X – Au stylo à bille

Un rugissement lui glaça les sangs. L’eau dégoulinait de ses cheveux, elle venait à peine de s’enrouler dans une serviette et le vent au-dehors s’était levé, sifflant au travers des branches noueuses du toit. Sa maison tanguait. Oh, pas grand-chose, mais suffisamment pour lui rappeler ses voyages en voilier, ce qui était tout à la fois amusant et inquiétant. Elle espérait qu’une tempête ne se préparait pas, histoire de pouvoir passer une bonne nuit de sommeil, espoir qui s’effondra lorsque « quelque chose » de très effrayant hurla sa rage. De la rage, oui, sans aucun doute, les mêmes sonorités perçues durant l’attaque du ptérodactyle ! Il y avait de quoi bondir. Un autre rugissement vint appuyer le second, plus grave encore et bien plus long. Éther sursauta et fila dans sa chambre pour s’habiller, ne prenant pas la peine de sécher ses cheveux ; la zone rouge du thermomètre de la crainte venait d’être atteinte à nouveau.

  • Reprenons, souffla-t-elle, respect, entraide… et on verra pour le dernier. Donc, allons voir si ces charmants elfes n’ont pas besoin de… ma présence. Après tout, je ne comprends pas du tout comment j’ai pu en arriver là mais ça se fera bien un jour, alors adaptons-nous d’abord au lieu. (Grincement crissant d’arbres tordus.) Heu… s’ils n’ont pas besoin de moi, ça serait parfait, aussi… j’ai pas envie d’affronter un autre monstre préhistorique.

Toutefois, comme il aurait été quelque peu fruste de rester abritée alors que des ennuis semblaient se pointer à l’extérieur, elle sortit, descendant les quelques marches en colimaçon jusqu’au sol. Le vent la cueillit, frappant de froideur. Une nuit noire, nuageuse, les seules sources de lumière provenant des lampes suspendues çà et là, près des portes ou des fenêtres, des croisements de chemins, aux nœuds de pins (ou ce qui y ressemblait). Elle se dirigea donc à ces lueurs, courbant la tête sous les rafales à moitié brisées par les ramures. Ses cheveux humides glacèrent si vite qu’elle eut l’impression de congeler du cerveau. Des cris lui parvinrent, des bribes de phrases qu’elle ne pouvait traduire, la douleur de troncs arrachés par quelques forces obscures ; un troisième grondement fatal vibra à ses tympans. La bête, les bêtes devaient être proches.

« Pourvu que je ne tombe pas nez à nez avec ces horreurs ! » Mais ce n’était qu’une façon d’oublier la terreur tout au fond d’elle. Où étaient-ils, ces curieux hôtes ?

Soudain, tout autour d’elle, ce ne fut plus que chaos. Éclairs, cris, rugissements, des frôlements pressés, une onde volontaire pleine de colère et de fatigue. Elle s’était avancée jusqu’à la source des bruits, inconsciente sans doute du véritable danger. Des traits de feu jaillissaient du sol et montaient bien haut, illuminant de grandes voiles de couleur, la brillance d’écailles, des pointes acérées, blanches et luisantes. Éther eut peur, se remémora son expérience à la sortie du désert et comprit qu’ils étaient attaqués. Quelqu’un l’attrapa par le bras, elle voulut se dégager et la lueur d’une lampe éclaira un visage apprécié : l’homme à la tresse de feu. Il l’emporta à bonne distance du champ de bataille jusqu’à ce qu’ils se retrouvassent en un intérieur inconnu (elle n’avait rien remarqué, c’était comme suivre quelqu’un à l’aveuglette).

  • Sitja dlaeh, finit-il par lui dire, d’un ton pressant.

  • Ça me dit quelque chose ça…

Il la força à s’asseoir, répéta ses mots et partit à reculons avant de disparaître dans la nuit.

« Il ne veut pas que je bouge… je ne vais pas non plus être stupide et retourner au carnage. Je ne sais pas ce qui se passe là-bas mais c’est vilain. J’aurais dû rester chez moi. » Le bruit des combats s’était tu sous le souffle du vent et la distance ; parfois un grondement féroce ébranlait l’atmosphère.

