VIII – La douceur d’une montagne

Trouée de feuillages. Mouvements, couleurs brumeuses. Obscurité.

Le réveil fut douloureux, allongée sur une couche ; le plafond renvoyait les lueurs d’une pierre incarnate accrochée au linteau naturel d’une fenêtre. Éther se releva sur un coude, fragile, cherchant un élément familier du regard. La pierre pulsait ; des pas se firent entendre à gauche, attirant son œil sur deux personnes, un homme et une femme dont le physique lui rappela instantanément tous ses problèmes.

Ils la saluèrent gracieusement avant de vérifier son état par de doux gestes, ne cherchant pas à l’effrayer ; elle se laissa faire, à bout de forces. Infini cauchemar duquel elle ne s’éveillerait probablement jamais et cette unique pensée blanchit encore ses traits, inquiétant les « médecins » l’entourant. Ils lui présentèrent un plat de fruits charnus coupés en morceaux sur lesquels elle se jeta, si affamée qu’elle ne ressentait plus qu’un énorme trou béant à la place de l’estomac.

Voilà ce qui s’appelait revivre ! Un délice, elle n’en avait jamais goûté de pareils, mais ne se posa pas la question de leur origine, trop occupée à manger.

On lui avait confectionné des vêtements à sa taille qu’elle enfila, surprise de leur légèreté, confort et douceur ; elle craignit un retour de monnaie face à toutes ces attentions tout en sautant sur ses pieds, encore fatiguée quoique résolue à dénouer l’affaire. Elle avait hâte que le spectacle se terminât.

On la guida jusqu’à l’extérieur où une foule d’elfes patientait entre les conifères et autres plantes inconnues. Percevant le vent tourner, la jeune femme se raidit malgré la présence apaisante de ses accompagnateurs, cherchant parmi les figurants ceux qu’elle connaissait déjà, excepté le manipulateur. Ce fut toutefois sur lui qu’elle tomba en premier, malgré ses efforts. Un haut-le-cœur la prit, qu’elle dissimula dans un geste d’agacement avant de comprendre, trop tard, qu’on la confiait à cet homme de malheur. Perdue au milieu de ces êtres (parfois cette appellation surgissait par-dessus les plus logiques, sans qu’elle ne sût trop pourquoi), Éther garda les yeux fixés droit devant elle, glacée de la présence à ses côtés de celui qu’elle détestait. Ici, l’herbe avait laissé sa place à de grandes plaques de schiste portant vers quelques marches blanches qu’elle franchit, le cœur pesant. Des lianes épaisses de plusieurs pouces faisaient office de colonnades sur les bas-côtés, ornées de chapiteaux en fleurs rondes déversant leurs calices odorants par masses bouclées.

« Une merveille de décor, est-ce la réalité ? »

Une mousse de fougère dévalait les collatéraux, débordant entre les lys blancs de la nef, éclairée en oblique par sa claire-voie, canopée mouvante hachurée de coups de soleil couchant. Un manteau de roses charnues, à la corolle verte et lissée, riait sous la voûte brune d’arbres sévères, éclatant de tous ses pétales délicatement refermés ou pâmés de langueur ; ils froissèrent sous les pas incertains de l’humaine, abasourdie de cette explosion végétale multicolore.

« Assurément, j’invente. Cela ressemble tant aux jardins de Zola, cette splendeur à foison ! »

Au fond, un haut siège ouvragé entouré de deux autres plus petits où étaient assis trois augustes personnages qu’elle supposa du sommet de la hiérarchie, puisque hiérarchie il semblait y avoir (d’après les gestes de son accompagnateur avant qu’elle ne tombât dans les pommes). Mais, de ce qu’elle avait pu ressentir, des tensions existaient, peut-être dues aux différents niveaux sociaux entre chaque, un sentiment de jalousie, une amertume dans laquelle elle n’aimerait pas tremper si l’eau venait à virer noire. Folie ou survie, où se trouvait donc son esprit ?

L’homme qui la guidait jusqu’à présent s’avança, s’arrêtant à quelques mètres du chœur puis s’inclina avec déférence avant de prononcer un petit discours dont elle ne comprit pas le moindre mot. Elle en profita pour détailler avec plus d’attention les auditeurs qui s’étaient relevés, attentifs.

La sagesse de celui du milieu la frappa : il paraissait parfaitement au courant de tous les événements se passant sous sa juridiction et capable de les contrôler sans hésitation ; sa force et son intelligence se trouvaient en tous ses traits, du haut front à la longue chevelure d’argent ; les yeux d’ambre (parfaitement visibles malgré la distance) sous d’assurés sourcils, la ligne de ses lèvres même exprimait volonté et compassion, un altruisme évident qui lui fit chaud au cœur après toutes ces mésaventures.

La superbe jeune femme se trouvant à sa droite avait tout autant de maintien, de grâce et de vivacité soulignés par ses pommettes aiguës, son nez droit et sa lourde coiffe indiquant un futur royal. Éther ne douta pas qu’elle fût Princesse et sûrement la prochaine reine du pays. Elle semblait mécontente des propos tenus par l’homme froid et la lumière rougeoyante d’un astre finissant jouait d’un même accord sur les traits du plus âgé, comme s’ils lui reprochaient tous deux les récents événements (ce qu’elle trouvait rassurant !).

