avons eue en Méditerranée. Ce n’est pas normal.

— Je commence à avoir la trouille et à me poser de sérieuses questions.

— … ?

— Ne me regarde pas comme ça ! Il y a de quoi s’interroger, non ? Quelles expériences font-ils encore ?

— Putain ! j’espère que ce n’est pas chimique !

— On est mal barrés…

— Vivement qu’on arrive aux Canaries ! »

ӝנּӝנּӝ  (suite au ch 2)

Publié par Babé dans Article de Presse, Elisabeth Poggi, 0 commentaire

100 mètres plus haut de John Mauricio

 I

– Et une petite signature là, en bas de page… Merrrci cher Monsieur.

Patati et patata. On a l’impression de se faire couillonner dans les grandes largeurs, même d’être pris pour un con, mais poliment, avec les formes !

            Si je n’avais pas tant besoin de cet argent, vous verriez avec quelle joie je lui ferais bouffer ses papiers à ce petit merdeux !

Bon, calme-toi Félix. Il ne fait que son boulot, et toi en entrant dans cette banque, tu savais ce que tu faisais.

Il est vrai que je m’énerve facilement ces temps-ci. Je n’ai jamais aimé être juste, en liquidités. Mais là, c’est le bouquet ! Pourquoi ai-je accepté ce voyage ?

            Bon sang ! Je n’étais pas bien chez moi ? Deux hectares en plein ex-centre de la France, calme verdure tranquillité et le nouveau rivage atlantique à moins de cent cinquante kilomètres. Je m’étais bien juré de passer ce Noël 2115 sur les rives de mon cher Massif Central décentré depuis quelques décennies, à regarder passer la nouvelle régate solaire-voile Aix-la-Chapelle Toulouse Port, avec escale au festival de la mer d’Orléans. Une vraie merveille , paraît-il ces maxi-catamarans solaires !

            Et puis Rachel s’est pointée.

«  Salut mon chou, tu te souviens de moi j’espère, oh mais dis donc tu fais du lard. Allez, prends tes affaires. J’ai besoin d’un guide pour une rando-survie en mer Amazone. »

Tout cela débité avec force effets de cils, bâillements de corsage et frôlements de mains. Punaise ! Où est passée ma soi-disant expérience ?

            Il faut dire à ma décharge qu’elle a toujours été craquante la miss. Blonde parfois, brune souvent, rousse à ses heures les yeux variant dans la même étendue de gamme, mirette en amande, nez taquin et une bouche ourlée des plus belles lèvres que je n’ai jamais vues. Et mordues ! Pour mon bonheur et mon malheur. Pourquoi n’ai-je jamais su résister ? A cause de sa taille ? De ses épaules ? La zone intermédiaire ? Stop ! Stop !

            Ok. Tu n’as jamais su résister. Bien trop content d’ailleurs . Pas la peine de te la jouer martyre. De toute façon, pour l’instant le vin est tiré et je n’ai pas l’intention de laisser quelqu’un d’autre le boire. D’où ma présence dans cette banque, d’où mon coup de gueule intérieur.

            Bon, le problème de menue monnaie étant réglé par la magie d’un paraphe apposé sur la bonne page, je décidai de me faire une toile pour occuper les quelques heures restant à passer dans cette belle ville de Lyon avant le départ du solar-train pour ma cambrousse adorée.

            Et coté films minute, rien ne me faisait plus plaisir qu’un bon documentaire sur la vie et les mœurs de mes ancêtres. Je choisis, dans cette vieille cinémathèque du quartier des Broteaux , les années avant réchauffement, autrement dit antérieures à 2050 en gros.

            En pénétrant dans la salle faiblement éclairée, je pus voir qu’une vingtaine de spectateurs à peine s’éparpillaient dans les box ouverts du cinéma. J’aimais retrouver cette ambiance rétro recréant les bistrots des années cinquante du second millénaire, succession d’espaces entourant une table permettant à quatre ou six convives de s’installer. De partout le regard pouvait courir par dessus les minuscules cloisons de séparation permettant de jouer avec l’intimité. J’ai lu quelque part que ce style avait déjà été de nombreuses fois adopté par le passé dans les boites d’informatique entre autres, mais plutôt pour limiter l’intimité. Ici une lumière tamisée augmentait encore l’effet, mais le coté poétique en prenait un sacré coup dès que l’on observait un peu plus le décor. Si les fauteuils très confortables avaient remplacé les banquettes avec bonheur coté fessier, par contre coté chalan, l’humanoïde ressemblait plutôt à un extra-terrestre sur-cérébré avec son casque de vision relié au plafond par de nombreux tubes vrillés sur eux-mêmes apportant images et sons mais surtout odeurs et purificateurs ! Certains de ces E.T. riaient, d’autres paraissaient tendus, un me fit l’impression d’avoir le diable en personne à ses basques. Bref, chacune et chacun équipé de son casque s’immergeait dans son propre film sans gêner ses voisins. Sans partager non plus… sauf dans les jeux en ligne où l’on peut retrouver sa voisine dans son casque ! Miracle de l’individualisme à l’époque de l’explosion des réseaux sociaux !!

