V – Réunions et décisions

La course, d’une étonnante fluidité, lui permit d’observer à son aise les premiers arbres se précisant dont elle ne sut déterminer l’espèce.

« Tout comme la plante dans le désert. »

Les chevaux s’engagèrent sous l’épaisseur des ramures, louvoyant parmi les troncs nombreux comme s’ils n’étaient qu’une extension de la forêt. La part inconsciente de la jeune femme en était admirative et elle regretta de ne pouvoir se sentir ainsi à chaque instant de faiblesse. Après tout, son cerveau seul était maître de sa vision des choses, souffrir n’était qu’une décision de sa conscience étriquée au contact de l’improbable inconnu. Elle saurait s’adapter, son âme de voyageuse y était « habituée », quoiqu’il s’agît là de changements permanents et non d’un confort où aimait à se nicher l’esprit frileux.

Éther sourit. Malgré l’enfer des jours derniers, elle arrivait encore à réfléchir avec elle-même, laissant le fil de ses pensées se dévider sous l’obscurité des feuillages. Elle ne pourrait rester éternellement en tension contre l’environnement, c’était d’une naturelle impossibilité, à moins de vouloir épuiser ses synapses en de vaines rondes perplexes. Une base, il lui fallait une base. Boire, manger un bout, poser des questions, par mime si personne ne parlait son idiome (ça promettait d’être ardu). Ensuite, aviser. Elle n’était tout de même pas sur Saturne !

Quelque chose perturba son regard jusqu’alors fixé aux garde-à-vous arboricoles. Un infime changement dans la structure forestière qu’elle reconsidéra plus attentivement, intriguée ; un clignement d’yeux et tout se modifia, imbriquant des détails qu’elle n’avait alors perçu qu’inconsciemment. La racine d’une sorte de chêne portait en marches fines jusqu’à la porte haute d’une maison cossue montant sur deux étages, cernée de blancs végétaux dont les feuilles retombaient en grappes pâles sur de rondes fenêtres. À droite, c’était un toit pentu qui se dissimulait entre deux troncs rugueux, couverts de mousse et de lichen, et le chemin qui y menait n’avait de réalité que son nom tant il paraissait n’être que le simple passage de petits animaux. La clairière s’étendait lentement, découvrant ses recoins avec prudence et mystère sous les rayons lunaires tombant en faisceaux éthérés. Les éléments étaient si subtils qu’elle se surprit à béer d’émerveillement malgré les événements.

Les montures stoppèrent, ils descendirent, la jeune femme à son tour avant qu’ils ne renvoyassent les étalons d’une caresse et d’un mot doux (du moins, à la consonance entendue). Éther, sous le choc de son saut, fléchit, proche d’une rupture mentale. Un voile blanc passa sur ses pupilles, suivi d’un long acouphène si violent qu’elle baissa la tête, souffrante ; une main se posa sur son épaule en signe de réconfort.

Bien que la nuit tapissât chaque fourré, les deux hommes n’avaient aucun mal à se mouvoir, guidant bienveillamment l’humaine à l’orée d’un couloir formé d’ormes peut-être ou bien de peupliers si hauts qu’elle en perdait la cime. Le chatoiement intermittent des tissus lui faisait songer à quelques spectres en maraude, la menant, sans qu’elle ne le devinât, à l’autel du rêve lucide ; ses pieds – toujours nus – choquaient chaque pierre ou touffe qui pouvaient se trouver au-devant, contrairement à ses compagnons parfois si silencieux qu’elle s’inquiétait qu’ils n’eussent disparu. Percevant son trouble d’une façon qu’elle ne saisissait pas, par intermittence leur visage se retournaient sur le sien, la rassurant d’un de ces francs sourires qu’elle ne pouvait que retourner, brusquement plus à l’aise. Elle ne savait si les circonvolutions étaient faites pour tromper les étrangers à la forêt (mais une telle pensée était-elle sensée ?). Enfin, alors qu’elle ressentait à fleur d’esprit d’inconnues présences, ils s’arrêtèrent.

Une sphère lumineuse pulsa sous ses pupilles éblouies, éclairant soudain tout un intérieur de boiserie. Depuis quand les bouleaux étaient-ils devenus une chambre, ou bien était-ce la chambre qui s’était subrepticement glissée sous les arbres ? Éther, qui se demandait comment elle pouvait encore tenir debout, repéra immédiatement une moelleuse couche surmontée d’un dais de lierres ; les deux jeunes hommes la saluèrent alors de la même manière que la première fois avant de la laisser. Ils disparurent si rapidement qu’elle doutât de leur réalité avant de se jeter sur les draps tièdes.

« Tièdes ? Il est vrai que… l’air est chaud. C’est agréable… »

Alors que Morphée la prenait irrésistiblement en ses bras, la soif ardente les repoussa sans ménage et elle rouvrit les yeux, la gorge enflée.

  • De l’eau… de l’eau, murmura-t-elle, désespérée.

