XIII – Champ de ronces, dôme de granit

Dans le crépuscule, les êtres et leurs montures n’étaient plus que des silhouettes fantomatiques rayant l’espace d’une évanescence silencieuse, à peine rompue par une brindille brisée sous un sabot. Il y avait des regards invisibles et discrets observant leur allée ; des vagabonds ou officiels voyageurs au corps alerte et mystérieux. Un frisson secoua la jeune femme qui n’était pas assez couverte et Maeglin, prévenant, glissa sur ses épaules une capeline où elle s’enfouit, reconnaissante. Elle n’osait plus regarder la famille royale, à l’avant, séparée de sa monture par d’autres chevaux de garde. Sa honte, bien que diminuée, n’en était pas moins toujours présente et elle regrettait amèrement sa réaction ; elle n’aimait pas être le centre de l’attention, surtout… en repensant à ce bref amusement au cœur des yeux du Prince, si bref qu’elle songeait parfois se l’être imaginé, dans sa gêne.

Pourtant, il allait bien falloir briser la glace. Non pas que ce fût une urgence – après tout, il faisait partie de la royauté et elle n’était qu’une inconnue ramassée au bord du désert (l’idée était un poil hilarante) – mais elle allait vivre dans sa capitale et…

« Toi, tu te cherches des excuses. Avoue que tu t’intéresses à lui, ça sera plus simple. Ouais mais juste à moi-même. Bien sûr, je veux pas passer pour une cinglée ou une fanatique… ça existe ici les fans ? »

Une brise s’enroula autour de son corps, elle resserra les pans de son manteau. Le vent soufflait encore, ployant les cimes, amalgamant les nuées. Jetant un œil craintif vers l’éther (ah ah) crépusculaire, l’humaine renifla, s’attirant un regain d’attention de la part de ses amis. Elle secoua la tête. Non, elle ne tombait pas malade… Qu’ils ne la crussent pas si fragile, tout de même !

Soudain, un concert de hennissement brisa la fausse quiétude. Les elfes créèrent un cercle de protection immédiat, sur le qui-vive. L’un clama quelque chose à l’instant où un énorme dragon vert surgissait de l’obscurité naissante. À la lueur des lampes magiques, ses griffes parurent à Éther d’une longueur extrême et elle sentit le sang quitter son front. Un rugissement lacéra ses tympans, sa monture frémissait mais ne cherchait pas à s’enfuir.

« Quel courage ! », eut-elle le temps de penser alors que brusquement deux langues de feu impressionnantes brûlaient en un clin d’œil les alentours. Elle perçut leur cuisante chaleur sur ses joues, baissa la tête, terrorisée. D’où venaient-elles celles-là ? Était-ce une embuscade ? Les archers visèrent, il y eut de longs grognements qui lui donnèrent la chair de poule mais ils paraissent provenir de partout à la fois. Le premier dragon bondit, manquant de peu arracher la tête de l’un des gardes qui ne dut sa vie sauve qu’à sa seule vivacité. Chacun se concentrait où il pouvait, tentant d’affronter les dangers immédiats. Un sort fut lancé, illuminant l’ensemble et quatre ailés les encerclant. À l’instant où l’éblouissante lumière coulait entre les troncs, une ombre s’abattit du ciel, imposante d’une mort certaine.

Le cheval du Prince se cabra sous les griffes, faisant chuter son cavalier au sol. Ce dernier n’eut qu’à peine le temps de se relever qu’une grimace crispait ses traits. Éther le vit nettement s’abattre, prunelles luisantes sous l’incendie, luttant sans aucun doute, mais contre quoi ?

D’énormes crocs filèrent à son encontre. Tout était fini.

Tout se brouillait.

Et tout se figea. Le hurlement s’éteignit, paralysant chaque opposant, chaque allié. Le létal poignard d’ivoire s’était bloqué à quelques centimètres à peine de la tête du Prince immobile, parfaitement conscient de l’instable et miraculeux instant. Il n’aurait pas le temps de s’écarter. Il mourrait… sauf si ce prodige se poursuivait.

Quant à la jeune femme, elle ne bougeait pas non plus, la gorge cassée. Elle n’avait aucune idée de ce qui venait de se passer. Enfin, si, peut-être une, mais c’était tellement improbable, tellement fou…

Venait-elle réellement de crier « stop ! » avec une force peu commune et plus dingue encore, venait-on de lui obéir ?! Le dragon vert releva la tête et plongea en avant, droit sur elle.

Droit sur elle !

La panique submergea sa conscience à l’instant où un sentiment étranger l’affleurait.

« Qui… es-tu ? Pas comme eux. Qui es-tu ? » Un éboulement de falaise ne lui aurait pas fait meilleur effet. Prise entre les griffes du dragon, yeux dans un œil immense chargé de frustration et de perplexité, Éther aurait pu passer pour un cadavre tout juste déterré. Son cerveau couina une réponse malgré elle :

« Je suis Éther. Une humaine. Pitié, ne me tuez pas. 

  • Hmphf… hu-maine… cela ne me dit rien. Rien du tout. Je te mangerais si tu n’avais pas réussi… à me parler.

  • Oui je… (L’incongruité de la situation lui revint.) Mais heu… c’est normal de vous parler, non ?

  • Nous n’avons jamais pu dialoguer avec ces stupides deux pattes vives… tu es la première. »

Éther se rendit compte alors communiquer uniquement par pensée. Puis qu’un affreux silence tendu s’était installé, percé de souffles contenus. Et qu’elle était tombée de sa monture, que sa vie ne tenait qu’à un fil… Jamais son cœur n’avait battu si fort, si vite, si sèchement. Mais il battait et c’était l’important.

