VII – Sous l’ombre d’un esprit

Comme la conversation s’éternisait, étincelant parfois de quelques accents froids et colériques, l’humaine songea à s’éclipser le plus discrètement possible, désirant échapper aux cauchemars qu’on pouvait lui faire subir au travers de l’hypnose. Elle ne pensait pas avoir la moindre chance mais le scénario virait vilain et, imaginaire ou pas, elle n’était pas d’humeur à y conserver sa place d’ « héroïne bien malgré elle ». À peine avait-elle fait trois pas qu’une des femmes lui barra le passage, d’une ferme gentillesse ; sa coupe mi-longue, totalement blanche, encadrait un gracieux ovale serti de deux gemmes noires. Éther fut un instant subjuguée mais se reprit bien vite, agacée des sentiments qu’elle laissait un peu trop sans maîtrise depuis qu’elle se trouvait… en ce monde intérieur. Et particulièrement en présence de ces êtres fascinants.

  • Sitja dlaeh1.

  • Comme si je pouvais comprendre ! Allez, cessez un peu ce manège, je sais parfaitement que vous jouez un rôle mais y a des limites, non ?

L’elfe secoua la tête tout en continuant de sourire ; la jeune femme se sentit sortir de ses gonds. Elle la contourna d’un pas vif, les poings crispés. Personne ne chercha à la retenir cette fois-ci mais elle sentait leurs regards peser lourdement sur sa nuque tandis qu’elle s’éloignait à grands pas furibonds.

Malgré l’heure avancée, l’ombre sourdait à tous les creux et les taillis, emplissant l’air de son grand souffle triste. Son chemin de colère l’avait portée en un lieu plein de touffes et d’arbres hauts, épais de tronc, aussi sages et versatiles que des lutins, qui finirent par mettre l’inquiétude sur la première marche du podium en son cœur. Elle s’arrêta, vacilla. Sa rencontre avec Maeglin lui avait fait oublier le manque de nourriture et elle n’était plus sûre à présent de pouvoir continuer ainsi ; non pas qu’elle se sentît en danger, mais elle ne s’était pas préparée à un jeûne et n’avoir rien mangé depuis… elle ne savait combien de temps exactement, la laissait pantelante. Le doute s’immisça perfidement, profitant de ses brèches et de sa fatigue malgré la nuit passée ; la jeune femme se recroquevilla contre un buisson de feuilles douces, les bras enroulés autour des genoux, yeux mi-clos. Un rai de soleil, faufilé jusqu’au sol, clignait de l’œil, comme cherchant à la rassurer. Elle tendit la main, le laissant réchauffer sa peau moite, se concentrant sur cette légère sensation la rappelant à de doux souvenirs.

Elle se promenait le long du trottoir, tentant d’éviter les trous, fils, et branches sortantes des jardins entretenus d’un seul côté ; la journée était sublime, comme toujours. Un ciel prunelle, un astre énorme et chaud, si chaud contre sa peau. Petit sac à dos, baskets, short et débardeur, une balade somme toute très agréable, comme elle en avait l’habitude. Les autochtones la saluèrent de loin, elle leur répondit, grand sourire aux lèvres ; une vendeuse de jus de fruits la fit s’arrêter prendre un verre. Observant d’un œil distrait la louche plonger au milieu du bac à fruits frais, empli de jus d’orange et de gros morceaux de glace, Éther songea à ses parents aux Canaries et son grand frère en Croatie. Petite famille de voyageurs, les pieds qui fourmillent dès un an passé au même endroit (et encore, en bourlinguant de-ci de-là !), une âme adaptative, un esprit ouvert, un corps flexible aux changements.

« Et où donc est passée cette bonne humeur constante, cette volonté, merveilleuse adaptation ? Serait-ce l’hypnose ? Je ne devrais pas me laisser abattre aussi « facilement ». Je ne sais pas où je suis, ni qui sont ces gens, ce qu’ils me veulent. Mais, a priori, ce Maeglin est gentil, tout comme le sont les deux roux. Quant à celui qui est arrivé… non, je devrais me méfier de celui-là. Les femmes, je ne sais pas. Je devrais aussi me méfier de mes émotions. Ne te laisse pas influencer par la beauté, elle peut cacher de bien sombres histoires… Même si tout ceci n’est qu’imaginaire. Après tout, autant faire le show. »

Et sur cette pensée positive, elle revenait à son environnement, remarquant comme le faisceau de lumière s’était déplacé avec le temps. Elle eut un frisson de froid, occasionné par l’ombre trop présente tout autant que son sixième sens, alerté. On l’épiait, mais d’où ? Et pour quelle raison ? Pouvait-elle ressentir les caméras, était-elle enfin entrain de s’éveiller ? Tendant l’oreille sans bouger afin de simuler un prolongement à sa pause, la jeune femme frissonna derechef : n’y avait-il pas eu un léger frôlement d’aiguilles ? Un rongeur sans doute.