            Je savais par le biais d’une revue trouvée chez un boutiquier qu’au vingt et unième siècle, tous les spectateurs d’une même salle visionnait le même film sur un écran placé le long d’un des murs. J’avais alors essayé d’imaginer le plus apporté sans parvenir à me faire une réelle idée de cette bizarrerie.

            Je visai un fauteuil libre à l’opposé de l’entrée des gogues et le fit tourner face à une superbe créature brune qui, à tout le moins ne devait pas visionner le vieux ‘Autant en emporte le vent’ tant semblait grande sa joie. Je fixai le matos de projection sur mon chef et me laissai aller devant les spectacles incroyables de ces régions des Landes à la Bretagne, ces anciennes rives atlantiques de la France de l’Ouest maintenant recouvertes par une centaine de mètres d’eau. Incroyable oui que les hommes des siècles de l’égoïsme aient laissé s’installer le réchauffement à ce point, alors qu’il paraît que dès avant 2000 tous les écologistes de l’époque avaient tiré la sonnette d’alarme. Mais baste ! Ce qui est fait est fait et je n’ai qu’à me louer d’avoir un de mes ancêtres qui a eu la bonne idée de venir habiter sur les hauteurs du Massif Central. Le plateau des Millevaches ! Quel nom !

            Sur l’écran, j’appris pourquoi et comment les hommes sur à peu près toute la surface du globe en passe d’être submergé, avaient dès le début de la montée des eaux construit d’immenses villes flottantes ancrées sur les anciens rivages . Je vis disparaître petit à petit les plaines littorales, l’eau noyant les villages, les vergers, les vignes ! A cette vue mon sang se mit à bouillir ! Les vignobles bordelais perdus à jamais ! Sacrilège ! De l’eau dans le vin ! De l’eau de mer qui plus est !

            Cette idée saugrenue autant qu’attristante ne me quitta plus et me rendit plus morose que ne put le faire Paris pris sous les eaux.

            Cela explique sans doute pourquoi je me retrouvai rapidement à la terrasse d’un café, un verre de Beaujolais à la main, tentant d’expliquer à la jolie brune que j’avais guidée chemin faisant, les vertus thérapeutiques de cet excellent cépage.

            A moitié convaincue, ma charmante co-bistrotière, italienne par sa mère et bavaroise coté père tenta de me montrer preuve à l’appui, qu’une savante alternance de Chianti et de blonde à la pression, avait  parfois des résultats surprenants sur les états tristounets d’un individu convenablement constitué.

            Cette petite, son bagout et ses yeux me plaisaient. Nous finîmes la soirée en tirant des bords difficiles dans la ruelle qui menait à son havre de paix. Le temps de jeter l’ancre sur le trottoir adéquat et nous continuâmes sur le thème du bonheur de vivre quand on a reçu le don de savoir profiter de l’instant présent tout en ayant depuis longtemps relégué le mot stress et tout ce qui en découle au rayon des farces et attrapes.

            La conversation roula doucement sur la mer et les voiliers pour s’éteindre en même temps que les bougies. Je jette un voile pudique sur l’ordonnancement tout allemand de ma co-équipière en ce qui concerne le coté sportif de la chose mais je dois bien reconnaître les qualités italiennes d’un bon mouillage lorsqu’il s’est agit de faire monter une napolitaine au mat. Dieu merci nous n’avions pas de foc. Au moins, je ne risquai pas la censure papale.

            Avant que les premières lueurs de jour nouveau ne soient assez musclées pour s’immiscer sous mes paupières, je me laissai doucement envahir par le murmure de la rue, par cette ambiance laborieuse et fébrile du quidam travailleur matinal qui rejoint à petits pas rapides, qui son bureau, qui son usine, qui son chantier, petits pas pressés mais petits tout de même, comme si de trop grandes enjambées l’eussent éloigné trop rapidement du lit déjà refroidi.

            Ah, le plaisir de cette musique quand on ne fait pas parti de l’orchestre ! Traînez des pieds, claquez des talons, bruissez vestes, pantalons et robes, valsez poignées de mains : moi je dors, mais en vous entendant ! Je ne veux pas louper une miette de ce spectacle qui ne fait que commencer. Voilà maintenant les lumières qui entrent dans la danse. D’abord soupirs des premiers rayons solaires hachés menus par les persiennes entrebâillées, le chœur se fait plus puissant et perce enfin les défenses de mes paupières.

            Je m’étire, je la vois, je souris.

            Elle aussi sourit. La soirée fut belle. Elle voit la vie comme je la perçois. Nonchalante mais parfois pimentée. Observatrice sans dédaigner l’action. Mais jamais de stress. Jamais.