« Heu je… puis-je… me relever ? », osa-t-elle alors, glacée à l’idée de commettre un impair. Elle ne voulait pas froisser ce… dragon, oh non. Pas alors qu’un début de communication s’installait, à brûle-pourpoint, dans tous les sens du terme.

« Non. Nous voulons savoir qui tu es et pourquoi tu suis ces êtres vils ! Pourquoi ton cri nous a fait tant d’effet, comme si tu lançais un sort. Aurais-tu osé lancer un sort et de cette envergure, sans en être affaiblie ? Tu ne serais pas sous mes crocs… Alors ?! » Et son grondement lourd perfora la poitrine de la jeune femme plus morte que vive. L’œil s’était rapproché, la plongeant en un océan émeraude particulièrement traumatisant. Personne ne bougeait, conscient de la délicatesse extrême de la situation tout autant que d’être pris au piège par les autres ailés. L’air lui-même paraissait avoir subi un enchantement, un de ceux utilisés par Maléfique dans la belle au bois dormant. C’en était si oppressant que l’humaine ne savait plus si elle respirait encore ou si ce n’était qu’une illusion. En ce cas, elle était morte ou bien vivait ses derniers instants.

« Un sort, non non je ne suis pas du tout… magicienne. Je ne suis pas comme eux, je… »

Elle n’aurait pas dû se montrer si sincère et le regretta amèrement. Être inconnue, avoir été capable d’arrêter la mort en personne – donc être potentiellement dangereuse –, tout cela aurait pu la servir. Les rendre méfiants à son égard, les tenir éloignés de son esprit. Mais c’était trop tard et l’océan l’engloutit.

Le nuage du Roi semblait bien frêle en comparaison, ainsi que la violence d’Anar.

Un tsunami. Ce fut la dernière claire image qui se forma sous son crâne avant qu’elle ne hurlât à en perdre ses cordes vocales.

Et tout s’arrêta.

Un champ de ronces, un dôme de granit lentement l’écrasant. C’était tout ce qu’elle en avait retenu et c’était bien suffisant. Si l’enfer pouvait se matérialiser, elle lui aurait sans contexte donné cette représentation ; la douleur était latente, encore là mais déjà s’échappant. Pas un sens n’y avait survécu durant ces quelques affreuses, éternelles, innommables secondes.

« Je vois, souffla alors le dragon dans son imaginaire – et une fumée noire venait lécher ses synapses – tu n’es pas comme eux, effectivement… mais je ne puis toujours pas répondre à ma propre question… à notre question. Nous allons te laisser la vie sauve, puisque tu n’as rien à voir avec ces mécréants. Cependant, n’interfère pas dans notre tâche qui est de tuer ce vermisseau de Prince… »

S’il était resté une goutte d’eau dans sa bouche, elle se serait asséchée encore plus. Un froid mordant descendit à son cœur, l’arrêta le temps de deux battements.

« Non ! » Involontaire. Mais elle ne pouvait les laisser poursuivre leur querelle ! La véritable fumée de son bourreau l’étrangla, impulsant à son esprit une très curieuse pensée, absolument trop logique en cet instant :

« Ça fait l’effet de trois paquets de cigarettes ça au moins. Et dire que je ne fume pas ! »

Le dragon perçut sa pensée mais il ne sut comment y réagir. Il ne comprenait pas, pas plus que ses semblables tendus en un geste d’attaque. Concentré de violence qui pouvait exploser à tout instant… un suspense intolérable éprouvant les plus aguerris jusqu’au fond de leur moelle.

« Ne te mêle pas de nos affaires, hu-maine ! » L’avertissement sonnait en avalanche de rochers destructeurs. Elle ferma les yeux, un haut-le-cœur soulevant sa poitrine. Elle devait le sauver. Parce qu’elle ne voulait pas de morts sur les bras, parce qu’elle aurait été incapable sinon, elle, l’unique pouvant communiquer, de faire entendre raison à une bête assoiffée de sang.

« Je ne suis pas assoiffée de sang, ni une vulgaire bête !! » Le rugissement la rendit sourde, un tintement vrillant ses oreilles.

« Non… non, s’il vous plaît, je suis désolée, mon cerveau pense tout seul, il… Essayez de communiquer avec eux à travers moi… s’il vous plaît. Pourquoi, pourquoi vous battez-vous ? Parce que l’un des leurs a tué l’un des vôtres ? Mais vous vous êtes vengé, pourquoi poursuivre cette guerre ? »

Les dragons semblèrent se concerter puis un raz-de-marée inévitable emporta la frêle conscience de l’humaine telle une barque au milieu de la tourmente. Leur histoire – celle qu’ils voulaient bien livrer – lui fut imposée sans manière. Son esprit dut faire face à de si grands pans de souvenirs qu’elle eut l’impression de perdre la tête une seconde fois depuis l’attaque. Criait-elle ? Ce long gémissement de proie blessée était-il le sien ? Des voix se mêlaient à la sienne, malgré la peur et le danger. Des voix connues. Maeglin, Seregon… oui, c’était bien eux, elle s’éveillait enfin de ce cauchemar.

La douleur diminua ; ouvrant les yeux pour se retrouver à nouveau plongée dans la gigantesque pupille, Éther comprit, saisit toute la rage et la puissance des dragons, leur rancœur si vieille et leur fierté mise à mal par tant d’incompréhension, leurs regrets d’un peuple ancien, si bons à leur encontre. Alors, doucement, sa paume se posa à l’angle de l’énorme mâchoire, en un mouvement prudent.

Ils n’étaient pas les brutes sanguinaires que les elfes avaient toujours imaginées. Ils étaient intelligents, conscients des vies et de leur force, et elle le prouverait parce que son cœur était uni aux leurs.

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