Brusquement, ce fut comme si l’éclat d’un miroir au soleil venait de percuter sa rétine, lui faisant perdre toute vision cohérente de son environnement. Une courte mais vive douleur transperça son cortex de la tempe droite à celle de gauche et elle se protégea de ses bras en criant, plus surprise qu’effrayée. Sonnés, ses sens lui renvoyèrent une image insensée, un sombre nuage l’enveloppant tout entière de son implacable puissance ; Éther ne sut y résister, n’y comprit rien, rentra de plein fouet (à moins que ce ne fût l’inverse ?) avec cette masse vivante. Brouillard. Pensées, les siennes, celles datant d’il y avait fort longtemps, mais comment était-ce possible ? Beaucoup d’images et de sons souvenirs, ses chagrins et ses rires, ses espoirs déçus, les opportunités saisies au vol, aiguillant son chemin en d’autres contrées pleines de nouveaux choix. La jeune femme réalisa qu’elle revoyait sa vie comme on déroule un ruban de film, mettant parfois en lumière des éléments clefs ou bien d’autres dont elle ne voyait pourtant pas l’importance : un trajet en voiture, en train ou en bateau ; un coup de fil ; une danse tardive en boîte de nuit ; un cinéma ou des recherches internet. Puis, son premier saut en parachute où le vertige avait été si fort qu’elle avait cru en mourir ; le départ de Fortaleza, la montée en avion, l’ennui, l’espoir, la crainte. L’orage…

Soleil, sécheresse, chute, terreur ; Éther revécut tous les instants jusqu’à son arrivée près de Kirtan, au Du Weldenvarden. Le nuage s’en alla aussi vite qu’il était arrivé, toutefois avec plus de douceur. Elle s’effondra sur l’herbe molle, haletante. Le temps de rassembler sa réflexion devenue débris, une main entra dans son champ de vision, compatissante. Elle l’attrapa, à bout de force, de souffle et de logique.

Le jeune homme à la longue tresse lui sourit avec peine, comme s’il cherchait à s’excuser pour le mal qu’elle venait de subir. À peine se remettait-elle de sa confusion que le petit groupe de tout à l’heure – il y avait une heure, deux, plus ? – apparaissait à nouveau de sous les branches, vif et silencieux, la mine pâle, sérieuse mais soulagée quoique absolument intriguée. Éther se rétracta, sur le qui-vive.

« Que me veulent-ils ces elfes de pacotille ? »

Parmi eux, Gondolin et Maeglin, furieux, jetant de fréquents coups d’œil à celui qui s’était méfié de la jeune femme ; il ne paraissait plus l’être d’ailleurs et cela la confondit. Néanmoins, son regard ne perdait en rien de sa sévérité et son maintien, plus imposant que celui de ses comparses, l’agaça profondément. Elle le fixa délibérément puis, comprenant son erreur, baissa la tête, incompréhensiblement tremblante. Qu’avait-elle fait de mal ? Ces pupilles, glaciales, semblant parfaitement tout connaître de sa vie, jusqu’aux moindres détails ! Arrivèrent alors encore trois autres figurants, une femme et deux hommes, la peau plus sombre et l’air attique, qui l’observèrent avec une curiosité non feinte.

« Je me prends à mon propre piège d’imaginaire. Tout cela EST feint. Et je commence à en avoir raz le bonbon de leur histoire. Qu’est-ce que je fais ? Ils sont sacrément nombreux maintenant. Neuf, ça en fait un paquet à esquiver si je veux me barrer sous le soleil. Et qu’ils cessent de me regarder bon sang !!! »

De la fumée aurait pu sortir de ses oreilles. Elle eut la curieuse impression que ces gens-là n’étaient pas silencieux, mais qu’ils communiquaient d’une autre manière, une manière qui lui échappait clairement. Signes ? Impossible, ils étaient presque immobiles. Pas de la télépathie tout de même !

  • Dîtes, ça vous dérangerait de m’expliquer ce qui se passe ? s’exclama-t-elle sans cacher son agacement.

Une onde parcourut l’assemblée subitement agitée, du moins suffisamment pour qu’elle le perçût.

  • Est-ce que je parle l’extraterrestre ? J’ai dit que j’en avais marre de cette hypnose, marre, vous comprenez ? Si vous n’arrêtez pas sur l’instant, je vous jure que je lance un procès dès la fin de cette mascarade !

Son cri s’étouffa sous les ramures, effrayant quelques oiseaux de passage. Gondolin s’avança mais un infime geste de la part de l’homme aux yeux froids l’arrêta. Un courant désapprobateur arriva jusqu’à l’humaine, perplexe. Cette personne était officiellement désagréable, orgueilleuse sans doute, impressionnante, oui, sans compassion, absolument. Et cette personne allait à sa rencontre. Éther se tint coite et silencieuse, le regardant venir d’un air qu’elle espérait plus revêche qu’effrayé.

  • Éther.

Les intonations rappelaient ce qu’elle pensait de l’être mais une nouvelle facette l’interpella, hormis le fait qu’il l’ait appelée par son prénom d’une façon presque parfaite. La manipulation. Le serpent de l’angoisse resserra sa prise tout autour du cœur de la jeune femme, retirant le sang de son visage.

Percevant sa détresse, Seregon se rapprocha jusqu’à entourer ses épaules de son bras, lui diffusant un peu de chaleur au milieu des glaciers de l’atmosphère ; elle tremblait. Elle ne pouvait s’en empêcher. La faim, ce sentiment de perdition qui ne la quittait pas depuis son atterrissage, le regard aigu de cet… homme ? Elfe ? Apollon de la justice ? tout cela ruinait son sang. Comme une vague émétique remontait de son estomac pour l’envahir tout entière, Éther s’évanouit.

1Reste s’il te plaît.

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