            Je souris à nouveau en repensant qu’elle met parfaitement ces préceptes en pratique dans tous les domaines. Quelle nuit !

            Mais ce que j’ai retenu entre tout, c’est l’information qu’elle a jetée entre deux bouchées au dîner. Elle a déjà une grande pratique de la randonnée-survie terre et mer ! Et je me prend à réfléchir à une possibilité de la mêler au projet à venir. Voilà qui jetterait un éclairage nouveau dans les relations que Rachel a voulu faire mine de ré-instaurer. A voir. Ne pas s’emballer. Sachant pas expérience les emm.. que génère immanquablement une femme, il n’est pas sûr qu’avec deux cela ne se retourne pas contre moi.

            Mais pour l’instant je sens son regard. Je tourne la tête.  Elle me scrute. Joli visage, corps musclé, la quarantaine bien dans sa peau. Qu’elle est séduisante ma rencontre !

« – Tu es beau …

Si tu commences notre premier réveil par un mensonge, notre vie de couple risque d’être courte !

– Premier est un mot que l’on n’utilise que si second est en vue. Avant de voir trop loin, déjeunons !

– Tu es la sagesse même, Isabeau. Habillons-nous et allons prendre un café ou autre boisson susceptible d’être accompagnée de croissants, de toasts au bacon et de miel du pays au bistrot du Centre. Je veux terminer cette nuit en beauté !

– Joyeuse idée en vérité. Allons étaler notre disponibilité et notre joie de vivre à la face du troupeau consommateur de gadgets et de programmes TV abrutissants.

–         Décidément, Isabeauté, tu me plais !

En éclatant de rire, elle s’engouffra dans un Jean – T-shirt qui ne dépareillait pas mon propre habillement. Pourtant l’effet n’était pas le même ! La belle et la bête sortaient !

      Et lorsque les personnes croisées se retournaient sur nous, je profitai de mes soixante et quelques années d’expérience pour bien me dire que ce n’était pas moi qui provoquait tout cet émoi.

      Le café du Centre…

Prenez une mauvaise chaise du style de ces tape-culs de jardin, métallique à souhait et joyeusement orné sur l’arrière du dossier d’une sorte de rail de sécurité vertical qui vous sécurise pile poil la colonne vertébrale mais pas plus. Si en plus ce meuble champêtre avait séjourné à l’ombre matutinale juste avant sa prise en main de vos fesses préférées, elle sera gelée à point, voire un rien humide et engluée de bave d’escargots bien fraîche .

Et bien cette chaise sera d’un confort inégalé si, sirotant votre café tout en y trempant voluptueusement d’un doigt paresseux un croissant chaud, si tout autour de vous s’agitent les laborieux, tristes de leur sort, gris de leurs soucis, pressés de leurs pas et anxieux de leur prime annuellement hypothétique.

Seule un quatrième pied trop court peut éventuellement mettre un bémol à cette berceuse matinale. Je parle du pied de la chaise, bien sûr !

Tous ceux qui ne ressentent pas cette sensation ineffable de profond bien-être risquent fort de faire partie des agités.

Et j’ai pu remarquer qu’Isabeau, la belle, se rangeait bien du bon coté. Quel plaisir peut surpasser un plaisir partagé ?

XXX

 II

–         Napo, Sarko, restez tranquilles ! Couchés !

Cela faisait bien une demi-heure que mes deux bâtards me faisaient la fête.

–         Hé ! Pardi ! Tu as disparu une semaine alors que tu avais prévu deux jours ! Ils n’ont plus l’habitude d’être abandonnés depuis que tu as passé la main .

Roland, ami de toujours, compagnon des jours gris ou ensoleillés, co-habitant de ma grande bâtisse parlait, parlait,  aussi heureux de mon retour que moi de le retrouver. Nous étions comme deux frères.

–         Dis-moi, Roland, tu as encore abusé de la bonne chaire ! T’as vu la bedaine que tu te payes !

         Oh papy ! Mais tu as mis des lentilles grossissantes pour arriver à distinguer les petits détails ! Ca te rajeunit !

Il est vrai qu’on aurait pu chercher longtemps un surplus de graisse sur mon ami. Mais tant que l’on s’accueillait mutuellement ainsi, c’est que tout allait bien.

–         Au fait, reprit Roland après une dernière vacherie sur la couleur de plus en plus claire de mes cheveux, Rachel a téléphoné sur mon réseau. Elle n’arrivait pas à te joindre.

–         Hum ! Je crois que j’ai un peu repoussé mon I-tel vers le fond du sac.

–         Oh, toi, tu n’as pas la conscience tranquille ! Raconte. Jolie ?

–         Holà, Roland laisse-moi rêver encore un peu. Parle-moi plutôt de ce qui hume si joliment en provenance de notre cuisine !

Soirée en touche d’amitié, quelques traits de rigolade sans retenue, pastel réussi par sa clarté, son innocence offrant aux deux amis une ambiance de connivence des plus agréables.