« Pourvu qu’ils s’en sortent… ces monstres-là ont l’air plutôt costauds. Qu’est-ce qui m’a pris aussi ? Si tout cela n’est pas un rêve comme je le suppose de plus en plus, j’ai risqué ma vie ! »

Le sommeil l’avait quitté, une main de fer ouvrant ses paupières, malgré le lit où elle s’était roulée. Au bout d’un temps qui lui parut infini, le calme revint, sonnant à ses oreilles perplexes. Était-ce enfin terminé ? À la façon de réagir des elfes, elle sut que ce combat n’en était qu’un parmi d’autres et qu’ils devaient se tenir en permanence sur leur garde. Mais pourquoi rester alors en une forêt grouillante de viles bêtes volantes et furieuses ? Depuis quand y habitaient-ils ? Toutes ces questions nouvelles, heurtaient sa conscience égarée. Après de vains efforts pour s’endormir, la jeune femme se releva et, tâtonnant, chercha la sortie ; elle n’osait décrocher la lampe à l’opposé, de toutes façons bien trop haute pour sa taille. Une main attrapa son poignet à l’instant où elle trébuchait contre un meuble invisible, la sauvant d’une mauvaise chute. La sphère lumineuse apparut à l’instant lui permit d’identifier celui qui l’avait emmenée ici, un petit sourire aux lèvres, quoiqu’en ses prunelles restât un tourment évident.

  • Tout va bien ? s’enquit-il dans sa langue.

  • Heu… je suppose que tu me demandes si je suis ok ? Ben, oui. Mais toi, ça va ?

Il fronça des sourcils, détaillant son visage quelques secondes avant de hocher la tête, étonnamment. Bon, c’était un début de dialogue ! Et ce langage commençait à lui plaire, il faudrait qu’elle l’apprît, le plus vite possible étant le mieux. « Mais à les voir, j’ai bien l’impression qu’ils sauront parler ma langue avant que je sache parler la leur. »

Ils s’assirent tous deux sur le lit, silencieux. Pas facile d’engager une quelconque conversation ! Elle avait pourtant tant de questions… Si elle pouvait… Une idée surgit. Si elle pouvait dessiner les événements, il était probable que tout serait plus compréhensible qu’un simple mime. Elle avait laissé ses sacs en la demeure prêtée par la Princesse, il fallait qu’elle y retournât et se releva vivement, surprenant son compagnon.

  • Comment t’appelles-tu au fait ? Moi c’est Éther, reprit-elle de la même manière qu’avec Maeglin.

Il répondit instantanément, connaissant déjà le nom de l’étrangère et elle l’observa un instant, réfléchissant à la manière de lui faire comprendre sa volonté. Elle sortit, il la suivit, éclairant sa route. Une fois dehors, comme elle ne reconnaissait rien, elle exprima un désir de sommeil, espérant qu’il l’emporterait ainsi jusque « chez elle ». Il n’en fallut pas plus pour le perspicace jeune homme et ils furent de retour au logis d’Éther en moins de cinq minutes. L’humaine eût tôt fait d’y récupérer son sac, sortant carnet et stylo. Puis elle tapota le lit à ses côtés, satisfaite ; l’elfe s’y assit en riant – elle crut entendre des grelots chanter.

  • Regarde bien. Là, je dessine… ce que j’ai pu voir la dernière fois. Ce ptérodactyle. Je ne pense pas utile de mettre un point d’interrogation, vous ne devez pas savoir ce que c’est non plus. Hm… je me demande si c’est ressemblant…

Un corps hérissé, deux grandes ailes, de longs crocs. Voilà tout ce qu’elle en avait vu mais cela avait au moins eu le mérite de retenir l’attention de son nouvel ami. Côte à côte, les deux détaillaient le dessin, l’une dubitative, l’autre concentré. Puis il tendit la main, les yeux brillants.

  • Tu veux… ?

Il lui prit délicatement le stylo des mains, un instant perdu face au contact étrange du plastique puis, vif et habile, commença à dessiner. Éther ne tarda pas à rester bouche bée face à son talent et, interloquée, ne quitta pas des yeux ce qui prenait forme sur le papier. Cela ressemblait terriblement à…

  • Dragons ? balbutia-t-elle, choquée.

