XII – Sous terre ou dans les airs

  • Cette ordure l’a bien mérité ! cracha-t-elle encore sous le coup de la colère.

Maeglin et Seregon l’avaient raccompagnée à sa demeure, décidant d’un commun accord de rester – du moins tant que leur charmante humaine ne les jetait pas dehors. Sous son ton, les elfes se mordirent la lèvre, gênés ; Maeglin posa une main apaisante sur l’épaule d’Éther qui souffla.

  • J’aimerais bien savoir ce qu’il a dit. Est-ce qu’il va vraiment être puni comme Cerenthor me l’a annoncé… (Elle s’était renseignée, c’était bien son nom.)

Au nom du Roi, ses deux amis sursautèrent. Ils se sentaient mal à l’aise face à leur incompréhension. Et puis, ils devraient bientôt partir pour Ellesméra, faisant partie de la garde rapprochée décidée par la Princesse, gérante des affaires diplomatiques. Comment le lui annoncer sans la brusquer ? Par un léger partage de pensées, Maeglin avait fait part à son comparse de la solution du dessin qu’il approuva ; ils n’avaient pas mieux pour l’instant…

Un murmure de l’un d’eux et le stylo sortit tout seul du sac sous le regard choqué de la jeune femme. Elle avait déjà été confrontée à la magie elfique mais sans vraiment s’en rendre compte (les boules lumineuses) et avait toujours mis cela sur le compte de l’hypnose. À présent que le doute s’était lové en elle telle une bête habituée, chaque manifestation la frappait de frayeur, bien qu’elle tentât de se maîtriser. La décomposition de son visage n’échappa naturellement pas aux deux jeunes hommes qui hésitèrent.

  • N’aie pas peur de la magie, Éther, souffla Seregon. Même si tu ne nous comprends pas, n’aie pas peur. Ce n’est qu’un élément naturel comme… respirer.

La jeune femme scruta son visage, n’y vit que de la gentillesse et se tranquillisa.

« Jour après jour, je perds la boule, constata-t-elle. De la magie, bien sûr (et elle observa son carnet s’envoler à son tour au-dessus du lit), après des dragons, pourquoi pas ? Tout ça n’est qu’une science encore non démêlée… enfin, pour moi. Ah, que ne puis-je parler leur langue ! »

Face à elle, ils commencèrent à dessiner, apportant l’un l’autre des détails jusqu’à compléter la fresque qui allait se dérouler dans peu de temps à présent. Lorsqu’ils la lui tendirent, elle resta un long moment silencieuse, décryptant ces traits d’encre puis, saisissant leur ampleur, plongea en une profonde réflexion.

Seregon et Maeglin… allaient partir ? En cette ville, Ellesméra, accompagnant le Roi, le Prince et la Princesse. Que ferait-elle ici, si tous ses amis n’y étaient plus ? Gondolin n’étant pas mentionné, il semblait ne pas devoir s’en aller, mais elle ne voulait pas rester ici, elle. Non, pas avec l’autre vilain. Et s’il voulait se venger ? Comment leur faire comprendre son désir de les rejoindre ? Le pouvait-elle seulement ? Elle n’était pas combattante, loin de là, malgré ses capacités sportives. Elle ne pourrait jamais vaincre qui que ce fût munie d’épée, d’arc ou de n’importe quelle arme d’ailleurs mais il n’était pas question de s’enfermer en un seul bourg. Même s’il était fascinant, elle ne doutait pas que l’autre le fût plus encore. Alors Éther s’appliqua à se représenter aux côtés des deux elfes puis les entoura tous trois sous leurs regards étonnés.

  • Je viens avec vous, leur affirma-t-elle avec le plus d’assurance possible.

Jetant un œil à son griffonnage, ils restèrent un instant immobiles, lui faisant craindre le pire. Puis Maeglin dit à son compagnon :

  • Je vais en parler au Roi. Après tout, personne ne sait encore d’où elle vient, il ne serait guère judicieux de la laisser ici, aux prises avec… (il évita le nom, conscient que l’humaine le comprendrait puis continua) Enfin, le mieux serait qu’elle vienne. L’Äthalvard1 pourra plus efficacement s’occuper de cette étrange histoire.

Seregon hocha la tête. Il n’avait pas non plus envie d’abandonner Éther ici, seule à seule avec des elfes sombres et sans honneur. Même si Gondolin restait et s’occupait à présent du cas d’Anar, ainsi que l’avait choisi Cerenthor. Rétrograder quelqu’un de sa place de Capitaine sous les ordres du Roi à celui de subordonné d’un guerrier de premier rang à Kirtan (Gondolin, justement !) était une sévère punition quoique nécessaire face aux actions de l’arrogant qui n’avait cessé de prouver sa malignité à travers la piètre attention qu’il donnait à la vie en général, au respect et à la compassion. Mieux valait ne pas se mettre sur son chemin en ces délicats instants, la dernière fois dans la clairière le leur avait prouvé.

