VI – Eld thorta du vanyali

Une grande envie d’uriner réveilla la pauvre Éther, les yeux humides et les muscles irrités. Elle avait bu toute la nuit durant, à moitié endormie, jusqu’à ce que le broc fût vide. Ainsi, assise sur le lit, totalement perdue, elle remarqua comme ses pieds étaient rouges et sales, ses cheveux emmêlés, des grains de sable crissant sur le cuir chevelu ; son ventre en profita pour grogner la faim qui le tenaillait depuis les derniers fruits secs.

Hébétée, la jeune femme se releva tout à fait, grimaçant sous les douleurs qui l’assaillaient de partout à la fois. Où était-elle ? L’urgent besoin la poussa à faire le tour de la pièce de bois, aux contours incurvés, comme si elle n’était que l’intérieur d’un tronc, ce dont elle se fichait bien pas mal pour le moment. Elle commençait à paniquer ; si elle ne trouvait pas de toilettes très vite, elle risquait bien de devoir aller se soulager dehors ! Mais c’était impossible ! Quant à revoir ses hôtes… oh, oui, ses hôtes. Tiltant et se rappelant dans le même instant sa fâcheuse situation, elle se rabattit sur les couettes, les serrant entre ses poings, prête à pleurer.

« Pas vraiment le temps d’être émotive, j’ai trop envie de faire pipi. Je vais quand même pas devoir mimer ça ?! »

L’affolement la fit se relever d’un bond avant qu’elle ne laissât ses mains courir le long de la paroi. Si rien n’était trouvé après cette inspection, il n’y aurait plus qu’à se résoudre pour l’extérieur, regards ou pas. Fort heureusement, une encoche lui permit de découvrir une salle d’eau, du moins c’est ce qu’elle déduisit après un coup d’œil soulagé au large bassin central creusé à même le bois. À ces côtés, un trou « à la toilette turque », songea-t-elle, était fermé d’un rabat qu’elle s’empressa de soulever. Une vive odeur d’humus monta des dessous invisibles, terre fraîche et autre chose qu’elle ne sut déterminer.

  • C’est vraiment des toilettes ? grommela-t-elle, bien ennuyée à l’idée de pouvoir se tromper.

Puis, haussant les épaules (il y avait des urgences qu’il ne valait mieux pas faire attendre), elle se positionna. Un petit tas de feuilles très douces à sa gauche la rassura ; il n’y avait pas de raisons qu’elle se fût méprise ! Puis vint le souci du lavabo ; s’il y avait une petite vasque à mi-hauteur, elle ne voyait pas comment y faire couler de l’eau. Seul un petit trou juste au-dessus semblait le supposer mais elle ne réussit pas à l’activer, malgré de longues recherches. Finalement, le fonctionnement du bassin fut plus aisé, avec ses deux gros boutons sur lesquels elle appuya, pleine d’espoir : une vague clapota jusqu’au fond, projetée d’une fine ligne creusée sur les abords. Laissant l’eau monter, après quelques tests de température, la jeune femme retourna dans la chambre afin d’y récupérer ses sacs jetés en vrac dans un élan d’inconscience. Quelle chance qu’elle eût songé à emporter des vêtements de rechange dans l’avion !

Son pouls augmenta. Tout ce qui se rapportait à ses mésaventures lui creusait un gouffre d’incompréhension dans la poitrine, peu importaient les efforts mis pour garder le sens commun.

Le bain la détendit, elle tenta d’oublier, se concentra sur la paix doucement revenant en son corps.

Enfin lavée, soulagée, habillée un peu plus proprement et ses chaussures aux pieds, Éther inspira un bon coup, se rasseyant sur le lit :

  • La fièvre est tombée, je me sens carrément mieux… physiquement. (Elle ramena ses jambes sous elle, mordillant un ongle.) Mais qu’est-ce que tu vas devenir ma pauvre fille ? Trouve une solution, trouve une solution pour ta santé mentale. Bon, pas la peine de supposer que j’ai dégringolé de l’avion, c’est trop absurde. J’aurais été blessée, il y aurait eu des débris, du feu… Et je suis pas passée par la fenêtre (elle partit d’un rire nerveux). Toutes mes suppositions n’avaient donc aucune raison d’être. Imaginons maintenant que… que j’ai été, je sais pas moi, droguée ? Faut un truc surpuissant pour un tel délire, je me serais réveillée depuis le temps si ça n’avait été qu’un rêve. Si ça continue, c’est que… je sais pas. Réfléchis. Tu peux pas avoir été droguée dans l’avion, ça aussi c’est totalement dingue ! Bon, il me reste quoi comme option ?

