Fiction

La grande malheureuse – Chapitre III

Refermant l’entrée avec alacrité tant elle était pressée de retrouver son intimité, la jeune femme soupira.

D’environ une trentaine de mètres carrés, à la fois suffisamment spacieuse pour elle seule et étroite pour toutes ses trouvailles, la demeure n’en était pas moins absolument réconfortante.

Fatiguée du voyage étourdissant sur le dos de Silfi, de n’avoir pu trouver la solution à la charade et d’avoir encore une fois fait face à de violentes émotions aujourd’hui, elle se laissa disparaître dans une profonde couette extrêmement douce et pelucheuse. Son sac à la hanche lui pesait, elle le balança de manière peu délicate sur une table ronde déjà fort encombrée de papiers, de livres, d’objets disparates.

Sur une étagère à gauche du lit, accolée au mur, s’ennuyait une statuette d’une trentaine de centimètres représentant une sorte de moine tibétain assis sur un trône royal, enveloppé d’épais habits aux diverses nuances bleues et tenant entre ses mains une mosaïque formée de tesselles de taille ordinaire. À ses côtés, une maquette d’engin de vol avec ses voiles et son siège ainsi que son ballon, soupirait justement de ne pouvoir voler, et un lion de pierre cracheur d’eau au visage en forme de masque de démon animal asiatique lui jetait un regard en coin peu amène. Sous tout ce beau monde, une poupée vaudou aux terribles yeux tourbillonnants gardait close sa bouche dans une grinçante parodie du Secret. Du moins, c’est ce que ressentait la jeune femme, d’ors et déjà dans les limbes qui précèdent les songes.

Elle dut s’assoupir quelques instants car sans prévenir se releva, yeux grands ouverts, un peu perdue. À quoi venait-elle de penser ? Elle était sûre que cela eût eu un rapport avec la charade, qu’elle avait trouvé la solution au premier mot. Mais cela lui échappait, s’effilochait en lambeaux de rêves qu’elle ne parvenait pas à saisir.

Rattrapant son sac par la lanière, elle en retira le livre qu’elle avait emprunté à la bibliothèque. Comment cela fonctionnait-il lorsque le monde entier faisait de même sans surveillance ? Il n’y en avait jamais eu et pourtant tout était toujours parfaitement à sa place, sans un manque. Et s’il lui prenait de garder cet ouvrage pour elle, que se passerait-il ? Cela avait forcément dû déjà arriver, un oubli, une perte… mais il y avait tant dans les rayons infinis, peut-être n’était-il pas possible de remarquer une absence. Il faudrait qu’elle demandât aux anciens qui l’avaient accueillie, (elle était au moins sûre du lieu où ils se regroupaient), et peut-être aussi… aller à la rencontre des arrivants ! Cela pourrait lui apporter de nouveaux éléments sur la création de la maison. Éventuellement.

Grattant son cuir chevelu, elle rouvrit le livre « emprunté » à la bibliothèque, reprenant au conte suivant celui de la mer orageuse. Un stylographe à la main, elle s’empressa alors de noter tout ce qui lui semblait digne d’intérêt, les mots inconnus, les indices de lieux, les dangers et les questions lui venant à l’esprit. Un dictionnaire de son monde à portée de main, elle chercha les significations de ce qui lui avait posé problème.

Hélicoptère : « appareil volant dont la sustentation et la propulsion se font au moyen d’une ou de plusieurs hélices horizontales appelées rotors » la renvoya sur la définition de rotors qui ne l’aida pas beaucoup. « Voilure tournante »… Heureusement, un dessin de l’engin était proposé à la fin de l’ouvrage et elle en resta perplexe. Elle n’en avait jamais vu de semblables ! Secouant le chef, elle se rabattit sur l’explication du mot suivant, pilastre :

« Membre vertical formé par une saillie rectangulaire d’un mur, généralement muni d’une base et d’un chapiteau à la manière d’une colonne ». Elle préféra aller directement vérifier s’il y avait un dessin de pilastre et en fut satisfaite. Il s’agissait d’un élément architectural qu’elle avait eu l’occasion d’apercevoir finalement assez souvent lors de ses tribulations. Mais lorsqu’elle se pencha sur « veine de titane », elle ne put trouver que les mots séparés, ce qui ne l’aidait pas du tout. Elle ne voyait pas des êtres avec des veines en titane pour mesurer le taux électrique de l’air, quand même ! « Séquence », fut à peu près le seul mot qu’elle put véritablement comprendre : « Suite ordonnée d’éléments, d’opérations, de phases », et il en parlait comme du temps qui passe. C’était clair pour une fois.

Accoudée à la table tirée, assise sur son lit, la jeune femme ne vit pas la lune se coucher au-dehors et le soleil couler son or frémissant à la pointe des sapins argentés. Elle n’avait pas sommeil, chaque pièce, chaque monde ayant son écoulement de temps bien à lui et le bref repos qu’elle s’était accordée juste avant lui avait suffi.

Après avoir noté tout ce qui lui semblait essentiel et appris l’important, elle se replongea dans les « Contes et Légendes de l’Insondable ». En feuilletant au hasard, elle attrapa du regard un gribouillis et tenta de le décrypter. Ce n’était pas humain et cela ne lui disait rien du tout, même en comparant avec toutes les sortes d’écritures différentes qu’elle connaissait. Il y avait quelque chose de gracieux, de fin et de merveilleux dans cette calligraphie qui lui projeta en tête le Kyrien qu’elle avait croisé en sortant de chez les accrocheurs d’aurore. Aucun moyen de savoir s’il s’agissait de l’écriture de son peuple, sauf en retournant à la Bibliothèque comparer avec leurs textes, ce qu’elle ne voulait pas faire. Aujourd’hui elle n’avait pas envie de bouger. Se replongeant dans les méandres de l’écriture, la jeune femme entreprit le troisième récit d’une aventure passée :

« Sang de Loup, tanneur de son état, venait d’entamer sa quatrième commande – une peau de Gouton encore fraîche – et le soleil était déjà à son point le plus culminant dans le ciel cuivré. Il lâcha un bref grognement. Sa tête ne pensait qu’au prochain travail et c’était tout ; ses bras s’activaient sans relâche depuis la levée de la lune de feu. Entouré de vapeurs acides et rances, son nez avait perdu l’odorat puissant commun à ses pairs mais cela ne le gênait pas outre mesure. Il s’efforça d’effacer les dernières traces de graisse, de poils et de crasse puis entama la peau intérieure. Il n’y aurait plus qu’à la plonger dans le bassin à tanin.

Par l’entrée de son établi et par l’ouverture du toit conique se déversait la crue lumière de l’astre rougeoyant, gommant les ombres sur son passage. La température restait relativement apaisante, et heureusement : en dépassant yür, Sang de Loup n’aurait pu continuer son travail. »

« Yür ? » commenta à voix haute la jeune femme. Encore une unité qu’elle ne connaissait pas, sans doute de température.

« Une présence le dérangea soudainement. Il releva la tête: c’était Cœur de Mousse qui venait lui rendre visite.

« Que veux-tu ? » lui demanda-t-il, un peu mécontent.

« Nous avons de la visite. » lui répondit-il.

Il savait ce que cela voulait signifier. Aucun étranger ne venait par ici, aucun. Leur planète de toute petite envergure avait toujours désintéressé les autres créatures et personne ne s’en approchait. Il délaissa son tablier et sortit avec son compagnon. L’air au-dehors était imprégné d’une tension peu commune ; en grandes enjambées ils se rendirent à la place principale en surplomb par rapport aux habitations. Fleur de Rafil, Bras de Fer et d’autres étaient déjà là, rejoints bientôt par tout le village. Levant la tête au ciel, ils virent approcher d’étranges engins de vol, rapides et sûrement puissants. Leur trajet était presque vertical, scintillant de pourpre ; Sang de Loup sentit une onde d’appréhension lui traverser le corps. Quelque chose lui soufflait qu’ils allaient avoir des ennuis mais le reste de ses compagnons ne semblait pas le ressentir de la même manière. Il vit même Tête à Bêtes lever les bras, mais celui-là n’était pas vraiment fin. Cependant, voyant Yeux Brillants froncer des sourcils, son inquiétude augmenta. C’était le plus sage de tous et le plus prudent.

Lorsque les machines volantes atterrirent sur le sol poussiéreux, soulevant un nuage grisâtre, des filaments d’acier s’étendirent et s’y agrippèrent en véritables suçons. Des êtres vêtus tout de bleu en descendirent, lestement. Ils abordèrent assez rapidement le regroupement des autochtones pour les saluer à leur manière. Sang de Loup les observa à la dérobée, méfiant. Leur tête était curieuse tout de même, luisante au soleil, à plusieurs facettes plates et leur corps, sous ce tissu moulant bleu, lui paraissait curieusement désarticulé. Il ne vit pas d’yeux ni de bouche, ni de nez, ni d’oreilles et plus son regard détaillait ces êtres venus d’ailleurs, plus il se sentait mal. Qu’étaient-ils venus faire ici de toutes façons ? Quelles étaient leurs motivations ?

Ses compagnons invitèrent les étrangers à passer chez eux, afin qu’ils pussent se reposer et se nourrir. Âme de Pierre se dévoua, il avait la plus grande maison et le plus de diplomatie.

Après un repas fourni que les arrivants, très bizarrement, faisaient disparaître dans leurs mains, les créatures s’installèrent jambes croisées sur les tapis de laine et chantèrent une sourde mélopée qui fit se relever toutes les oreilles du peuple d’Argolas dans un ensemble hypnotique. Seul Sang de Loup et Yeux Brillants eurent assez d’esprit pour lutter contre la transe qui perdait les leurs et, glacés d’effrois, réussirent à tenir jusqu’à la fin de la terrible musique. Alors seulement ils firent semblant d’être sous l’emprise des étrangers et, mortifiés, se firent emmener en ligne jusqu’aux imposants vaisseaux métallisés.

Alors que le brûlant soleil descendait inexorablement vers la ligne d’horizon, l’ombre d’un filament s’étendit sur le groupe hagard et permit à Sang de Loup et Yeux Brillants de s’enfuir. Leurs détenteurs n’y prirent garde tandis qu’ils couraient à perdre haleine vers les douces collines du Haguet, contournant à grands peines les formes incisives de l’engin. Une fois dissimulés, ils gémirent leurs compagnons bientôt disparus dans les ventres morts sans pouvoir faire quoi que ce fût ; la nuit jetait à peine son voile d’obscurité sur la tragédie qu’une à une, vouées à on ne sait quel funeste sort, les machines décollèrent, chuintant dans l’air asséché. Les deux derniers du village étaient désespérés et percevaient, au fond de leur cœur, gronder la vengeance. Mais comment ? Ils n’avaient aucun moyen de rejoindre les cieux, aucun moyen de soulager leur haine envers ces êtres du firmament.

Lorsque tout danger fut écarté, ils repartirent au village pour récupérer ce qu’ils pouvaient et le déserter, à la recherche d’une solution. Pendant des centaines de séquences, les deux compagnons avancèrent, vaille que vaille, traversant les étendues désertes et les rocs farouches. »

« Encore le mot séquence qui apparaît ici ! », songea la jeune femme, intéressée. Elle referma le livre en coinçant le pouce à l’endroit de sa lecture pour relire le titre.

« Tout ceci a été écrit ou traduit par ceux de mon espèce, les humains, puisqu’il s’agit de ma langue. En tout cas, celle que je comprends. Ou bien par des êtres connaissant ce langage. Pourtant tout semble si différent ! Pas un récit pour le moment ne se ressemble. Le premier est une légende, le second un carnet de bord et le troisième… paraît être un conte, une fantaisie. Mais qui me dit s’ils sont pures inventions ou réalité simple ? Encore tant de questions… le titre paraît clair. À moi de déterminer sa véracité en me rendant, un jour, à Argolas. Si ce lieu existe… » Elle se corrigea : « Non, cela ne voudra pas dire que le récit est véritable mais que l’auteur a pu, peut-être, prendre exemple, s’inspirer de la réalité. Oh, zut, il me semble que je n’y arriverai jamais ! »

Elle reprit sa lecture, la mine soucieuse.

« Épuisés par tant de marche forcée, Sang de Loup et son compagnon virent leurs réserves de nourriture s’épuiser car aucune plante ne poussait plus en cette région, aucun gibier ne venait tenter sa vie devant la faim des voyageurs.

Bientôt ils crurent la mort fondre sur eux car ils ne pouvaient plus mettre un pied devant l’autre. La deuxième lune d’émeraude dardait de froids rayons impitoyables sur leur corps malmené et, effondré dans la poussière âcre de la terre, Yeux Brillants, de par son âge, fut le premier à ne plus supporter la cadence infernale. Il inspira, toussa, chuchota :

« Mon ami, mon frère… nous avons cherché par monts et par vaux… tous les moyens… de venger nos compagnons. Rien ne s’est présenté à nos yeux épuisés, rien n’a soulagé nos esprits vides. Je vais mourir. Tu ne peux continuer ainsi. Que va devenir notre peuple ? Tu en es l’unique représentant à présent… nous aurons fait notre possible. Ne me pleure pas. » Et il referma ses paupières pour l’éternité sur l’éclat de ses yeux.

Sang de Loup ne pouvait plus penser. Les larmes ne pouvaient couler car tout était trop sec, et son cœur et son corps. Il creusa un trou à même le sable terreux pour y enfouir Yeux Brillants puis s’en fut à pas lourds, terriblement seul. 

Nul ne sait ce qu’il est advenu de lui par la suite, s’il est mort peu de temps après son compagnon de voyage ou s’il rencontra finalement un lieu digne d’y vivre, survivant aux affres du chagrin et du climat. On dit qu’il serait devenu l’anneau pourpre entourant la lune d’émeraude, la montagne à tête de loup ayant remplacé les collines du Haguet ou encore la malédiction même qui pèse sur cette planète. Quiconque s’en approche finit inévitablement par disparaître dans le plus grand des mystères… »

S’ébrouant, la jeune femme frissonna. Quelle triste fin ! La maison n’existait-elle donc pas encore ? Il était évident qu’elle les aurait alors sauvés, les accueillant en son sein, attirant par sa poignée d’or au milieu de nulle part.

La curiosité la poussait à faire des recherches sur le peuple d’Argolas et à y aller malgré les sinistres recommandations. Cette planète, elle en était à peu près sûre, existait avant la maison et ses habitants, s’il y en avait encore, également ! Elle pouvait peut-être trouver quelque part un papier recensant toutes les planètes et leurs peuples existants avant le Début. Ou du moins une partie car l’absolu était impossible. Il y avait bien le conte que tout le monde connaissait mais qui ne révélait absolument rien de significatif à son lieu.

« J’aime le genre de noms qu’ils portent dans ce conte, se surprit-elle à murmurer, je ne me suis jamais décidée à en prendre un… peut-être devrais-je le faire à présent. J’ai l’impression que je ne retrouverai jamais le mien, alors à quoi bon s’entêter ? Il y a longtemps j’en reçus un mais… peut-être vaudrait-il mieux que je choisisse par moi-même. » Elle resta un instant immobile, indécise, comme à son habitude. Les noms portés par le peuple d’Argolas paraissaient rendre compte de leur caractère. Devait-elle faire de même ? Serait-elle à même de juger sa propre personne ? Elle se jeta à l’eau, composant quelques ensembles comme Frappe Destin, Heure Longue, Âme Triste, Oubli Éternel. Puis elle laissa tomber, insatisfaite ; le mieux serait que son véritable nom lui revînt. Il lui fallait avancer, mais vers quelle destination ? Son but était bien trop vague pour qu’elle sût vers quoi se tourner pour l’atteindre. Ce qu’il lui était possible de faire était de rechercher sa planète d’origine où vivaient les humains comme elle ou bien encore de résoudre la charade de la Fertygus.

La bille orange dans la paume de la main, elle réfléchit intensément. Un renversement… 

Alors qu’elle se posait la question, le volume qu’elle venait de refermer et avait posé sur le bord de la table, en manque d’équilibre, chuta. Se penchant pour le ramasser elle le reposa au centre avant de se figer : un déclic se faisait dans sa tête. « Ce livre vient de tomber… non, ce livre vient de se renverser ! Oh, bon sang ! Si ça se trouve… »

Aussitôt, elle se concentra sur le premier mot de la charade d’une toute autre manière, voyant le renversement comme un événement concret et physique. Et le seul qui méritait d’être appelé ainsi était arrivé juste après sa transformation de cerf argenté en humaine !

« Oui, oui, c’est cela j’en suis sûre ! Enfin, si je mets de côté l’impossibilité de le savoir sans l’avoir vécu… cette Fertygus devait lire dans les souvenirs ! »

Elle repensa au mur immense et brun qui s’était brusquement renversé sous son poids et les arbres derrière elle pointant comme autant de flèches dans un carquois géant. Le ciel, juste devant elle… par la force des choses puisqu’il avait lui aussi suivi le mouvement. Après le renversement, elle s’était retrouvée devant la couleur du ciel, l’adjectif possessif « sa » lui appartenait !

« Le premier mot de la charade est donc bleu ! », clama-t-elle, ravie. Emportée par sa réussite, elle se lança à la recherche du second mot et relut le morceau de l’énigme le concernant : « En second c’est celui qui a été choisi qui vous attire ».

« Mmpf, qui m’attire… Ce qui m’attire est abstrait pourtant. La création de la maison, mon identité. Pourtant il est dit « celui qui a été choisi ». » Elle fronça les sourcils, perplexe, mais ne s’en faisait pas trop. Tout l’intérêt d’une devinette était de justement passer par des chemins détournés. Il fallait qu’elle vît les choses différemment comme pour le premier mot. « Il me faut appréhender quelque chose de physique, comme tout à l’heure. De toutes façons, j’y suis obligée, puisqu’il y a « celui », non ? Ou bien me ferais-je avoir encore une fois ? » Elle parlait à voix haute et son timbre un peu rauque s’étouffait sur les murs surchargés.

Voyant qu’elle n’y arriverait pas aujourd’hui elle rangea la bille, (qu’elle n’avait pas besoin de sortir mais le faisait pour trouver l’inspiration), puis se leva. Elle voulait revoir Shijab, l’ancien qui l’avait accueillie à sa première arrivée dans la maison. C’était un être de profonde sagesse et un excellent professeur. Il lui avait appris tout ce qu’il lui fallait pour ne pas se sentir mal à l’aise, au maximum, ainsi que le nom de beaucoup de créatures vivant par ici. Sa bonne humeur constante lui avait valu le surnom d’ « Éclat Vif » par la jeune fille qu’elle était alors, à cause de ses grandes dents blanches apparaissant à chaque rire et cela l’amusait encore plus. Quand elle y pensait, cela faisait trois ans qu’elle ne l’avait pas revu, trois ans depuis qu’elle l’avait quitté, un an après son arrivée ! Cela lui déchargeait le long du dos des émotions qu’elle n’arrivait pas à démêler car trop complexes et nombreuses. Elle ne savait pas son âge, comme elle ignorait beaucoup trop de choses à son sujet, mais avait pu suivre l’écoulement du temps grâce aux mesures humaines que lui avaient enseignées les livres. Jamais encore elle n’avait rencontré d’autres êtres de son espèce mais c’était sans doute à cause de sa volonté précoce de s’éloigner de tout type d’entités, dans un sentiment de perdition et de désespoir face au néant qui l’habitait. D’après ce qu’elle avait pu apprendre, son espèce était mortelle, comme la très grande majorité recensée, mais elle n’avait aucune idée des pensées qui traversaient les siens lorsqu’ils y songeaient. Pour elle, le simple fait d’introduire le temps dans l’équation de sa quête la laissait toute frissonnante d’angoisse et d’agitations.

Se retrouvant face à une excavation large d’au moins cinq mètres de diamètre, à la surface irrégulière, d’une couleur terreuse mais trop proche du métal et au grain inexistant pour la tromper, elle s’arrêta, ne sachant si elle devait le traverser.

Elle avait eu envie de parcourir les chemins détournés de la maison à pied, décidée à se départir de ses sombres et habituelles réflexions. Décidant de passer à l’instinct, elle avait marché un long moment droit devant elle dans la forêt de son habitat sans dévier d’un seul centimètre avant de rencontrer un arbre. Volontaire, elle l’avait alors traversé, sentant qu’elle ne s’y cognerait pas et était arrivée face à ce creux paraissant sans fonction. « Bah, si je vais au centre, il se passera sans doute quelque chose. Je ne sais quoi, mais cela arrivera. »

Depuis le début, ce qui la poussait était de revoir son ancien enseignant dont elle connaissait les traits et le caractère presque par cœur, ainsi que le lieu où elle l’avait connu. Elle était sûre de le retrouver où qu’elle allât grâce à cette volition qui occupait presque tout son esprit.

