XV – Au-dessus du fleuve

« Dragons, aimés confrères et compagnons de vol, nous voici arrivés à un tournant que personne n’aurait osé supposer… Notre vengeance n’a pas été consommée et nous nous tenons à présent tous réunis – tous ceux ayant pu arriver ici en un instant imprévu. Imprévu mais contrôlé et je ne laisserai jamais les événements diriger nos actes vers de moindres compensations. Tel que vous le savez à présent, notre moyen de communication – la première qui fut jamais entre nous et ces furtifs « deux-pattes » – repose sur une nouvelle créature. Voyez sa fragilité et comprenez ma précipitation ! Oui, Mèroll, il s’agit bien de ce petit animal que vous avez aperçu près des rochers de cette plaine même, près d’Arbrousse qui pique et non loin de Chaudbrille où, effectivement, vous l’y avez vu descendre, Oirane. Cet être, nous l’avons retrouvé.

« Une telle possibilité d’arrangement ne peut être laissée à l’écart bien que, comme vous, je souffre de ne pouvoir venger mon fils. J’en souffre tant qu’un orage ne saurait rivaliser ma fureur de feu s’il advenait que je pusse sur l’instant me jeter à nouveau sur son misérable bourreau ! Mais, les choses changent. Le ciel et la terre m’en soient témoins, je ne souhaite qu’un meilleur avenir qu’une guerre incessante et irritante déformant le cœur de nos petits. Nos compagnes rugissent sous les traits aciérés de nos ennemis mais leur cœur est lourd et pesants sont leurs membres à l’idée que tout ceci puisse s’aggraver et se retourner contre nous. Oui, j’ai mainte fois retourné, hésité sur ce sombre destin. Moi, Éridor maître des dragons aux cœurs fiers, j’ai hésité. Soyez sans crainte cependant, mes ailes qui ont longtemps frappé l’air, mes crocs ayant mordu maintes têtes, mes griffes encore luisantes sauront supporter sur la terre des vils tueurs de dragons l’avenir d’une violence sans nom. Ils paieront de leur vie l’outrage d’un refus de nos lois ! »

Alors qu’un concert tonitruant de rugissements montait sous la voûte étourdissante d’étoiles, Éther cherchait à ignorer la douleur à ses jambes tout en souhaitant deviner ce qui pouvait se dire – à son sujet peut-être. Mais cela lui était impossible à présent, face à la grise muraille impassible. Bien que ses yeux fussent ouverts, seule cette image s’imposait à son regard, troublant son jugement. N’ayant jamais été confrontée à la force de la pensée de façon concrète, elle ne pouvait savoir ni comprendre, en quelques jours à peine, les rouages presque infinis d’une magie extrêmement ancienne. Qu’aurait-elle à faire, à dire ou à imager ?
Encore fiers et rigides malgré leur entourage, le Roi, son fils et sa fille se tenaient à peu de distance maintenant, arrêtés sur leurs nobles chevaux blancs, d’une impavidité à faire frémir les plus effroyables adversaires. Quelles étaient leurs secrètes réflexions ? La jeune femme, toute tremblante et effarée, n’était pas certaine de vouloir en prendre connaissance. Écailles brillantes sous la lune pâle, terre noire, faces blanches ; un éclair transperça le décor, l’atteignant de plein fouet. Aerandir l’observait et ses yeux, implacables et d’argent, comme si l’astre nocturne se fut niché là, paralysaient toutes suppositions. Il n’y eut plus rien d’important que tout le poids de ce regard frappant de vérité. Oui, chaque vie lui était à présent liée par le rôle dont elle aurait à s’habiller dans peu, si peu et sans préparation… Éther chancela, effrayée au plus profond d’elle-même. Sous l’obscurité tissée de blanc, les monts au loin éclataient de lumière, ne rendant que plus impressionnante la scène dans laquelle elle s’apprêtait à jouer bien malgré elle et, ne se sentant plus d’attendre toute droite, elle s’assit à même le sol, épuisée de secrets conciliabules.

La lune venait de parcourir un bon huitième de son chemin lorsque enfin un mouvement s’opéra au milieu des ailés. Un mur de crocs et griffes se forma tout autour des parties principalement concernées, soit la royauté, le monarque des dragons et l’humaine ; ce mouvement n’avait pu être intercepté – et de toute manière la situation était telle que la moindre protestation elfique risquait de tourner au pugilat – ce qui fit qu’une longue clameur s’éleva sous le ciel. Une lourde vibration monta de centaines de poitrines, à la braise endormie mais non moins prête si la situation le réclamait. Cette mélopée apaisa Éther contre toute attente qui laissa l’air s’échapper de ses propres poumons dans une brève détente accordée avant les pourparlers. La muraille tomba.

« Éther, toi qui portes le nom de l’espace où furent les plus grandes ailes de notre peuple, entends-moi bien et ouvre-toi au flux de nos pensées ; laisse nos désirs que j’exprime au nom de tous passer au travers de ton esprit. Les messages iront, fluides, si tu ne cherches à les intercepter, en souhaitant que ton imagerie soit suffisante à cela.Comme tu le sais, nous ne pouvons entrer en contact avec ceux que tu nommes elfes, tu es donc notre seul espoir. Ta compréhension de notre langue, que tu parles et entends, te suppose une nature de ce monde, bien que tu paraisse songer l’inverse et que je ne comprenne pas ce dont tu te rappelles. Ton esprit s’accorde au nôtre bien plus que tu ne l’imagines et ce même accord nous permet de communiquer au-delà de simples images.