Pensive, une main sous le menton, son cerveau s’ingéniait à créer une voie de sortie dans tout ce méli-mélo. Petit à petit, une idée se faisait jour, suite à certaines expériences vécues dans le domaine qu’elle suggérait. L’hypnose.

  • Ah ba voilà. T’as été hypnotisée. On t’a fait croire que tu prenais l’avion – c’est sûr que t’as dû parler de ton désir d’aller à Milan – et hop, t’es en train de vivre un truc de dingue inspiré de l’histoire créée par l’hypnotiseur. Je vois que ça. Et là, y a des caméras, tu les vois pas – logique –, mais maintenant c’est terminé cette mauvaise blague, j’en ai marre, je sors de l’illusion. Bon, plus qu’à aller chercher les figurants et le leur dire. L’hypnotiseur ne doit pas être loin, question de sécurité, si ça se trouve il est même en train de me regarder ! Oui c’est ça, je suis dans Stars Sous Hypnose !

Sautant sur ses pieds, elle rejoignit l’entrée fermée d’un rideau végétal, le repoussant vivement. Au derrière, ce qu’elle avait pris pour un couloir de bouleaux, se transformait confusément vers le centre en une forêt sauvage, sans aucun repère lui permettant de rassembler ce qu’elle avait vu la veille. Il était évident que le jour s’était levé depuis un bon bout de temps, au vu de la lumière. S’érigea sous son crâne la cause de sa nouvelle réalité, la piquant à nouveau d’un vilain pressentiment :

« Mais je ne suis pourtant pas une star ? On ne réserve d’aussi longue hypnose, avec figurants et tout le tralala, qu’aux gens connus… »

Puis, se retirant des sables mouvants dans lesquels elle s’embourbait :

« Bah, ce ne serait qu’une suggestion d’amnésie rajoutée sur le tas. Malin, très malin. Je suis certaine de déceler les supercheries à présent, ou alors je suis sacrément partie ! D’ailleurs, je me suis toujours demandé si on pouvait devenir lucide sous hypnose comme en rêve, sans en sortir… c’est le moment de le vérifier. »

Elle ne cessa alors de jeter coups d’œil en surnombre vers les hauteurs, persuadée de pouvoir y apercevoir les fameuses caméras. Même les fourrés avaient droit à son inspection forcenée, puisqu’il n’y avait personne pour subir son mécontentement.

À force d’avancer, la jeune femme se perdit. Elle ne sut depuis quand, tourna en rond un bon moment avant de s’appuyer contre un tronc, passablement énervée. Faim, une faim dévorante qui ébranlait ses nerfs mis à rude épreuve la harcelait sans pitié.

Alors que son estomac criait comme un bébé, un bruit de branchages lui fit dresser l’oreille et la tête, puisque sa source paraissait provenir d’au-dessus. Une forme bondit, Éther fit de même, s’égratignant à l’écorce. Elle n’avait pas pour habitude de crier, sauf cas extrêmes.

L’être qui de façon insensée se trouvait précédemment dans les arbres, s’inclina aussitôt, s’excusant sans doute pour la peur qu’il lui avait occasionnée. Ses traits, son allure, ses yeux solaires lui rappelèrent ceux qui l’avaient amenée jusqu’à la chambre ; il portait néanmoins, contrairement aux autres, des cheveux noirs en coupe courte.

  • Bonjour, créature, dit-il, aimable.

  • Heu… je suis désolée, je ne comprends pas du tout… (Puis elle se rappela ce qui l’avait emportée jusqu’ici.) Mais, dîtes, au final, ça n’a pas d’importance. Je veux sortir de mon hypnose, j’en ai marre. Allez dire à l’hypnotiseur que je ne suis plus dupe.