XXX

–         Salut Félix, c’est Rachel. Où étais-tu encore passé ? Tu n’as pas oublié ? Tu te souviens que tu as accepté de t’occuper du prochain stage-survie ?

Comment veut-elle que je l’oublie ? C’est la seule qui serait capable de convaincre le diable en personne d’installer une rôtissoire dans sa boutique ! Et la seule suffisamment persuasive pour faire venir Roland sur le faîte du toit où je reprends quelques tuiles déplacées par la dernière tempête. Me voici donc mon I-tel à l’oreille, à califourchon sur le faîtage inconfortable en train d’apprendre que c’est moi qui lui ai proposé de prendre en main cette épuration de futurs cadres qu’elle appelle pudiquement stage-survie !

En temps normal, une intrusion pareille dans une de mes occupation de délassement favorite- la restauration tranquille de ma ferme – me met dans une fureur que seuls de virulents mouvements de mon bras libre et un départ en trombe style lion en cage me permettent de remettre l’importun à sa place. Pour l’heure, ma position pour haut en couleur et en altitude soit-elle ne me permet pas ces manifestations agressives. L’a-t-elle senti ? Toujours est-il qu’elle enfonce le clou, elle aussi ! Et menace de me faire porter le chapeau si je ne reviens pas à des considérations plus terre à terre ! Quelle tuile !

Hésitant entre clore ce monologue par un vigoureux coup de marteau sur le bouton off ou bien jeter le gadget électronique en pâture aux goélands gloutons toujours affamés et depuis quelques années habitants de ces régions auvergnates, je me rappelai à temps le prix de ce joujou et de toute façon, elle avait déjà raccroché sur un « Je te rappelle bientôt » jovial, pour preuve qu’elle ne me tenait pas rigueur de ma nonchalance, enfin du moins, aimai-je à me le laisser croire.

Le round avait duré trois minutes, et j’étais groggy. En face de moi, Roland était hilare.

–         Attention , tu es en train de parler à ton marteau ! Et arrête de sauter sur place , tu vas dégringoler !

–         Ooooh ! Elle …

Je respirai un grand coup. Il n’ était pas question de gâcher le coq au vin de midi dont l’odeur s’échappait doucement par la cheminée toute proche, par des considérations oiseuses sur la logique féminine. Il y aurait tant à dire !

            De mon perchoir je laissai mes yeux glisser sur la canopée verdoyante de la chênaie proche qui vagabondait en direction du sud. Quelques vallons plus sombres rythmaient  le camaïeu de verdure bienfaisante. A l’est et à l’ouest, les chênes cédaient la place à un joyeux patchwork de marronniers, noyers et frênes aéré par de nombreux pâturages tirant sur le jaune en cet été bien plus sec qu’il n’aurait du l’être.

            Je pouvais, sans tourner la tête, sentir dans mon dos, au nord, la douce mais efficace barrière naturelle de cet allongement granitique qui courait sur plusieurs kilomètres de l’orient vers l’occident. Vieux massif, vieille histoire, mais depuis quelques décennies, refuge de drôles d’habitants. Les mouettes et les goélands semblaient faire bon ménage avec les hirondelles peu farouches, locataires des premiers ages.

             J’étais conscient de la chance que j’avais que cette région n’ait pas encore subit les flux migratoires imposés par la montée des eaux et le recouvrement de nombreuses terres. Sans doute cela était-il du au fait que la plupart des côtiers, comme on les appelle encore, aient choisi de vivre sur ces villes flottantes incroyablement bien structurées, aménagées avec de nombreux points de verdure rendant ces fausses îles bien plus agréables à vivre que les vieilles cités dortoirs du siècle passé.

            Chacune faisait environ trois kilomètres de diamètre. On pouvait y circuler à bicyclette ou autres mono ou bi-roues électriques. Un efficace service de transport en commun assurait des rotations permanentes de six heures du matin à minuit. Tout était très spacieux et néanmoins de nombreuses ruelles piétonnes donnaient un aspect vieux village dans certaines parties de ces aquapoles. Le pourtour était presque entièrement rehaussé sur une trentaine de mètres assurant ainsi une protection bienvenue contre les vents parfois violents qui se levaient dans notre région des anciennes terres immergées de la Vendée au Pays Basque.

            Afin que chacun se sente parfaitement à son aise et puisse s’échapper de cet espace relativement fermé, un petit port était aménagé sur chaque île et une navette circulait entre ces différentes cités marines et le continent.

            J’avais souvent relâché dans ces ports lorsque, prenant mon propre voilier, j’allais rendre visite à des amis. J’avais pu alors réaliser avec quel bonheur ces lieux avaient été conçus. Pour une fois, les architectes avaient été suivis par les pouvoirs politiques et n’avaient pas été obligés de réitérer ces horribles immeubles cages à lapins qui avaient tant fait dans les problèmes de banlieues.

