XI – Un ennemi

Dans la journée suivant l’attaque, des elfes messagers vinrent avertir Cerenthor de la situation à la capitale et autres cités. Le Roi, une ombre sourde grossissant sous son crâne, écouta les tristes nouvelles. Chaque bourg elfique sans exception avait été assailli, tous par le même nombre de dragons qu’à Kirtan, excepté à Ellesméra où la masse soudaine et impressionnante d’ailés rageurs avait manqué les perdre. Le Prince ainsi que la Princesse écoutaient avec tout autant d’attention, inquiets de l’avenir, furieux de ces bêtes énormes et puissantes qui n’étaient finalement pas si stupides. Elles avaient à coup sûr tenté de renverser la plus grande des communautés lorsqu’ils n’y étaient pas…

  • Il est donc certain qu’ils savent que nous sommes forts et respectés des nôtres ; il nous faut nous méfier plus. Nous avons été pris de surprise cette nuit, leurs attaques sont de plus en plus resserrées et nous sommes épuisés de tant de hargne, exprima leur père, soulevant un concert de murmure dans la foule revenue pour les nouvelles. Toutefois, leur intelligence semble limitée, tout comme leur nombre. Pourquoi perdre de leur force sur d’autres villes ? Je ne vois là qu’une simple vengeance, peut-être même une division d’idée. Nous devons rentrer à Ellesméra dès aujourd’hui.

  • Père, contra alors le Prince Aerandir d’un ton fluide, n’est-ce pas là ce qu’ils voudraient afin de nous attaquer en chemin ? Il est exact que toutes leurs forces n’étaient pas concentrées sur notre capitale, mais il me semble que cela peut être un piège. Nous doutons… car nous ne savons rien d’eux. Pourquoi nous mordre sans relâche malgré la mort de celui qui est en faute ?

  • Ellesméra a besoin de nous, intervint alors sa sœur Tarmunora, je ne les imagines pas suffisamment intelligent pour nous tendre un traquenard. Nous sommes forts, nous pourrions les repousser aisément.

  • Peut-être, mais je n’aime pas l’idée de tomber dans une embuscade, reprit l’homme, sourcils froncés.

  • S’ils avaient voulu nous attirer à la capitale, ne l’auraient-ils pas assaillie tous ensemble ? Mettre de l’eau dans leur vin afin de ne pas attirer trop de soupçons me semble bien trop retors pour leurs capacités… Sinon, comment expliquer que l’un des leurs se soit fait tuer par l’un des nôtres ? contesta la belle femme, une main tapotant son accoudoir de bois.

  • La surprise, Tarmunora, tempéra leur père. Aerandir pourrait avoir raison, cependant, nous ne pouvons laisser Ellesméra sans plus de protection. Notre peuple y est épuisé, si les dragons se décidaient la nuit suivant ce jour, cela pourrait finir bien mal. Je pense… qu’ils n’ont cherché qu’à se venger au plus d’endroits possibles. Au cas où, notre garde est puissante, ils n’arriveront à rien en chemin.

Le Prince et la Princesse se turent, méditatifs. Aerandir craignait les dangers d’un tel trajet, leur méconnaissance des dragons finirait par les perdre totalement, un jour… Tarmunora au contraire songeait qu’avec de pareils esprits – si rustres – rien de véritablement grave pourrait arriver. Elle n’avait jamais ressenti de pressions spirituelles de leur part et s’ils en étaient capables, ils le dissimulaient fort bien pour des êtres ne cherchant que la guerre et la mort. Non, la décision était prise. Après un peu de repos et entourés de leur garde personnelle, ils se mettraient en route. Ils avaient déjà prévu de le faire quelques jours plus tard ; les problèmes ici attendraient, particulièrement celui nommé « Anar »…

Toujours endormie, Éther rêvait. La forêt, vaste et claire, lui présentait tous les plus mignons petits sentiers à visiter sous ses pieds nus. Elle les traversait, guillerette, percevant la faune et la flore autour d’elle saluer son chemin. Une délicate odeur tombait des feuilles nouvelles et leurs fleurs à peine écloses ; le soleil rayait ce paysage enchanteur de fins rayons d’or troublés par l’ombre ingénue des rameaux. Un coup de vent les fit clignoter et elle s’arrêta, perplexe face à leur subite couleur rouge. Des feux de signalisation ? L’on aurait plutôt dit des gyrophares… De nombreux nuages s’amoncelaient, gonflant le ciel de bourrasques glacées. Éther s’agita, serrant les couvertures entre ses doigts. Puis la nuit l’étouffa comme s’il se fût agi d’un linceul d’obscurité ; elle tenta d’y échapper, vainement. Sa gorge refusait de prendre les bonnes goulées d’air, ce n’était toujours que celles qu’elle expirait, toujours plus amoindries en oxygène.

  • Non, non, marmonna-t-elle dans son sommeil.

Puis un hurlement sinistre, tout près de son oreille, la réveilla d’un bond. En sueur et paniquée, elle ne comprit pas où elle était ni pourquoi la lumière du jour brillait si fort au-dehors ; son cauchemar avait été terrifiant ! Elle percevait encore l’écho du cri prometteur de mille morts tout contre son tympan. Quelle horreur ! La jeune femme courut se débarbouiller, s’habilla puis sortit, soulagée d’observer un superbe pervenche au-delà des aiguilles ; un écureuil chicota, la faisant sourire. Ouf, tout semblait aller pour le mieux ! Puis elle se rappela la veille, les dragons, la crainte et toute trace de joie disparut de son visage.