Il la regarda avec l’air de celui qui était venu vérifier une chose s’avérant juste et, posant une main sur sa poitrine, prononça deux fois, séparant les syllabes :

  • Maeglin. Ma-e-glin.

« Il se paie ma tête ou quoi ? Qu’est-ce qu’il continue à charabiaber alors que je lui ai clairement dit que j’en avais marre ? Et le respect de la liberté, alors ?! » Puis elle convint qu’à sa place, elle aurait fait de même : pousser son rôle jusqu’au bout. Comme elle l’observait, une mimique de résignation sur le visage, il répéta ce qui devait être son nom, à n’en pas douter, un doux sourire venant éclaircir de larges pommettes.

  • Heum… toussa la jeune femme, un peu déstabilisée. Je m’appelle Éther. Éther, répéta-t-elle en l’imitant.

  • Éther, reprit-il plutôt habilement.

Il avait même un accent ! Un véritable pro ! Cela en devenait amusant et la voyageuse revint sur sa décision de rompre l’aventure ; après tout, peu avaient l’occasion de vivre un tel rêve éveillé, aussi charmeur et aussi fou ! Elle avait presque hâte d’en partager les facettes avec ceux qui ne manqueraient pas de venir l’applaudir, une fois ses esprits retrouvés.

  • Bonjour Maeglin, répondit-elle alors en s’inclinant comme elle les avait vu faire, fière de s’en être rappelé.

L’elfe (mais oui, bien sûr, les oreilles pointues ! Elle adorait la fantaisie, c’était un véritable cadeau hypnotique !) sourit plus encore avant de s’exclamer, montrant dans le même mouvement la blancheur perlée de ses dents :

  • Eka eddyr ai älfr. Un ono ?1

Oula, bon là, il l’avait carrément perdue. Voyant qu’elle n’y saisissait goutte, il répéta plus lentement, d’une patience impressionnante, tout en mimant ses propos, jusqu’à ce qu’elle finît par deviner, amusée de la tournure des événements.

  • Donc… « Eka eddyr », ce doit être « je suis »… et ai älfr, ce que tu es. Enfin, je suppose. Peut-être « ai » signifie-t-il « un ». Ah ah ! Comme c’est drôle ! Tu joues très bien. Finalement, j’aurai de bons souvenirs, ami elfe. (Et elle rit plus encore avant de continuer son apprentissage.) « Un ono » est une question, à ton intonation. Tu me demandes ce que je suis à mon tour ? Ou t’inquiètes-tu de ma santé ? Je tente. Eka eddyr… ai humaine. J’espère ne pas me tromper.

Cela ne sonnait pas aussi joli dans sa bouche et le mot français faisait tache. De surcroît, ses babillages confondaient le jeune homme qui avait grand peine à ne pas éclater de rire, bien qu’il le dissimulât merveilleusement bien.

Alors qu’il prononçait ces mots : « Ono eru ai humaine.2» avec une facilité qui eût paru déconcertante si la jeune femme ne s’imaginait pas être sous hypnose, quatre, cinq autres personnes apparurent tout autour d’eux. Éther sursauta. Elle ne les avait absolument pas vus ni entendus venir ! Quel exploit ! À moins que ce ne fût, encore une fois, une facette du jeu l’obligeant à ne pas prendre en compte presque tous les bruits logiquement causés par la marche en forêt. Elle reconnut parmi eux ses deux hôtes aux cheveux roux – quoiqu’en des nuances diverses –, deux femmes (deux anges ! Ils n’avaient pas lésiné sur le casting !) et un autre homme aux sourcils sévères. Elle ne l’aima pas, bien qu’il fût, lui aussi, d’une beauté troublante, car ses yeux de lagon s’emplissaient de méfiance à sa vue. Une discussion s’instaura, l’excluant tout à fait. L’atmosphère bon enfant qui régnait jusqu’alors s’était enfuie, remplacée par une tension qui rappela à Éther ce qu’elle ne voulait plus subir.

L’incertitude de la peur mais surtout la peur de l’incertitude.

1Je suis un homme elfe, et toi ?

2Tu es humaine.

« Eld thorta du vanyali » signifie « ceux qui parlent l’Ancien Langage »

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