Puisqu’elle ne pouvait passer sur les côtés du lieu où elle se trouvait – la place y étant manquante –, elle n’hésita pas et glissa les premiers pas sur la faible pente de la concavité. Lorsqu’elle se retrouva au milieu, elle commença par entamer la pente montante suivante, s’agrippant comme elle le pouvait aux bosses et creux irréguliers qui la parsemaient.

Mais soudain ce fut comme si elle n’avait rien parcouru car la pente devint sol et se présenta sous son nez, maligne. Elle fronça les sourcils, releva la tête. Devant elle, tout était exactement semblable et elle ne comprit pas ce qui était arrivé. Secouant le chef, la jeune femme s’évertua à remonter la concavité mais à chaque fois se retrouvait au point de départ. Bien évidemment, elle ne tarda pas à deviner là-dessous une autre bizarrerie de la maison et mit ses mains aux hanches, soufflant une mèche de cheveux rebelle. Bon. Elle recula de quelques pas tout en prenant garde à ne pas faire tourner le sol sous ses pieds et se jeta en avant après un bref élan. Ses doigts frôlèrent le bord émoussé mais elle ne put s’y agripper et retomba durement par terre, se coupant la respiration. Grommelant une injure bien sentie, elle resta accroupie, à nouveau boudeuse. Puis se concentra. « Revoir Shijab, revoir Shijab, revoir Shijab… », pensa-t-elle de longues minutes à s’en éclater la tête. Mais rien ne survenait, pas même un frémissement de l’air ou du métal sous ses pieds. « Je ne comprends pas, je ne comprends pas, marmonna-t-elle. »

Devant, de l’autre côté de l’excavation, se dressait un ventail large de deux mètres, haut de presque autant. Une lumière dorée s’y déversait, attirante, douce, filetée de pourpre. Inspirant, expirant, elle finit par se relever, fouillant les alentours du regard, espérant y trouver n’importe quoi pour la sortir de là. Elle ne pouvait même pas appeler Silfi car elle ne voulait pas qu’il la rejoignît là-dedans, de peur qu’il ne restât piégé… De plus, sa fierté l’interdisait.

Pensive, elle continua de marcher, laissant le sol glisser sous ses pas sans qu’aucune distance ne fût parcourue, libérant les rouages de son imagination. Rien de concret ne lui venait cependant et elle entendait par là quelque chose qui ne la blesserait pas ou qui ne dépasserait pas ses compétences physiques.

Brusquement, elle tomba. L’environnement autour d’elle se noircit et elle finit par rebondir souplement sur une surface inconnue avant de se stabiliser… Mais cela dura bien peu, elle eut à peine le temps d’apercevoir une lumière au-dessus d’elle s’éteindre. Elle en déduisit qu’il s’agissait du trou par lequel elle avait chuté, qui s’était refermé. Seule cette explication lui paraissait convenable tandis que ce qui l’avait retenue un temps semblait se dissoudre sous son corps ; à force de faire tourner l’excavation en marchant, elle avait dû faire apparaître un espace alors caché sans s’en rendre compte.

Un faible brouillard vert lui attira le regard, sous elle, et l’enveloppa tout à fait. « Comme il serait terrible de chuter ainsi pour l’éternité ! Et en même temps… si reposant ! Ne plus se préoccuper de rien… »

Des picotements lui parcouraient le corps en milliers d’étincelles brûlantes et glaciales mais là où elles se manifestaient le plus – à sa nuque –, ses muscles étaient crispés d’agitations nerveuses, spontanées. La jeune femme voulut y porter une main dans l’espoir de soulager une irritation naissante mais n’en eut pas l’occasion car un flash troua sa mémoire, la déportant immédiatement en plein milieu d’un souvenir perdu.

Une étoile brune qu’elle identifia comme une fissure dans une surface blanche, un bruit régulier, aigu, lent, qu’elle aimait et n’aimait pas entendre. Une forte odeur désagréable de produits qu’elle ne reconnut pas et, surtout, une douleur affreuse lui broyant toutes les parties de son corps des clavicules à la base du crâne, sans pitié, sans arrêt et sans possibilité de soulagement.

Un gémissement, plus qu’un cri, lui échappa alors et elle revint au temps présent, remarquant, sans trop d’étonnement, la disparition du brouillard vert. Elle se trouvait plutôt dans une sorte d’eau trouble où elle pouvait respirer – remarqua-t-elle. Autour d’elle, à une hauteur invisible et à une distance d’un bras, s’enroulait un mur étrange, pareil au métal, gravé de signes cabalistiques. « Voilà où ça te mènera de faire à l’instinct. »

Sous elle, la lumière était si vive qu’elle n’apercevait rien et au-dessus, une lueur verdâtre lui indiquait qu’elle était passée par là. Elle songea à remonter mais l’obscurité relative qui s’y trouvait ne lui disait pas grand-chose, elle se décida donc à « plonger » si cela était possible, passant la tête au travers de la lumière. Brusquement, les contours d’une salle à l’envers lui apparurent, sobres mais élégants, qu’elle aurait reconnue entre mille. « C’est pas vrai… »

Elle pencha la tête et détailla de plus près que jamais le plafond d’où elle sortait, au milieu de l’émeraude qui le sertissait depuis toujours, à la surface mouvante comme une eau mystérieuse.

Et alors Éclat vif releva sa tête garnie d’antennes fines et irisées et lui lança :

« Hé bien ! Heureux de te revoir ! Tu as encore pris des chemins détournés à ce que je vois, petite Sham ! »

Ne sachant comment descendre, la jeune femme adressa un sourire contrit mais néanmoins éblouissant à son ami et mentor d’un an. Ses longs cheveux se balançaient au-dessus de sa tête et elle craignit de faire une chute létale si elle sortait tout à fait de l’émeraude-eau mouvante. Le curieux était la sensation d’avoir seulement la partie du corps hors eau tirée vers le bas. Elle n’osait pas non plus se retourner car le sol était bien trop loin pour qu’elle ne risquât pas de se rompre les jambes.

« Si t’as une idée… », commença-t-elle. Ah ! Elle paraissait soudainement bien immature malgré les trois ans à rouler sa bosse le long des chemins détournés !

Qu’il l’eût appelée Sham l’avait fait sourire, cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas entendu ce qualificatif. Après tout… puisqu’elle ne se rappelait pas de son véritable prénom, pourquoi ne pas s’arroger totalement celui-ci ? Il lui venait de la petite barrette d’argent en forme de flèche qu’elle portait dans ses cheveux à son arrivée ; aussitôt la voyant, Éclat Vif avait dit : « Eh bien, maintenant, tu seras Sham, étoile de la constellation de la Flèche, d’après ton peuple ! »

Revenant à ses préoccupations présentes, elle songea qu’elle n’allait tout de même pas rester bloquée là juste par peur d’une chute, ce n’était pas de son caractère.

« Attends là, je reviens ! »

Elle fronça les sourcils, observant Shijab disparaître par une fenêtre illuminée de l’extérieur. Elle connaissait ces lieux, la plage, son île merveilleuse, la mer à perte de vue… juste derrière le balcon.

Le Guhmîn revint portant… une échelle à plate-forme. Elle le regarda avec des yeux ronds, pas sûre de son sérieux. Mais comme il la posait juste en dessous de son visage elle en conclut qu’il l’était et se retourna aussitôt dans son émeraude, cherchant à sortir les jambes en premier. Lorsque la descente fut faite, elle s’arrêta en face de l’être qui avait été son mentor et éclata de rire.

Quelques instants plus tard ils étaient tous deux sur le balcon à observer l’horizon bleu au-delà de l’île ; la jeune femme racontait à son ami toutes les aventures qu’elle avait vécues durant ces années.

« Je suis surtout revenue bien trop souvent sur mes pas, cherchant à retrouver les passages par où j’avais cheminé. J’ai fait ça pendant un an et demi avant de me rendre compte de mon erreur. Il faut dire, j’étais persuadée que les pièces avaient tout de même un lien entre elles, malgré les changements.

— Tu avais peut-être raison.

— Mh, peut-être. Mais je n’ai jamais pu retrouver quoi que ce soit, je veux dire en lien, pas en pièces. Tant que je connaissais leur nom, celles-là… 

— Tu sembles énervée. »

La jeune femme soupira et releva la tête. Devant leur table en fer, couverte d’une belle nappe brodée blanche, les sinuosités de la balustrade renvoyaient son regard au loin, le plus loin qu’elle pût observer, jusqu’à la mince et quasi inexistante ligne de l’horizon.

« Sait-on ce qu’il y a là-bas ? – Elle pointa du doigt ce qu’elle voyait – Des personnes s’y sont-elles déjà aventurées ? » Sa phrase se termina dans un murmure. Qu’était la maison, après tout ? Un être avec tous ses atomes ? Les pièces étaient-elles des atomes ? Elle réprima un frisson.

« À ma connaissance, personne ne s’y est risqué. Je ne vois nulle part où trouver de quoi se reposer, dormir, manger… même avec un engin de transport maritime, où se ressourcer ? Mais j’avance au hasard. Peut-être y a-t-il là-bas une terre inconnue, invisible de tous. Peut-être y a-t-il nous, derrière notre balcon, observant l’horizon. Des nous pas tout à fait pareils. »

La jeune femme se retourna brusquement vers lui, inquiète :

« Ne dis pas des choses pareilles, c’est effrayant.

— Parce que cela déstabilise ton univers ?

— L’univers de tout le monde ! Se défendit-elle.

— Tu as vu de tes yeux toutes les possibilités de la maison. Tu ne semblais pourtant pas vraiment effrayée par elles, ni même lorsque tu es sortie par cette émeraude chatoyante au plafond des Accueillants ! Qu’est-ce qui t’effraie dans l’idée d’un double toi ? Continua-t-il, ignorant sa réplique.

— Tu l’as dit. Deux moi. Il y a déjà bien trop d’une Sham amnésique, émotionnelle et têtue. »

Shijab rit et ses dents réverbérèrent l’éclat du soleil. Ce dernier était à la bordure dentelée de la façade crème derrière eux. L’après-midi touchait à sa fin.

En secouant la tête, le Guhmîn fit voltiger sa chevelure d’antennes et la jeune femme reprit son récit, dans la hâte de mentionner le pays des piégeurs de lumière. Son mentor devait sans doute soupçonner, cependant, qu’elle n’avait pas répondu l’entière vérité à sa question du double ; pour elle qui se battait chaque seconde afin de retrouver l’Identité de la maison et quelque part, la sienne, quelle gageure serait-ce que de découvrir un monde miroir où chacun de ses désespoirs serait singé telle une parodie ! Et si c’était elle qui mimait, qui recopiait sans qu’elle le sût… la vie elle-même paraîtrait burlesque. Elle n’aurait soudain plus envie de vivre car seule la mort lui semblerait alors, peut-être, détachée de toute cette absurdité bouffonne.

« Il y a eu tant de salles que je ne me rappelle que de certaines m’ayant fortement marquée. Bien sûr, j’ai la description de toutes celles par où je suis passée dans mes carnets dont un est ici, dans ma sacoche, mais ce serait trop long à lire. Non, je vais te parler des plus impressionnantes à mon ressenti. J’étais devant une porte, somme toute banale, et je l’ai ouverte, du moins, j’ai tourné sa poignée. Je me souviens bien, c’était une belle poignée ronde, en matière blanche veinée de gris. Ce qui s’est passé par la suite, je l’ai déduit. Je suis sans doute devenue minuscule si vite que tout s’est brouillé autour de moi car une fois le tournis passé, rien n’avait changé. La porte était la même. Cependant, lorsque je me suis retournée, le choc m’a fait sursauter, si tu savais ! Tout était prodigieusement immense, je m’en rappelle, c’est comme se trouver… je ne sais pas moi, sur un sol aussi grand qu’un océan et à côté d’un mur plus haut et plus large qu’une montagne ! »

Son professeur hocha la tête, imaginant parfaitement, un grand sourire aux lèvres. La jeune femme poursuivit :

« J’ai donc tourné la poignée à nouveau sans oser me déplacer ailleurs. D’ailleurs, je me pose la question, si j’avais décidé de me balader, que se serait-il passé ? Serais-je à nouveau devenue grande pour éviter de me faire écraser, (bien que j’en doute), ou bien serais-je restée petite à jamais… ?

— Cela paraît un tantinet mélodramatique ! Je pense plutôt à la première proposition.

— Moi aussi. Je préférerais. Enfin, donc, j’ai ouvert la porte et je suis arrivée dans un fabuleux pays. Si tu avais été là, tu aurais vu cette perle ! C’était la nuit, comme cela a été durant tout mon séjour ; le soleil semble ne pas exister là-bas. J’ai été fort convenablement accueillie par tout un peuple d’enfants volants. Ils portaient dans leur dos de fabuleuses ailes toutes différentes, des ailes de papillon ! Ils m’ont menée jusqu’à un escalier grimpant le long d’un tronc de bois géant. Plusieurs longues minutes après je suis arrivée à une terrasse de bois accrochée autour de ce qu’il me semblait la continuité du tronc. Des adultes m’attendaient là, également porteurs d’ailes et leur regard pétillait ! Je les ai suivis jusqu’à de nombreuses collines douces aux pieds chaleureuses et colorées de lanternes brillantes – l’herbe étrange qui y poussait me montait au-dessus comme s’il se fût agi d’arbres. Les enfants les portaient jusqu’à des… blocs de bois immenses et les déposaient un peu partout dans une harmonie irrégulière. Non je ne pourrais tout te décrire mais l’ambiance était magique. Je voyais des étoiles mais elles bougeaient plus vite que la « normale » et leurs couleurs variaient. Maintenant que j’y pense, c’était peut-être un mobile… 

— Un mobile ?

— Oui, ces jouets d’enfants qui tournent accrochés au plafond. Ce lieu se nomme « Chambre des Petits », pour te dire… 

— Il s’agit donc d’une chambre d’enfant où vivent des êtres… devenus miniatures, comme toi lorsque tu y es passée ! Je pourrais y aller un jour, j’aimerais bien. Mais tant de devoirs me retiennent ici… »

Ils restèrent un instant silencieux, leur taunière à la main. Cet ustensile servait à boire toutes sortes de boissons, autant chaudes que froides, versées à l’intérieur de la panse de mosaïque par un trou à clapet à son sommet. Un col en forme de paille s’évasant à la base sortait près du pied rond et s’élevait au-dessus du taunière en S étiré, terminé par une sorte de sifflet. L’objet portait à l’intérieur un revêtement contrôlant les extrêmes de température pour éviter de se brûler les paumes. La jeune femme le porta à sa bouche et aspira encore un peu d’infusion sucrée, claquant la langue contre son palais à cause de la chaleur puis continua :

« Mais ce n’est pas tout, loin de là… ils m’ont invitée à un banquet et j’ai pu y goûter de fabuleuses nourritures, je ne pourrais te les citer, mais crois-moi, c’était tout simplement délicieux ! Ensuite, j’ai été invitée à dormir chez un de ces êtres qui avait une belle et grande maison. Mais, devine quoi ? Cette maison était une maison de poupée, j’en suis presque sûre ! (Elle éclata de rire.) C’était juste merveilleux. »

Shijab hocha la tête, fermant ses yeux félins aux grands iris bleu-vert. À brûle-pourpoint, le voyant faire ce geste, la jeune femme constata :

« J’aime beaucoup tes yeux, ils me font penser à un des deux morceaux de souvenirs que j’ai récupérés ces derniers temps.

— Oh, vraiment ? Tu en as trouvé deux en peu de temps ?

— Oui, c’est étrange que cela m’arrive maintenant. Depuis que je suis arrivée, presque rien n’est revenu, et ces quelques jours… 

— Raconte moi ?

— J’étais dans une serre du Marché Multitude et… tu connais ce coin, j’imagine ?

— J’y suis déjà allé effectivement, c’est un endroit magnifique et très vivant ! J’aimerais tant pouvoir y retourner!

— Tu pourrais délaisser les devoirs que tu t’imposes un temps et en profiter pour voyager.

— En effet, un jour, sans doute… et donc, tes souvenirs ?

— Dans cette serre, j’observais un superbe arbre lorsque, dans un flash, j’ai vu deux yeux brillants me regarder au travers d’une ramure, et un nuage de vapeur qui devait se situer devant ma bouche. J’en ai déduit qu’il devait faire froid à cet instant-là. J’ai aussi l’impression que j’étais très jeune. Le deuxième souvenir est nettement moins agréable, il est arrivé il y a quelques heures, lorsque je suis venue par l’émeraude du plafond, (elle eut un bref geste en arrière), et j’entendais un bruit aigu et répétitif, je voyais une fissure dans une surface blanche, peut-être un plafond ou un mur. Il y avait dans l’air une odeur de produits que je ne qualifierais pas de désagréable mais que je n’aimais pas. Et surtout, j’avais tellement mal ! Affreusement partout des clavicules à la tête.

— Il y a plus de détails dans le second.

— À quoi cela te fait-il penser ?

— Mmh… je ne pourrais pas trop t’en dire pour le premier, si ce n’est que ce doit être un souvenir d’enfance d’après ce que tu m’as dit. Un arbre, il faisait froid, des yeux… brillants ? À qui appartenaient-ils ?

— Heu… des yeux comme les tiens mais sans blanc et plus obliques. Ah ! Et aussi ! Leurs pupilles étaient légèrement oblongues. C’est difficile… je n’arrive pas à me rappeler de ce qu’il y avait autour, c’est flou… comme si à cet instant j’étais obnubilée par eux.

— Pour le deuxième souvenir, j’ai également du mal à établir une comparaison. Tu es humaine, tu viens donc de la Terre puisque tu étais nouvelle arrivante. Je ne connais pas bien les us et coutumes des terriens mais je sais qu’ils se divisent en de nombreuses peuplades aux mœurs très différentes les unes des autres. Si tu veux savoir à quoi se réfère ton morceau de mémoire, il va falloir que tu te penches sur ta planète. »

Il lui jeta un regard en coin. Il savait sans doute qu’elle se hérissait à cette idée. Elle-même ne savait pas pourquoi, comme s’il ne fallait pas qu’elle cherchât à savoir qui elle était. Le fait d’avoir déjà en sa possession deux réminiscences la faisait se sentir mal à l’aise, comme si elle avait commis un larcin ou fait une bêtise, un sentiment de honte. Et cela, elle ne se l’expliquait pas.

Elle finit par secouer le chef en un signe de dénégation. Elle lui conta la mer voyageuse, la pluie qui tombait sans arrêt dans une très haute et large pièce carrelée dont les murs semblaient n’être qu’averse, le tourbillon de vent rose qui paraissait cacher un immense sourire énigmatique dans les replis de sa tornade, le labyrinthe de couloirs reflétant tous ceux qui s’y promenaient au-dessus de lui comme un miroir géant jusqu’à ce que l’on ne sût plus qui l’on était, personne ou reflet… 

Le Guhmîn l’écoutait avec grand intérêt, laissant quelques commentaires appréciateurs au gré de ses aventures. Elle en vint finalement à lui décrire ses péripéties dans la forêt où, transformée en cerf argenté, elle était arrivée jusqu’au mur brun qui s’était renversé sous son poids. Puis le pays des piégeurs de lumière, qui le ravit tout à fait.

« Regarde, j’en ai encore sur moi. Attends… »

La jeune femme fouilla dans son sac et en sortit une des quatre fioles restantes, bleu lagon.

Son mentor se pencha dessus, des étincelles dans le regard. Elle la lui passa pour qu’il pût l’observer tout à loisir et commenta :

« Je crois que celle-ci a été faite peu avant le coucher de soleil, j’adore ses nuances, sublimes, n’est-ce pas ?

— Comme tu dis ! J’ai déjà vu cette couleur dans le ciel par ici mais je ne pensais jamais la retrouver dans un petit flacon comme celui-ci. C’est fou !

— Tant de choses sont folles dans la maison », le taquina-t-elle, reprenant sa façon de parler. 