« Quel est le nom de cette actrice ? Son jeu… leur jeu à tous est formidable. Est-ce ma vision des choses qui se déforme et s’adapte ? Drôle de sentiment… comme un déjà-vu… »

À gauche, celui qui devait être le Prince – était-il en conflit avec sa sœur pour la place du trône ? L’agencement de sa physionomie la laissa confuse, ne sachant comment l’interpréter. Il y avait tout à la fois, dans ce visage et ce corps, la curiosité infinie d’un homme de lettres et de science, la force sauvage d’un guerrier brutal doublée de la dangereuse sensualité d’un aconit tue-loup. L’impressionnante chevelure d’encre retombait sur le torse, attachée par de fins lacets aux extrémités et dégageant les oreilles en pointe ornées de boucles. Éther finit par se rendre compte qu’elle ne le lâchait plus des yeux, le cœur tambourinant face à tant d’étrangetés.

« Allons bon. Reprends-toi ma belle, t’es quand même pas là pour tomber en pâmoison face au premier inconnu un peu plus charismatique que les autres… on va se moquer de toi à l’écran. » Une gifle mentale l’obligea à retourner en une voie plus sécuritaire alors que l’observé lui renvoyait soudainement son regard, énigmatique. Une bouffée de chaleur l’envahit et elle se sentit rougir, drôlement embêtée (il y avait des réactions viscérales difficilement évitables !). En ces cas-là, elle détournait son mental, fixant ses chaussures. Pas question de s’embourber plus encore, il y avait plus préoccupant.

La discussion termina ; elle percevait dans son dos la foule d’hommes et femmes patients et curieux de son cas, qui s’était avancée jusque dans la nef végétale. Mal à l’aise et dans l’attente, la jeune femme ne souhaita pas relever la tête. Son guide en revenant à ses côtés l’y obligea, immobile, comme s’il n’était là que pour l’empêcher de fuir. N’importe quoi ! Elle voulait leur expliquer, à tous ces bouffons délurés, de quel bois elle se chauffait, pas prendre ses jambes à son cou ! (Quoique.)

  • On peut en finir ? finit-elle par gronder avec tout le mépris dont elle était capable.

Seul le silence lui répondit alors que le « Roi » s’approchait, un doux sourire aux lèvres. S’il ne l’avait pas eu, elle se serait sûrement reculée, en vérité ; sa taille, bien plus grande qu’elle ne le supposait de loin, n’était pas le seul motif de sa frayeur. Tout en cet être criait une puissance incommensurable, une maturité de roc qui lui donnait la sensation de n’être qu’un nouveau-né.

  • Ach néiat waise eld woër, maela1. Maela, répéta-t-il d’une telle façon qu’elle comprit parfaitement qu’il lui demandait de conserver son sang-froid.

Sauf qu’elle n’en fut pas plus rassurée. Quelque chose dans son attitude lui fit deviner une sincère excuse vis-à-vis de ses actes futurs, mais lesquels ? Sa bienveillance presque palpable avait un effet non négligeable sur les sentiments de la jeune femme qui se demandait, sans trop de crainte encore, ce qu’il comptait faire. Ce fut alors qu’elle reconnut les prémices d’une situation déjà vécue. Une forme de défragmentation de son esprit qui l’avait épuisée dans l’après-midi ; qu’avait-elle ? Pourquoi maintenant et face à tout ce monde, telle une crise imprévisible ? À quoi était-ce dû ? Puis elle comprit, ses pupilles agrandies plongées dans celles du vieux Roi. Bien que le nuage fût différent, l’inspection lente et son intégrité respectée, il y avait dans la manière un écho à l’autre fois qui l’avait tant bouleversée. Était-ce cela, un contact télépathique ? Comme le lien se raffermissait entre leurs deux esprits, une compréhension beaucoup plus nette lui parvint : L’homme « froid » s’appelait Anar et avait fait montre d’un déplorable manquement à leurs codes d’altruisme en brusquant ses pensées pour y récolter tout ce qu’il souhaitait savoir à son encontre, et ce avant même d’en discuter avec le peuple et son roi. Elle sut qu’il serait puni pour cet acte mais resta dans l’ignorance des détails. Les précautions prises obligèrent à prolonger le contact spirituel et, comprenant l’intérêt d’une telle initiative, la jeune femme livra d’elle-même ses propres souvenirs. La gratitude coulant au travers de ses nerfs lui fut si perceptible qu’elle entrevit un nouvel espoir, étonnamment tranquille, malgré le sentiment grandissant que l’hypnose n’avait plus rien à voir avec ce qu’elle était en train de vivre. Et le Roi le lui confirma sans forcer puisqu’elle ne voulut pas le croire, dans un premier temps. C’était bien trop effrayant.

Le nuage se retira et, bien qu’il eût été fort doux, laissa derrière lui l’impression d’un gouffre froid. Si seule ! Comment pouvait-elle avoir vécu de cette façon-là, depuis toujours ? Une inextinguible mélancolie envahit son âme, perlant son désespoir sur tous les beaux sentiments entrevus lorsqu’ils avaient été liés. Grandeur, puissance, sagesse, justesse, bienveillance… elle n’était à nouveau qu’une enfant perdue. La main de l’elfe se posa sur sa tête, un instant, puis il recula, ouvrant les bras, fermant les yeux tandis que l’observait Éther, une grosse envie de pleurer étreignant sa gorge, sa tête et sa poitrine. Ce fut à peine un frôlement d’ailes de papillon mais elle y fut sensible ; une énergie passait du Roi à tout le peuple présent à l’opposé. Et à cet instant seulement son subconscient se détacha du conscient, comme s’il décidait seul de la réorganisation à venir.

Le processus de véritable adaptation venait de s’enclencher.

1Ne t’inquiète pas, calme. (ou litt : ne sois pas une inquiète)

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