Chapitre XIX – Conversations

Éther observa son hôte avec une circonspection voilée – quoiqu’elle ne doutât pas qu’un elfe eût pu la remarquer –, la main sur la poignée de la porte. Une drôle de porte, comme le reste de la maisonnée, qui n’était faite que de racines, de rameaux et de plantes grimpantes.

La jeune femme qui lui faisait face était d’une grâce mutine qui lui plut rapidement, la joliesse d’une courte chevelure dont deux fines tresses étaient le seul reste d’une masse brune ruisselante, le nez en bouton d’or et l’iris d’une nuit sans fin – éclairée de quelques étoiles – attrapèrent son cœur, le lavant de toute angoisse.

  • Bonjour, clama-t-elle en souriant, bien plus détendue.

Et l’elfe de répondre, presque sans une hésitation :

  • Bonjour Éther. Je m’appelle Linaewen.

L’humaine lui céda la place dans sa chambre, bouche bée. Comment, un seul instant… Voyant son trouble, la dénommée Linaewen s’inclina puis toucha délicatement sa propre tempe avant de tendre sa main vers Éther. Celle-ci comprit qu’elle souhaitait un contact télépathique et ne parlait finalement pas sa langue, si ce n’était ces quelques mots prouvant une étonnante capacité d’assimilation. (Avait-elle seulement souvenance, elle, de phrases elfiques, alors qu’elle les côtoyait sans arrêt ?)

Chaque esprit était différent et avait sa propre manière de la toucher ; en cet instant, elle aurait pu penser à une poudreuse d’or sous une voûte blanche, un monde bien plus impressionnant que ce que cette Linaewen laissait paraître au premier abord. Éther comprit bien vite que l’elfe avait suivi son histoire de loin et, passionnée, s’était mise à apprendre le peu qu’elle avait pu glaner auprès des autres, au sujet de son parler. Avide d’en savoir plus et habitante d’Osilon – son cas avait donc fait le tour de la forêt ! – elle avait profité de l’occasion pour venir la voir en personne. En bref, c’était une fan. Pour une fois, Éther fut ravie de la renseigner sur son passé ; se confiant enfin à cœur ouvert, sans crainte de moqueries ou de scepticisme, elle respirait. En arrivant à l’accident d’avion, elle vit sa nouvelle amie ouvrir de grands yeux stupéfaits. Évidemment, ici, les lignes intercontinentales ne devaient pas courir les rues… pardon, voler les cieux ! Ni même la machine tout court, il n’y avait que les dragons pour cela. (Un bref instant elle songea à eux comme à des moyens de transport puis effaça cette pensée suicidaire de sa tête.) En retour et à la fin du long échange d’images mentales, Linaewen se proposa pour lui faire visiter la cité tout en la mettant plus au fait des ordres et des maisons elfiques. Elle venait de Miolandra, humble musicienne – d’après ses dires – sous les ordres du sage Gilderien, grand compositeur et fin stratège à ses heures (le départ à Ellesméra du Prince Aerandir était de son fait, malgré l’humeur terrible de ce dernier). L’humaine lui avait demandé alors pourquoi est-ce qu’elle vivait ici, si sa place était à la capitale, auprès de son maître ; l’elfe avait souri en disant que son cœur se trouvait à Osilon depuis quelques années déjà.

« Oh, c’est bien. Elle a l’air heureuse », songea Éther inopinément à part (elle commençait à comprendre comment faire) avant de bloquer la suite de ses réflexions, incertaine. Mais le chemin était tracé, aussi voulut-elle savoir à quelle maison appartenait la royauté. Luaren, apparentée à la lointaine Vándil d’Alalëa dont la blanche flamme continuait de brûler en l’honneur des anciens près de l’arbre Menoa. Tarmunora en était la protectrice toute désignée mais, de plus en plus, l’opinion populaire se portait sur Gilderien « lui-même » – ce qui démontra à la jeune femme à quel point Linaewen vénérait son maître et professeur. Et il le méritait sans doute. Toutefois, cela faisait beaucoup d’informations quelque peu absconses à digérer tandis qu’elles se promenaient entre les sentes fraîches d’Osilon, sous les regards parfois curieux des habitants, ci et là sans grande présence, à moins que ce ne fût celle de Linaewen qui les dissipât toutes. Éther lui avait tout conté, jusqu’à son rôle donné par la Princesse elle-même dans l’histoire des dragons. L’elfe l’écoutait attentivement, toujours par pensées, ce qui, de l’extérieur, ne montrait rien de leur intense échange. Au détour d’un roc sculpté, elles tombèrent nez à nez avec Gondolin, Seregeon et Maeglin ; ils avaient réussi à trouver un moment de liberté et à les voir tous réunis comme aux premiers jours, l’humaine ne put s’empêcher de bondir jusque dans leurs bras. Surpris et ravis, ils lui rendirent son étreinte puis s’inclinèrent face à son amie, une radiance subite éclairant encore plus leur regard.

  • Linaewen-Vorinn1 ! Rirent-ils dans un bel ensemble, les yeux brillants.

  • Astori, leur répondit-elle du même élan. Ilian boetk waise2!

  • Vae eru eld celöbra vinr älfrinn3.