Il lui jeta un regard amusé avant de lui rendre la fiole, un peu à regret. Mais elle lui referma la main dessus en secouant la tête.

« Garde-la, cadeau. » Elle sourit.

« Merci. », murmura-t-il, ému et lui offrant un superbe sourire étincelant. Sham hésita un instant : devait-elle lui parler de sa rencontre avec l’étrange créature dans la Bibliothèque ? Son hésitation dut se lire sur son visage car Shijab s’était figé et semblait attendre une parole de sa part. Elle se mordilla la lèvre inférieure avant de se décider :

« À la Bibliothèque… j’ai rencontré quelqu’un de très étrange… » Elle lui décrivit la créature et termina : « Je l’ai appelé maman. » Bizarrement, le rouge lui monta aux joues et elle se sentit mal à l’aise.

« Ma réaction était puérile… j’ai honte de moi », murmura-t-elle, gênée.

« Non… enfin, si. », admit-il. « Mais on apprend toujours et tu n’étais pas préparée à un tel choc. Le fait de l’avoir appelé maman n’était pas honteux mais partir ainsi, peut-être un peu. Ceci dit, c’est normal, comme je te l’ai dit… personne n’est parfait.

— Merci bien, grogna-t-elle (puis se rendant compte que sa réponse était idiote, reprit). Oui, je sais… Enfin ! C’est passé, je n’y peux plus rien. Je ne suis pas sûre de vouloir à nouveau la… ou le rencontrer. Plutôt la, vu que je l’ai ressentie comme une présence maternelle. Je serais embêtée pour lui si ça n’était pas le cas.

— Je ne connais pas son espèce, d’après ta description. Désolé. Je me demande s’il s’agit d’un être de la maison ou venant d’une planète.

— Tu m’avais dit que c’était possible en effet, car cela fait des millions d’années que ces endroits existent !

— Exactement, ce qui voudrait dire que la légende si célèbre relate des faits datant d’il y a si longtemps. Honnêtement, cela paraît peu probable… bien que le temps passe différemment ici, ailleurs dans la maison ou sur les planètes, je n’arrive pas à imaginer quelqu’un écrivant ceci de la même façon qu’aujourd’hui. Il y a bien eu des traductions dans toutes les langues donc sans doute depuis très longtemps et le conte s’est modifié au fur et à mesure mais dans ce cas, cette légende n’est pas d’origine.

— Bah… c’est un conte pour enfants. Moi, c’est la légende du Guide qui m’intéresse. J’aimerais le rencontrer et lui demander et le Secret, et l’emplacement du cœur de la maison.

— Eh bien ! Tu ne manques pas d’ambition, rit-il. Pour en revenir à ce que nous disions, s’il s’agit d’un être de la maison, il en fait partie intégrante. C’est donc un être spécial, comme les chevaux… »

La jeune femme soupira. Puis elle redressa la tête, un sourire espiègle sur le visage.

« J’ai aussi vu un Kyrien de la planète Amanès ! J’aimerais bien le revoir, lui… 

— Ah, je vois. Je ne ferais pas le poids, hein ?

— Pfff !! » Ils rirent tous deux face à l’azur sombre du firmament.

Lorsque le soleil eût tout à fait sombré derrière les blanches murailles, ils restèrent encore là jusqu’à ce que la mer se parât de reflets d’obsidienne et que le ciel s’y confondît à l’horizon. Une étoile apparut puis une seconde. Le silence s’était installé parmi eux, comme un voile de méditation apaisé. La jeune femme fut la première à le briser, dans un chuchotis à peine audible :

« C’est celui qui a été choisi qui m’attire… 

— Hm, quoi ? »

Elle répéta un peu plus fort, expliquant qu’il s’agissait d’une devinette.

« À ton avis ?

— La première réponse qui me vient est qu’il s’agit de ton Guide. Il a été choisi, d’après la légende, par ce personnage éthéré qui lui a chuchoté le Secret à l’oreille. »

Elle ouvrit la bouche, surprise de sa réponse. Puis cela lui parut soudainement évident.

« Tu connais une plante qui commence par « Bleuguide », toi ? Ça ne me dit rien… ce doit être une plante nocturne.

— Ah ! Non, vu ainsi « Guide » ne semble pas le bon mot. Cependant je reste sur mon choix… c’est bien lui qui t’attire. Il faut l’appeler autrement. « Celui qui a été choisi… » Je crois bien que ce soit cette phrase-là qu’il faille renommer.

— J’ai bien fait de t’en parler. On s’approche de la solution, deux cerveaux valent mieux qu’un, hein ! Qui a été choisi. Qui a été choisi… » Elle réfléchit un long moment puis Shijab s’exclama :

« J’ai trouvé !

— Quoi ! Vraiment ? Dis !

— Non non, trouve toute seule, je suis sûr que tu vas y arriver. » Il sourit, malicieux.

La jeune femme grogna et redoubla d’efforts. Bon sang, s’il avait trouvé, elle aussi ! Puis brusquement le déclic se fit et, victorieuse, elle s’exclama :

« Élu ! Le mot est élu !

— Bravo, ce qui fait… Bleuélu… hein ?! »

Ils répétèrent jusqu’à ne plus savoir ce qu’ils disaient et que tout perdît son sens. Finalement son ami conseilla d’aller dormir et qu’ils seraient plus reposés le lendemain pour réfléchir à tout ceci.

« Peut-être trouverons-nous la solution, ne désespère pas. »

Tous deux déplièrent leurs membres – la jeune femme dépassant naturellement son mentor de trente bons centimètres – et allèrent se coucher sur d’épais matelas dans un coin de la pièce fermée par de belles tentures soyeuses. La jeune femme sombra très rapidement dans le sommeil, à peine sa tête posée.

Entendant la lente respiration de son amie et élève, le Guhmîn ne tarda pas à en faire autant.

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La grande malheureuse – Chapitre II

Le sac à dos solidement attaché, elle franchit la sortie en ogive située en haut d’une plate-forme qu’elle avait atteinte par quelques marches de bois. En route !

La jeune femme se retrouva sur un large balcon où deux rampes en vrilles descendaient de chaque côté ; la mosaïque sous ses pieds était précise et colorée et la balustrade s’enroulait tout autour en une symétrie gracieuse ; c’était une architecture nouvelle à ses yeux et elle ne put s’empêcher de laisser libre cours à son admiration. Se retournant, elle put encore apercevoir la porte en ogive mais seul le toit arrondi du temple était visible d’ici. « Peut-être nous reverrons-nous », pensa-t-elle, un vague pincement au cœur.

Elle s’engagea sur les quelques marches descendant à sa gauche et s’aperçut au bout de quelques secondes qu’en vérité cet escalier montait, ce qui était fort curieux car la rampe au-devant d’elle paraissait onduler vers le bas. Ce qui l’avait fait ainsi s’en rendre compte était le décalage progressif du bâtiment d’où elle venait ainsi que de sa disparition car bientôt le haut de la voûte fut à hauteur d’yeux ; en levant la tête la jeune femme se vit arriver directement dans une artère. Confondue de tant de passage, une sorte de malaise la prit à suivre du regard ce nombre impressionnant d’êtres de toutes espèces, c’en était étourdissant ! En se retournant, le choc de ne plus savoir d’où elle était venue la perturba un instant suffisant pour qu’elle ne prît garde à un rapide destrier qui dut faire un écart pour l’éviter.

« fichtre, je devrais peut-être appeler Silfi. »

L’escalier qu’elle avait emprunté il y avait à peine une minute était invisible et ce fut en haussant les épaules qu’elle prononça le nom de son cheval à voix haute, le voyant filer en sa direction quelques secondes plus tard seulement. La jeune femme était heureuse de le revoir (cela faisait des semaines qu’elle ne l’avait contacté) et caressa son museau de soie tandis qu’il démontrait sa joie réciproque de petits hennissements. En l’enfourchant elle ne sut soudain plus trop où aller et songea finalement à la Bibliothèque de la maison, qui lui permettrait, sinon d’avancer vers son but, d’en apprendre un peu plus sur les diverses mythologies étant en lien avec le cœur désiré.

L’avenue était assez peu large, recouverte d’une coupole hémisphérique de matière translucide qui laissait transparaître un flux énergétique mouvant par-derrière, des lignes la traversant régulièrement d’un côté à l’autre, fines et brillantes.

Au galop, Silfi eut tôt fait de dépasser les nombreux piétons et de rattraper un superbe étalon blanc à la crinière longue et blonde. Un être le chevauchait, vêtu d’un fin tissu blanc brodé d’or et à la lourde chevelure couleur de miel attachée en une complexe coiffe ; de côté, la jeune femme ne put qu’entrevoir un visage aux traits plutôt anguleux mettant en valeur une peau acajou.

L’être finit par tourner la tête en sa direction et lui lancer un bref salut qu’elle retourna, impressionnée de ses fins yeux sans blanc et dont l’iris presque doré montrait une appartenance peut-être aux Kyriens de la planète Amanès.

Le bel animal obliqua soudain sur la droite, emportant l’étrange cavalier au derrière d’une courbe de l’artère – elle le vit s’engager sous une étroite corniche et s’enfoncer sous le sol.

Quant à elle, la vitesse la mena aux abords d’une gigantesque salle circulaire dont une voie de lourde pierre croisait leur chemin, permettant ainsi de l’atteindre. Le vif équidé, sous l’ordre de sa maîtresse intéressée, bondit sans hésiter vers cette déviation où nombre s’engageait, foule polychrome et diverse.

La voûte de plein cintre qui bordait la voie générale s’ornait de dessins d’entités, de paysages et d’inscriptions explicatives en langage universel sur la fonction du lieu qu’elle ouvrait : commerciale ! Elle le connaissait d’ouïe dire (comment s’appelait-il, déjà ?) mais n’y était encore jamais allée. Parfait, ce lieu tombait à pic, et elle décida d’y stopper son cheval car malgré quelques galettes des piégeurs de lumière dans son sac, elle doutait pouvoir continuer son périple ainsi, sans affaires de rechange ni autre type de nourritures et boissons.

Le dôme surplombant ce monumental endroit la laissa un instant ébahie : quelques nuages là-haut s’effilochaient sous une brise que l’on eût cru réelle, (l’était-elle ?), et une superbe luminosité de marché de plein air s’infiltrait en tous recoins, donnant à l’ensemble une ambiance à la fois maritime, bon enfant, animée et champêtre. Des ventaux s’ouvraient à quelques mètres au-dessus des passants, laissant glisser un souffle chantant qui transporta la jeune femme de joie. Un bel escalier montait en cercle calme jusqu’aux hauteurs. Quel pièce-monde agréable ! Si vive, dynamique et dans toute sa splendeur ! Le sol était fait d’une unique dalle crème où les sabots de Silfi claquèrent harmonieusement ; c’était là une véritable réunion de l’univers entier en une concentration de dialogues étrangers, d’échanges amicaux en objets et aventures.

Levant la tête, elle remarqua des tapis volants passer d’un bord à l’autre du monument dans une douce ondulation colorée, des balcons vertigineux s’avancer avec grâce par-dessus la foule chamarrée, retenus uniquement par de complexes entrelacs de ferronnerie et enfin plus haut encore une large bande éclairée telle une ouverture mystérieuse sur un autre monde. L’envie la prenait déjà d’y jeter un coup d’œil mais la culture primait et elle se promit de revenir un jour ici, prenant connaissance de son nom.

Descendant de son cheval la jeune femme s’approcha d’un petit étal aux mets à première vue appétissants, toute une nourriture odorante qui la fit saliver et elle engagea la conversation avec le tout petit bonhomme assis sur un haut tabouret. La peau semblable à l’écorce d’un arbre, les quatre yeux petits et brillants, verts, et une grande cape brune sur un dos curieusement bosselé, il lui parut grincer joyeusement lorsqu’il répondit.

Elle fit finalement l’échange de gros fruits rouges serrés en grappes et de cannes bleues séchées contre deux bijoux de bras fort décoratifs.

Elle se rappela la toute première fois, lorsque son ventre s’était mis à crier famine et que la fatigue pesait sur ses jambes. Hormis de légers vêtements sur elle et une barrette brune décorée d’une minuscule flèche d’argent, elle n’avait eu alors rien à échanger pour satisfaire ses besoins essentiels. C’était à cet instant-là qu’était apparu son cheval dont le nom figurait en lettrines sur un collier d’étoffe, bel animal à la robe crépusculaire et au pétillant regard chocolat. Il l’avait amenée vers une sorte de garde-manger opulent qui se refermait derrière chaque nouvel arrivant, les laissant se rassasier avant qu’ils ne fussent portés encore vers des chambres toutes différentes les unes des autres. Après s’être reposée la jeune fille qu’elle était alors avait été amenée à un groupe d’êtres fort sympathiques qui les avaient instruits, elle et d’autres perdus, du fonctionnement extrêmement étrange de la maison, des mythes, des moyens si divers de voyager et des manières de subvenir à leurs besoins. Elle avait trouvé par la suite une façon de s’acquitter de sa dette en leur fournissant des plans de contrées qu’elle avait elle-même dessinés bien plus tard au cours de ses voyages.

Elle avait depuis lors changé de « chez-soi » et possédait une grande pièce surchargée d’objets qu’elle avait ramenés de ses aventures. Cela faisait bien longtemps d’ailleurs qu’elle n’y avait mis les pieds ! L’appel du large sans doute.

Le troc allait bon train et son sac s’arrondissait plus qu’il ne restait égal car ce qu’elle offrait en retour était plus petit : bijoux, fluorelampe, graines de plantes fructueuses… Même une de ses fioles de couleur récemment acquises. En la voyant, le marchand de sculptures avec qui elle faisait affaire s’extasia et avoua que c’était bien la première fois qu’un tel objet lui était montré et de surcroît échangé. Elle aurait beaucoup aimé lui indiquer le chemin de cet éternel paysage enchanteur mais à son grand désarroi, lui expliqua-t-elle, l’entrée avait disparu sitôt qu’elle s’en était éloignée.

« Étranges sont les choix de la maison, convint-il, dépité, nous pouvons aller où bon nous semble – même là où nous ne voulons pas forcément nous promener –, et lorsque des zones attisent notre désir, elles se dérobent et nous ferment leur accès premier. Est-ce une épreuve de notre mère à tous ? Un rappel à ce qui nous a amenés à elle ? Ce désir pur et inconscient. »

La jeune femme déclara ne pas être absolument d’accord sur la déification de cet univers qui, d’après les dires de tout un chacun, les avait sauvé d’un terrible destin ; si elle abondait dans l’idée d’un groupe ou même d’une civilisation de génies créateurs, le fait que la maison pût être penchée sur les souhaits de tout être existant en son sein lui paraissait sinon impossible, du moins improbable. Le marchand eut une vive défense :

« N’avez-vous jamais eu l’impression que vos pensées étaient aussi limpides qu’un cristal pour la maison ? Que quoi qu’il puisse se passer, vous ne serez jamais seule ?

— Ah, à ce sujet… permettez-moi de vous contredire, mais j’ai récemment eu quelques mésaventures où la solitude était reine. Je me suis sentie terriblement désemparée et ce durant plusieurs jours, blessée de surcroît – même si j’en ai guéri bien rapidement, évidemment et heureusement. J’ai prié, et ce n’est pourtant pas mon genre, pour qu’une solution m’apparaisse, en vain ! »

Le vendeur de sculptures à la figure teintée de bleue, (ou naturellement de cette couleur), exprima son étonnement ou son doute par un curieux mouvement du torse, comme s’il lui prenait un hoquet :

« Ne vous est-il donc venue aucune aide ? Pas même un signe d’espoir ou un changement particulier à un moment donné ? »

La jeune femme resta indécise car se rappela qu’effectivement elle s’était transformée en cerf afin d’échapper à la sombre forêt et qu’ensuite les éléments s’étaient enchaînés de curieuse manière, la menant à un pays que nombre rêvait de visiter. Étonnamment, elle n’eut pas envie de plus développer comme si par là même elle devait dévoiler un secret et une certaine gêne s’empara d’elle. Elle abrégea la conversation par une banalité et s’en alla marchander ailleurs, cherchant à mettre le plus de monde entre elle et cet être inquisiteur, (mais n’était-ce pas sa façon de voir ?).

Ne pouvait-elle pas un seul jour se débarrasser de ce sentiment constant de honte lorsqu’elle songeait à son « étrangeté » ? Elle le savait bien, pourtant, n’être pas la seule sans origine, statistiquement c’était impossible, mais non, il lui restait toujours la désagréable impression d’avoir fauté quelque part. Où ? Déjà qu’elle ne savait même pas pourquoi… 

Une grande serre de verre, de métal et de bois se présenta à son regard sur un hectare de dimension, haute de dix mètres au moins et respirant une fourmillante vie émeraude, chatoyante, lourde et épanouie en son sein. Un ingénieux système de stores sur toute la longueur de la structure permettait un contrôle de la température et de la luminosité en se fermant ou s’ouvrant selon le temps du dôme ; ce dernier n’était pas toujours au beau fixe et parfois même l’orage tonnait, obligeant tout ce monde à s’abriter.

L’entrée était libre et la jeune femme s’approcha et s’engagea en ayant l’impression de percuter un rideau de pluie tant l’air était humide puis elle s’habitua très vite, émerveillée par ce déploiement organique de végétations exotiques. Plus qu’une couleur forestière, c’était un camaïeu liquide qui descendait là du sommet de la serre, serpentant, grimpant, agrippant les sens, particulièrement la vue et l’odorat. Une odeur à la fois puissante et douce-amère, sucrée – parfois trop –, anisée, florale, piquante, accrocheuse, vivait ici, et sans pouvoir respirer plus encore cette atmosphère étrangère la jeune femme avança cependant jusqu’à un fabuleux tronc noueux, tout de travers, en spirale montante et aux branches basses latitudinales, énormes, si impressionnantes de grosseur et de légèreté !

Alors qu’elle l’observait, émerveillée, la tête envahie de tous les plus beaux qualificatifs, soudain le songe de l’avoir entr’aperçu quelque part la secoua tout entière ; c’était une myriade affolée dans son esprit au contact de cette flore arboricole et elle chercha aussitôt la source de son chaos. Comme un tintement une mémoire surgit, lointaine et si proche qu’il lui sembla bien trop facile de l’attraper et pourtant lorsqu’elle crut la saisir, elle s’enfuit, lui laissant une frustration grandissante.

Une sensation d’exploit accompli, un léger et excitant vertige comme lorsqu’on s’amuse à jouer avec le danger, les hauteurs particulièrement ; un souffle de vapeur devant son visage, deux yeux en amande l’observant par-delà la ramure. Mais ce fut tout et les souvenirs morcelés ne franchirent pas la barrière insondable de son amnésie revenue, tout était noir, opaque, sans fond.

Alors que la jeune femme s’évertuait en vain à recoller les fragments de réminiscence une voix soudain la fit sursauter :

« Bonjour, bonjour ! Êtes-vous sûre d’aller bien ? Un peu fatiguée aujourd’hui ? »

Elle releva la tête, ne vit personne et, mue par une logique encore très pragmatique, décida de contourner la grosse branche sujet de son malaise. Une fluette personne dont on ne savait si elle était humaine ou animale, de par ses nombreuses plumes colorées et fournies sur tout le corps, venait de lui adresser la parole de manière peu commune. Ses yeux étaient extrêmement mobiles, orange et teintés d’une pétillante lueur de malice ; une coiffe de rémiges qui lui sembla naturelle s’ébouriffait au sommet du crâne et descendait au creux du dos en vagues ondulantes. Les écailles de ses mains chatoyaient comme autant de pépites d’émeraude lorsqu’elle les agitait tout en parlant et la jeune femme resta un instant indécise.

« Ah, je vois que vous êtes inquiète, là… surtout, ne soyez pas bloquée par mon apparence. » Elle sourit puis ajouta :

« Je suis une espèce en voie de disparition. Non, non je blague, hein ! Bon, après, vous n’auriez pas tort de penser qu’on ne voit pas tous les jours des Fertygus. »

La voyageuse lui jeta un drôle de regard et sentit monter un rire lui chatouillant la gorge mais elle se retint et répondit :

« Bonjour madame la Fertygus, c’est en effet la première fois que je vois votre espèce et, même si je ne me permettrais pas de juger toute la population sur votre seule présence, j’aimerais bien le faire. Votre énergie fait plaisir et me remonte le moral. 