Sur un guéridon, un broc ; son anse, illuminé de blanc par quelques audacieux rayons, lui fit l’effet d’une oasis. La première gorgée d’eau fut la vie. À la seconde, un bonheur simple et sans limites soulagea instantanément ses maux, lui faisant apprécier comme jamais encore ce liquide frais et bienfaiteur, comme s’il se fut agi d’un morillon sucré, sans le goût de l’alcool gâchant ses propriétés désaltérantes. Enfin, elle put sombrer, après avoir presque vidé le contenant.

 

Seregon et Gondolin avaient rejoint leur ami Maeglin sous le couvert d’un pin centenaire, à quelque distance du village. Ils ne savaient encore si la jeune créature qui avait attiré ce dragon bleu était en lien avec l’oiseau curieux vu par l’elfe aux cheveux noirs, toutefois elle représentait un mystère équivalent.

  • Ses oreilles étaient rondes, Maeglin. Je n’ai encore jamais vu ça.
  • Elle a parlé ?
  • Oui mais nous n’avons rien compris et elle ne saisissait pas non plus notre langue. Ce qui est certain, c’est qu’elle était mal en point. Elle portait deux sacs, un en bandoulière, un autre ventral. Nous en saurons plus demain.
  • Vous lui avez donné un lit. (C’était une affirmation.) Avait-elle besoin d’autre chose ?
  • Elle n’a pas été très explicite mais il nous semblait qu’elle avait soif. Comme nous n’avions pas emporté de gourde pour cette courte escapade, elle a dû attendre jusqu’à la chambre. Le broc était à côté, il est certain qu’elle l’a vu. Nous n’avons pas voulu plus la déranger et puis nous avions hâte de te raconter tout ceci.
  • Nous devrions peut-être en parler à notre roi…

Ils se turent, méditatifs. Il était vrai qu’en ces temps où les conflits faisaient rage, protéger une personne qui semblait sortie de nulle part n’était pas la plus intelligente des idées. Surtout quand elle ne paraissait d’aucune race connue jusqu’alors et que son trajet indiquait une origine désertique. Impossible d’y survivre. À son visage, elle en avait souffert mais n’avait pas dû non plus y passer trop de temps. Alors, d’où venait-elle ?

  • Espérons qu’elle ne soit pas une Ombre, grommela Maeglin, la ligne de ses sourcils formant un V de sourde crainte.
  • Non… non, je n’ai rien ressenti, et Seregon non plus. Quelques-uns de nos confrères ont également sondé son esprit, sans inquiétude. Elle est fragile et faible, nous ne risquons rien. Si elle venait à se retourner contre nous, nous n’aurions aucun mal à l’arrêter. Et puis, une Ombre ne se jetterait pas aussi bêtement dans nos filets, elles savent comme nous sommes forts et doués de magie. De plus, nous n’en avons pas revu depuis notre arrivée au Du Weldenvarden et je doute qu’elles puissent se transformer ainsi.
  • Pensez-vous que certains songent déjà à en parler à Cerenthor ? Notre peuple est discret mais nous devons nous méfier, le zèle existe ainsi que la couardise, rappela Seregon, à califourchon sur une branche basse.
  • Peut-être, c’est à garder en tête. En tout cas, nous devons attendre qu’elle se remette, la nuit devrait l’y aider, ainsi que les sorts tissant nos habitats, murmura Gondolin avant de sauter sur ses pieds et s’étirer.

Les deux autres firent de même et, alors que la lune dardait son œil immense sur un monde de ténèbres, le suivirent au creux des bois vers une destination connue d’eux seuls.

 

Au-delà de l’À-pic de Tel’naeír, en une profonde grotte creusée à flanc de montagne, dix dragons communiquaient, laissant leurs pensées profondes fuir jusqu’aux têtes de centaines d’autres plus lointains. La délicate variance de leurs écailles sous le feu de leur ventre dénotait d’une rage immense et contenue. Ces minuscules petits mages à deux pattes continuaient de les offenser sans vergogne, malgré leur évidente compréhension de leur situation. La forêt ne leur appartenait pas, elle appartenait aux dragons, à eux, maîtres incontestés des cieux et des rocs, et s’ils avaient toléré jusque-là leur existence en un lieu empreint de l’ancienne présence du sage Peuple Gris, c’est parce qu’ils leur ressemblaient. À présent, tout cela était terminé. La mort de Biir’ar, le fils du très aimé Eridor, éclatait cette paix accordée depuis deux siècles comme la glace sous la griffe ; l’ultime attaque, celle qui mettrait fin à cette lourde colère qui durait depuis maintenant trois ans, trois ans d’une vengeance jamais aboutie, arriverait bientôt. Le fils de leur roi devrait mourir et ils chasseraient ces orgueilleux, comme on les avait chassé eux, il y avait fort longtemps, des montagnes du Beors…

Peu importait le peuple, ils ne voulaient plus être considérés comme les animaux qu’ils mangeaient, tout comme ils n’acceptaient plus qu’on envahît leur domaine.

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