XVI – Départ vers Osilon

Malaisé, un sentiment contradictoire s’installa vis-à-vis de l’humaine. Elle avait sauvé leur Prince, certes, mais elle avait alors plongé, par cet acte, leur peuple tout entier en une humilité de débiteur. Il devait allégeance au roi Éridor ! Le choc des révélations des clauses décrétées par un monstre sanguinaire – qu’ils considéraient tel – lors du Cercle Avide, comme nommé ultérieurement, s’était mué en une vive colère enflant en tous les cœurs elfiques. Qu’il y eût insistance en premier lieu sur le fait qu’aucun « deux pattes » n’aurait à lever le moindre petit doigt sur les dragons sous peine de bannissement des noms était, déjà, un point sujet à injustice, quand on savait qu’il n’avait jamais été dans leurs intentions de le faire, surtout après l’Accident, et qu’ils ne s’étaient que défendus par la suite, évitant la moindre mort du côté des attaquants. C’était un comble ! Sans parler de la perte absolue du désert et des monts (quoique pour ces derniers ils n’eussent jamais tenté de s’y trouver véritablement) tout comme une liberté restreinte dans leur forêt chérie, alors même que les ailés pouvaient s’y ébattre en tout bien tout honneur. Et pas seulement ; s’il se trouvait qu’un animal était chassé par un elfe – malgré une progression constante vers le végétalisme – alors même qu’un dragon était à proximité, la proie devait être cédée à ce dernier, sans discussion. Beaucoup pressentaient des abus de toutes parts, mais ce n’était pas le pire, loin de là.
Depuis les temps d’Alalëa, la succession au trône s’effectuait au travers de diverses épreuves mentales et physiques opposant les prétendants durant huit jours, lien de sang ou pas avec la royauté. Chaque concurrent pouvait s’affronter ainsi par équipes, stimulant l’esprit de groupe, jusqu’à ce qu’il ne restât plus que deux en finale, passeurs de tous obstacles. Nombreux étaient ceux s’y étant préparés de longue date, particulièrement (et logiquement) Tarmunora et son frère ainsi qu’Anar qui, malgré sa punition, pouvait toujours y prétendre – au grand dam de certains.
Or, en cette heure où la paix avait un goût amer, l’ultime clause d’Éridor avait été la goutte faisant déborder le vase de la tolérance. Aerandir n’aurait plus aucun droit sur le trône. Les dragons l’avaient bien entendu encensée avec joie, percevant là une satisfaisante compensation à leur vengeance avortée. Mais pas les elfes ! Et la honte retombait sur le peuple mortifié, sachant à quel point le fier Prince tenait à ses responsabilités et qu’il ne pourrait admettre que sa vie eût pu les mener aussi loin dans l’embarras. Son père lui rappela toutefois que, capture ou pas, les choses se seraient sans doute aggravées, car ils n’auraient pu rester en position défensive toute leur longue vie, en imaginant par là que les dragons n’eussent jamais décidé de leur porter un coup fatal, comme ils paraissaient tout à fait préparés à le faire. Il avait raison mais le cœur bouillait d’être soumis aux plus forts. Tarmunora lui avait promis, quels que fussent les obstacles, de devenir la future Reine, espérant adoucir le fiel de ses humeurs. Il pouvait être vivement féroce s’il lui semblait qu’il le fallait et ne plus voir qu’en noir s’il ne le fallait pas malgré sa rage… La Princesse avait toujours joué le rôle d’exutoire à ses côtés mais, bientôt et fort malheureusement, elle ne le pourrait plus, tout entière plongée dans ses entraînements. Sa justesse et sagesse lui manqueraient assurément.
Le Serment du Sang, ou Agaeti Sänghren, allait s’effectuer dès le cinquième matin suivant le jour de la rencontre, au pied des Monts Crocs, au sud-ouest d’Ellésmera, non loin de la petite cité Osilon aux maisons rameuses et florissantes. Ce choix était cerné de toute part, sauf au nord, par d’autres grands pans rocheux nids à dragons et au sud par le désert dont le terrain n’était plus aussi neutre qu’auparavant. Des chants tisseurs de sorts achèveraient alors ce qui était et serait à jamais le plus terrible destin elfique… du moins songeait ainsi l’inimitié populaire.
Alors que l’aube grisaillait, Éther cherchait encore le sommeil sur un des lits d’une maison de guérison de Kirtan, se remémorant les événements. Revenus de l’autre côté du cercle formé par les ailés, Maeglin et Seregon s’étaient portés à son secours d’une manière fort chevaleresque lorsqu’elle la comparait à celle du Prince l’ayant tout bonnement ignorée. Sa méconnaissance des points abordés avait excusé ses grogneries, une fois ses plaies soignées ; bien que son ami aux cheveux noirs eût souri à ses côtés, ce n’avait été qu’une façade dont le ravalement n’eut pas été suffisant, depuis l’attaque, pour tromper les moins perspicaces s’il y en avait eu pour le voir. Malgré cela, la jeune femme ne s’était rendu compte de rien et l’avait libéré en même temps qu’elle sombrait dans un demi-sommeil. Il avait fallu qu’un oiseau matinal fût venu quelques instants plus tard rompre le fil fragile de ses ténèbres personnelles pour qu’elle ne s’endormît plus, souffrant de ses blessures jusqu’au matin. Seule.