            Le travail à domicile, organisé à grande échelle, avait permis de stabiliser les populations, si souvent déracinées lors de la Grande Crise qui avait débuté par le remous bancaire de 2008.

–         On attend de voir si le coq va se remettre à chanter ou on se met à table pour lire ses entrailles refroidies ?

Roland n’aimait pas que l’on plaisante avec ses chef-d’œuvres culinaires. Fin cuisinier en tout ce qui touche le salé, il était un bonheur à lui tout seul. Equilibré, rigolard, sachant tout faire, s’il avait été une femme, je l’aurais épousé depuis longtemps. N’ayant jamais été tenté par la vapeur, j’en restai sagement à la voile. Ce qui ne m’empêchait pas de déguster avec toujours autant de plaisir ses préparations et son humour gaulois.

–         J’hésite un peu, réplique-je. Tu n’as pas oublié de le plumer, j’espère ?

–         Oh ! Sacré cochon, tu peux parler, toi qui es capable de faire le café avec l’eau des pâtes.

–         Saligaud ! Tu ne vas quand même pas me ressortir cette erreur de jeunesse toute ma vie !

Laissant là les outils, nous rejoignîmes en douceur la grande table de chêne qui avait déjà régalé plusieurs générations depuis que ma famille s’était installée sur ces hauteurs limousines.

–         J’ouvre un Juliénas ?

–         Ouais ! Ça devrait aller. Sachons rester léger. A propos de vin, tu te rends compte que si ça continue à monter, les générations futures n’auront pas le plaisir de connaître les Champagnes ! Le val de Brie s’étend encore. Montargis est en train de construire un port !

–         Je sais. Le bordelais a disparu, la Champagne suit. Remarque qu’avec l’augmentation des températures, d’autres vignobles apparaissent ! Les crus du Plomb du Cantal commencent à être acceptable !

–         Allez, te bile pas. Passe-moi ton assiette, on attaque la salade.

–         Tu as raison ! Et il n’est pas venu le jour où les pissenlits manqueront dans la région.

–         Ni les noix, ni le lard !

–         Qu’est-ce qu’elle voulait, Rachel ? Ca faisait une paye qu’on n’avait plus de nouvelles !

–         Tu sais Roland, je me demande si j’ai pas fait une connerie. Elle a réussi à me persuader de reprendre la mer.

–         Toujours en mer Amazone ?

–         Ouais. Idéal pour allier galère sur terre et sur mer.

–         Assez parlé femme et boulots. Place au coq !

Roland et moi nous étions connus dans ce genre de navigation aux limites des dangers de la forêt Amazonienne, animaux en tout genre, tous plus dangereux les uns que les autres et des pièges de la navigation côtière. Il savait donc de quoi je parlais. Et savait rester sobre en la matière. Pas de mots inutiles. Retour au coq !

      Chaque fois que je me retrouvais à table, détendu et comblé de la panse, après une sympathique heure passée à apprécier tranquillement les traditions culinaires des pays où je me trouvais, je ne pouvais m’empêcher de penser à mes premières années de labeur destinée à enrichir un patron invisible d’abord puis moi-même ensuite, et à la grosse demi-heure qui m’était généreusement allouée pour me restaurer. Les jours fastes, je prenais alors le temps de m’asseoir, ce qui me permettait d’ingurgiter plus vite et sans risque pour mes bas de pantalon, ma dose de lipides poly et mono saturés ou non, et autres cochonneries me saturant jusqu’à plus faim. Et je ne parle pas des laitages soit disant essentiels à la vie mais qui, je l’apprendrai plus tard sont surtout essentiels à une bonne grosse maladie mortelle plus souvent qu’à son heure !

      Heureusement, Roland et moi avions compris depuis longtemps que si le coq au vin et autres plats gastronomiques sont excellents pour le moral, ils ne sont utiles qu’une à deux fois par semaine et encore ! Et toujours accompagnés de force salades crues et fruits à volonté.

      Ce qui nous laissait dans une forme éclatante.

–         Je propose, me dit Roland qui semblait avoir suivi le cours de mes pensées, une halte sieste avant que tu remontes sur le toit. Ce sera plus confortable ici que sur le faîte bancal de la toiture ou pour moi sur le manche de la bêche au milieu du carré de salade !

–         Pensée du juste vaut mise en pratique immédiate ! Le temps de tout ranger et on y va.

–         Regarde Napo et Sarko. Apparemment ils ont bien assimilé la sagesse dont tu parles. Ils en écrasent déjà ! Au fait, repris Roland, depuis le temps que tu me rebats les oreilles avec ton Isabeau, comment se fait-il que tu ne l’aies pas encore invitée ici.

–         Ah, mon cher ami, puisque tu en parles, et je te remercie de m’en donner l’idée, je passerai donc ce soir la prendre à Limoges au train de dix-huit heures !