— Ahahah ! Vous ne pouvez pas, on me traite d’excentrique et de vieille folle sur mon monde ! Mais tenez, voici une graine d’une plante qui ne pousse qu’à un seul endroit. »

Elle avança sa main et montra une petite bille aussi orange que ses yeux.

« Mais où donc ?

— Voici une charade : en premier, après le renversement vous vous êtes retrouvée devant sa couleur ; en second c’est celui qui a été choisi qui vous attire ; en troisième, à travers eux vous ressentez la vie chaque temps qui passe tout en étant souvent dessus. Le tout est une flore nocturne.

— Heu attendez je marque ça. »

Elle sortit le carnet qui ne la quittait jamais et inscrivit l’énigme après que l’étrange femme l’eût répétée. Puis elle releva la tête, perplexe, tandis qu’était glissée la bille dans le creux de sa paume. Un léger frisson parcourut la Fertygus, une lueur fugitive au coin de son regard qui s’éteignit bien vite.

« Dîtes… pourquoi me donnez-vous ça au juste ? Je ne vous connais pas. »

La créature féminine fit vibrer ses rémiges et argua, comme ne sachant plus de quoi elles discutaient :

« Cela fait un moment qu’elle traîne dans un coin, je ne vois pas l’utilité de m’en servir… par contre, pour vous, voyageuse, cela sera très intéressant. Sans doute. Peut-être.

— Mais… pourquoi une charade ?

— C’est bien plus amusant comme ça, vous ne trouvez pas ? » Elle sourit, dévoilant de toutes petites dents orangées. Son caractère était vraiment curieux. À la fois joyeux et empreint d’une incertitude évasive, c’était ce que ressentait la voyageuse qui, étonnée, rangea la graine dans son sac, enveloppée dans un tissu noué. Cela lui servirait un jour, peut-être même lui permettrait de se rapprocher du cœur.

Elle voulut faire un échange mais la Fertygus refusa, véhémente, et la voyageuse n’insista pas.

«  Cette serre est bien jolie et j’aimerais la visiter plus profondément mais il me tarde de me rendre à la Bibliothèque. Cela fait tant de temps que je n’y ai pas fait un tour ! Je vais vous laisser et j’espère vous revoir. Vous restez ici habituellement, dans ce marché ? Il n’est pas bien difficile à trouver.

— Cela même, au Marché Multitude. On finit toujours par trouver ce que l’on cherche, peu importe le temps qu’on y met.

— Ah oui, c’est cela, le Marché Multitude. Je ne suis pas sûre d’être aussi optimiste que vous… mais j’espère ! À une autre fois, madame la Fertygus ! »

Quand elle fut dehors, elle leva le bras et s’éloigna, puis appela son cheval. Les « au revoir » étaient toujours très courts avec elle, ne préférant pas s’attarder à rompre le fil ténu d’une amitié naissante. La maison était ainsi pour elle, goulue et oublieuse. Rien ne restait, tout se perdait dans ses méandres infinis. Sa vision pessimiste ne lui avait jamais permis de se poser quelque part et de profiter de ce que le monde, les créatures, pouvaient lui apporter.

Au galop le long d’artères méconnues, parfois bondées, parfois désertes, la jeune femme enfouit son visage dans la crinière de l’équidé, douce et reposante. Elle ne voulait pas, cette fois-ci, observer les alentours avec sa curiosité habituelle, de peur qu’il ne lui vînt l’envie de partir ailleurs et de changer de destination, la Bibliothèque disparue de son esprit.

Bientôt Silfi stoppa sa course et secoua sa tête, ce qui fit relever celle de sa cavalière d’un brusque mouvement. L’excitation la gagnait à nouveau, cela faisait des années qu’elle voyageait sans avoir véritablement songé à plus se renseigner théoriquement et presque trois mois maintenant qu’elle cherchait ce cœur sans pauses. Il était temps de prendre du recul, d’apprendre, de se faire plaisir à lire des dizaines de contes et légendes différents.

Elle n’était pas entrée par la porte principale, s’il y en avait une, car le couloir était étroit, voûté et frais. Les dalles résonnaient sous les sabots qui la menaient à l’ouverture. Tout était très clair ici mais d’une clarté rassurante, diffuse et accueillante. Elle avait tout de suite l’envie d’aller se faufiler au milieu des rayons par milliers qui structuraient la gigantesque et merveilleuse pièce. Plus qu’une pièce, c’était un monde de livres. Des lampes en grappes lumineuses descendaient le long de flèches pendantes, torsadées, fixées au plafond. Ce plafond sublimement orné de peintures, de gravures, de sculptures, de fresques immenses et fusionnelles, laissant au regard une cartographie haute en couleur au-dessus de tous les lecteurs assoiffés de connaissances. Aucun désordre ne régnait, tout était méticuleusement rangé par thème, par date, par créature, langue, planète, de toutes les façons possibles et imaginables. Il devait donc, logiquement, y avoir un rayon, ou plusieurs, traitant des contes, légendes, mythes et autres fables.

Silfi s’était évaporé comme de coutume dans les murs de la maison, se fondant dans leur matière non organique, sans explication. Elle n’avait jamais pu comprendre comment cela était possible et avait fini par ne plus chercher. Il y avait des choses mystérieuses dans cette maison et parfois même carrément absurdes qui la jetaient en des abîmes de questionnement sans fin. Ne pas se connaître et ne pas connaître son environnement lui était souvent insupportable.

La jeune femme chassa les insidieuses pensées qui revenaient trop régulièrement l’assaillir ; ses pas l’emportèrent vers une épaisse moquette d’un or patiné. À chaque thème présenté dans la Bibliothèque, les alentours se transformaient afin de s’y adapter, laissant toujours de magnifiques impressions de véritables petits mondes. Une poussière d’étoile rougeoyante vint effleurer la joue de la jeune femme avant de s’accrocher dans ses cheveux, scintillante. Les doigts courant le long des livres de toutes formes et toutes tailles, créature parmi les créatures, la jeune femme attrapa du regard chaque titre, inscription qui pourrait la mener vers ce qu’elle cherchait. Si le traducteur (que recevait chaque être à son entrée dans la maison) lui permettait de comprendre et de parler n’importe quelle langue, il n’en était pas de même pour la lecture. Pour ceci, il lui fallait se faire aider par les grammairiens concernés ou bien trouver des ouvrages déjà traduits. Le langage écrit universel, bien que s’étant adapté à une grande majorité des espèces, n’avait pu parcourir tous les coins et recoins de la maison, et de surcroît elle ne le lisait pas très bien malgré sa simplicité volontaire.

Ses yeux accrochèrent alors un titre dans sa langue : « Contes et Légendes de l’Insondable ». Cela lui paraissait un ouvrage général, un bon commencement, et elle aimait cette façon de surnommer la maison. Trop heureuse d’avoir une mine de renseignements sous la main, la jeune femme s’en empara et alla s’asseoir à même la moquette, dos à un rayonnage. Les feuilles s’arrondirent sous ses mains, elle se sentait au chaud, en sécurité, reposée bien que son ventre réclamât. Il gronda avant qu’elle ne sortît quelques cannes bleues et ne les mordillât, tout en lisant la première page. Le goût acidulé, un peu sucré, envahit son palais ; cela calmait sa faim pour le moment.

Ce sentiment palpitant, juste avant de laisser courir son âme sur les lignes encrées, était fabuleux. Telle une chute vers un monde fantastique, un secret oublié, un mystère non résolu. Ha ! Son cœur était bien romantique. Mais peu lui importait, si cela lui apportait tant de plaisir ! Les premiers mots furent savoureux et la plongèrent définitivement en un ailleurs passé… 

« De toutes les plus belles contrées que j’ai pu explorer, aucune n’a su dépasser en sublime, en magnificence, inquiétante à mes yeux, celle du clocher maritime.

J’étais en hélicoptère loué depuis déjà trois jours à une base de congénères humains implantés à Technos, la région où je me trouvais. Le monde. Un des multiples mondes parallèles de la maison. La température avoisinait les dix degrés, l’air était électrisant, comme de coutume d’après les habitants, et chaque bourrasque qui chargeaient manquaient envoyer valser mon engin dans un tourbillon létal. Habile dans tout ce qui présente un tableau de bord, je sus gérer chaque coup féroce ; l’air semblait comme enragé et je dû trouver un terrain d’entente avec lui. Il me laissa atterrir, exsangue, aux abords d’un village que je trouvais fort à mon goût, à la fois sombre et merveilleux, comme si j’entrais au cœur même d’un secret inviolé. Je reconnais mon imagination un peu trop rêveuse et folâtre mais si vous aviez été à ma place, vous auriez sans doute eu le même élan. L’enceinte l’entourant était bien d’une épaisseur d’au moins quatre humains allongés, tête à pieds ; une arche de lourde pierre répartissait le poids de son appareil sur d’énormes pilastres dépourvus d’ornementations sommitales. Je la passai, impressionné par cette grâce figée dans le temps, plus ancienne que les possibles. Était-ce le début de toutes choses en la maison ? Le premier de tous les mondes, peut-être ?

De petits habitats, d’égales lourdeurs, comme si l’on avait voulu les ancrer à jamais dans le sol, se taisaient aux côtés de longues ruelles empierrées de dalles irrégulières. N’imaginez pas le silence car il n’existait pas, le fond roulait d’incessants orages, la mer, non loin, grondait sur les rocs déchirés, tandis que des craquements mordaient les oreilles – des éclairs sans doute, que je ne voyais pas – en même temps que l’air lui-même hurlait son avertissement sans répit. J’étais courbé en avant pour avancer, chaque pas plus difficile que l’autre et je dus me réfugier bientôt sous l’auvent d’une bâtisse plus importante que les autres. Je n’avais fait encore aucune rencontre et restais là quelques minutes afin de reprendre mon souffle. Ma veine de titane m’indiquait un taux d’électricité statique de quatre millions d’Hc, mais si vous n’êtes pas de mon pays, vous ne comprendrez pas ; imaginez plutôt une échelle de zéro à cent et qu’un milieu normalement non chargé est zéro, alors celui dans lequel je me trouvais était à quatre-vingts-dix… mais avec quoi donc pourrais-je comparer ? Je n’ai encore jamais trouvé d’équivalent. Curieusement la pluie ne tombait pas, tout était trop sec et je me sentais transporté en mon cœur, excité par cette ambiance inhabituelle. Voyageur dans l’âme, je ne recherche qu’à plus de sensations, toujours plus et je peux vous assurer qu’alors Technos me ravissait au plus haut point.

Lorsque les forces me furent revenues, j’escaladai le petit tertre me cachant le reste du village ; les lames de vent arrachèrent mon bonnet et je renonçai à courir après. Les tresses à l’horizontale et les larmes aux yeux, j’observai, ébahi, de terribles nues crépusculaires mener combat au-dessus d’un déchaînement de vagues en colère. L’horizon noir d’encre scintillait de mauve par intermittence, laissant brièvement apparaître, par flash, de curieuses formes au lointain. Mais le plus incroyable de tout ceci était le clocher maritime, solitaire dans la nuit et la mer, planté là au milieu des tourbillons et des marées, son seul lien avec la terre étant cette improbable passerelle surplombant les flots déchaînés. Je la suivis du regard, perplexe. Je n’avais pu auparavant l’apercevoir car elle se situait dans le prolongement de l’autre immense clocher du village où j’étais, mais cette fois-ci je pu parfaitement la voir s’accrocher à ce dernier, au sommet. C’était tout bonnement incroyable et pourtant bien réel ! À quoi donc servait ce phare gardien, luttant seul face à l’enfer naturel ? Je ne pris qu’une minute à me décider et redescendis du mont pour longer la rue me menant à la tour. La porte d’entrée n’était pas fermée, ce que je trouvai tout aussi curieux que l’absence d’êtres au village, mais n’hésitai pas à me faufiler jusqu’aux escaliers en vis menant forcément à la passerelle. Grimper s’avéra ardu car les marches étaient glissantes et creuses au centre – on les avait empruntées de très nombreuses fois, mais il y avait combien de temps de cela ? Je ne pu me résoudre à les compter, cela m’aurait sans doute découragé au bout de la centième car j’étais à peu près sûr qu’il y en avait le triple. L’impression d’être dans un rouleau vertical battu par le souffle de la mer et de l’air était si tenace que parfois le déséquilibre me prenait pour me jeter à quatre pattes contre la pierre. Ma langue goûtait le sel des embruns parvenus jusqu’à moi et c’est littéralement épuisé que je parvins enfin à franchir le dernier degré. Pourtant rodés à l’aventure, mes membres lançaient les signaux d’alertes liés au manque de sommeil et je me dépêchai de m’asseoir dans un coin plus ou moins abrité. Sous mes yeux, un large balcon de pierre menait à cette passerelle étrange que je n’eus soudain absolument plus envie d’emprunter. Pensez-vous, un pont de bois et de cordes malmené tant et si bien par les brusques souffles qu’il s’en retrouve tantôt en oblique, tantôt à l’envers ! Mon poids suffirait à peine à le redresser et je pressentais de grands malaises, mais j’étais habitué et ceci était mon choix pris dès le moment où j’avais franchi la porte du clocher. Je n’étais pas sujet au vertige, heureusement, mais le danger était réel. Et si le temps était passé sur ce fragile pont sans que je ne le visse ? Que les cordes soudain se rompissent et me plongeassent dans le plus terrible enfer ? Mon regard se porta un peu plus loin, vers la tour solitaire, oubliée au milieu de la mer, comme un gardien rongé par son travail. En valait-elle la peine ? Mais la peine était déjà consommée de moitié, rien ne servait de s’appesantir plus sur le trajet et je me relevai, fort, traversant le large balcon jusqu’aux premiers pitons de fer maintenant les cordages. J’eus une grande hésitation à cet instant, car même un enfant de bas âge aurait pu décrocher de ses mains ces crampons-là. Pas question de risquer aussi stupidement ma vie et je sortis de mon sac le filin d’acier, souple et mince bien qu’indestructible (ou presque) qui m’accompagnait toujours. En deux tours de main je l’avais lié à mes propres pitons de trôme, métal extrêmement résistant, fiché profondément entre deux blocs, et aux planches les plus solides que je pouvais atteindre, de la passerelle. Mais je souhaitais plus d’assurance et je m’entourai moi-même de mes filins, les crochant à ma veste d’aventurier, ainsi qu’à un crampon calé entre deux marches. Il était temps de se lancer, peut-être véritablement.

Mon poids stabilisa effectivement le passage, suffisamment en tout cas pour que je pusse avancer, planche après planche, quasiment accroupi sur mes talons afin de réduire ma prise sur les rafales incessantes. Ma veine de titane m’indiquait quatre-vingts-quinze sur l’échelle de cent et je m’étonnais de ne pas subir encore la foudre des cieux. En tout cas il était sûr que si mes filins avaient été d’un acier conducteur, à l’heure qu’il était, j’aurais été bien grillé. Vous m’imaginez bien, agrippé aux cordes, balancé d’un côté à l’autre ; dire que beaucoup rêvent de ce genre de manège ! Je leur aurais bien cédé ma place à ce moment-là.

Je ne pourrais dire exactement combien de temps je mis pour accéder à l’autre tour, mais ce fut interminable. Étendu sur la pierre humide, les oreilles me chantant leurs stridulations d’épuisement, les muscles tressautant et la respiration rauque, je me laissai aller à la limite de la perte de perception puis retrouvai des lambeaux d’énergie. La mer rugissait à mes tympans mais j’étais en sécurité. Tout du moins, plus que sur le pont. Les doigts enroulés serrés autour de la rambarde du balcon de cette tour, je laissai ma vision s’égarer sur l’horizon noir, dont les crépitements mauves semblaient s’être accélérés, sur le village au loin – si loin de moi ! – perdu sur le rivage, sur les flots furieux tout en bas usant sans relâche les racines du clocher. Et à l’instant même où je remarquai un taux d’électricité statique de cent, quelque chose d’incroyable se produisit, me propulsant, inconsciemment sans doute, contre l’appareil de la tour, haletant. Je ne savais plus que faire, si ce n’était de subir ; le spectacle me paralysait. Voyez cette mer sombre, mangeuse de rocs, tout illuminée de l’intérieur par d’effroyables éclairs sortant de son ventre infernal et déchirant l’écume ; fulgurantes lueurs blanches et bleues, tonnantes à l’envers, pointant leurs tridents vers un dôme tourmenté. J’étais figé, stupéfié de tant de beauté ravagée, électrisante, c’est le cas de le dire ! Et alors que le monde semblait avoir atteint son paroxysme de lumière, des formes m’intriguèrent au loin, de plus en plus précises et rajoutant à la scène son lot d’absurdités fantasmagoriques. Cette fois-ci je me jetai contre le garde-corps, penché en avant, les yeux grands ouverts, scrutant désespérément la nuit ; apparurent alors dans la lumière de la foudre, nombre de serpents métalliques ondulants au creux des vagues comme si elles ne les touchaient pas, glissant sans bruit au-dessus et, surtout, avalant par je ne sais quel moyen chaque branche de feu les atteignant. À vrai dire, ces engins-là semblaient attirer à eux chaque éclair, formant une formidable sphère étincelante et crépitante qui allait jusqu’à m’illuminer moi, jetant par flash mon ombre sur la pierre. Et ils étaient silencieux, furtifs, rapides ! Leur coque s’embrasait à l’instant où les explosions électriques se rejoignaient en arcs fabuleux, avant de disparaître.

Bientôt, semblables à des baleines repues, des vers de mer géants rassasiés, chacun s’en est allé au loin, retourné vers je ne sais quelle contrée, qui m’attire tant en pensée que je regrette n’avoir pas eu d’ailes pour me jeter à leur poursuite. Je n’aurais pu non plus rejoindre l’hélicoptère à temps, tout serait redevenu normal… 

Effaré, je contemplais la mer rugir encore quelque temps avant de s’apaiser dans un murmure grondeur. Mes oreilles sonnaient du bruit qui avait fait rage pendant peut-être huit séquences, un temps bien court à vrai dire, un événement éphémère mais non moins fantastique. Le vent soufflait tout aussi fort et je restais assis contre le mur du clocher suffisamment longtemps pour me repasser, en boucle, ce à quoi je venais d’assister. J’en avais pourtant vu, du sensationnel, du merveilleux, de l’invraisemblable ; mais cela ! Pouvez-vous seulement l’imaginer ?Je ne sais pas, cela paraît fou.

Après avoir retrouvé un peu d’esprit, je retournai sur mes pas, tanguant d’un bord à l’autre de la passerelle, ramenant à moi mon filin d’acier ; puis redescendis les centaines de degrés de l’autre tour, manquant glisser trop de fois. Je retraversai le village, toujours désert et, quelque peu mal à l’aise, retrouvai mon hélicoptère à l’abri entre deux monts. Il n’avait heureusement pas été abîmé par la férocité des éléments et je m’installai sur le siège, fatigué. Je ne pensais pas à cet instant inscrire ce qu’il m’était arrivé dans mon carnet de voyage, j’étais trop étourdi pour y penser. Je ne le fais que maintenant, bien longtemps après et chaque détail est toujours gravé en ma mémoire, aussi vivement que l’embrasement des éclairs sur ma rétine. Je vous engage à retrouver Technos, il vous suffira de dire son nom à votre cheval. Pour ma part, j’y suis retourné. Et j’y ai rencontré du peuple. Ces gens-là ont coutume des grands serpents de métal avalant la foudre de la mer, et lorsque j’y étais allé, personne ne m’avait vu, et pour cause : tous s’étaient réunis en un autre village, plus loin, pour une fête. Mais ils n’ont pas su m’expliquer quels étaient les mystérieux engins que j’avais aperçus, ils ne savent pas ce qu’ils sont, ni ce qu’ils font. Une vieille personne m’avait laissé entendre qu’ils pouvaient « récolter la foudre pour s’en nourrir », mais ce n’était qu’une théorie. Je la marque cependant ici car elle me paraît quelque part sensée et aussi parce que c’est la même qui m’avait alors traversé l’esprit, face à ce stupéfiant spectacle. Ces bêtes-là, sans doute maniées par des êtres, peut-être même à l’intérieur, pourraient se recharger et fonctionner ainsi, ou bien transporter cette énergie quelque part, vers leur contrée, leur monde. Mais toutes les autres fois où je me rendis à Technos, le taux d’électricité statique n’était pas suffisamment élevé pour permettre un tel événement et je finis par me décourager, sans pour autant ne plus y aller car j’ai là-bas des amis et aurai peut-être la chance de revoir un jour les étranges engins métalliques. »

La jeune femme releva la tête, encore égarée. Quelques mots qu’elle n’avait pas saisis comme hélicoptère, pilastre, « veine de titane » et séquence la laissèrent songeuse. Elle avait déjà entendu parler « d’humains », on la disait de cette espèce, mais elle n’avait jamais eu envie, étrangement, d’approfondir plus, de connaître leur mode de vie et leur planète d’origine. Quelle dualité bien embêtante ! Là serait donc la raison de son but ? Tout savoir sur le commencement d’une autre vie, afin de moins craindre le propre sien.