Seregon lui jeta un coup d’œil sans s’arrêter, emplissant bientôt plusieurs feuilles d’un univers époustouflant de détails. Enfin, il lui tendit le carnet, sérieux. La jeune femme plongea au cœur de l’encre dont les formes lui révélèrent un monde agencé d’une façon si complexe qu’elle s’y perdit un instant, revint sur ses pas imaginaires, étudia sans faillir. Il s’agissait bien de dragons, du moins, leur corps était celui des mythes et légendes ; il y en avait de tailles variées, tous cependant étaient tournés, flammes jaillissant de leurs gueules ouvertes, vers le peuple elfique et sa cité. Tournant les pages, Éther retraça l’histoire, comme elle put. Il y avait apparemment plusieurs villes forestières, chacune attaquée par les ailés enragés, à des heures différentes puisque la lune ou le soleil se cédaient mutuellement la place au-dessus des combats. À la fin, un seul homme tuait un dragon. Elle n’y saisit rien, se mordilla la lèvre, cherchant le sens de cette histoire. Des détails devaient lui avoir échappé, à trop être fixée sur les « dragons ». Sous le regard attentif de Seregon, Éther reprit le carnet aux premières pages (il était vierge lorsqu’elle l’avait emporté avec elle), remarqua soudain de petites formes sur chaque elfe dessiné, des formes qui différaient selon les villes représentées. Était-ce une manière d’exprimer des appartenances différentes ? Là, un autre assemblage de maisons mêlées d’arbres, mais beaucoup plus grand.

  • C’est une ville ? demanda-t-elle en la pointant du doigt.

  • Ellesméra, répondit-il sur-le-champ. Pömnuria Könungr, Cerenthor.1

Sa main, toujours détentrice du stylo, traça une tête qu’elle reconnut aussitôt. Le Roi ! Ainsi, elle était donc arrivée dans sa cité ?

  • C’est ici, Ellesméra ? (Sa main fit un tour d’horizon.)

Mais le jeune homme secoua la tête, prononçant le mot « Kirtan ». Puis il entoura une autre ville déjà griffonnée (fort adroitement) sur les feuillets. Éther réfléchit. Ellesméra devait être logiquement la capitale, royauté oblige. Si ce Roi (Pömnuria, Könungr ou Cerenthor ? Il faudrait qu’elle sût, ce serait plus diplomate) était à Kirtan, c’était alors qu’il y avait de gros problèmes par ici. Des problèmes sans doute liés aux dragons… mais peut-être aussi à des elfes perturbateurs (l’homme aux yeux de lagon, le vilain brutal, par exemple, songea-t-elle inopinément). Toutefois, il était peu probable qu’il restât longtemps par ici, ce que confirma Seregon par moult cerclages et mentions. Bon ! Voilà qui éclaircissait quelques points. Mais une chose restait obscure. L’elfe, à la toute fin, pourquoi tuait-il un dragon ? Était-ce ce qui était censé arriver ? Aux pages précédentes, il n’y avait aucune mort de représentée, que ce soit dans un « clan » ou un autre…

« C’est bizarre, plus je revois ces dessins, plus j’ai l’impression qu’ils s’expriment à rebrousse-poil. Et si je les lisais dans l’autre sens, comme les mangas ? »

La voyant parcourir son carnet de droite à gauche, Seregon sourit. C’était exactement cela et elle n’avait pas eu besoin de plus d’aide pour le trouver. Alors, Éther comprit que si les attaques avaient débuté, c’était à cause de cette unique personne et son acte irréversible…

  • Fichtre diantre ! ne put-elle s’empêcher de clamer, c’est la première guerre mondiale qui recommence ! Et moi, je fais quoi dans tout ça ? Moi j’atterris et je mets de l’absurdité dans le chaos. Bah !

Seregon l’écoutait, très attentif. S’il ne comprenait rien pour le moment, il mémorisait. Il savait qu’il finirait par trouver la clef de ce langage, même si les temps n’étaient pas idéaux pour une telle entreprise. Sa curiosité sans limites se jetait par les fenêtres de ses yeux depuis que l’étrange jeune femme était arrivée chez eux, emportant des morceaux d’un ailleurs encore jamais vu en ce monde.

Au-dehors, l’aube se levait, poussant chaque être épuisé à rentrer se coucher. Ç’avait encore été une éprouvante bataille mais dont le faible nombre d’opposants les rassurait quant à la moindre intelligence de ces derniers. Ils ne reviendraient pas avant quelques jours, comme de coutume.

1Notre Roi, Cerenthor.

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