Bien ! Il était temps de se préparer. Comme la jeune femme suivait attentivement leur échange, elle fut prise au dépourvu lorsqu’ils se relevèrent, n’ayant encore une fois rien compris. Elle espérait que ce fût en sa faveur… ce que confirma Maeglin en lui souriant avant de s’en aller, la laissant seule avec son complice. Le jour poudrait le ventre des nuages, il était bientôt l’heure d’y aller, mais était-elle du voyage ? À en croire le visage de l’homme aux cheveux noirs, oui. Si toutefois elle ne se méprenait pas. Mais Seregon se dirigea alors vers ses sacs, les rassemblant sur la courtine. Il n’était pas absolument certain qu’elle fût autorisée à venir mais son intuition le lui soufflait. Le Roi souhaitait également en savoir plus, c’était évident, elle était une inconnue difficilement évitable dans l’équation de leur monde. Aussi, il était presque sûr qu’elle fût admise dans leur garde. Elle ne serait qu’un être de plus à protéger, à l’égal des autres… même s’il ne pouvait ignorer le fait que sa vie passerait au second plan si un accident devait survenir. (Il essayait de ne pas y penser.) Joyeuse, Éther attrapa ses affaires et patienta, sourire aux lèvres.

« Apparemment, je viens. Je suppose que Maeglin est allé parler de ma volonté au Roi, espérons donc qu’il revienne avec une réponse positive. Oh, j’ai tellement hâte ! »

Elle se rallongea tandis que son ami s’asseyait au bord du lit.

Bientôt des pas se firent entendre, ils se relevèrent tous deux, apercevant la mine réjouie de Maeglin. Comprenant aussitôt qu’elle était acceptée parmi eux, la jeune femme bondit et l’enserra en une étreinte qui les surprit beaucoup. Puis ils éclatèrent de rire, la douce musique de leur voix se mêlant à celle de l’humaine. Les préparatifs furent rapides, il n’y avait que ses deux sacs à emporter ; les elfes avaient déjà tout préparé au-dehors, ils s’y dirigèrent donc, le pas alerte. Une foule s’était rassemblée autour d’un arbre énorme, si gigantesque qu’Éther s’étonna de ne pas l’avoir aperçu auparavant. Mais la forêt était vaste et ils venaient de parcourir une bonne distance à pied.

Des chevaux – aussi nobles et blancs que ceux qu’elle avait pu voir à son arrivée – étaient montés par la lignée royale et quelques cavaliers archers ou guerriers. Le peuple s’écarta à leur arrivée, embarrassant la jeune femme qui n’en pouvait plus de toute cette attention accrue ; ses yeux se portèrent alors involontairement vers son méli-mélo d’ivoire et de nuit, assez proche pour remarquer comme ses iris étaient verts, un vert étonnant mêlant mille nuances, mais lesquelles ? Elle aurait voulu le rejoindre, oublier ses soucis au fond de ces prunelles. Sans s’en rendre compte, sa foulée s’était allongée jusqu’au Prince et le silence – un silence gêné, outré – s’était fait tout autour, la figeant brusquement dans un nouveau solo de basse. Son cœur devait à coup sûr s’entendre à un bon kilomètre à la ronde ! Quelle honte ! Et ces regards ! Elle n’en pouvait plus, souhaita instantanément s’enterrer ou bien s’envoler très haut, là où on ne pourrait plus la voir. Aucun sentiment n’effleurait la face de l’homme mystère mais elle aurait juré percevoir, le temps d’un clignement d’yeux, une lueur d’amusement tout au fond des pupilles. Quant aux autres, elle ne préférait pas vérifier, écarlate. Même ses pensées étaient hachurées, brisées de coups de chaud intolérables. Ses amis finirent par la tirer de ce mauvais pas en lui présentant un bel étalon qui vint la dissimuler partiellement à la foule.

  • Éther, la prévint Maeglin, tâchant de rester impassible face à l’incongrue situation, ganga fram… (Il mima là une avancée avec ses mains puis poursuivit.) Ganga aptr… (C’était un recul.) Blöthr… (Il termina sur un arrêt.)

  • Ho, heu… c’est pour… quoi ?

Voyant qu’elle n’arrivait pas à saisir son explication, il monta sur son propre cheval et lui intima les mouvements qu’il venait de décrire en sa langue. La voyageuse comprit et fut soudainement mise devant un fait bien ennuyeux : elle ne savait pas monter. Non seulement elle venait de se ridiculiser mais en plus, elle ne savait pas monter !

  • Maeglin, murmura-t-elle, angoissée, Maeglin je… je sais pas comment grimper sur le cheval, moi… Il est trop grand et en plus, c’est à cru…

Elle se retenait aux crins de l’animal pour ne pas flancher. Oh, tous ces regards ! Quand allaient-ils cesser ? C’était si gênant… troublant. Que n’aurait-elle pas donné pour que la nuit tombât comme une pierre ! L’elfe, ressentant sa solitude, claqua de la langue, intimant à la monture d’Éther de se baisser, ce qu’elle fit tout naturellement, réconfortant infiniment sa pauvre cavalière qui passa ses jambes sur son dos. Enfin, ils purent partir, après un dernier geste de la main du Roi à son peuple attristé.

Enfouie dans un cocon d’embarras, Éther s’était fermée, réduisant sa perception aux deux fines oreilles de son étalon blanc, agitées de temps à autre par quelques infimes tressaillements.

1Association d’elfes dédiée à la conservation de leurs chants et de leurs poèmes.

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