XVIII – Rebelote et cœur noir

Elle s’était bien demandé, un moment, où avait disparu Maeglin après leur unique repos de la veille, sans pour autant soulever la question à haute voix. Elle le revit quelques heures plus tard, une fois que Seregon l’eût installée en leur demeure provisoire, une sorte d’hôtel gracieux et encore peu complet. Elle espérait ne pas faire de désagréables rencontres et pouvoir, enfin, se reposer en toute tranquillité. Cela semblait néanmoins ne pas lui être accordé car à peine ses affaires toutes déballées – il n’y avait pas grand-chose – Maeglin revint la voir afin qu’elle se présentât, plus officiellement mais de manière plus intime, à la Princesse Tarmunora. Son ami supposa qu’étant donné qu’elle aurait sans doute à faire durant le Serment, il était normal qu’elle fût plus au fait des engagements pris entre leur peuple et celui des dragons.

  • À faire ? avait-elle marmonné. N’ai-je pas suffisamment fait comme cela ?

Puis s’était tue sous le regard compatissant de l’elfe, puisque après tout, la Princesse était la Princesse… Elle espérait juste qu’elle n’aurait pas à revivre le même enfer qu’il y avait deux nuits. Une fois avait suffi !

Marcher sous le regard piquant des habitants et « immigrés » n’étant pas de toute joie, elle se concentra sur ses pas, ruminant les informations reçues. N’ayant pu s’empêcher de demander où se trouvait le Prince en cette période de crise, la réponse l’avait à la fois légèrement soulagée et déçue : parti à la capitale Ellesméra afin d’y maintenir une intendance des derniers jours, il ne reviendrait pas à Osilon avant le matin du Serment, à la tête de toute une file d’importants personnages. La ville ne pouvant bien évidemment accueillir toute la population elfique, le Serment serait fait de tels accords que tous esprits y ayant obligation lui seraient assujettis à distance ; cependant, nombreux étaient ceux voulant y assister, être au « premier rang » et ne pas subir cette attache sans même en apercevoir les contractants maudits – les dragons, bien entendu.

Une maison cossue, faite dans un bois souple et solide, très épais d’écorce, avait été allouée à la Princesse et sa suite ; comme toutes autres fantastiquement naturelles, elle dégageait en plus une majesté délicate, sans doute depuis la présence de ses hôtes. Éther fouilla du regard le feuillage ordonné d’orpin – elle les nomma ainsi, puisque ces fleurs y ressemblaient – et la chute presque capillaire d’un laurier docte au-dessus d’un cintre décentré.

Dans un sourire, Maeglin l’encouragea à entrer. L’intérieur était étonnamment non plus lissé de roches ou de racines de bois curieusement plates, mais tapissé d’une mousse si belle qu’elle se baissa aussitôt pour la tâter d’une main : douceur et fraîcheur… Elle en souhaitait presque enlever ses chaussures ! Un jaillissement de source attira son regard ; quel son agréable… et ces colonnes torsadées de peu de hauteur, grimpant à l’assaut d’un plafond d’une extraordinaire mouvance, les rameaux d’un frêle arbre entourant amoureusement le chambranle d’une fenêtre feuillue, quelle beauté ! La jeune femme en serait toujours à béer d’émerveillement si son compagnon ne l’avait pas gentiment tirée par le bras ; une princesse patientait…

Quelques marches racinaient tout autour d’une sorte de gros pin puis se fondaient en palier vers un étage encore plus lumineux. Sous une tonnelle fleurie, Tarmunora les observa venir, la mine sérieuse. À la voir, Éther perçut une boule d’angoisse se bloquer dans sa gorge, rendant soudainement difficile sa progression. Comme son ami s’inclinait avec déférence, elle opta pour un bref salut asiatique, ne sachant trop si elle devait se soumettre à une autorité qui n’était pas la sienne mais qui pourrait bien le devenir, étant donné les circonstances – en tout cas, la dame l’accepta.

  • Éther, prononça cette dernière presque parfaitement, avant qu’elle n’eût pu bredouiller le moindre bonjour.