Une vague rumeur coulissait à ses oreilles sans qu’elle n’y prît garde, tout à fait morose ; la situation était telle en train de s’améliorer ou de s’empirer par sa faute ?
Les préparations au-dehors allaient bon train en une atmosphère pourtant pesante. La grande majorité des dragons s’en était retournée chez elle dans l’attente du jour sacré, emportant Cerenthor et laissant leur Roi Éridor sous la garde attentive d’elfes guerriers. Au nombre qui l’entourait l’on pouvait aisément présager qu’il perdrait honneur et vie en peu d’instant si une humeur inopportune venait à le pousser à l’attaque, ou, plus censément, si son peuple gardien portait la patte sur leur précieux otage. Ainsi, les pions étaient posés de façon à ce qu’un échec et mat provoquât aussitôt l’autre. Tarmunora, froide et fière, se trouvait à présent à la tête de nombreuses préoccupations et les gérait parfaitement, aidée de son frère dont l’iris avait pris la dureté d’un diamant.
Seregon vint à son chevet et lui fit comprendre par contact télépathique qu’elle devait se préparer à partir très bientôt pour Osilon où beaucoup d’événements surviendraient, événements dont elle avait été le déclencheur, bien malgré elle. Depuis son rôle d’intermédiaire, il lui était bien plus facile d’interagir mentalement avec les elfes et sans ressentir trop de pression ou de vertige à ce contact ; pour le moment, c’était tout le positif qu’elle pouvait en retirer. Elle soupira en attrapant ses affaires, les yeux cernés d’une fatigue trop intense, incertaine du cours des choses. Ayant perçu un étrange mal être et une inquiétude latente à son égard dans le cœur de Seregon, elle se demandait si cette rivière si fluide passant sous les jambages du pont qu’elle était devenue alors en début de nuit ne portait pas en son sein un courant plus vicieux qu’il n’y paraissait de prime abord.
La nuit s’était retirée, le vent aussi ; une brume légère vaguait autour des troncs et des racines, comme tombée du haut des branches. Une foule disparaissait en pâles silhouettes aux côtés de montures presque invisibles, dont la robe, trempée de rosée, paraissait l’étrange condensé d’une vapeur vivante. Éther monta sur l’un d’eux, guidée par son ami, puis ne bougea plus, ses jambes encore endolories. Elle aurait voulu sombrer dans le sommeil sur l’instant mais le bruissement presque imperceptible de pensées agitées tout autour d’elle la maintenait éveillée d’une façon fort désagréable. Rabattant son capuchon, elle s’abaissa jusque sur l’encolure humide, ne cherchant pas à se faire remarquer, heureuse que la météo du jour lui évitât quelques regards peu amènes.
« Moi qui aimais les elfes, à présent qu’il me semble être rejetée de toute part, sans raison véritable (du moins, ne la connais-je pas), j’ai plus envie de retrouver les miens qu’autre chose. Si un jour il m’est permis de le faire… et si, bien sûr, je ne suis pas morte dans ce fichu accident d’avion, me retrouvant aussitôt en un monde parallèle. La vie après la mort ! Ce n’est guère différent que de se demander ce qu’il y avait avant la création de tous les mondes dans l’univers par de petites particules d’hydrogène… »
Et, malgré le départ, elle finit par somnoler, les mains pendant de chaque côté de la crinière du cheval. Intelligent, celui-ci suivait ses compagnons, à sabots doux et sans bouger la tête, conscient de l’épuisement de sa cavalière. Derrière, Seregon, les yeux levés, espérait une journée plus calme et plus claire que les précédentes, sans se leurrer toutefois : ils étaient partis pour se lier définitivement aux plus terribles êtres auxquels ils n’avaient été encore jamais confrontés.
La marche fut longue avant la première pause. Éther mangeait de petites pâtes de fruits, le cerveau vide et le corps égal. À voir défiler ces mornes troncs longilignes ou tordus, chenus ou lisses, sa pensée s’égarait vers de larges et libres plaines où le regard pouvait, de loin en loin, filer sans heurts et sans effort vers un horizon dégagé de toute brume. Cette dernière, tenace, finit pourtant par se déliter sous le soleil, apportant une frêle meilleure humeur à l’ensemble des elfes ; Maeglin, qui s’était occupé de quelques préparatifs, les rejoignit à l’instant du repas du mi-jour bien avancé. Ils grignotèrent dans leur coin, tout à fait silencieux. Éther, pas très au fait de ce qu’elle avait amorcé, aurait aimé avoir plus de précisions sur le but de leur voyage, ainsi que sur ce qu’il était advenu de la royauté, des dragons et de l’épineuse situation en général ; elle se contenta de savourer son bref repos, dodelinante.
Bien qu’inquiets de son état, ses deux amis ne tentèrent aucune communication, conscient de « l’étirement » dont avait souffert son esprit ces derniers jours ; il n’était jamais bon d’en forcer les portes, encore plus si elles n’étaient que de paille et c’était malheureusement ce qui lui était arrivé à moult reprises. Aussi la laissèrent-ils en paix avant que leur groupe – une trentaine tout au plus – se décidât à repartir. Il y avait bien quarante lieues entre Kirtan et Osilon et à la marche tranquille de leurs montures, ils pourraient arriver le lendemain au mi-jour, s’ils ne s’arrêtaient pas pour dormir comme cela était dans leurs intentions. Comment Éther le vivrait-elle alors ?

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