Elle relut rapidement quelques passages en vue de les noter sur son carnet de voyage, des éléments pouvaient la mettre sur une éventuelle piste, comme par exemple retrouver ces fameux serpents avaleurs de foudre et les filer… Cette idée l’excitait particulièrement. Arriverait-elle ainsi en un monde encore tout à fait inconnu, le prélude des préludes ? Ou cela ne serait-il qu’une déception, tout comme le coquillage sans fond ?

Il lui fallait aussi réfléchir à chaque possibilité lui entravant la route une fois arrivée à Technos, comme une tempête sans pitié, une passerelle trop vieille, (mais oserait-elle passer par là ? Et y serait-elle obligée pour rejoindre dans leur course silencieuse ces « baleines repues » ?), ou bien encore le moyen de voler au-dessus de la mer sans se faire repérer… ni griller. L’hélicoptère semblait tout à fait être un engin de transport volant, mais était-il en métal conducteur ? Si oui, l’homme de l’histoire avait eu chaud, un peu plus et il y serait passé. Il lui fallait donc quelque chose de volant, de non conducteur, (elle n’y connaissait rien en matière d’électricité), de petit, de maniable, d’invisible peut-être ? Cela faisait déjà beaucoup de critères. Où allait-elle trouver tout ceci ? Et puis, une « veine de titane » lui serait bien pratique en vue de juger du taux d’électricité dans l’air. Qu’était-ce, au juste, une « veine de titane » ? Pas les veines qu’elle apercevait au niveau de son poignet, elle l’espérait. Sans doute une technologie qui lui était encore inconnue – de son monde ? Ah, voilà un rapport qui avait le mérite d’être fourni d’indices sur son lieu, elle avait même le nom du monde parallèle, quoi demander de plus ?

Il lui prit soudain l’envie de se lever et d’y aller, là, tout de suite, sans aucune préparation. C’était bien bête, et elle ne le fit pas, mais son cœur était ainsi, véloce et fonceur.

Alors qu’elle allait poursuivre sa lecture, un bruit de pas l’alerta ; un être vint dans son rayon observer les livres à son tour. La jeune femme eut un choc, il s’agissait d’une si belle personne ! Peut-être de sexe féminin, ou peut-être masculin, elle ne savait pas, peut-être était-elle d’un genre qu’elle ne connaissait pas, ou des deux. Peu importe, sa prestance, sa splendeur l’éblouirent et la laissèrent fragile. Elle n’osa plus regarder, son cœur battait trop fort, on allait l’entendre ! Mais sa mémoire l’assaillit d’images rémanentes. D’immenses ailes d’or nonchalamment étendues, rivière précieuse, le long d’un dos arc-en-ciel, des plumes chatoyantes couvrant une beauté nue, une longue queue fournie, panache flamboyant battant la cadence des pas. Son visage, elle n’avait pas assez vu son visage, il lui fallait relever la tête, affronter ses émotions. La jeune femme, fébrile, avala les informations transmises par ses yeux, rencontra la courbe de la nuque dont les longs poils roux se poursuivaient jusqu’à la queue, les mains papillon, graciles et opalescentes, les doux pieds nus recouverts de plumes colorées. L’être, occupé à lire les tranches des écrits reliés, ne semblait pas se préoccuper de cette soudaine force d’attention. Mais il finit par tourner la tête en un geste que la jeune femme trouva si fabuleusement réconfortant, qu’elle ne se sentit plus elle-même. Le regard outremer, à peine dissimulé sous l’épaisse chevelure d’or cuivré, en boucles lourdes, établit un lien avec ceux, chocolat, de la jeune femme. L’air parut comme crépiter et le cœur subitement affligé, cette dernière baissa les yeux et rompit le contact.

« Bonjour, humaine. » La voix lui parvint, bien que traduite, avec l’intonation chaleureuse de la créature. Comme elle aurait aimé s’y blottir ! Y rester pour toujours, éternellement protégée !

« Bonjour… », répondit-elle, la gorge serrée. Tant d’émotions !

« D’où venez-vous ? », osa-t-elle enfin.

La créature sembla esquisser un mouvement d’hésitation. Avait-elle compris sa question ? Venait-elle de quelque part ?

« Je suis née dans la maison, et vous ?

— Oh… également. Enfin… oui, non, de même. » Elle sourit faiblement. Pourquoi se comportait-elle comme une idiote ? Elle se sentait très mal à l’aise, comme si la douleur en son esprit se répandait petit à petit dans tout son corps. La pièce se brouillait doucement sous ses yeux lorsque soudain une main se posa sur son épaule et les sublimes iris outremer la fixèrent, ancrés dans son cœur. Elle retrouva alors toute sa lucidité, de manière pétillante. La tristesse s’effaça et sortit de sa bouche un mot très étrange, qu’elle n’avait jamais prononcé et dont la signification lui semblait lourde de conséquences mais pourtant si légère !

« Maman ? »

La créature retira sa main, mais d’une douce façon. La jeune femme ne saisissait plus rien, elle se sentait complètement perdue. Elle connaissait ce mot qu’elle venait de chuchoter, elle devinait sa valeur, son poids affectif. Mais elle ne savait pas pourquoi il était sorti à cet instant précis.

« Excusez-moi, ne faites pas attention… je suis fatiguée en ce moment, j’ai dit n’importe quoi… »

Elle se releva, esquissa un geste de rejet puis se retint. Elle avait suffisamment fait de bêtises aujourd’hui.

Le livre sous le bras, après avoir remis une mèche derrière l’oreille, embarrassée, la jeune femme salua la belle créature d’un hochement de tête, murmura un dernier pardon avant de s’éloigner rapidement, mettant le plus de rayons entre elles. Elle ne voulait pas réfléchir, pas revenir sur ce qu’il venait de se passer, trop de gêne, trop d’imbécillité de sa part.

Adossée à un canapé de velours bleu nuit, doucement se remettant, elle ne pensa à rien. Ou tenta en tout cas de ne penser à rien, mais l’événement avec l’étrange créature lui revenait sans arrêt, tel un leitmotiv de remords. Pourrait-elle un jour se comporter normalement ? Disons, avec un minimum de bon sens ? Comme si une malédiction la poursuivait. Elle n’était pas superstitieuse mais avait entendu beaucoup d’histoires décidément bien inquiétantes…

Le mieux serait qu’elle continuât de lire, continuât de poursuivre son but, se plonger au cœur de sa préoccupation majeure : découvrir le cœur de la maison. Mais cette préoccupation n’était-elle pas vaine ? Ne devrait-elle pas plutôt se construire un avenir plutôt que de chercher inlassablement dans le passé ?

Elle finit par déposer le livre à ses côtés et se relever, agacée. Lionne en cage, ses pas la ramenaient devant le sofa bleu, interminablement. Ses pieds finirent par buter sur son sac et elle se rattrapa de justesse en jurant. Par une subite envie, elle le fouilla pour en extraire la petite bille orange que lui avait donnée précédemment la Fertygus. Elle se répéta mentalement la charade : « en premier, après le renversement vous vous êtes retrouvée devant sa couleur ; en second c’est celui qui a été choisi qui vous attire ; en troisième, à travers eux vous ressentez la vie chaque temps qui passe tout en étant souvent dessus. Le tout est une flore nocturne. »

Elle cala son menton sur la paume de sa main droite et croisa les jambes au sol.

« Après le renversement… il faudrait déjà savoir de quel renversement il s’agit. Et « vous » ? Comment ce fait-il que ce me soit particulièrement destiné ? Il est très étrange que cette femme connaisse tout de mes pérégrinations au point d’en faire une charade. C’est absurde ! À moins qu’il ne s’agisse des êtres de la maison en général ? En ce cas, quel type de renversement ont-ils connu ? » Elle eut beau retourner la question de multiples fois dans sa tête, il ne lui semblait pas avoir lu ou entendu quoi que ce fût au sujet d’un bouleversement ayant marqué les esprits. Des choses comme cela ne se passaient « qu’au-dehors » là où les guerres faisaient rage, pas ici.

« Bon sang ! Ce n’est vraiment pas mon jour. Allez, je tente le tout pour le tout. Le « vous » particulier et tant pis pour la rationalité. J’en ai marre ! »

En tournant la chose ainsi elle réfléchit à chaque renversement qu’elle avait pu subir. Tout d’abord d’ordre psychologique, elle finit par abandonner. Lors de son entrée dans la maison, choc assez éprouvant ? Mais elle ne se souvenait pas d’une quelconque couleur l’ayant accueillie. Et si elle tentait de se rappeler tous les endroits l’ayant choquée ? Trop de lieux, trop de nouveautés. Trop de couleurs. Elle finit par se tenir la tête en gémissant. Sa nature indécise et tourmentée la poussait à se lever, à courir tout le long des rayons innombrables et à appeler Silfi pour s’enfuir quelque part, loin, bien loin de tout cela, dans un néant réparateur.

Reposant la bille orangée dans la sacoche, en manque d’inspiration, la jeune femme se redressa et emporta le bouquin avec elle. Elle n’avait pas envie de recroiser la belle créature, elle préférait aller lire chez elle, Nyalstrada ou « Chaumière » en langage universel.

Appelant l’équidé couleur de nuit, elle le vit apparaître au sortir d’un rayon. Si rapide ! D’un leste bond, elle passa la jambe gauche par-dessus l’encolure et lui murmura le nom de son chez-soi, une fois bien installée. Ils sortirent au trot par une pente de bois remontant, bordée de caisses métallisées dont elle ignorait l’utilité puis passèrent dans une petite pièce rectangulaire aux coins embellis par de belles lampes de tissu ouvragé. Leur lumière diffusait une calme ambiance qu’elle n’eut pas le loisir d’apprécier longtemps : sa monture se mettait au galop et franchissait un palier nuancé de blanc et de noir. La salle suivante s’agrémentait à l’inverse de la précédente de moquettes moirées sombres et d’un plafond imposant tout en panneaux hexagonaux assemblés comme un puzzle pour former des signes incompréhensibles.

La jeune femme ne savait jamais par où passait Silfi, des raccourcis sans doute, toujours de nouveaux endroits depuis le temps qu’elle le connaissait.

Dans un miroitement de flammes artificielles – du moins le supposa-t-elle car elle n’en sentit la chaleur – l’animal bondit à travers un monde flou. Ses yeux refusaient de lui rendre une image nette de ce qui l’entourait et elle finit par laisser tomber, étonnée.

« Curieux », murmura-t-elle pour elle-même.

Elle aurait aimé connaître le nom de cet endroit pour pouvoir y retourner. Si le Guide existait, quelles connaissances universelles devait-il posséder !

Un morne couloir poussiéreux succéda aux chatoiements du feu vivant, une brève lueur grise au lointain dont elle ne put déterminer la source car le cheval filait sur le côté dans un renfoncement qu’elle n’avait pas eu le temps de remarquer. La grotte par-derrière la laissa bouche bée. Des stalactites et stalagmites se rejoignaient en de formidables sculptures du temps, torsadées, luisantes d’humidité ; un souffle glacial, odorant la mousse et le calcaire, lui envahit les narines. Le sabot avant-droit de Silfi dérapa soudainement sur une roche traîtresse et elle crut recommencer les mésaventures de la forêt mystérieuse. Il se rétablit heureusement promptement, d’une manière acrobatique, redressant le poitrail jusqu’à n’être plus que sur deux pattes. La jeune femme s’accrocha fermement, légèrement inquiète. Par une formidable détente, sa monture franchit l’obstacle presque avec aisance et s’en fut au milieu d’un faible cours d’eau. La terre ici accrochait, car boueuse, et ils purent continuer leur route sans danger cette fois-ci. Plus qu’une grotte, elle se rendit compte qu’il s’agissait d’une caverne tant sa largeur et sa hauteur étaient impressionnantes. Ses salles glacées se succédaient à un rythme effrayant et leur position labyrinthique ne lui permettait aucun repère. De plus, elle ne savait comment se nommait ce lieu et ne voulait pas le chercher. Y retourner volontairement ne lui disait vraiment rien.

Un siphon d’eau se présenta brusquement devant eux mais l’animal ne chercha pas à l’éviter. Sous un cri de surprise apeurée de sa cavalière, il bondit en son cœur… et atterrit sur un sol chargé d’aiguilles de conifères. L’eau furieuse n’avait même pas touché les deux êtres et son grondement s’éteignit dans leur dos comme un ancien souvenir. La cavalière se retourna vivement pour ne voir qu’un sous-bois moucheté d’éclats lunaires. Son chez-soi, Nyalstrada, découvert il y avait de ça maintenant trois ans… 

Elle descendit du cheval, chancelante, et lui flatta l’encolure avant de le laisser partir. Devant elle, une douce chaumière l’attendait, son humble porte de bois lui promettant un intérieur inchangé, chargé de récits et de doux repos.

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La grande malheureuse – prologue et chapitre I

Il était une fois une maison…

une maison vivante, curieuse, généreuse, mystérieuse, taquine, intelligente.

Cette jolie petite bâtisse, à la bordure d’une clairière modeste, passait son temps à observer les nuages se dorer aux rayons du soleil, les oiseaux créer leur nid sous la corniche, ses volets s’écailler doucement sous le passage du temps et des intempéries discontinues…

Les jours passant, puis les années, la petite maison commença à ressentir un léger vague à l’âme. Après tout, cela faisait bien longtemps qu’elle avait été abandonnée par ses propriétaires. Depuis leur départ, plus personne au monde n’était venu lui rendre visite n’y même s’était approché par hasard de sa clairière chérie.

L’humble demeure s’ennuyait ; ses fenêtres semblaient des yeux larmoyants avec leurs grands verres empoussiérés, sa toiture s’effondrait par-ci par-là, emportant avec elle des morceaux d’espoir.

Rien ne paraissait vouloir changer.

Alors, un jour, la maison se résigna. Son cœur se ratatina tout au fond d’elle, son souffle s’amoindrit. Une dernière fois avant de s’abandonner, elle prit une grande inspiration…

Et, brusquement, éternua ! Il y avait sans doute bien trop de poussières chez elle, mais cela la secoua tant qu’une nouvelle pièce apparut ! Toute menue avec quatre colonnettes dans les coins, supportant sur leur imposte de marbre rose les écoinçons du dôme de ce nouvel endroit. Résolument chaleureuse.

Étrangement cependant, la bâtisse n’observa pas de porte et en fut très surprise, plus que par le fait d’avoir créé par un simple éternuement une autre place en son intérieur. Elle la sentait confortable, chaude, mystérieuse bien sûr… différente. Pourquoi ne pouvoir y entrer ?

Les années se mirent alors à fuir comme une eau de rivière autour d’un puissant rocher, ne la touchant pas d’un seul doigt invisible ; elle était devenue immortelle par le don de ce cœur étrange.

Un autre curieux événement se produisit dans le même temps, c’était comme si des millions de veines parcouraient ses murs, apportant un regain d’énergie chaque aube nouvelle, et elle grandit, grandit, grandit tant que l’univers lui-même parut n’être qu’un ballon d’enfant.

Bientôt, son esprit décida d’accueillir des gens chez elle. Après tout, maintenant qu’elle était si grande, il eût été bien triste que personne n’en profitât. Ainsi vinrent foultitude de peuplades toutes différentes qui occupèrent bientôt chacune de ses pièces.

Elle continua donc de se développer sans cesse, pendant des milliers puis des millions d’années… Jamais elle ne s’arrêta de créer ni d’accueillir. D’humeur changeante, ses propres lieux s’amusaient à vagabonder, ne rendant pour personne l’orientation aisée (si ce n’est impossible).

La seule et unique pièce qui resta à jamais méconnue fut le cœur qui lui avait permis tout ceci.

Et elle fit toujours en sorte que personne ne l’atteignît, peut-être tout d’abord par crainte (qui sait si une fois pénétré, celui-ci ne disparaîtrait ou sa magie ne s’enfuirait ?), puis par la suite par habitude… Puis elle oublia. Son esprit était si vaste qu’il songeait à mille choses à la fois et il ne se préoccupait plus d’un endroit que personne depuis tant de millénaires n’avait pu découvrir.

Portons-nous sans arrêt notre esprit sur l’organe tambour qui nous fait vivre ?

Chapitre I

 

Sous sa main, l’humide et froid rocher lui parut être le seul élément stable du décor ; les paupières serrées à la limite d’un mal de tête, elle inspira avec force les effluves de terre grasse, fraîchement trempée.

Se firent échos les inquiétudes de son cœur sous l’artère du cou en contraste de la lente et puissante respiration qui soulevait sa poitrine à intervalles réguliers.

Plus les secondes s’égrainaient plus ses songes s’évaporaient en un brouillard bienheureux d’où elle finit par se relever légèrement, comme craignant le retour de ces images fugitives.

Une aube aux doigts fantomatiques apparut sous l’ourlet de la nuit, faiblement éclairante, guère rassurante mais lui permettant de se situer un peu mieux qu’il y avait… une heure ? Combien de temps avait-elle souffert sur ce bloc de pierre si peu accueillant ? Elle observa ses paumes sales, ses avant-bras aux multiples traces sanglantes – ce qui restait après la cautérisation – provoquées par les bords de feuilles coupantes, les ronces et autres plantes peu agréables.

La démarche chancelante, elle tenta de se diriger à la pâle lumière du jour naissant, essayant d’éviter des trous d’eau particulièrement nombreux après l’averse nocturne.

Elle était d’ailleurs complètement inondée et le moral absent, comme atone ; la seule idée qui trottait en son esprit pour le moment était un désir puissant de se retrouver près d’un délicieux feu de cheminée, vêtue d’habits chauds et secs… mais elle savait pertinemment ne pouvoir s’y retrouver lorsque même le soleil serait haut dans l’éther.

C’était une question de volonté.

Malgré tout, elle n’en pouvait plus, l’épuisement la gagnait à nouveau, engourdissant ses muscles absolument pas reposés d’une nuit sur un roc.

À l’est, une pointe d’or épingla l’horizon clair et ce fut un véritable écheveau qui lui brouilla l’esprit sous l’impassibilité des différentes espèces d’arbres plus ou moins grands mais surtout désespérément nombreux.

Elle s’effondra au bout de quelques centaines de mètres, lasse de résister face à l’épuisement.

Serrant une poignée de feuilles mortes collées à une motte de terre gorgée d’eau, un sourire d’absence barra son visage lorsqu’elle se retourna sur le dos, les prunelles fixées à la ramure s’égouttant des bois. Était-elle morte sans même s’en rendre compte et continuait-elle à diverger ? Le monde après la mort serait bien cruel, loin des mythes contés à l’abri des chaumières.

Mais c’était absurde… et impossible. Pas ici, pas seulement avec ce qu’elle avait subi.

Elle songea, avant…

Elle se tenait devant l’entrée du coquillage. Des jours et des jours à marcher et parcourir à cheval les infinités d’espaces de l’intérieur sans relâche, retombant très souvent sur ses pas sans savoir si elle avait véritablement tourné en rond ou si les pièces avaient changé de place, comme à leur habitude.

Après la découverte d’une jolie entrée en trompe l’œil, représentant un petit tunnel de nacre – qu’elle avait failli emprunter sans réfléchir avant de remarquer un creux de la taille d’une main, très discret –, elle s’était retrouvée au bord d’une plage idyllique, dont le sable si blanc et fin avait étourdi son sens du toucher…

Tout au bord d’une eau incroyablement nuancée de teintes dont son regard se régalait comme d’une gourmandise imprévue, elle voyait cette immense coquille trop éclatante pour des yeux déjà emplis de la magnificence naturelle de ces lieux.

L’entrée… telle une jolie petite maison.

La croyance d’avoir atteint son but fit fleurir son cœur d’une joie difficilement supportable après ces longs temps d’attente et d’espoir.