–         Bon, j’ai compris, tu l’as déjà invitée. Je propose à Juliette de venir. Elle m’a dit qu’elle terminait une sculpture et avait besoin de se changer les idées. Une présence féminine ici permettra à ton Isabeau de ne pas trop saturer avec ton sale caractère.

–         Trop aimable, Roland ! Et bien, bonne sieste.

Et je partis vers mes appartements, arborant un air faussement fâché qui n’eut que le mérite de déclencher un faible jappement réprobateur d’un de mes chiens.

      Juliette et Roland s’étaient mariés pour le meilleur et pour le meilleur comme ils aimaient à le dire. Belle formule qui leur réussissait et que bien des ménages auraient du attraper au vol plutôt que de se perdre dans leur lune de miel trop vite abrégée, les tracas de la vie quotidienne changeant bien vite le miel en fiel. Sculpteur forcenée et passionnée, elle passait plus de temps à son atelier qu’ici, et chacune de leurs rencontres avaient toujours le piment de l’invitation.

XXX

      J’arrivai à la gare avec une bonne demi-heure d’avance, mais me fis discret quand le chuintement électrique du train annonça son arrivée. Je voulais d’abord l’observer de loin. Qui sait si l’empressement et l’excitation de la première rencontre n’avait pas faussé mon jugement ? Maintenant que j’avais retrouvé mon pays, mes occupations, j’étais plus posé, moins aveugle. Qui allai-je trouver ?

      Je la vis de suite au milieu de la vingtaine de voyageurs qui remontait le quai. Un coquelicot égaré dans un champ de blé en herbe, un tournesol rescapé dans un champ de trèfle, un cerisier en fleur au milieu de la place Bellecour !

      J’avais la bouche sèche et devait ressembler à un benêt dégingandé et boutonneux à son premier rendez-vous. Seules soixante et une années de dur labeur sur mon mental m’ont donné la force physique et morale de refermer la bouche, et d’adopter une attitude décontractée. Tenez-vous bien les mômes et admirez le résultat de l’expérience à l’état pur !

–         Salut Félix, en forme ? Tiens, toi aussi ? C’est une coutume auvergnate ? Tu es le deuxième que je vois allumer sa cigarette par le filtre !

J’éclatai de rire ! Que faire d’autre ? J’en profitai pour jeter la clope et tout le paquet sans chercher à me demander comment j’avais ça en poche, moi qui ne fumait que la pipe !

       Adorable Isabeau !

Main dans la main, nous nous dirigeâmes vers la suite de notre vie. Quoi de plus naturel en somme. Cela faisait quarante ans que durait cette vie en pointillé.

Coucou ! Caché !

La vieille comptine enfantine me poursuivait encore, et en attendant de me retrouver éjecté du nid amoureux, je profitai un peu du chant du coucou.

XXX

III

–         Mais tu vas me le frapper comme il faut ce cordage, bon sang !

–         Hissez ferme ! Attention au balan !

Le réarmement de l’Albatros avait commencé il y a déjà plus d’un mois. Voilier de soixante pied de long, quinze pieds de large, il pouvait accueillir seize personnes pendant six mois sans escale. A condition de remplir les cales. Et de ne pas être manchot à la pêche ! Condition essentielle à une ambiance sereine. Car une fois sur place, en mer Amazone, les activités des dix lascars en mal de responsabilité de haut niveau allaient être salées ! Inutile d’y ajouter une nourriture médiocre à chacun de leurs retour sur le navire.

      Cela faisait donc plus d’un mois que je bataillais ferme avec la remise à niveau de ma goélette. Car elle n’avait pas fait grand chose ces trois dernières années. Un peu de côtier pour nantis désœuvrés en direction des îles anglo-saxonnes, un tour de l’Irlande et un peu de musardise dans les fjords norvégiens. Pas de quoi la pousser à bout et j’avais du revoir entièrement le gréement dormant, le jeu de voile et l’hydraulique des deux dérives sabres.

      Pour l’heure je m’attelai à l’avitaillement de sec en attendant le grand départ pour le frais.

      Cela faisait donc six semaines précisément que je n’avais pas revu Isabeau. On avait longuement abordé le sujet de sa présence à bord de l’Albatros pour ce voyage, et d’un commun accord, il avait été décidé que je risquai de ne pas être opérationnel à cent pour cent si elle était avec moi. Nous avions raison, je le savais. Mais je cherchais toujours l’argument massue qui donnerait tort à cette décision.

–         Oh Paulo ! Quand tu auras fini de ranger la soute à voile, viens me voir. On va vérifier le mouillage principal.

–         Ok Félix! D’autant que j’ai cru voir que le barbotin du guindeau a de l’usure !

Paulo, mon second depuis plus de dix ans. Mes deux yeux derrière la tête. Mon deuxième cerveau. Une perle.

Le voilier avait fière allure avec ses deux mâts et son beaupré s’élançant sur l’avant.