  • Se-Seregon ? balbutia-t-elle, de nouveau en proie à l’inquiétude de ses débuts.

Un homme se laissa plus ou moins tomber du haut d’un arbre, atterrissant habilement et souplement devant l’humaine. Reconnaissant aussitôt son ami, le soulagement revint, calmant un peu les battements de son cœur. Elle aurait voulu lui conter son cauchemar, grimaça devant l’impossibilité d’un tel acte avant d’imaginer qu’il ne serait pas forcément judicieux de remettre l’histoire des dragons sur le tapis. Mais le jeune homme, remarquant son désarroi, lui tendit une main chaleureuse qu’elle accepta ; au milieu des plantes à foison bruissantes de senteurs, elle essaya de ne pas songer à son cauchemar. Tout le lui rappelait, jusqu’aux traits de soleil mouvant. Bientôt ils arrivèrent en une petite et coquette clairière où, assis, Maeglin et l’autre premier cavalier dont elle ne connaissait encore le nom, semblaient savourer l’ardeur descendante du jour. Ils se levèrent à leur approche, souriant à l’humaine qui en profita pour faire plus ample connaissance, apprenant que celui à la crinière ocre et sauvage se nommait Gondolin.

  • Vous avez de curieux mais beaux prénoms, assura-t-elle, la mine fatiguée.

Bien que n’y comprenant rien, ils rirent puis lui proposèrent de s’asseoir parmi eux, ce qu’elle fit, avant de lui tendre un gros fruit pourpre aux écailles blanches.

  • Pour un peu, on dirait une goyave ! Et, mmh, c’est délicieux !

Ces gens-là étaient vraiment gentils, elle sentait pouvoir leur faire confiance, indubitablement. Tout en eux, leurs traits, leur allure, leur voix, prouvait une vive bienveillance à l’égard du vivant, du monde. Elle leur sourit puis se rigidifia soudain lorsqu’un groupe perturba leur joie. Parmi ces elfes, Anar. Éther ne bougea pas mais son nez froncé affichait nettement son dégoût et un éclair de colère noircit les pupilles du visé. Il clama quelques mots à l’adresse de ses compagnons puis s’adressa à ceux de l’humaine, d’un ton glacial.

« Apparemment, la punition… n’a pas été encore donnée. Il la mérite ! Je le déteste ! »

Mais elle n’allait pas se laisser faire non plus, quand même ! Ce serait un comble ! Elle se releva donc, furieuse, poings serrés. Chaque elfe se figea, regard braqué sur son visage. Oh oui, son mépris était lisible et ne devait pas plaire…

  • Eh, toi ! cria-t-elle, oui, toi, Anar !

Silence ; un oiseau lâcha son trille. Qu’elle eût connu son nom sans le demander devait troubler. Elle ressentit Gondolin comme une main qui tirerait sur son poignet, afin de l’attirer ailleurs. Elle l’ignora, s’avança plus encore vers l’homme aux yeux lagon qui, de près, la dominait d’au moins vingt centimètres. Ne se démontant pas, son doigt se pointa vers le corps imposant :

  • Tu n’es qu’un sale morveux qui ne sait qu’utiliser la force pour maintenir son rang ! Si tu avais quelque chose entre les deux oreilles, je te conseillerais de faire preuve d’un peu plus d’humilité, mais je crains que tu n’en sois définitivement dépourvu ! Méprisable, jeta-t-elle dans un accès de rage.

Au fur et à mesure de sa tirade, la fragile impassibilité de l’homme se fissurait, laissant apparaître un être bien plus terrible qu’elle ne l’avait imaginé. Bien qu’il n’eût pas compris, le simple regard de l’humaine le renseignait quant au contenu de ses propos mystérieux et il franchit le dernier mètre qui les séparait, attrapant la main tendue dans une étreinte douloureuse. Éther tenta de s’en défaire, mais c’était comme vouloir s’évader d’une gangue de pierre. Ses amis grondèrent, tout se passait bien trop vite.

  • Tu me lâches, grosse brute débile ! l’invectiva-t-elle, une peur insidieuse commençant à grimper jusqu’au cerveau.

Le venimeux sourire d’Anar, suivi d’un resserrement de ses doigts sur son poignet, acheva de la paniquer. Alors qu’elle allait lui donner un coup de pied bien placé, la voix de Gondolin claqua. Brusquement relâchée, Éther tituba en arrière avant d’être rattrapée par Maeglin ; il lui lança un coup d’œil où se mêlaient reproche et fierté, elle ne sut donc pas comment réagir et se contenta d’un hochement de tête. La confrontation était rude entre les deux opposants. Personne n’osait s’y mêler et, au bout d’un long moment d’intense fixation, Anar abandonna, une rage rentrée luisant en ses prunelles. La jeune femme frissonna lorsqu’il la lui envoya, dans un dernier mouvement de fureur, avant de tourner talon, drapé dans une rigidité à faire pâlir une barre de fer. Ses acolytes le suivirent et le calme retomba sur la clairière, allégeant l’atmosphère. La jeune femme avait encore beaucoup à apprendre parmi ces êtres, si elle ne voulait pas se retrouver blessée un jour ou l’autre… et l’attitude de ses compagnons le lui fit bien comprendre. Ils l’entourèrent en soupirant tandis que Gondolin prenait congé, son visage à la fois inquiet et attristé dirigé sur l’humaine.

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