D’une main tremblante elle effleura l’ondulant contour de cette maison maritime, du sel se déposant sur le bout de ses doigts. La voûte intérieure se dissimulait en tournant de manière concentrique, du sablon saupoudrait sur quelques pas la coquille de calcium qu’elle foula sans hésiter. Elle était persuadée d’avoir enfin trouvé le cœur, ou du moins le chemin l’y menant.

L’excitation la gagna et, une paume glissant le long de la paroi, elle avança et tourna, tourna encore. Il lui semblait que le temps s’était allongé, la piégeant dans un léger tournis ; le calcium brut laissa sa place à une nacre délicate et brillante, douce à sa peau asséchée qui, reconnaissante, retrouva soudain une souplesse étonnante. Elle s’arrêta, un peu interloquée, et l’observa : comme elle était soudain belle et polie ! Ses ongles eux-même chatoyaient étrangement, propres et limés. Une curieuse démangeaison à la tête, au-dessus des oreilles, l’alerta et elle se tâta avant de retirer les mains, choquée et légèrement inquiète. Pas d’erreur, il y avait bien là quelque chose d’à la fois dur, solide et velouté. Ses paumes se portèrent à nouveau au crâne pour discerner par le toucher des sortes de bois de cerf continuant de grandir jusqu’à atteindre la longueur d’un avant-bras, sublimement torsadés. Ces nouvelles cornes à plusieurs branches tiraient gracieusement vers l’arrière de la tête, parfaitement équilibrées.

Il n’en fallut pas plus pour que sa bouche s’ouvrît sur un « oh ! » muet, et un impérieux désir d’observer son nouveau visage l’agita avant qu’elle ne se reprît – les tours de cette sorte ne pouvaient être que normaux en s’approchant du cœur. Elle continua donc sa progression sous l’écho de la lumière extérieure emprisonnée et réfractée par les multiples facettes de la coquille, des frissons lui parcourant le bas du dos et remontant le long de la colonne vertébrale…

Ne subissait-elle pas encore une transformation ? Pourvu qu’elle ne perdît totalement son apparence originelle, cela pouvait perturber son objectif ou sa marche. Sans vraiment y penser et sans s’arrêter, elle porta ses doigts à l’endroit de la faible irritation pour, sans autant de surprise que la première fois, y deviner une petite touffe lisse de poils qu’elle pouvait, en se tordant le cou, découvrir d’un beau blanc argenté. Allons bon. Était-elle devenue une sorte de cerf ? Mais un cerf blanc ?

Alors qu’elle se posait la question, la fin du coquillage apparut brusquement, aussi hermétique que la déception qui lui tordit à l’instant même le ventre, aspirant tout son courage. L’amertume l’envahit et la secoua, il devait forcément il y avoir une sortie, quelque qu’elle fût.

Poussant, scrutant minutieusement, elle ferma les yeux puis les rouvrit, tapota. Rien ne se modifiait. Tout ce chemin pour… une impasse ? S’était-elle trompée ? Était-ce juste une de ces illusions prisées par la maison ?

De dépit, elle détourna son visage de ce triste dénouement et refit le chemin en sens inverse.

Choquée d’apercevoir la sortie après quelques tours seulement, elle mit cela sur le compte de son esprit lassé puis poussa une exclamation de réelle surprise.

Un puissant effluve de terre et d’herbe lui prit le sens olfactif tout entier et elle resta là, saisie par ce qu’elle voyait. D’énormes troncs verts, bizarrement plats ou incurvés et recouverts d’un fin duvet pâle, très curieusement plantés dans des collines brunes extrêmement irrégulières, se prêtaient à son regard. Tout cela était très embrouillé, chaotique. Où étaient passés la plage, la mer, l’air marin ? Ici, les parois de calcium étaient translucides, orangées, striées de noir.

Elle se décida à faire un pas à l’extérieur…

Tout devint flou, précipitant sa vision en un tourbillon d’incohérence où le sol, fuyant très vite et très loin en dessous d’elle, était à peine distinguable, et où les troncs émeraude disparaissaient de sa vue.

Le terrible mal de tête qui l’étourdit quelques secondes lui donna une sensation de déjà-ressenti et lorsque enfin ses yeux retrouvèrent un semblant de stabilité, la nausée la plia en deux, essoufflée.

Elle venait d’arriver dans une forêt… et ce qu’elle avait pris pour des arbres sans branches, sans feuilles, n’étaient que l’herbe à ses pieds.

Pas de temps pour y réfléchir car une angoissante pensée traversa son esprit, la jetant quatre pattes au sol qu’elle s’empressa de fouiller. Avait-elle perdu tout moyen de retour à ce lieu si propice au cœur ? Devait-elle tout recommencer, elle qui paraissait s’être si fortement rapprochée de son but ?

Lorsqu’un léger calme lui revint, laissant ses yeux s’accoutumer à la faible luminosité sourdant de sous les rameaux, sa main continua de chercher, plus méthodiquement cette fois-ci, l’entrée ou la sortie par laquelle elle venait forcément de passer et qui, peut-être (avec beaucoup d’espoir), pourrait la ramener à cette blanche plage.

Ses doigts heurtèrent alors quelque chose qu’elle vit rouler sous son regard perplexe. Un petit coquillage…

À cet instant la question fut de savoir par quelle injustice de telles émotions existaient, si puissantes qu’elles peuvent jeter dans les affres du désespoir.

Elle, voyageuse aux multiples découvertes, qui avait tant vu, tant résisté à moult chocs émotionnels sans jamais se retrouver en pareil état ! Il y avait une limite à tout, notamment à sa désillusion, et elle venait de la franchir.

Retrouvant lentement un semblant de stabilité, elle glissa précieusement la minuscule coquille dans une poche de son grand sac de tissu et se mit en marche, car c’était tout ce qu’il lui était possible de faire (mais quand avait-elle transformé le non vouloir en non pouvoir ?).

Le soleil glissa quelques rayons au travers des troncs nombreux ; c’était un astre finissant, au pourpre manteau et partant éclairer d’autres contrées déjà.

Pourquoi un tel endroit, pourquoi à cette heure, elle ne le savait pas, et cela à vrai dire lui importait moins que de trouver une porte de sortie le plus rapidement possible.

Curieusement à l’aise dans cette forêt pourtant très irrégulière, aux trous et mottes assez nombreux pour la faire chuter quinze mille fois sans succès, elle se dirigeait sans trop de mal, espérant tout de même ne pas se perdre en d’inutiles circonvolutions.

Tandis qu’elle évitait habilement les branches mortes tombées au sol, l’obscurité l’avalait à chaque pas un peu plus jusqu’à ce qu’elle ne pût avancer sans danger, danger qui ne tarda malheureusement pas à survenir, car chaque instant de répit a sa fin.

Se baissant pour éviter de justesse une grosse branche horizontale, un entrelacs de ronce lui emmêla méchamment les pieds et lui fit connaître une douleur encore jamais ressentie.

La pente se situant juste derrière lui donna l’élan suffisant pour aller rouler-bouler et s’écraser la tête la première sur un gros rocher malvenu. Sonnée, elle ne ressentit même pas la pluie glacée se déversant un peu plus tard.

À présent qu’elle avait bien retourné ces pensées malheureuses avec beaucoup de remords (mais pourquoi ? Ce n’était absolument pas de sa faute, si ?), elle songea à son pitoyable état présent.

Il lui était trop risqué de rester ainsi effondrée sur le sol spongieux, immobile toute une journée, laissant l’espoir la quitter peu à peu…

Allons, n’avait-elle pas déjà surmonté pire situation ?

« Non », lui chuchota la tristement sincère partie de son esprit, « le pire c’est quand tu as dû courir pour rattraper la mer qui s’en allait sans toi et, optionnellement, la barque qui t’a permis de traverser le désert brûlant que ce lieu était devenu et que tu aurais dû subir si justement tu n’avais pas sprinté très vite ». En effet, cette angoisse-là n’avait duré que quelques minutes… dures et longues minutes mais tout de même, comparée à l’affreuse situation dans laquelle elle se trouvait à l’instant même et qui, elle, durait depuis maintenant plus de douze heures, en se référant à son temps, ce n’était que pacotille. Néanmoins, elle ne pouvait abandonner.

Se relevant tout doucement sans réussir à éviter un trouble de la vision, elle resta un instant chancelante. Une goutte de sueur lui chatouillait la narine depuis tout à l’heure et sa main, agacée, essuya ce qui se révéla être le sang restant ayant coulé du front au nez. Elle s’était salement amochée tout à l’heure mais le front saignait toujours beaucoup pour peu de chose, ça n’avait peut-être pas été si grave. Elle ne pouvait s’attendre à moins après s’être explosée sur une matière aussi dure que la pierre, et puis, cela guérissait vite, comme toujours.

Utilisant l’écharpe de laine de son sac, elle improvisa un bandage pour l’une des ses cornes dont le bout pendouillait déjà, brisé par le choc. De ce côté-là apparemment et heureusement, elle ne ressentait pas de douleur. « Ce serait trop fort que je subisse mille maux à cause d’une chose qui ne m’appartient pas ! Enfin… qui s’est greffé là sans mon accord ».

Cependant elle était d’une suffisante bonne foi pour accorder qu’elle se sentait plutôt à l’aise dans ces bois en les parcourant, si l’on mettait de côté sa récente mésaventure, et c’était sans aucun doute lié à cette métamorphose. Bien sûr, la forêt était le domaine de prédilection d’un cervidé… drôle de coïncidence ! Mais elle ne pensait pas du tout que cela en fût une, au contraire. Peut-être une épreuve avant de toucher le cœur tant désiré ? (L’espoir n’a pas de fin.) Pourtant, qui se soucierait donc d’une aventurière comme elle ? Encore moins la maison ! Elle n’était qu’une fourmi, une poussière à ses yeux, si des yeux elle avait. Alors pourquoi…  « Oh, tu le sais bien, il y a toujours ce genre de choses qui arrive, ça n’a rien à voir avec ta quête ». Ainsi en avait-elle fait une quête… mais quand ? Devait-elle vraiment se mettre à penser sans arrêt au passé depuis qu’elle se traînait dans cette forêt interminable ? Était-ce la fin qui lui était réservée ? Et il n’y avait rien de pire que de ressasser, tourner sans un seul instant de répit les questions sans réponses sous un crâne qui tourmentait déjà par la fatigue.

« Peut-être devrais-je trouver un abri et m’y poser quelques instants le temps que je me sente un peu mieux. Mais si je suis dans une de ces parties ou rien n’avance ? Ou bien ne suis-je pas la seule à parcourir cette forêt, avec un peu de chance ? (Il était rare qu’elle songeât ainsi.) S’il m’arrivait malheur, qui se rendrait compte de ma disparition ? Je le sais, il faudrait que ce soit bien terrible, mais personne n’est à l’abri d’une chute dans un profond ravin. Oui j’ai quelques connaissances, mais au bout de combien de temps s’inquiéteraient-elles ? Quand bien même Silfi son cheval Vlaamperd – pourrait me les trouver, j’ai des doutes quant à sa capacité à les ramener à moi… en particulier à cause du moyen d’entrée en ce monde qui est en ce moment même dans ma poche ! Peut-être existe-t-il un autre moyen d’y accéder ? Devrais-je tout abandonner et repartir à cheval ? À quoi servent ces questions idiotes et absurdes ? »

Elle poussa soudainement un grand cri de rage qui se résorba rapidement dans les feuillages rouille puis continua de marcher, une force renouvelée, venant d’elle ne savait où, irriguant ses muscles endoloris.

Néanmoins sa vision allait de mal en pis, les taches se multipliaient et se troublaient sur sa cornée, elle avait l’impression que sa tête était prête à exploser et que son corps se déformait ; bientôt, ses jambes dont l’adrénaline avait permis qu’elles pussent fonctionner puissamment, se dérobèrent sans avertir, la faisant chuter durement sur les genoux. Sans ne plus savoir ce qu’il se passait, tous ses sens se confondirent comme si elle… oui, elle était devenue une substance molle, quelque chose d’indéfinissable, quelques secondes d’absence et de grande lucidité, un passage d’un état à un autre.

Cette transition prit fin, laissant à la place de la jeune femme un superbe cerf au pelage gris argent. S’acheva alors la pensée de l’être qu’elle était pour n’être plus qu’animal. Et l’animal bondit entre les troncs qui défilaient, frôlant leur écorce rugueuse, soulevant moult mottes de terre à ses lestes sabots… il courut tant et tant que l’astre emplit le ciel de sa poudre blanche, rayonna de félicité dans son royaume pervenche puis descendit lentement les marches jusqu’à l’horizon, non point ensommeillé mais décidé à réchauffer d’autres terres.

L’ombre panachait l’orient, ses larmes pétillaient déjà et les couleurs fusionnèrent pour étreindre le pays d’une nuit implacable.

Bientôt ne luisaient par intermittence dans l’obscurité que deux globes mouvants, si rapides qu’ils laissaient presque dans leur sillage une réminiscence étoilée. Cette course aussi vive que s’il était poursuivi par une horde de monstres sanguinaires ne se termina qu’avec le retour du soleil et la fin de la forêt… une fin brutale. C’était un mur qui s’étendait ici, aussi haut qu’une montagne, aussi large qu’un océan, absolument perpendiculaire au sol et sans aucune aspérité. De bois sombre, veiné de rouge terreux, il paraissait aussi inébranlable qu’un roc ; l’animal le longea par instinct, poursuivant son chemin cette fois-ci au trot, le museau lâchant une vapeur blanche dans le frais matin.

Les heures se suivirent, accompagnant l’astre dans sa marche au sommet du royaume et lorsque ses rayons tombèrent en bruine sur le doux pelage du cerf, un autre mur fit son apparition, aussi brun que l’autre avec lequel il formait un angle droit.

Ou bien la malchance accrochait ses pas, ou bien il n’était pas parti du bon côté.

Le soir approchait lorsque l’animal disparut après avoir suivi la limite, laissant sa place à la jeune femme, étourdie et perdue. Elle leva la tête, ne sut combien de temps était passé, se rappela uniquement de très vagues instants, d’odeurs et de sons beaucoup plus marquants que ses sens habituels. Quel était donc cet étrange mur qui l’interpellait et où la lumière oblique du soleil couchant venait caresser les nuances ? Il lui était arrivé quelque chose de très étrange et inhabituel et qui plus est dont elle ne pouvait réellement se souvenir.

Elle s’adossa à cet immense barrage et leva les yeux au dôme outremer qui la surplombait. Elle réfléchissait.

Bien que cherchant, rien d’intéressant ne lui venait. N’y avait-il aucun fichu moyen de s’échapper d’ici ?!

C’est alors que tout bascula et en moins d’une seconde la terre fit obstacle et le mur devint sol.

Confuse mais s’adaptant très rapidement, elle se remit debout, soulagée que les arbres qui pointaient très étrangement à l’horizontale fussent suffisamment espacés du… de ce qui était sous ses pieds, pour qu’elle n’eût pas à courber la tête. Devant elle, le ciel… 

Essayant de réprimer une sensation de malaise face à ce retournement littéral de situation et de se dire que ce qui était sous ses pas était bien définitivement dans le bon sens, la jeune femme avança jusqu’à finir par dépasser la cime des arbres. Lorsqu’elle se retourna, la forêt hérissait ses milliers de flèches vertes et cette simple vision lui donna la nausée. D’autant que loin au-dessus ce n’était bien sûr plus le bleu qui dominait, tout comme à sa droite où elle pouvait apercevoir l’imprécis barrage de bois, ainsi qu’à sa gauche, si distant qu’il disparaissait partiellement dans une brume nouvelle. Elle ne remarqua pas que ses cornes et sa queue avaient disparu ; la boîte était renversée, maintenant il ne lui restait plus qu’à plonger dans l’océan céleste… 

Il lui semblait qu’elle marchait depuis des heures et des heures, mais que voulait donc dire le temps ici ? L’impression était tenace de progresser en vain, un peu comme remonter un tapis roulant à la même vitesse. De surcroît, le paysage ne changeait quasiment pas, c’était à peine si les arbres diminuaient dans le lointain, et l’espace éthéré qui s’étalait au-devant de sa trajectoire n’était en aucun cas un repère de distance.

Puis, petit à petit, le ciel emplit totalement son champ de vision et les murs finirent par disparaître en une opalescence bleutée ; elle baignait en un univers azur où singulièrement des formes glissaient çà et là, à moins d’un mètre, mouvantes et furtives. Enfin, elle s’arrêta. La sensation était trop forte d’avoir un mur invisible juste en face, à un bras de distance ; elle tendit la main très lentement jusqu’à ressentir dans ses doigts une drôle d’aimantation qui lui courut jusque dans le coude avant qu’elle ne se retirât.

« Je n’ai aucun autre choix que de foncer de toutes façons. Je ne vais pas rester là à tergiverser cent mille ans ! »

Elle plongea. Littéralement. La force d’aspiration, ce chatouillement si particulier lui envahit tout le corps, la projetant au travers de la barrière ; les formes qu’elle n’avait qu’à peine distinguées se précisèrent et elle put observer, les yeux grands ouverts et avec émerveillement, des centaines d’étranges losanges rosés à carré central, ce dernier variant entre le blanc et le bleu dans toutes les nuances possibles.

Alors qu’elle en prenait conscience, l’apesanteur disparut et ce fut brutalement une sensation de chute qui la fit crier de surprise mêlée de peur. Un de ces engins volants l’effleura et s’éloigna en spirale, un moment déstabilisé par le courant d’air provoqué ; le cœur de la jeune femme battait follement ! Elle était complètement paniquée, s’écraserait-elle tout bonnement sur une terre qui ne manquerait pas d’apparaître au-dessous d’elle ? Ou bien le monde se serait-il encore inversé et ne ferait-elle que filer à travers les cieux à l’infini ? Quel horrible avenir… 

Des nuées de ces formes quadrangulaires fuirent sous ses yeux et ce fut par réflexe qu’elle essaya de s’y accrocher, tentant de freiner sa longue chute. Malheureusement, aucun ne se présentait à ses mains désespérément tendues. Allons, vite vite, il allait bien devoir se passer quelque chose la sauvant d’une mort certaine ! Pourquoi ne lui pousserait-il pas des ailes à présent ? Elle s’était bien métamorphosée en cerf dans la forêt, il ne serait que justice que… 

Sa pensée s’arrêta lorsqu’elle se rendit compte qu’elle n’allait plus aussi rapidement que précédemment. Son corps lui semblait être un pollen au vent et le sol aux nuances verdoyantes s’approchait tout en délicatesse. Un peu maladroitement la jeune femme atterrit, le cœur battant de tant d’émotions, les jambes tremblantes mais déjà l’esprit sûr. Elle observa l’immense étendue herbeuse qui s’allongeait sous ses yeux, interrompue par quelques buissons, des bosquets de magnifiques arbres aux rouges fleurs charnues et des… habitations !

La maison qui se trouvait devant elle – après qu’elle eût marché quelques minutes – comportait quatre faces, était munie de tourelles à chaque angle et devait bien s’élever sur trois étages pour atteindre cette hauteur. De surcroît toute tordue, sa pimpante couleur attirait l’œil, avec ses fenêtres sans volets comme autant de cavernes ouvertes sur une montagne. Elle était plantée là sans barrière, sans chemin, sans rien qui n’indiquât une quelconque appartenance, mais de ça aussi elle avait l’habitude. Une créature humanoïde en sortit et la regarda un bref instant avant de la saluer comme il se doit – les visites devaient être rares. Elle clama un mot universel signifiant le bonjour puis fouilla dans son sac pour y sortir le mini traducteur qu’elle colla sous sa gorge. (Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas vu d’êtres.)

« Quel est ce pays ?

— Une vaste campagne. »

Eh bien, tant pis pour elle, il n’y aurait pas moyen d’y retourner, sauf au hasard. Apparemment eux-mêmes n’avaient pas donné de nom à leur monde. Et elle n’aurait voulu s’en arroger ce droit, même si elle en avait eu la possibilité, ce n’était pas très respectueux. De toutes façons, elle avait déjà usé de son passe, pour son propre chez-soi.

« Qu’y faites-vous ? reprit-elle.

— Nous recueillons le ciel.

— Seriez-vous la fameuse corporations des accrocheurs d’aurore ou piégeurs de lumière ?!