  • Je… Bien. Mais… ne pourriez-vous vraiment pas faire cela avec les elfes à présent ? Par images ?

  • Nous pourrions tenter. Mais, comme ton cœur le devine, nous échouerons. Nos forces sont bien trop défiantes l’une envers l’autre et nos esprits puissants. Nous nous écraserions comme deux montagnes sauvages à l’éruption des terres et, bien que je pense que nous dragons finirions par gagner, les dégâts en résultant ne vaudraient pas la chandelle. Les liens qui nous définissent sont à la fois semblables et discordants, tenter de les rejoindre serait mortel. Aucune attache jamais ne fut entre eux et nous. En cette époque troublée, tu es la seule. Allons, commençons ! »

Alors Éther devint vecteur, intermédiaire étonnant entre deux anciennes créatures dont l’une, de par son impressionnante longévité, avait bien plus d’expériences que l’autre qui rattrapait cet écart par un esprit des plus sages et avertis, saisissant sans férir la moindre des images passant par la jeune femme. Cerenthor aux grands yeux d’ambre, droit et fort, attrapait chaque information venant d’elle telle une rivière de pierres précieuses détournée de son lit pour se diviser en multiples bras ruisselants à leur tour reçus par des milliers de têtes. Éther le percevait confusément, à l’orée de ses propres pensées qui, bien qu’elle tentât de faire silence – s’il était possible d’être silencieux sans parler –, parasitaient parfois le long fleuve. Elle ne pouvait savoir ce qu’il en advenait, ainsi emportées par les flots. Si vive était son impression de n’être qu’une arche aux jambages envahis de luisants galets qu’elle se demanda si son aide était vraiment nécessaire, à plusieurs reprises. Une note à son égard lui parvint en annexe, petite embarcation brusquement encordée à l’un des massifs de pierres :

« Cesse donc de te tourmenter, tu troubles la pureté de nos paroles. » Par « nos », ils devaient entendre tous les dragons. Elle s’appliqua à museler son esprit, tâchant de n’être rien de plus qu’un pont sagace. Il ne fallait pas se laisser submerger par les eaux et c’était déjà presque chose faite lorsqu’elle se ressaisit.

« On a vite fait de ne plus savoir où l’on est, à jouer l’intermédiaire par télépathie. Oh, chut. »

Le silence qui vida sa tête de la moindre parcelle de réflexion la fit chuter à cet instant bien durement sur le dos. Seul le grondement sourd des ailés perçait encore l’atmosphère, hypnotique. La communication venait de s’achever et le Roi, lorsqu’elle se releva pour l’observer, n’avait toujours pas fait un mouvement qui eût pu laisser deviner une intense réflexion intérieure. Une rumeur ne tarda toutefois pas à dépasser le simple « chant » guttural des dragons, provenant de nombreuses voix elfiques encolérées. Ou bien était-ce de la frustration ? Éther ne voulait pas le savoir, elle se tenait jambes vaguement repliées sur le côté, courbée comme si le ciel lui-même l’écrasait de son noir manteau. La tête lui tournait d’une affreuse manière et ce n’était que parce qu’elle avait conscience de la présence de tout ce monde autour qu’elle ne se laissait pas sombrer incontinent dans les ténèbres. L’ouïe lui revint, elle tenta de se relever, y parvint non sans souffrances puis jeta un œil aux alentours, surprise de l’atmosphère plus détendue qui y régnait (si une corde prête à viser pouvait l’être mais ce n’était rien au comparé du précédent incendie à peine contenu). Plus grand encore fut son étonnement lorsque le Roi s’inclina, suivit de sa fille puis, plus tardivement et non sans raideur, son fils. La tension se voyait au travers de sa mâchoire crispée, ses yeux plus étroits et ses bras contractés où les mains, comme vivement contrôlées, pendaient dans un faux relâchement. Les museaux des ailés n’étaient plus froncés sous la haine et, dans le froid glissant sur les cailloux, de larges panaches de vapeur mêlée de fumée s’échappait de leurs naseaux. La clameur d’au-delà de leur cercle descendit, en une lenteur amère cependant maîtrisée. La jeune femme ne devrait savoir que longtemps plus tard quels avaient été certains des tenants et aboutissants de cet échange unidirectionnel ; qu’Éridor était fin stratège mais surtout las de son chagrin et de la rage des siens qui rabaissait leur belle volonté à la seule fin de tuer. Eux, rois des cieux et des rocs, prédateurs aux proies nombreuses dans les forêts mêmes qu’habitaient les elfes, se laissaient mener par leurs sentiments, s’étaient liés indirectement au destin de leurs ennemis sans parvenir à en dépasser l’obstacle.

« Biir’ar au respect infaillible, toi dont la bonté te tua face à ceux que tu supposais d’égal amour, aimerais-tu ma décision à cet instant ? Ce lien indéfectible dont le manquement serait la mort de l’âme ? Peut-être arriverons-nous à bâtir un nouveau monde de paix basé sur la confiance et la bienveillance telles que celles que tu as toujours possédées. »

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