Pas toujours la meilleure des configurations dans les abords de la forêt amazonienne, mais quand même fichtrement pratique quand on manœuvrait bien pour s’approcher des grands arbres. Arbres souvent habités par de magnifiques spécimens de serpents et autres gentils locataires pas forcément accueillants.

–         Oh ! le grutier ! C’est quoi cette caisse noire que tu hisses ? Ce n’est pas pour moi, ça !

–         Si Félix. Elle fait partie de ton équipement pour ce voyage, dit une voix dans mon dos.

Je me retournai d’un bloc.

–         Rachel ! Que fais-tu ici ? Que dis-tu ? Qu’y a t il dans cette caisse ? Et que font ces deux cerbères derrière toi ?

–         Ola, ola, Félix. Un peu plus et tu vas me noyer sous tes questions ! C’est plutôt mon rôle d’habitude , non ? Et tu ne me dis pas bonjour ? Que se passe-t-il ? Où sont tes bonnes manières ? Viens, suis moi. Ce que j’ai à te dire ne dois pas être entendu.

Je sentis la fumée me monter aux naseaux. J’avais horreur de me faire manœuvrer. Mais je la suivis, intrigué par la présence des deux armoires à glace qui venaient de rejoindre la voiture noire garée plus loin. Gangsters ou flics ? La différence est souvent tellement minime !

            Du coin de l’œil je vis la caisse noire se poser sur le pont en teck. Paulo, sentant une anomalie venait de poser ses fesses dessus et ne semblait pas disposé à en bouger avant un bon moment. Je lui fis un discret signe de tête.

–         Félix, commença ma rousse amie, ce voyage est un peu spécial. Je n’ ai pas encore osé t’en parler car je te sais impulsif et … parfois têtu.

–         Qu’est-ce que tu …

–         Attends , laisse-moi terminer ce que j’ai à te dire, me coupa-t-elle. Je travaille en ce moment pour une société qui veut finir quelques essais pour mettre au point un nouveau médicament. Mais cela doit rester très secret car des concurrents essaient de sortir le même produit.

–         Mais quel rapport avec les rando-survies ?

–         Aucun, mais ces tests ne peuvent être effectué que dans certaines conditions climatiques et avec des éléments très spécifiques que l’on ne trouve qu’en Amazonie.

–         Rachel, je vais être très clair. Je n’aime pas être mené en bateau même si j’ai fait cela toute ma vie pour les autres. Mais au moins les choses étaient claires. De plus je ne te savais pas intrigante et capable de jeter un ami dans des eaux troubles. Tu as attendu que je me sèche financièrement pour m’annoncer cela. Tu…

–         Ecoute-moi jusqu’au bout, cariño mio, avant de faire le grand fauve. Si j’ai accepté de travailler pour eux, c’est que cela m’a semblé très correct et sans entourloupe. C’est pour cette unique raison que je t’ai contacté. Je savais qu’avec toi le secret serait bien gardé d’une part, et d’autre part, il y a une prime très substantielle à se partager.

–         Ecoute ma belle, n’essaie pas de me faire du charme pour faire passer la pilule. Il me semble que tu aurais tout aussi bien pu m’en parler plus tôt, non ? Tu pourrais trouver un million de raisons à avancer, je crois…

–         Cent cinquante millions.

–         Ne plaisante pas s’il te plait, je disais …

–         D’euros.

–         Bon, tu ne m’as pas habitué à parler par onomatopées ou presque. Explique-toi !

–         Cent cinquante millions d’euros. C’est le montant de la prime.

–         …

–         …

–         Cent cinquante millions d’euros à se partager ! Ffiiiii.

J’en étais resté sans voix. Soixante quinze millions d’euros  représentait le prix de mon voilier que j’avais mis plus de dix ans à payer ! J’en avais la bouche complètement sèche. Mais je savais que l’on n’a rien sans rien, et même ce montant astronomique n’arrivait pas à me cacher que quelque chose de louche se tramait là-dessous.

–         Pas à partager. Ce sera ta part, articula lentement Rachel.

Elle m’avait doucement mené le long d’un muret. Je m’y assis. L’estocade avait été portée. J’étais atteint.

Elle m’expliqua que les ‘stagiaires n’en seraient pas’ et qu’il n’y aurait donc pas de lâcher dans la jungle, mais qu’à part cela, je devais comme d’habitude les conduire au cœur de l’Amazonie et assurer leur déplacement sur l’Albatros.

Comme d’habitude, le séjour durerait environ trois mois sur place. Et comme d’habitude, je devrais les ramener ici. Sauf si message radio contraire de sa part. Elle me dit que le code de contrôle des fréquences radio serait inchangé. Seule la teneur des messages aurait une signification différente selon une grille précise qu’elle me donnerait le jour du départ. Là était la seule différence. Une différence de cent cinquante millions d’euros !