— C’est ainsi que l’on nous nomme, oui. »

Elle dissimula son émerveillement en un réflexe qu’elle ne comprit pas, modérant ses émotions, puis continua :

« Oh eh bien puisque j’y suis… où puis-je trouver des fioles de couleurs ?

— Traversez le bosquet que vous voyez là-bas, il y a derrière un petit village. »

Après avoir remercié, la jeune femme poursuivit son chemin en direction du bois.

Les arbres qui l’entouraient étaient énormes bien qu’assez râblés et leur efflorescence charnue dégageait une capiteuse odeur d’amande amère. Elle ne connaissait la corporation que de nom et n’avait jamais eu l’occasion de les voir travailler. C’était bien par hasard qu’elle était arrivée ici ! Les curieux « cerfs-volants » qu’elle avait vus tout à l’heure devaient sûrement faire partie de la récolte, d’une façon ou d’une autre ; peut-être bien aussi ces végétaux, elle avait eu vent d’une utilisation de fleurs… celles-ci mêmes ?

Au détour du petit chemin emprunté surgit une bâtisse totalement ronde et, à l’inverse de la précédente, très basse ; sa couleur majoritairement jaune soleil semblait sourire de son ovale entrée sans porte, et son unique fenêtre – du moins ainsi la jeune femme l’apercevait-elle – lançait des clins d’œil au tout venant. Sans s’en rendre compte son propre visage s’illumina tandis qu’elle en observait d’autres, cossues, aux multiples angles, posées là de manière désordonnée mais parfaitement charmante.

Des êtres s’affairaient dans une large et paisible clairière, son oreille captait le miaulement d’une scie et la chute d’un de ces arbres, mais elle ne s’inquiétait pas, elle connaissait d’ouïe dire le respect des habitants pour leur lieu de vie et de travail. Enchantée de l’activité qui régnait ici après tous ces jours de solitude et d’effroi, le stress la quitta et la laissa défaillante ; elle crut qu’elle allait s’effondrer et un voile descendit une brève seconde angoissante sur son regard. Les personnes qui l’entouraient sans lui avoir vraiment porté d’attention l’observèrent soudain, ressentant son épuisement extrême (cela faisait plusieurs jours qu’elle n’avait rien avalé… son sac ne contenant plus de vivres ; obstination oblige) et une vint à son secours, lui tenant ces propos :

« Bienvenue étrangère, souhaites-tu te reposer en nos contrées ? Notre nourriture est excellente et notre métier pourrait t’intéresser un temps. Qu’en dis-tu ? »

Il lui proposait un échange tout à fait honnête, un peu de son aide contre le gîte et le couvert. Elle accepta immédiatement, trop contente de pouvoir se poser un peu après toutes ces aventures pour le moins troublantes. Son guide la mena alors vers une habitation de forme triangulaire car les deux pentes du toit allaient jusqu’au sol et étaient recouvertes d’une épaisse mousse. Toutes les maisons ici étaient apparemment sans porte pour en fermer l’entrée, prouvant, comme partout ailleurs dans la maison, une confiance sans bornes qu’elle ne pouvait toujours qu’apprécier malgré l’habitude qu’elle en avait. Comme si un jour elle avait connu autre chose !

Revenant à sa visite, elle écarquilla grand les yeux pour ne pas perdre une miette de ce que lui réservaient ses fabuleuses tribulations. L’intérieur était sobre mais douillet par son bois d’une douce couleur crème, ses épais tapis faits d’une matière inconnue, ses lampes magnifiquement ouvragées dans toutes les nuances en encorbellement sur les murs et ses couloirs ronds dont toute la longueur était recouverte d’émaux chatoyants. Le tout dégageait une impression de chez-soi et une odeur délicate, inconnue à son nez mais proche de celle du pêcher, de l’amande et de la délicate fragrance du miel d’oranger.

Elle découvrit une merveilleuse petite pièce aux angles adoucis par d’épaisses tentures chamarrées, prometteuses de clair-obscur lorsque les aériennes lampes torsadées seraient allumées la nuit venant ; une table ronde aux pieds baroques supportait divers objets dont un miroir et un pot de fleurs sèches embaumant la chambre d’une délicieuse odeur qu’elle ne pût définir encore. Un lit modeste bien que paraissant sans aucun doute extrêmement moelleux à souhait, rebondi avec sa couette aux motifs réguliers (comme la Chambre des Petits !), l’attira dans son assurance de profond repos. Elle se retourna vers son hôte, lui sourit et lui exprima son intense satisfaction d’un tel endroit avant qu’il ne la laissât.

Ah ! Qu’il était agréable de s’effondrer tout à son aise dans le frais édredon ! Avant de s’endormir, elle jeta un bref coup d’œil au miroir et nota par réflexe que la blessure à son front n’existait plus. Elle ne tarda pas à plonger dans un sommeil réparateur et laissa filer les heures et la lumière à l’horizon…

Le lendemain la trouva disponible et guillerette, elle avait vraiment très bien dormi, la nuit ici était tranquille, un peu fraîche (d’où le duvet) et un silence murmurant régnait. Elle en sourit de contentement, l’heure était parfaite pour aller manger : mais y avait-il quelque chose à grignoter dans la maison ou bien les êtres lui avaient-ils préparé quelques nourritures ? Elle sortit et resta un instant immobile dans la très légère brise exquise qui soulevait les mèches fines de ses cheveux chocolat. Le vert gazon invitait à courir et rouler comme un enfant, les capiteux bouquets rouges des bosquets environnants à s’emplir les poumons d’air vivifiant. Se mettant à marcher, elle aperçut au détour d’une bâtisse de plus grandes dimensions – sûrement un lieu de réunion – des tables de bois plus ou moins alignées où quelques êtres étaient installés et semblaient manger. Il s’agissait bien du petit-déjeuner et elle trottina jusqu’à eux avant de s’installer à quelques places d’écart des premiers venus. Elle n’osait pas les aborder trop ouvertement alors qu’hier leur sympathie l’avait tellement touchée ! Après s’être morigénée, elle entama la conversation :

« Bonjour ! Avez-vous bien dormi ? »

Ils se retournèrent vers elle et lui répondirent :

« Très bien ! Et vous ? La nuit vous a-t-elle été douce ?

— Excellente. Cela faisait des mois que je n’avais plus approché un seul lit digne de ce nom, je me sens véritablement régénérée. »

Ils marquèrent un instant de surprise avant de reprendre :

« Des mois ? Cela se voit que vous êtes une voyageuse mais, tant de temps ! Avez-vous volontairement évité les lieux fréquentés ?

— On peut dire ça, sourit-elle, ce lieu est sublime, j’y suis arrivée totalement par hasard. Je veux dire, je ne savais pas que vous habitiez en un tel endroit. Vous êtes célèbres dans les autres contrées, vous savez ! »

Ils rirent et l’un lui passa un pot empli d’un épais liquide émeraude, semblable au miel d’acacia. Elle le remercia d’un hochement de tête avant de continuer :

« À vrai dire, je suis perdue. Je pense rester ici quelque temps, il me serait impossible d’ignorer votre incroyable hospitalité et gentillesse. De plus je suis très curieuse de votre métier ! J’ai pu apercevoir assez… rapidement il faut dire, d’étranges cerfs-volants roses à carré central blanc ou bleu là-haut dans le ciel, décrit-elle. Vous servent-ils vraiment à « absorber » les couleurs du ciel ?! Je trouve ça incroyable ! ».

Un des êtres qui étaient restés en retrait sans vraiment s’impliquer dans la conversation tout en écoutant, se leva et vint à elle. Il lui proposa de l’accompagner après le petit déjeuner sur les lieux de travail et de les voir à l’œuvre, ce qu’elle accepta immédiatement, trop heureuse de pouvoir découvrir davantage nouvelles cultures.

Se dépêchant de terminer la gelée de fruits et les galettes légèrement salées qu’elle avait recouvertes de miel, elle finit par se lever et saluer ses compagnons de repas avant de suivre l’être jusqu’à un grand bassin où l’eau jaillissait comme d’une fontaine horizontale, permettant un lavage efficace.

Ceci fait, plus rien ne l’empêchait d’aller au fameux chantier des accrocheurs d’aurore !

Arrivés sur place, d’autres êtres leur proposèrent une visite explicative et son compagnon la quitta, mission accomplie. Elle le remercia, réjouie, et se retourna, oreilles grandes ouvertes.

Tout d’abord les bûcherons coupaient tous les mois un grand chêne rouge de leurs cultures, après qu’ils en eût replanté un à la place – ce fut là qu’elle apprit qu’ils poussaient en un mois environ ! – puis l’équarrissaient parfaitement jusqu’à ce qu’il ne restât plus qu’un tronc dont ils enlevaient l’écorce pour le donner, par la suite, aux tailleurs. Ces derniers trempaient le tronc dans une eau claire et froide de source pendant quinze nuits, permettant ainsi à toutes les différentes couches de l’âge de se séparer. Il fallait perpétuellement surveiller cette délicate transition entre le bois sec et compact et la fragile matière qu’il devenait sous l’action de l’eau au risque de perdre un arbre pour rien. Une fois les cercles de bois libres les uns des autres, chacun était pris pour être fendu sur toute sa longueur afin d’en faire de grands panneaux aplatis sous d’imposantes meules mécaniques de pierre lisse jusqu’à devenir d’immenses feuilles presque transparentes. Ici terminait le travail des tailleurs et commençait celui des affineurs qui s’empressaient de découper les feuilles tant qu’elles étaient encore humides, étalées sur de grandes tables de pierre, à une dimension raisonnable de un mètre par un mètre. Ces feuilles étaient alors mises sous deux lourdes plaques les débarrassant de l’eau de source encore contenue dans leurs fibres, pendant trois jours. Une fois bien sèches, un coup de ponçage était nécessaire pour éliminer toutes aspérités. Entre-temps, les cueilleurs qui avaient récolté toutes les fleurs rouges du chêne, les avaient écrasées pour en faire une bouillie dont l’essence même était recueillie au travers d’un alambic puis déposée dans un bassin. Les affineurs mettaient donc les feuilles en fin de traitement dans cette essence.

Dix jours étaient à compter à partir de cet instant, ni plus ni moins. Passé ce temps d’attente, les feuilles étaient sorties puis séchées ; elles étaient devenues absolument blanches et avaient acquis une solidité et une souplesse sans pareil, défiant jusqu’aux tranchants les plus aiguisés.

Les fixateurs, avant-derniers maillons d’une chaîne extrêmement bien organisée, construisaient les structures aériennes permettant l’envol de la blanche feuille dans le ciel, reliée au sol par un mince fil quasiment invisible dont l’emplacement était indiqué par des cercles colorés surélevés. Au bout de quelques heures, ces systèmes volants étaient ramenés au sol où les extracteurs décrochaient la feuille imbibée de ciel pour la plonger dans un grand alambic qui, suite à de nombreuses manipulations complexes, sécrétait au goutte-à-goutte toute la pure couleur contenue dans les fibres, couleur que l’on transvasait dans un tube fermé d’un bouchon de liège. Ce tube était ensuite étiqueté d’un nom et de l’heure et date de prise de la couleur, ainsi que le temps qu’il y faisait.

Après ces longues explications très instructives, la jeune femme resta silencieuse et légèrement perplexe : comment diable faisaient-ils pour « absorber » le ciel ?! Elle eut beau poser des questions et retourner en boucle leurs réponses, le résultat restait le même. Personne ne savait vraiment comment cela se passait tout là-haut mais en revanche que la maison fût ô combien facétieuse, oui, il n’y avait donc pas plus d’étonnement que ça ! « Après tout, la magie existe et ce doit en être…  d’ailleurs je ne devrais même pas en douter… », songea-t-elle. Les quelques souvenirs qui tournaient dans sa tête ne semblaient pas vouloir y croire, eux ; mais enfin, quelle importance ? Pourquoi toujours vouloir les accorder à sa « post-renaissance » ?

On lui proposa de rester autant de temps qu’elle le souhaitait, hôte de l’être qui l’avait accueillie dans sa maison en premier ; à cette idée charmante un large sourire illumina son visage et elle se dit que sa quête du cœur pouvait bien attendre un peu, elle n’en aurait que plus d’ardeur ensuite pour la poursuivre.

Le jour suivant la jeune femme se décida à observer le travail des extracteurs du début à la fin.

Debout, à une distance respectueuse des êtres à la tâche, elle s’empressa de noter tout ce qu’elle voyait, comme elle le faisait depuis le début ; ses carnets s’empilaient quelque part en un chez-soi de la maison qu’elle avait nommé d’un nom totalement farfelu grâce au passe reçu comme tout le monde à l’arrivée. Le cahier qu’elle portait dans son sac ne tarderait pas à devoir être changé et les gribouillis s’accumulaient au fil des jours passant.

Assidue et le crayon sûr, elle croqua les structures volantes des fixateurs ramenées au sol et ne perdit pas une miette de la maîtrise des extracteurs. Quelle délicatesse pour retirer cette si fine feuille sublime de nuances célestes ! Une fois plongée dans l’alambic, la vapeur emprisonnait la couleur, montait dans le tube réfrigérant où, à son contact, se liquéfiait… 

À la suite de ses observations la jeune femme proposa son aide dans la traction des feuilles du ciel jusqu’au sol et ne s’en sortit pas trop mal. Pouvoir dire que l’on avait soi-même participé à une partie de l’énorme travail des piégeurs de lumière était plutôt génial !

Elle ne voyait pas le temps passer et bientôt le pourpre habilla l’horizon, déjà paré d’une lactescence dorée qui ne semblait curieusement venir d’aucune source solaire. En effet, même en scrutant avec attention, rien ne paraissait être une boule de feu et pourtant l’avait-elle vu, cet orbe enflammé brûlant ses espérances lors de son périple forestier ! Aurait-il disparu avec le renversement ? Ou bien tout simplement était-ce parce qu’elle était passée en un autre monde ?

Cela faisait déjà deux jours et demi qu’elle apprenait en ces lieux si charmants, il faut dire, et elle ne se sentait pas prête à repartir ; les êtres, le paysage, les activités… allait-elle en oublier ce qui l’avait amenée ici ? Trouver le cœur, la pièce inaccessible, son vœu le plus cher ! Mais ô combien de personnes avaient tenté avant elle cette folle quête, parfois jusqu’à leur mort avant de se rendre compte de leur illusion…  Une infinité d’années sans jamais un seul être pour avoir découvert le plus fabuleux des trésors, bien qu’il courût une légende sur un unique ayant réussi… Mais les légendes restent des légendes et la jeune femme se savait n’être qu’un grain de sable sur la plage du monde.

Le matin suivant elle prépara ses affaires, déterminée : la nuit lui avait porté conseil, elle partirait dans l’après-midi. Avant ceci il lui restait quelques questions à poser au sujet de cette fameuse légende qui lui était revenue en tête hier ; même si ce n’était qu’un conte, toute piste était bonne à prendre et il lui fallait plus de détails.

Ainsi, assise entre ses compagnons sédentaires pour le deuxième repas du jour, elle tint ces propos :

« Auriez-vous connaissance de la légende du Guide ? »

À ce nom, ils s’animèrent et tous se mirent à parler en même temps :

« Bien sûr ! Cette légende est très célèbre, où que l’on aille ! Nous avons l’originale.

— On dit que ce Guide était un être follement amoureux qui avait perdu sa compagne… 

— Qu’il la chercha si loin et si longtemps qu’il finit par découvrir le cœur même de la maison !

— Non c’était un voyageur avide de connaissances qui parcourut tant et tant l’insondable qu’il finit par se voir révéler le Secret par quatre belles et mystérieuses dames.

— N’était-ce pas à sa mort ? Un ange lui serait apparu et lui aurait confié ce lieu mystérieux.

— Sa femme sans doute !

— Il me semble qu’il s’agissait d’un des propriétaires de la maison, il y a des temps si reculés qu’aucun livre d’histoire ne le mentionne… et qu’il est le gardien de ce cœur.

— S’il est le gardien, il ne peut en être le Guide, non ? Les légendes racontent qu’il mène les êtres qui le trouvent jusqu’au Secret !

— Il y a plusieurs versions. J’en ai lu où il était nommé le Maître Guide, Celui Qui Sait Tout ou encore Le Secret Vivant. »

Perplexe devant tant d’ardeurs venant d’êtres lui semblant plutôt réservés, elle interrompit :

« Vous avez l’air d’aimer les légendes, non ? Je n’ai pas encore eu la chance de lire la version originale de ce conte et j’adorerais que vous me le détailliez, si vous voulez bien !

— Nous en serions ravis ! » s’exclama l’un d’eux, suivit immédiatement de tous les autres.

Installés en rond dans l’herbe, la jeune femme et les êtres firent une place pour celui qui revenait muni du gros livre des légendes, contenant parmi tant d’autres celle du Guide. Attentif à ce qu’il allait lire, un silence impatient s’installa, rapidement apaisé par les premiers mots… 

« Quelque part en des contrées lumineuses, rafraîchies par d’incessants zéphyrs, allait une tribu nomade, indolente ou fugitive ; sous son passage les empreintes de pas s’effaçaient rapidement et au-devant se traçait un chemin toujours changeant.

Ces femmes et ces hommes tous plus ou moins liés par le sang et encore plus par l’amitié n’avaient pour la plupart jamais connu d’installations, d’emménagements durables en des lieux précis. Leur âme appartenait au voyage, leur esprit éternellement curieux ne pouvait imaginer d’arrêt total sans la mort du corps qui venait avec. Car à ces instants seuls, le peuple nomade stoppait sa marche et faisait son deuil durant un mois.

Si au regard des étrangers leur nombre était insuffisant pour former une ville, peu leur importait car ils l’étaient bien assez pour une complexe famille, libre et joyeuse. Durant les merveilleux moments de naissance, leur chemin s’arrêtait quelque temps en de belles oasis ou riches horizons et tous s’extasiaient sur cette nouvelle vie au sein de la tribu.

Ainsi naquit Askonahi, petit garçon aux grands yeux d’ambre et déjà à la poigne solide, le duvet si clair sur la tête qu’il paraissait chauve à la première année ! Il fut choyé, aimé, entouré toute son enfance et grandit avec l’image d’un monde parfait et si doux que rien ne pouvait venir l’interrompre ; à ses quatorze ans, tout ce qui l’intéressait était de vivre encore plus d’aventures, apprendre un maximum de choses toutes différentes, toujours plus et plus encore…

Alors que tout allait pour le mieux, un jour, la tribu prit la décision de passer par une planète qu’elle ne connaissait pas pour un commerce inhabituel. Askonahi s’y blessa bêtement en sautant de rochers en rochers contre l’avis de ses parents et ne put aller marchander avec eux, malgré toute son envie. Resté dans le tipi il remuait de tristes pensées et un amer remords, les yeux dans le vague ; les heures passèrent et l’inquiétude lui serra le cœur lorsqu’il n’entendit personne revenir.

Au soir, un bruit de pas précipité le fit sursauter et il vit entrer son meilleur ami, essoufflé et terrifié ; ses parents étaient morts. Un éboulement de falaise avait eu lieu et ils n’avaient rien pu faire chargés comme ils l’étaient. Trois autres personnes s’étaient éteintes également et cinq, grièvement blessées, arrivaient tout juste au camp, supportées par les valides. L’horreur l’électrocuta et le jeune garçon dont la vie venait de basculer s’effondra, inconscient.

Lorsqu’il revint à lui, la tribu préparait ses morts et on l’avait allongé et protégé d’une couverture qu’il repoussa, terrassé de chagrin, espérant que tout ceci ne soit qu’un affreux cauchemar. Oubliant sa cheville bleuit il sortit et s’approcha des autres qui étaient debout au centre du camp, la tête basse et les larmes brillantes. Quelques-uns levèrent la tête à son approche et lui lancèrent un douloureux regard car pour eux également était mort un proche, de sang ou d’amitié, peu importait, la famille venait de perdre cinq de ses membres et l’amputation était aussi terrible que réelle.

Cinq êtres reposaient au milieu du cercle formé, un linceul pour seule protection cachant leur corps et leur visage… Les dégâts avaient dû être monstrueux car du sang tâchait déjà le lin tissé et le jeune garçon tomba à genoux, l’esprit comme aspiré par un néant sans pitié.

Jusqu’au soir la tribu continua de veiller les morts tout en préparant un immense bûcher funéraire dont elle récupérerait les cendres à la fin pour les disperser au vent comme le voulait la tradition ; Askonahi allait et venait furieusement à la tâche, sans un repos et sans une plainte, sourd et muet dans son désarroi.