Puis elle se tourna vers Maeglin et lui parla dans son langage, dans un débit rapide. Il hocha la tête, regarda l’humaine et vint aux abords de son esprit. Des émotions passèrent, quelques images. Elle saisit que la Princesse souhaitait lui parler directement comme l’avait fait le Roi mais qu’elle avait préféré s’enquérir en premier de son état et souhaiter son accord. Touchée par sa sollicitude, Éther accepta, heureuse qu’on la considérât enfin – mis à part ses amis qui le faisaient déjà – comme un être vivant à part entière et non plus comme un cerveau moulin. Doucement, la lumière de l’autre esprit vint aborder le sien et elle fut surprise de voir à quel point il ressemblait à celui du Roi par sa splendeur sévère, sa compassion et sa justesse. Plus ces contacts augmentaient, plus elle en prenait l’habitude et comprenait rapidement ce qu’on cherchait à lui transmettre. Ainsi, les points décrits par Éridor lui parvinrent sans trop de difficultés et, bien que certaines parts lui restassent sombres, elle ne put s’empêcher de hoqueter face à l’ampleur de ce qu’elle avait déclenché bien malgré elle. Fichtre, elle comprenait bien mieux à présent l’attitude des elfes à son égard ! Cependant, ils ne pouvaient nier qu’elle avait sauvé leur Prince… ce devait être assez tendu. Lorsque Tarmunora en vint à son prochain rôle lors du Serment du Sang, il y eut une sorte de « blanc », comme si elle s’évertuait à retenir un flot négatif ce qui était effectivement le cas. Inquiétude, doute ; et si l’humaine n’était pas à la hauteur pour un tel sort ? La puissance risquait bien plus de la détruire que lorsqu’elle avait dû faire face au roi dragon. Mais c’était justement cette précédente confrontation qui la poussait à avoir confiance en les capacités d’Éther. Il fallait qu’elle fût encore au côté d’Éridor car seule elle, par sa compréhension insensée des pensées du vieux dragon, pouvait lier deux rois et assurer ainsi la bonne continuité du Serment. L’humaine saisit son importance

et en fut chamboulée. Elle ne put, elle n’avait pas la force ni l’habitude nécessaire pour réprimer ces sentiments et se sentit confondue ; que pouvait-elle cacher ? Percevant son désarroi et ayant conclu sa transmission, la dame cessa le contact après une dernière émotion positive qui la rassura.

En s’ébrouant comme sortant d’un long rêve, Éther resta rêveuse. Une nouvelle fois, la mélancolie la poignardait de face, encore plus violente depuis qu’elle s’était accoutumée à ce genre d’échange. Avec Maeglin, Seregon ou Gondolin, il y avait une forme de nitescence qui la laissait au contraire pleine d’allégresse et d’espoir.

Ils s’inclinèrent puis partirent. Une fois de retour chez elle, la jeune femme put enfin s’effondrer tout à son aise sur le lit et plonger sans attendre en un lourd sommeil que rien ne put briser durant les quatre heures suivantes. Elle rêva qu’elle volait seule dans le ciel, observant tout en bas l’étendue du désert dont la lisière émeraude indiquait la forêt. Elle se sentait bien, libre, formidablement libre. Une ombre passa liée à une humeur passagère et cruelle : ses amis allaient partir, accompagnant leur peuple pour un voyage sans retour. Éther marmonna :

  • Je dois partir, fatiguée, fatiguée…

Avant de s’éveiller, une heure plus tard, toute barbouillée. Des fragments du songe lui parvinrent, incohérents, confus de deux points de vue distincts. Elle souffrait d’un départ imminent tout en pleurant déjà ceux qui ne seraient plus.

« Je volais… et je n’avais pas peur. Mais j’étais triste, triste pour ceux que j’allais quitter. Non, pour ceux qui me laissaient là ? Ah, ça n’a aucun sens. Toutes ces aventures me tourneboulent les neurones. »

L’après-midi s’était écoulée sans autres faits notoires qu’une arrivée de plus en plus massive d’étrangers à Osilon et une tension de fait augmentant. La jeune femme n’osait sortir. Seule dans sa petite chambre, elle regardait par la fenêtre du côté nord, soupirante ; beaucoup de cimes la dépassaient bien que certaines fussent en deçà de par leur jeunesse ou leur trop grande vieillesse courbant les branches et blanchissant l’écorce de lichen. Tendant la main, elle attrapa une tendre pousse, vacillante et rosée sous un souffle continuel. Elle avait bien compris son rôle en ce monde, être intermédiaire, interprète entre dragons et elfes ; c’était une voie bien éloignée de celle qu’elle s’était chargée avant que tout ceci n’arrivât, le wwoofing. Mais enfin, au moins avait-elle abri et nourriture en échange de son aide, même si cette dernière lui paraissait plus lourde que ce qu’elle recevait. Elle n’allait pas se plaindre, pas en temps de conflit…

« Si tout pouvait se régler vite et bien, j’en serais très heureuse. (Elle se prit brusquement à songer à sa famille.) Pauvres d’eux, depuis combien de temps suis-je coincée ici ? Je n’ai pas fait le compte des jours mais il me semble que cela fait plusieurs semaines. La situation doit être absurde, là-bas. Si c’est véritablement de l’avion que j’ai disparu, alors la compagnie doit vraiment être en galère. Quelle folie… Les mondes parallèles existent et je suis en plein dedans. Eh bien, si un jour je reviens, j’aurai de quoi raconter. Si un jour… À moins bien sûr que tout ceci ne soit qu’un délire durant un profond coma. Enfin, quelle importance ? Continuons à faire comme si tout était réel et ça l’est sûrement. Je ne veux pas risquer ma vie dans un stupide déni. »

À cet instant, on toqua à la porte, la tirant de son apathique état.

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