XVII – S’évader de soi-même

La jeune femme se rattrapa à la crinière, alors qu’elle glissait une énième fois de son cheval. La pauvre monture, extraordinairement habile, se trouvait néanmoins face à un cas particulièrement ardu de maladresse. Non pas qu’Éther fût une calamité de nature, mais elle était tout à fait épuisée ; elle n’avait quasiment pas dormi les deux dernières nuits et espérait ardemment le pouvoir dans peu de temps. À l’allure où ils allaient, dans combien de temps Osilon serait-il rejoint ? Il lui avait semblé, d’après le contact télépathique avec Seregon, qu’une bonne distance s’étendait entre leurs deux cités, ainsi elle en arrivait à une sombre conclusion : les elfes ne s’arrêteraient pas pour la nuit venant.

« Oooh, misère. J’aurais préféré aller bon train et dormir, plutôt que de subir cette monotonie jusqu’à… quand ? Demain matin ? Plus ? » Elle soupira, la tête dodelinante. Gondolin – et sa sagesse – lui manquait, elle aurait aimé pouvoir s’enfouir contre sa veste et plonger dans un néant réparateur. Un coup d’œil en arrière l’assura de la présence de l’homme à la tresse de feu, mais il manquait Maeglin et elle se sentit refroidie ; depuis son arrivée, ces trois-là étaient devenus ces seuls amis et l’entouraient d’une chaleur rassurante au milieu de la tourmente. Les voir séparés l’angoissait.

Des cavaliers vinrent les rejoindre en cours de route, elle y prit à peine garde, souffrante de ne pouvoir relâcher ses muscles. Dans une éclaircie arboricole, quelques elfes les saluèrent, prêts à partir ; le jour était bien avancé à présent et la brume était partie, ne lui accordant guère plus qu’un peu de soulagement. Il lui en faudrait, des heures de bon lit, avant qu’elle ne se sentît mieux !

Comme elle le craignait, ils ne se posèrent pas pour la nuit – le temps avait filé en tortue sous le vent, manquant l’achever. Mais ce fut de trop pour la jeune femme qui, brusquement, chuta. Le cheval s’arrêta, patient, tandis que Seregon sautait à terre pour venir à son aide. Éther tremblait tout en cherchant à se remettre debout ; l’elfe, inquiet, la souleva puis s’ingénia à trouver une solution à son mal-être pendant que les autres les dépassaient. Certains s’arrêtèrent tout de même, rares, proposant de créer une sorte de harnais afin de l’attacher à sa monture. Elle ne disait mot, murée en une noire forteresse où les paroles – de toutes façons incompréhensibles – ne lui parvenaient qu’enveloppées d’épais coton. Sous l’impulsion minime de l’esprit de son compagnon, elle se réinstalla, laissant les elfes enserrer ses jambes et ses bras autour de sa monture par des cordes sans doute magiques (elle avait l’impression d’être tenue par une gangue douce mais incroyablement solide). Un sac empli de tissu fut même placé sous sa tête et, enfin tenue, Éther les remercia à haute voix, certaine qu’ils comprendraient. Ensuite, elle s’endormit.

À Osilon, l’atmosphère était en effervescence ; par télépathie et moyens magiques combinés, la nouvelle avait fait le tour des cités des elfes et les préparatifs étaient à leur comble. Évidemment, chacun était au courant du rôle qu’avait joué l’humaine, emmêlant des opinions contradictoires à son sujet, parfois même au sein d’un seul esprit. L’accueil était mitigé mais enfin, qu’y pouvait-on, elle avait sauvé le Prince, n’était-ce pas l’important ? En attendant, le roi des dragons se trouvait à présent chez eux et, quoique bien gardé, il conservait une prestance menaçante à faire pâlir les plus vaillants. Préférant avoir Anar sous sa surveillance – entre autres –, Tarmunora était partie avec lui dès la fin du Cercle Avide, accompagnée de Gondolin ; ils étaient proches de l’arrivée, ayant poussé leur monture, et les premières maisons apparaissaient sous la frange plus timide en cette région des hauts arbres. La nuit était bien avancée et la lune, grimée de noir, affichait un air maussade. Il y avait encore à peine deux lieues à parcourir avant de devoir organiser le plus rapidement possible ce qui adviendrait dans quatre matins, ce Serment du Sang gonflant en tous les cœurs un sentiment de fierté piétinée.

Éther s’éveilla, courbaturée. Voulant se lever comme chaque matin de son lit, elle commença à paniquer (quelques secondes) en se sentant ainsi retenue. Son ami s’approcha, compatissant, et l’aida à se défaire de ses liens avant de lui passer un fruit et un morceau de gâteau qu’elle accepta d’un sourire. Sa fatigue s’était légèrement délitée mais elle ne pouvait dire avoir passé une excellente nuit ; toutefois elle ne pouvait reprocher à sa monture d’y être allée doucement.

« Il faudrait que l’on s’arrête pour0 que je vérifie les plaies de mes jambes. Ça a l’air ok comme ça mais je ne voudrais pas que ça s’infecte. »

Le jour grisou perlait au travers des feuilles sur leurs têtes solitaires. Ils avaient pris du retard sur les autres, par sa faute sans aucun doute. Elle espérait que ce ne fut pas préjudiciable à son compagnon et lui décocha une moue embarrassée.