Le lendemain matin le soleil se leva sur les montagnes verdoyantes, réchauffa les humbles habitations et les tanières animales mais ne put apporter de chaleur au sein de cette famille en chagrin ; les défunts furent installés sur le bûcher et le feu y fut mis. On regarda d’un œil éteint les étincelles monter haut dans le ciel, la fumée s’évanouir, le bois craquer et les corps disparaître…

La cérémonie terminée, le jeune garçon prit ses affaires et quelques-unes de ses parents pour s’en aller. Il ne pouvait supporter rester plus longtemps. Si la tribu tenta de le retenir, il n’y prit garde et jamais il ne la revit, malgré tous les chemins qu’il put emprunter par la suite. Peut-être ne le voulut-il jamais.

Il parcourut le vaste univers pendant neuf années où il s’efforça d’oublier le grand vide qui habitait son cœur, jusqu’au jour où il rencontra, dans une tribu nomade presque comme la sienne, la femme de sa vie. Elle se prénommait Zérua et savait faire chanter son être comme personne encore. Leurs regards, leurs mains et leurs esprits se lièrent, et ils décidèrent de rester pour toujours ensemble, vagabondant au hasard de la maison. La jeune femme ne pouvait se résoudre à quitter sa famille et par amour pour elle le jeune homme resta en sa tribu qui l’accueillit comme un nouveau proche, ce qu’il était déjà presque par de lointains liens de parenté.

Cependant sa blonde chevelure était sans égale face à leurs cheveux noirs et contrastait fortement avec celle de son aimée, longue et si sombre qu’elle lui semblait disparaître dans la nuit. Ils s’aimèrent si fort qu’on ne pouvait les voir l’un sans l’autre et ils reçurent quelques gentilles taquineries sur ce lien qui les unissait, auxquelles ils répondaient toujours en souriant : « Elle est la vie qui comble mon cœur meurtri ; il est la clef de mon bonheur. Nous ne pourrions vivre séparés tout comme l’oiseau ne peut se séparer de ses ailes. »

Ils prévoyaient des enfants, de nombreux enfants riants et quémandant réconfort, des enfants à choyer, à protéger, à élever et éduquer de la meilleure des façons, la chair de leur chair réunie autour d’eux, vivante.

Deux ans après leur fabuleuse rencontre, Zérua mourut foudroyée dans son sommeil par une maladie contractée sur la planète qu’ils visitaient alors. Insidieuse car invisible et indolore, ils n’avaient pu savoir. Dévasté par ce terrible second coup du sort, Askonahi déserta la maison et se laissa errer à travers les galaxies de l’univers, haïssant cet insondable monstre qui lui avalait tout ce qui était cher à son cœur, abandonnant les siens lorsqu’ils n’étaient plus à l’intérieur… 

Durant vingt années ses pas le menèrent d’un endroit à l’autre sans repos mental ni guère physique.

Il est dit qu’il devint si érudit de toutes choses, si instruit des mondes qu’il finit par devenir à lui seul une encyclopédie étourdissante de sujets. Sa mémoire exceptionnelle lui valut d’être nommé « Celui Qui Sait Tout » par ceux qui avaient eu l’honneur de converser avec lui ; en particulier de nombreux rois et personnes influentes le supplièrent de rester à leurs côtés, allant jusqu’à lui proposer des richesses si grandes qu’il n’aurait pu les imaginer même en ses rêves les plus fous. Sa liberté en fut menacée car il refusait toujours et pour fuir l’avidité sans fin de ces puissants – à l’égale de sa connaissance – il dut recourir à de nombreuses ruses pour rester hors d’atteinte.

Son périple semblait devoir prendre fin sur une misérable petite planète aride, austère, aussi sèche que son cœur ; la faim et la fatigue l’avaient laissé affaibli et perdu aux abords d’un reg couleur de rouille. C’est là qu’il vit apparaître son cheval, un noble Aztèque qu’il n’avait pourtant pas appelé depuis la mort de sa compagne et qui n’était pas censé quitter les entrailles de la maison. Il se demanda donc ce qui avait poussé son fidèle animal à venir jusqu’ici, aux confins d’un univers oublié…

Le quadrupède faisait mine de repartir puis s’arrêtait et le regardait d’un air insistant comme pour dire : « Allez viens, je t’attends ! Monte sur mon dos. »

Sachant qu’il n’avait plus rien à perdre et que sa propre mort était proche, Askonahi haussa les épaules et s’en fut, chevauchant à travers les plaines, les déserts et les étoiles à la vitesse de l’éclair. Son esprit était vide et il ne retrouva qu’un peu de lucidité lorsque l’animal le mena au fond d’une profonde grotte, sur un roc inconnu de ses voyages. Une poignée d’or étincelait au fond, tel un œil solaire impératif mais il recula violemment sous cette injonction qui ne pouvait lui être destiné : lui qui avait honni toutes formes de la maison au fil de ces années douloureuses ! Ce ne pouvait être vrai, ce ne pouvait lui arriver ! La rage et le chagrin le submergèrent et il s’enfuit, fébrile, laissant son pauvre cheval hennir sous la roche humide ; il n’y prit garde, ses émotions l’aveuglaient en éternelle obscurité et il se retrouva sous la fade lumière du jour, écorché, vivant de corps et mort d’esprit.

À ce moment-là, la voix de sa femme retentit sous son crâne, chaude mais moralisatrice. C’était un souvenir qui remontait de si loin qu’il crut être déjà parti de ce monde et il s’adossa au bord de la caverne sans s’en rendre compte, laissant la voix sincère glisser en lui :

« Si tu ne cesses de t’enfuir, mon amour, tu ne feras que reculer pour mieux sauter ! Un jour viendra où tu devras prendre conscience n’être que seul responsable de ce qui t’arrive. Je te préfère sûr de toi, sûr dans ce que tu as surmonté et doté d’une grande confiance te permettant de vaincre les obstacles futurs. Rien ne peut plus détruire qu’une perte d’estime de soi, perte d’estime qui peut survenir de maintes façons et qu’il te revient d’éviter en te sachant responsable des événements, du moins tous ceux te touchant de manière directe ou indirecte. La douleur est réelle, mais il t’appartient de souffrir ou non. »

C’était suite à une discussion sur ses parents où il avait maudit le sort de ce qu’il leur avait fait et elle l’avait gentiment grondé par ces mots. Askonahi avait cependant continué :

« Ainsi, si mes parents sont morts, est-ce de ma faute ? »

Elle avait secoué la tête :

« Non, bien sûr ! Mais les choses arrivent suite à un enchaînement d’actions et nous, êtres, en sommes responsables. Ne maudis donc pas un destin qui n’en est pas un mais pense dorénavant que tout ce que tu fais sera la cause des conséquences à venir, bonnes ou mauvaises. Les gens sont liés et nous avons tous quelque chose à faire dans ce qui arrive. Avec cette façon de penser tu pourras devenir fort et généreux, volontaire et réfléchi. »

Lorsqu’il revint à son état présent, l’homme remarqua que son cheval l’attendait et du sabot l’invitait à reprendre le chemin de la porte, ce qu’il fit cette fois-ci après ce souvenir rassérénant. Il avait aimé et haï ce monde mais il lui revenait de décider de l’aimer encore. Jusqu’alors, éviter toute réminiscence et tous lieux pouvant le faire souffrir ne l’avait absolument pas fait avancer, voire l’avait même plutôt fait régresser, il était temps qu’il reprît sa vie en main et arrêtât de songer que tout était de la faute de la maison… Surtout que, quand on y songeait bien, ses parents et sa femme étaient morts hors de ses étendues ! Comment avait-il pu être aussi inflexible, injuste ? La souffrance s’était immiscée en tout son être, le possédant jusqu’alors.

Avançant la main, il effleura la frêle poignée d’or avant de la tourner, sûr, mais le cœur battant chamade. Tout un pan de la grotte s’effaça alors devant lui et il arriva, dit-on, en un intérieur de grand tipi coloré qui le laissa figé, un flot d’émotions contradictoires tempêtant sous son crâne. Le tipi de son enfance, comme aux premiers jours… celui où il aimait se réfugier le soir venant, lorsque les fraîcheurs de l’atmosphère venaient mordre ses joues de bébé. Il eut l’impression de revoir ses parents se tenant au centre, riant de sa rouge figure et de son souffle inégal ; il courait alors dans les bras chaleureux et, blottit, observait d’un œil déjà endormi le feu central crépiter… Tant de doux souvenirs remontaient à présent !

Askonahi s’effondra près du tas de cendre entouré de grosses pierres irrégulières et pleura toutes les larmes de son corps. Enfin les émotions retenues durant plus de vingt ans s’échappaient et lorsqu’il se releva, son cœur était apaisé et confiant. Il sut alors qu’après le deuil de ses parents il devait faire celui de sa belle Zérua et qu’avec cet acte, il ne la perdrait pas mais la gagnerait dans la lumière de sa victoire sur les sombres sentiments qui l’habitaient depuis trop de temps. Par des gestes mesurés, l’homme aux cheveux clairs déposa son sac et tout ce qu’il contenait de cher à ses yeux sans distinction, ainsi que les bijoux, afin de poursuivre la tradition tribale qui était de céder son héritage à la génération suivante lorsque le temps venait. Bien qu’en son cas ce fût l’inverse, il réussit à chasser les quelques nuages qui s’attardaient puis sourit tristement, songeant qu’il se sentait bien nu et qu’on ne pouvait rêver mieux pour un tout nouveau départ…

Les pans du tipi s’écartèrent sous sa poussée, laissant une lumière d’un jour naissant s’infiltrer et l’enrober d’une agréable chaleur qu’il reçut les yeux fermés, paisible. En les rouvrant, la familière crainte et tristesse s’agita dans ses pupilles car il était sur les lieux douloureux de leur rencontre ; une oasis verdoyante comme après la pluie, aux palmiers chargés de dattes appétissantes, aux mares réfléchissantes et à la délicieuse fragrance d’épices et de rosée. Oh ! Cette oasis, comme il l’avait sublimée, comme il l’avait maudite et adorée ! Ici qu’ils avaient échangé leur premier regard, décidant un jour d’y revenir dans le but de fonder une famille, ici qu’il avait décidé de rompre tout lien avec la maison… ici qu’ils avaient cru en des jours heureux, entourés de leurs enfants !

Il tituba jusqu’à un imposant palmier, bien plus gros et grand que ses congénères où tous les deux s’étaient embrassés ; il en ferait le deuil, comme il avait fait le deuil de sa famille pour retrouver peut-être un jour une forme de bonheur.

L’homme prononça ces mots d’une voix rauque dont l’amour ne suffisait pas à cacher la blessure profondément enfouie :

« Tu vois ma tendre amie, les événements se sont enchaînés dans un monde où je ne suis qu’un minuscule grain de poussière… et pourtant j’ai été l’instigateur de nombre d’entre eux et cette imputabilité que j’assume à présent me permet d’avancer. Si j’avais été seul dans l’univers, rien ne serait arrivé mais je ne t’aurais pas rencontré non plus et ma vie n’aurait eu aucun sens. Nous avons vécu trop peu de temps ensemble mais quitte à en prendre la responsabilité, je choisis un bref instant d’intense bonheur à un éternel désert de sentiment… C’est ce que tu m’as appris n’est-ce pas ? Toujours faire en sorte de penser que l’on a eu son mot à dire… et rester positif. » Les larmes inondèrent ses yeux, coulèrent sur ses joues, glissèrent à terre ; il ne put continuer à parler et eut l’impression qu’un couteau venait de fendre la plaie infectée de son cœur. Le chagrin l’assourdit, le musela mais il s’efforça d’exprimer sa peine :

« Je souffre, je souffre tant ! Le monde est bien pâle sans toi et mes nuits ne ressemblent à rien… Ta disparition m’a rendu exsangue comme si l’on m’avait brisé les ailes. Oui, oui, te souviens-tu ? Tu es la vie qui comble mon cœur meurtri ; je suis la clef de ton bonheur. Nous ne pouvons vivre séparés tout comme l’oiseau ne peut se séparer de ses ailes. Mais depuis tant de temps… je ne suis qu’un oiseau meurtri aux ailes cassées. Elles n’ont jamais pu guérir. Oh, je sais ce que tu penses, je suis seul maître de mon destin, si j’applique le bon remède, mes ailes me seront rendues… Je veux que tu soies fière de moi, ma belle Zérua. Pour toi je me redresserai, pour toi j’avancerai. »

L’homme releva la tête et décrocha le dernier bijou protégé sous son fin tricot, un modeste collier de perles fines alourdi d’une jolie pierre chamarrée ressemblant vaguement à un visage d’enfant souriant qu’elle lui avait offert un mois après leur rencontre. S’adressant à la nature, au soleil, à la terre, Askonahi exprima :

« Je vais partager mon savoir au plus grand nombre possible, sans fuir et sans remords. Je serai un guide car je souhaite le devenir et aurai l’honneur d’être écouté. Que ce chemin de croix n’ait pas été inutile et qu’il puisse s’éclairer de sentiments positifs dans mes souvenirs. Je t’aime, Zérua. Retrouvons-nous un jour, lorsque j’aurai dispensé tout ce que je sais… »

Cette pierre dont il ne s’était jamais séparé scellerait pour l’éternité leur amour gravé au pied de ce grand palmier ; il avait connu un début mais ne verrait jamais de fin.

La lumière matinale glissait de furtifs regards sur le bijou chancelant qu’il lâcha et vit s’éteindre lentement au creux des ombres, avant qu’un rayon ne perçât jusqu’à lui, l’illuminant brièvement une dernière fois, en clin d’œil rassurant. Le Guide se retourna tout simplement et s’en alla entreprendre ce qu’il avait décidé ; apprendrait qui voudrait, il ne cesserait de diffuser la foultitude d’éléments qui couraient en sa tête ni de voyager, encore et encore. Il avait de nombreuses années devant lui avant un repos mérité !

Il est dit qu’un jour, lorsqu’il fut encore plus célèbre qu’il ne l’était auparavant de par son immense savoir, un étrange personnage vint lui rendre visite et, lui touchant le front d’une main délicate, lui sourit avant de lui chuchoter Le Secret à l’oreille. De longues paroles audibles à lui seul qui le laissèrent aussi figé qu’une pierre, bouleversé, presque autant qu’à la mort de ses parents ou de Zérua mais empreint d’une autre émotion, magnifique et poignante ; une sorte de soulagement et d’unité effaçant enfin les cicatrices fragiles de son âme, tandis que l’étrange personnage disparaissait dans un doux halo avec un dernier signe de la main, complice. »

L’être qui contait la légende se tut et chacun médita sur les paroles qui avaient été dîtes. La jeune femme retint ses sanglots, ses yeux étaient humides et sa gorge se serrait : quelle histoire terriblement triste ! Elle avait vraiment envie de pleurer et pensait ne pas être la seule en voyant les autres baisser la tête, encore sous le coup de l’histoire.

Après quelques instants de recueillement elle songea que cela ne l’avait guère avancé. Après tout, les lieux n’étaient pas indiqués. Aucun nom, aucun indice qui pût la mettre sur une piste ! S’il ne s’agissait que de faire ses recherches sur une planète, passe encore, mais les galaxies et la maison ?! Des planètes arides avec des grottes il y en avait sûrement tout un tas, d’après ce qu’on lui avait mentionné et des oasis, c’était encore pire ! Et surtout, la légende ne mentionnait nulle part la découverte du cœur de la maison… seulement qu’un secret lui avait été confié. Tout ceci restait bien vague, comme tous les contes mythologiques. Désemparée, la jeune femme songea à ce qui l’avait poussé dans sa recherche perpétuelle du centre mystérieux, du véritable commencement de ce qu’elle nommait sa quête.

Comme s’il devinait ses pensées, un être se pencha vers elle et l’interrogea :

« Pourquoi vouliez-vous entendre une telle légende ? »

Intéressés, tous les autres écoutèrent attentivement et ce fut embarrassée qu’elle balbutia, soudainement timide :

« Oh, eh bien j’étais en train de me le remémorer… c’est assez complexe… enfin non, j’ai juste découvert un livre quelque part parlant d’une légende et… c’était la légende de la maison, sa création. J’ai trouvé ça incroyable ! Je veux dire, c’était comme si on mettait un début à une chose qui n’en a pas, je suis un peu pareille alors – elle rougit – enfin bref, les mythes m’ont intéressée par la suite et j’ai pu en lire pas mal. J’aimerais trouver ce cœur.

— C’est un très joli but, nous te souhaitons de trouver ce que tu cherches… 

— … Et ce que tu trouveras, même s’il n’est pas véritablement le cœur de la légende, t’apportera sans doute les réponses à tes questions.

— Si j’ai bien compris, tu pars cet après-midi ? Nous en sommes tristes, tu es d’agréable compagnie.

— Nous voudrions que tu acceptes quelques présents pour la suite de ton voyage. »

La jeune femme les observa tour à tour, émue. Comme ils étaient gentils et généreux ! Elle qui voulait faire un échange de fioles contre des objets de son sac, n’osa plus et ne sut plus quoi dire. Mais ils la rassurèrent vite en riant de son désarroi et, comme s’ils devinaient ses pensées, lui assurèrent que cela ne devait pas l’empêcher de faire du troc si telle était son envie ; les cadeaux n’y avaient rien à voir, il s’agissait juste d’une marque d’amitié !

Ainsi donc, après avoir échangé cinq fioles de couleurs différentes contre une bombilla et sa calebasse, une irish whistle ou flûte irlandaise, un peigne en ivoire incrusté de pâte de verre et damasquiné de cuivre et enfin une perle de feu d’un des pays de la planète Austère-mâchefer, la jeune femme se vit offrir des présents fort utiles. Heureusement son sac s’était libéré et de surcroît on lui en donna un autre bien plus gros à attacher sur le dos et autour de la taille, ce dont elle s’extasia :

« Je n’ai jamais vu une telle façon de porter les objets, c’est amusant ! On m’a pourtant passé de nombreux et curieux accessoires venant le plus souvent de planètes comme vous avez pu le remarquer, mais ça, jamais !

— Il nous vient d’un être te ressemblant très fortement. Il n’y a pas de ça sur ta planète d’origine ?

— Oh… sûrement… je n’ai pas fait attention » Elle rit, embarrassée.

Qui la croirait si elle disait n’avoir jamais connu cette « planète » ? Même en inventant être née ici… pourquoi ses parents ne lui en auraient-ils pas parlé ? Elle pouvait carrément dire qu’elle était de la xième génération dans la maison et que tout le monde avait oublié d’où il venait réellement. Mentir à ces êtres si bons ? Elle baissa la tête, penaude puis la redressa, impassible.

« Je suis de la cinquième génération, nous ne connaissons plus notre planète d’origine et les récits qui nous en parviennent sont mélangés et un peu fantaisistes – elle haussa les épaules – nous ne voyons pas d’intérêt à la connaître. Après tout, il y a tant à découvrir ici ! Et puis on dit que c’est dangereux, n’êtes-vous pas d’accord ?

— Mh, c’est vrai que les planètes ne sont pas réputées pour être très accueillantes, cependant… nous pensions que, aimant voyager, tu aurais eu la curiosité d’aller la visiter. Peut-être un jour ?

— … Sans doute. »

Et voilà, elle avait menti. Pourquoi ? Pourquoi cette crainte de dévoiler qu’elle n’était pas comme les autres ? Qu’en savait-elle après tout ? Il y avait infiniment plus de monde dans cette « maison » que sur sa planète, elle en était sûre. Des gens différents, par conséquent, il devait y en avoir en pagaille, des amnésiques, oui sans aucun doute ! Elle prit une inspiration pour tout dévoiler puis se ressaisit in extremis, cela eut été bizarre de parler d’elle comme ça, à des gens qui ne la connaissaient pas et à qui elle venait de mentir.

La jeune femme, après avoir salué une dernière fois ses « amis » s’en alla par le grand temple qu’elle avait pu apercevoir en arrivant. Il s’agissait d’une sorte d’accueil d’où pouvaient arriver et partir tous ceux en trouvant l’entrée. Elle songea qu’elle devait être bien cachée ou dans un coin guère fréquenté car elle n’avait vu aucun étranger à ces contrées depuis qu’elle y avait atterri.

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