Quand elle me tint l’épaule, j’eus la sensation que pour la première fois, ce n’était pas pour jouer de son charme, mais bien pour m’aider à me tenir ! J’avais les jambes flageolantes. Et je n’avais pas envie de me lever de suite. Son geste était emprunt de gaucherie et je marmonnai un peu plus brutalement que je ne l’aurais voulu :

–         Ca va bien, je ne suis pas impotent.

–         Une dernière chose à te dire, Félix. Assieds-toi.

–         Je suis déjà assis !

–         Voilà… je … tu …

–         Il ?

–         Il … enfin, le …

–         Attends, Rachel ! Assieds-toi aussi. En vingt ans, je ne t’ai jamais vue ânonner de la sorte. Alors écoute-moi. Après le coup fumant, mais lucratif il faut bien le dire, que tu viens de m’annoncer, j’étais prêt à marcher avec toi. Mais vu que ce que tu as à me dire te met dans cet état, moi je prends les devants. Je n’ai pas envie de finir avec une balle dans la peau ou au fond d’une fosse marine. Alors je te le dis tout net, j’arrête. Oui j’arrête. On se quitte bons amis, enfin je crois, je suis maintenant sur la paille,  je perds mon bateau, mais j’arrête. Tu gardes tes affaires fumeuses pour d’autres et …

–         Cela n’a rien à voir avec l’expédition, Félix, mais avec moi, enfin toi, et heu…

–         Ah non ! Tu ne vas pas recommencer, Rachel, dis-moi ce que tu as sur la patate sans faire la gamine intimidée, ça ne te va pas !

–         Je voudrais te demander un service mais je ne sais pas par où commencer et …

–         Par la fin ! On gagnera du temps !

Je ne l’avais jamais vue ainsi ! Elle avait passé vingt années à me mener par le bout du nez et à cet instant la tension qui émanait d’elle était si solide que j’aurais pu m’en tailler une tranche. Elle ..

–         Prends ton fils avec toi.

–         Pardon ?

–         Tu as très bien entendu et c’est toi qui as voulu que je commence par la fin.

–         Prantonfissavectoi. Ca veut dire quoi ?

J’eus soudain une conscience très net de ma stupidité à répéter bêtement ce qu’elle avait dit. Je devais ressembler à un de ces trolls grotesques dont les histoires de mon enfance étaient émaillées. Je hurlai  en bondissant sur mes deux pieds :

–         Quesse ta dis ?

–         Et bien mon cher Félix, on dirait bien que tu ne vas pas vers une amélioration de ton vocabulaire déjà limité, ni de ta diction animalesque.

Je me faisais engueuler !

–         Attends, attends un peu. Il faut qu’on parle. Assieds-toi !

–         Je suis assise !

–         Alors lève-toi et bouge. Et sans s’énerver redit moi douuuucement ce que tu viens de me dire. Excuse-moi, mais parfois je n’entends pas très bien, l’âge sans doute. Et ne t’énerve pas. Attends , voilà je m’assieds. Je suis toute ouie.

–         Mon cher Félix, je vais donc reprendre l’histoire un peu plus loin dans le passé. Tu te souviens sans doute que nous n’avons pas toujours eu que des relations professionnelles, n’est-ce pas ? Tu me quittais souvent mais nous avons été très proches ?

–         Je te quittais ? Mais c’est toi qui me mettais à la porte arguant je ne sais quelles obligations !

–         N’ergotons pas ! Le passé est le passé, mon cher Félix. Et bien maintenant que je l’ai élevé pendant quinze ans, je pense que tu peux prendre le relais, non ?

–         Mais élevé qui , bon sang ?

–         Mais ton fils, voyons ! C’est un ange, tu verras. Un peu turbulent peut-être, mais c’est toi tout craché. Tu sais ce qu’il est allé inventer mercredi dernier , je te le donne en ..

–         Mais je m’en fous moi de ce qu’il a pu faire mardi dern..

–         Mercredi, mais tu as raison. Tu te fous de lui. Je te laisse. Je vais lui passer un coup d’Itel pour lui dire que son père se fout de lui.

–         Mais non, mais non ! Tu ne vas rien faire du tout. Attends un peu.

Je sentais les choses m’échapper. Bien sur je ne suis pas idiot, cela était possible. Nous nous étions aimé et il n’y a pas si longtemps encore.. Mais pourquoi maintenant ?

–         Pourquoi maintenant ?

J’avais prononcé ma question à voix haute.

–         Pourquoi pas ? Donne lui ce que tu es et que j’ai toujours aimé. J’ai confiance en toi.

Elle me caressa le bras et s’éloigna. Après quelques pas, elle se retourna et, tout sourire, ajouta :

–         Il te rejoindra aux MilleVaches d’ici quelques jours. Embarque-le avec toi. Cela lui fera du bien, et puis, vous pourrez mieux faire connaissance, non ?

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Publié par John Mauricio dans Les Écrivains, 2 commentaires