Il rit et la rassura en un réflexe :

  • Ne te fais pas de souci, tu dormais si bien, je ne voulais pas presser le pas au risque de te réveiller.

Puis il haussa les épaules, n’osant l’effleurer de sa pensée. Aussitôt la jeune femme répondit :

  • C’est gentil Seregon, je me sens un peu mieux maintenant.

Puis elle sursauta, une main sur la bouche. Bien sûr, elle venait de parler en sa langue mais… comment avait-elle pu comprendre ce qu’il venait de lui dire ?! Mais avait-elle vraiment saisi, n’était-ce pas une illusion ? Après tout, il y avait toutes les chances que ce fût réellement ses propos, son cerveau avait fait une traduction automatique, comme cela lui arrivait parfois après avoir écouté beaucoup d’une même langue. L’elfe l’observait avec curiosité, ses paupières légèrement plissées. Il avait bien vu qu’elle lui avait répondu avec une facilité confondante mais ne pouvait en tirer de conclusion pour l’instant. Leurs chevaux rattrapaient lentement le mouvement et la matinée passa dans le silence jamais vide d’une forêt éveillée ; un oiseau voltigea juste au-dessus de la tête d’Éther ragaillardie. Elle avait presque envie de chanter ! Un sifflement timide s’échappa de ses lèvres puis se tonifia lorsqu’un lumineux sourire vint éclairer le visage de Seregon. Quelques écureuils chicotèrent à leur passage, un blaireau s’aventura presque sous les pattes des montures souples et dociles. Il lui parut soudain que l’univers se débarrassait de ses gris oripeaux pour s’entourer d’irisés atours malgré les nues et elle renversa la tête, laissant éclater son humeur joyeuse.

Une démangeaison féroce la ramena vers des préoccupations plus terre-à-terre : ses jambes la piquaient !

  • Ah merde, marmonna-t-elle, j’espère que c’est parce que je guéris !

Sa main tâtonna sous la toile de son pantalon, heureusement élastique ; les boursouflures formées par les croûtes la firent grimacer. Pourvu qu’il n’en restât rien ! Mais il fallait tout de même qu’elle vérifiât et tant pis pour le retard (enfin, sauf si Seregon avait à faire à une certaine heure, comment le lui faire comprendre?). N’avait-elle pas suffisamment abusé de sa patience ? Il était peut-être temps de se découvrir un talent d’émettrice télépathe ! Son premier essai se solda par un échec et le chemin se poursuivit. Deuxième tentative, son ami tourna vers un elle un regard empli de curiosité, ce qui l’encouragea.

Au bout de la troisième lancée de pensée, un mur scintillant se présenta brusquement sous ses yeux ébahis, mur qui s’évapora aussitôt à son approche. C’était une planète, un océan, une galaxie paisible et superbe de milliards de reflets ; reflets d’ailleurs qui l’étourdirent, bien qu’elle ne les touchât pas, trop peureuse de ne pouvoir en ressortir. Mais, lentement, un filament vint à sa rencontre et l’effleura doucement. Elle ressentit tout un panel extraordinaire d’émotions toutes plus diverses les unes que les autres dont la joie et l’étonnement primaient.

« Se-Seregon ? Comment puis-je parler par télépathie, c’est complètement fou ! » Et disant cela, elle renvoya les mêmes sentiments, ennuyée de ne pouvoir toujours parler un vrai langage. Cette barrière continuait de s’interposer entre elle et l’elfe malgré la connexion de leurs esprits ; comment avait-elle pu donc s’exprimer « sans souci » avec les dragons ? Toutes ces réflexions glissaient néanmoins jusqu’à Seregon qui les retournait en tous sens, frustré de ne rien saisir, quoique au même instant lui parvinssent suffisamment d’émotions pour dénouer le mystère. Ils passèrent tant de temps à s’apprivoiser ainsi, chacun debout aux frontières de l’autre, qu’ils ne virent pas le mi-jour arriver et Osilon par conséquent. Seregon, plus habitué, fut le premier à le remarquer. Il en avertit Éther et le contact rompit.

La jeune femme, tout étourdie, eut l’impression de voir plus net, si c’était possible étant donné qu’elle avait une excellente vision, du moins d’après son ophtalmologue. De surcroît, la nature brillait de couleurs si vivantes, si intenses qu’elle ne se rappela que tardivement que le jour était gris ; les bruits lui parvenaient avec une force peu commune, elle attrapa quelques phrases lointaines, une rumeur elfique et la brume retomba.

Éther tressaillit. Comme la réalité était fade ! Ses yeux faibles et ses oreilles emplies de mousse ! Elle ne comprenait pas, son humeur chuta aussi rapidement que son retour à la banalité. Mais la foule au milieu d’une grande clairière coupée d’arbres souples détourna ses pensées. Une foule disparate au milieu des maisons invisibles, un tapis de rousses fougères sous les pas feutrés, une tension de lion refusant son destin. Éridor, oui, Éridor était là. Elle le sentait dans toutes les fibres de son être et cette sûreté la laissa perplexe car elle ne le voyait ni ne l’entendait.

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