  • Eka aulr, Gondolin-Vor, Maeglin-Vor un Seregon-Vor.4

Éther écoutait tout ceci, émerveillée et frustrée de ne pouvoir rien saisir. Seuls les noms de ses amis avaient sonné à ses oreilles et elle se demandait si le mot de fin était à l’égal des suffixes au Japon. Ils se tournèrent vers elle, un peu confus de s’être laissés aller à une discussion, quoique courte, qu’elle ne comprenait pas et, pour se faire pardonner, s’enquirent d’un contact mental. Heureuse de tous les revoir enfin réunis, elle bouillonnait et accepta aussitôt, se donnant l’impression que son cerveau était devenu une véritable agora ! Si rapidement adaptée au langage par l’image et l’émotion, Éther doutait pouvoir transmettre autant de vérités profondes à l’oral ; tout était si fluide, sincère ! Mais, bien entendu, novice dans le domaine, elle ignorait comme la vérité pouvait être là détournée de son but, omise ou tristement tronquée. Anar était de ces êtres qui étaient passés maîtres en la matière, pour le malheur des proches à l’âme saine. Créateur de sa propre coalition secrète, il avait tenu en main quelques rênes solides jusqu’à avoir été remis en place par la royauté à cause de son intervention sur la mauvaise cible… l’humaine, source d’une rage difficilement contrôlable. Lui, guerrier de second rang ?! Alors même qu’il avait été Capitaine sous les ordres du Roi, quelle honte, quelle dépravation pour ses confrères et complices lui tournant le dos ! Et si vite qu’il en était à présent certain, la mutinerie couvait déjà lorsqu’il avait sa place, mutinerie dont l’instigatrice ne faisait aucun doute, Silmarien la fourbe, la manipulatrice. Comment avait-il pu ne serait-ce qu’un instant infime lui faire confiance ? Lui accorder une chance à ses côtés ? Ainsi ruminait de sombres vengeances Anar, l’homme aux yeux lagon, autant de feu qu’il affichait la glace sous la surveillance relâchée, en cet instant, de Gondolin – petit elfe qu’il écraserait dès qu’il en aurait l’occasion, tout de suite après l’amante perfide.

Pendant ce temps, les quatre joyaux elfes et leur amie Éther continuaient de discuter le long de l’aubépine, du rosier couchant et de la mousse rouge des grands arbres sous le soleil à l’horizon. Comme le soir arrivait, ils décidèrent d’aller chez Linaewen, ravie de pouvoir montrer son intérieur à la jeune femme ; malheureusement Gondolin n’y pouvait les suivre, il avait à faire, faisant regretter à Éther les bons moments qu’ils auraient pu encore passer ensemble. Maeglin la consola, il était plus sage de se rappeler ce qui avait été qu’un hypothétique possible et garder en tête qu’il y aurait d’autres occasions sans doute. L’ombre vespérale s’étendait tout à l’est lorsqu’ils entrèrent en un sous-bois touffus, illuminé çà et là de joyaux d’or ; Éther commençait à avoir l’habitude de ces ensembles et elle ne s’étonna pas cette fois-ci d’y trouver un intrados, une trouée à volets ou bien encore une envolée de marches au milieu d’une végétation faussement sauvage. Attrapant une de ces lumières, Linaewen les mena au travers de cette structure plus foisonnante que celles qu’Éther avait pu visiter, jusqu’à un espace circulaire dont l’entrée se fermait d’un épais rideau végétal mêlé de plumes. L’endroit était assurément charmant, un peu sombre, intime et apaisant. Deux couches reposaient à même le sol, elle les invita à s’y asseoir tandis qu’elle préparait une décoction qui embauma très rapidement tout l’habitacle.

  • Ta sœur va bien ? questionna Seregon tout en glissant ces mots en images dans la tête de leur amie étrangère.

  • Oui oui, elle vadrouille. Je crois qu’elle doit demain s’occuper du Dixième Yu arrivant.

  • Oh, ce ne sera pas une mince affaire, ils sont plutôt… réfractaires à ce qui sera dans trois matins.

  • Comme tout le monde…, chuchota Linaewen. Je n’aime pas cette idée non plus. Et Silmarien paraît encore plus la détester. De toute façon, qu’y pourrons-nous ?

  • C’est vrai. Essayons de rester positif, peut-être résultera-t-il quelque chose de bon de cette « entente » entre dragons et elfes. La guerre sera terminée, tout du moins.

  • Mais notre liberté prise, contesta Maeglin en fronçant le nez.

Éther suivait plus ou moins tout ceci, beaucoup de nuances lui échappant car les images étaient vives et les émotions bien trop plurielles. Néanmoins, le thème lui apparaissait clairement tout comme le fait qu’elle y était mêlée ; n’aimant pas cela, elle attrapa sa tasse et en but la moitié en silence, sans se rendre compte qu’elle se fermait ainsi aux autres, non pas en créant une muraille mais en se repliant au fin fond d’elle-même, d’une façon innée que nombreux possédaient. Les trois s’arrêtèrent presque aussi rapidement de parler et changèrent de sujet.

  • Hm, toussa Linaewen, Silmarien ne devrait pas tarder à arriver.

  • Nous allons y aller, annonça Seregon un peu à regret.

  • Prenez du gâteau, il est délicieux, je serais triste si tu n’en goûtais pas, Éther, continua l’elfe, un peu embarrassée.

  • Merci, Lina, je peux te surnommer Lina ?

Mais cela donna quelque chose d’un peu trop familier peut-être en pensée et, alors que son amie virait au rouge pivoine – mais qu’avait-elle transmis au juste ? – le rideau de l’entrée se souleva.

1Vorin est un titre honorifique féminin pour les proches

2Bienvenue, c’est une grande joie !

3Nous sommes honorés, amie elfe

4Moi aussi + noms de ses amis et le titre honorifique masculin pour les proches

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